‹ Alcoolisme et Réforme SocialeChapitre 42 sur 69 · I. — LA MARINE DE L'ÉTAT · texte numérisé non relu

I. — LA MARINE DE L'ÉTAT

D'après les renseignements qui nous ontété fournis par un officier de marine, on peut reconnaître trois raisons principales à l’enivrement d’un marin embarqué, par exemple, sur un bâtiment de l’escadre à Toulon. Ilne sait pas jouir de plaisirs dont les gens plus instruitssavent profiter ; il est de tradition qu'un marin doit tirer des «bordées » ; enfin, à Toulon plus que partout ailleurs, la ville entière vit de l'exploitation du marin en l’attirant dans des débits où le service est fait par des femmes.

Celte pullulalion des débits, nous l'avons dit ailleurs (ch. I, SITE, et ch. If, $ VD, est favorisée par la loi, et ces industriels sont, à Toulon, assurés de la protection des pouvoirs publics. Le fait suivant nous le prouvera : les marins touchent leur solde le 1° du mois, — c’est une fortune pour eux; — le soir, ils descendent à terre «tirer la bordée» et le lendemain matin rentrent à bord sans un sou. La flotte n'est-elle pas sur rade les premiers jours du mois? Les Toulonnais se plaignent à leurs conseillers municipaux, le député esl informé et le ministre de la

(1) Nous sommes heureux de remercier M. Fror, lieutenant de vaisseau,

et le Dr J, Cnarcor des renseignements qu’ils nous ont fournis sur l’alcoolisme dans la marine et ses remèdes.

marine harcelé donne satisfaction aux intérêts lésés (!) en rappelant l’escadre, car de l’appui de ces louches lenanciers dépend le succès de l'élection républicaine de Toulon.

Quant à la tradition qui veut qu’un marins’enivreà cerlains Jours, elle est réelle ; nous la retrouvons chez beaucoup d'hommes qui ne savent pas jouir d’autres plaisirs inoffensifs et moins dégradants, parce que leurs éducateurs n'ont pas su leur enseigner le respect de soi-même et les raisons de vivre haut ou parce qu’ils n’ont pas su réagir contre les tentations du milieu; chez le marin, la discipline du bord est le grand frein ; vient-elle à manquer, à terre par exemple, il croit affirmer sa liberté en se ruant à l'ivresse et aux plaisirs. Et à bord même n’estil pas habitué à considérer l'octroi d’une double ration de vin, — la double —, comme une récompense (1), et il n’y a pas encore bien longtemps, on donnait le matin, à jeun, un « boujaron » d’eau-de-vie (6 centilitres) à chaque matelot. Ainsi se perpétue l’accoutumance, puis le besoin des boissons alcooliques, — l'éducation de l’alcoolisme.

Quels remèdes faut-il opposer à cet état de choses ? Tout d’abord la limitation légale du nombre des débits, — en même temps l'application rigoureuse de l’article 7 de la nouvelle loi déposée sur le bureau du Sénat (Projet

(1) Quand Yves découvre de la hune du Primauguet un récif de corail : « Tu as gagné la double, frère, dis-je à Yves. Je voulais dire la double ra- «tion de vin au. diner de l’équipage. A bord, cette double ration est tou- « jours la récompense des matelots qui ont annoncé les premiers une terre «ou un danger, — de ceux encore qui ont pris un rat sans l’aide des « pièges, — ou bien qui ont su s’habiller plus coquettement que les autres à « l'inspection du Dimanche. »

| (P. Loti. Mon frère Yves.)

SIEGFRIED et BÉRENGER): « Les maires pourront, les conseils municipaux entendus..…., interdire l'emploi des femmes autres que la femmeet les filles du débitant dans les locaux destinés au public », etde l’article 10 qui punit les débitants fournissant à des femmes le moyen de se livrer à la prostitution. Ainsi serait diminué le nombre de ces débits où le comptoir ne sert qu'à donner l'illusion sur le genre de profits recherchés. L'autorité maritime devrait aussi consigner aux marins {ous les élablissements où les femmes servent à boire et d’où les matelotssortent en état d'ivresse.

Pour les marins, il serait nécessaire decréer dans chaque port de guerreun Cercledes Équipages de la Flotte(1), dont chaque homme serait membre, moyennant une très légère redevance; là, ils trouveraient salles de jeu et de conversalion, bibliothèque avec les journaux illustrés, papier à lettres, elc.; jardin avec gymnase, office de renseignements pour les affaires de famille, de service, etc, consommations telles que café, thé, limonade, cidre, bière à l'exclusion de tous les spiritueux. De temps à autre, on y ferait des conférences instructives avec projections, on y parlerait de l'alcoolisme et surtout de la prévoyance; ces moyens sont à la portée des officiers, et font partie de leur devoir social, et comme nous l'écrivait un enseigne de vaisseau : « Donner l’exemple à ses infé- «rieurs, leur montrer discrètement où est le devoir, où «est le bonheur, chercher en un mot à leur faire le plus «de bien possible, c’est pour le chef Ia certitude de pou-

(1) Nous sommes en mesure d’affirmer que cette institution est souhaitée par un grand nombre d'officiers, de sous-officiers et de matelots, et que, sans un ajournement du ministère, un premier essai serait réalisé à Toulon.

«voir obtenir de ses subordonnés tout le zèle, toute «la bonne volonté dont ils sont capables, de pouvoir « compter sur leur dévouement. »

Les bonnes volontés ne manquent pas : à Toulon, M. Fror, enseigne de vaisseau, avec l'autorisation des autorités supérieures, a fait des conférences sur l’alcoolisme au 5e dépôt des équipages, à bord des cuirassés Brennus, Carnot, Jauréguiberry, Charles-Martel, Masséna, Bouvet, Magenta, Neptune, Valmy, Jemmapes, à bord du croiseur Guicher, du vaisseau-école Le Calédonien, du transport Japon.

A Brest, M. Car, lieutenant de vaisseau, a continué la campagne commencée par son camarade Fror, à bord de l’Amiral-Baudin (600 hommes d'équipage). Voici ce qu'il écrivait récemment au journal /A/coo! (juillet 1899).

« Pour répandre la bonne parole parmi nos mârins, voici ce que j'ai imaginé : sur l’ordre de notre excellent commandant, j'ai installé dans une partie du bâtiment une spacieuse salle de lecture, bien aérée, bien éclairée. Le soir, après le branlebas, les hommes, qui n'ont pas eu une minute de tranquillité depuis 5 heures du matin, peuvent venir lire, écrire leurs lettres, ou regarder en paix les illustrations des journaux de la bibliothèque. C’est le moment que j'ai choisi pour les entretenir de l'objet qui nous tient tant au cœur.

« Les délicieuses petites affiches de M. Moxop ont été collées sur des planchettes; c’est sous cette forme qu’elles vont passer de main en main et faire le sujet des réflexions du gaillard-d’avant. »

Pendant une période d'instruction en rade de Villefranche, M. J. Caarcor fit plusieurs conférences sur

l'alcoolisme, encouragé dans cette voie par le commandant de l’escadre, l'amiral Fournier. Celui-ci a déjà donné des preuves de l'intérêt qu’il porte à ses hommes, par une mesure à laquelle tous ceux qui combattent l'alcoolisme doivent applaudir. Lorsque les marins descendaient à Lerre en permission, il ne leur était possible de regagner leurs bâtiments que le lendemain matin, et force était pour eux de finir leur nuit au « Chapeau-Rouge ». On ne pouvait, disail-on, permettre à ces hommes de rentrer à bord au milieu de la nuit, leur présence étant une cause de désordre, de dérangement pour leurs camarades déjà couchés, et de plus ils n'étaient pas forcés de passer la nuit en ville, il y avaitle « Ponton », — vieille carcasse en bois, datant de Trafalgar, — où ils pouvaient aller se coucher. On n’ajoutait pas que les punaises étaient en si grand nombre qu'il est impossible d'y dormir. L’amiral Fournier s’est ému de cet état de choses ; maintenant les canots-major sont commandés pour ramener les hommes à bord au milieu de la nuit ; ainsi on n’impose plus aux permissionnaires l’alcoolisation forcée et toutes ses conséquences.

En résumé, nous voyons que, dans la marine de l’État, les hommes sont surtout coupables d’ivrognerie, la discipline du bord, le service même ne donnent pas à l’homme la possibilité de s’alcooliser tous les jours, mais ces ivrogneries périodiques sont pour eux une source de punitions, de dépenses, et de maladies vénériennes. Enfin, ce qui est peut-êlre plus grave que le reste, une fois rentrés dans leurs foyers, ces habitudes contractées au service ne frouvent plus aucun frein et progressivement ces hommes passent à l'alcoolisme chronique.

Et la marine du Commerce pourrait se plaindre, avec

raison, des habitudes d’intempérance que Le matelot peut contracter au service de l'État.

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