IT. — LA MARINE DU COMMERCE ET LES PÊCHEURS COTIERS
1° Alcool, hôtesses et marchands d'hommes. — Les ravages de l’alcoolisme, parmi les marins normands, dit le D' Bruno, sont tels que des armateurs de Rouen auraient eu avantage à embarquer des matelots étrangers (norwégiens) et à naviguer sous pavillon norwégien. L'armement est moins cher dans ces conditions, la paye des hommes moins élevée; et par contrat il est stipulé « qu’elle devra être envoyée dans la famille du matelot aux « frais de l'armateur ».
« À Trouville, on fait « la pêche fraiche », c’est-à-dire que, chaque jour, les bateaux apportent à quai Le poisson et touchent leur paye immédiate et proporlionnelle aux résultats de la vente du poisson. Ils boivent toul. C'est au Hâvre qu’ils abordent, au grand quai. Or, de la rue de Paris au bassin du Commerce, on trouve bien 80 cafés pour 100 maisons. L'alcool et l'influence corruptrice des baigneurs qui apportent l’argent supprimeront sous peu le matelot trouvillais. » |
« À Dieppe, le Pollet élait célèbre, il n'existe plus (Cf. sur quelques causes de sa disparition Ch. Le Gorrtc, pages 284 et suiv.). Le polletais ne l'était pas moins, l'alcool l’a supprimé... l'étranger et le baigneur ont apporté lar-
(1) Cf. R. Bruno. L’alcoolisme ouvrier en Normandie. Revue d'hygiène, 20 mai 1899, p. 433.
Ch. Le Gorrmc. Sur la Côte, ch. I. L’hôtesse et le marchand d'hommes
P. Giquezo. Pour nos marins. Correspondant, 10 et 25 avril 1899.
gent et la corruption. Le dur métier de pêcheur a été abandonné, les patrons de barque ne veulent plus de polletais, ce sont des « propres à rien ». Le polletais est devenu sédentaire, paresséux, alcoolique. Telle est la déposition d’un vieux loup de mer. Et il me désigne, ajoute le D' Bruxow, un ancien matelot devenu journalier, « bricoleur ». Pour sa femme et lui, il achète, par an, de 7 à 800 fr. d'eau-de-vie qu'ils consomment tous deux en « brülots ».
À Concarneau (1), les fabricants de sardines encourent une effrayante responsabilité, dans la propagation de l’alcoolisme parmi les matelots. On compte dans ce pelit port de 900 à 1000 voiles, chaque bateau est monté par 7 hommes, dont 2 mousses de 14 à 17 ans. Ils reviennent presque chaque jour porter leur pêche à l’usine de conserves. On leur donne un billet constatant la somme qui leur est due et un ou deux quarts de litre d'eau-de-vie. Le samedi seulement, on leur remet le montant de la paye de la semaine. Ils peuvent donc tout boire le dimanche quand il leur reste quelque chose de la veille, ils sont certains d’avoir durant toute la semaine leur poison assuré par les soins de l’usinier. Il y a 22 usines à Concarneau, elles ont distribué pendant les 5 mois d’été de 1897 pour près de 33.000 fr. d’alcool (2).
Voici un aperçu rapide sur l'alcool ennemi du marin;
(1) Article du comte pe Vixcerres. Réforme sociale, 1898, tome I, page 888.
(2) On a obtenu de plusieurs usiniers d'offrir aux marins le choix entre le quart d’eau-de-vie et son prix en argent (o fr. 32). — Un café de tempérance est projeté, les fabricants de conserves donneraient des bons pour ce café, enfin on se propose d'organiser des roulottes sur les quais, comme cela a été fait au Hâvre avec plein succès, pour offrir aux matelots des aliments chauds et des boissons non alcooliques.
mais ce sont surtout « l'hôlesse et le marchand d'hommes qui exploitent cette passion pour l’eau de feu ».
Il faut lire les chapitres que Ch. Le Gorric leur a consacrés dans son livre « Sur la Côte», ce livre qui, suivant un critique, «est fait avec de la Bretagne et de la Normandie, avec des impressions, des souvenirs, des leltres de capitaines, des mots de pauvres gens et surtout une âme populaire et humaine ».
On voit comment l’hôtesse fait valoir au marin qui débarque « qu'iltrouvera chez elle, avec la nourriture et le logement, les avances qui lui seraient si précieuses », CAT il ne touche son « décompte » qu’au bout de 3 ou 4 jours et quand les formalités du désarmement sont terminées, — «les caves de l'hôtel sont abondamment garnies ; les bonnes sont jeunes et aimables »... « un louis ou deux avancés au pauvre homme achèvent l” « amarinage ». Quand, au bout de quelques jours, l'hôtesse estime que les dépenses de son client atteignent à peu près le chiffre de son décompte, elle dit comme dans une chanson de bord:
.... I] faut aller trouver Phalu (1), Pour voir s'il n’a rien en vue,
Le placier ou marchand d'hommes entre en scène pour procurer un embarquement el sa commission achève de meltre à sec le pauvre marin qui se rembarque, la tête encore bourdonnante de son orgie, ayant oublié parents, femme, enfants qui attendaient peut-être après cet argent si dûrement gagné, si follement gaspillé.
Nous voyons que, pour êtreefficaces, les institutions qui
(1) Puazu, célèbre marchand d'hommes hâvrais.
essayent de remédier à cette situalion du marin doivent lutter contre l'alcoolisme et favoriser l'épargne. C'est l'œuvre entreprise par les « Maisons de Marins ».
2 Maisons de Marins. — En Angleterre, les Sailor's homes fonctionnent depuis 1844 ;il en existe actuellement 40 dans la Grande-Bretagne et dix autres dans les ports étrangers ; ils ont pour triple objet de soustraire les marins aux exploiteurs de toutes sortes, de lui assurer au plus bas prix possible le logement, la table el les soins médicaux, enfin de lui procurer à bref délai un engagement.
La Hollande, la Belgique, la Suède ont des établissements de ce genre.
Dès 1886, M. Félix Faure avait déposé à la Chambre un projet de loi tendant à l'établissement d'une caisse spéciale pour la fondation d’Adtels de marins. En 1873, le vote par le Parlement du prélèvement de # 0/0 sur les primes allouées à la marine marchande pour la construction et la navigation stimula l'initiative privée, et la première maison de marins s’ouvrait à Dunkerque au mois de novembre 1895. Le prix demandé pour le logement et la nourriture est de 1 fr. 50 par jour ; comme boissons, bière, vin ou cidre ; après les repas, café et un pelit verre de cognac; l’absinthe est mise à l'index. Cette maison a recu en 1897 : 713 marins, 3 ans après sa fondation, elle est trop petite.
D'autres se sont organisées.
A Bordeaux, le logement et la nourriture coûtent2 fr., service médical gratuit; le père FABre, qui est attaché à la maison, a son canot; comme les « hôtesses », il va à l’escale de Lormont disputer ces grands enfants à l’exploi-
teuse, et ils se laissent embaucher par « cebon zig de curé». En 1897, on a reçu 901 pensionnaires avec 6557 journées de présence. Et comme fait remarquer le secrélaire général, le comte de NoaïLLAN : «Supposons que, par suite de la modicité du prix de pension, de l'absence d’excilation à la débauche et de la gratuité de l’embarquement, la maison ait permis à chaque homme d'épargner 30 fr., — et ce chiffre n’est pas exagéré, — voilà 27.000 fr. d’'épargne qui parviendront aux familles. En 1898, on y a recu 1448 marins. |
A Nantes, pour remplacer la maison bâtie en 1897, une nouvelle construction s'élève; grâce à la libéralité de M"° veuve P. L..., les marins lrouveront là des dortoirs vastes et aérés, salles de lecture et de correspondance, Infirmerie, salles de bains, jardin, elc. On nous a communiqué le compte-rendu de l'exercice 1898, nous y lisons que la caisse a reçu en dépôts pendant l’année plus de 10.000 fr. Des exemples touchants cités dans ce rapport montrent l'utilité de ces fondalions et de leurs succès.
Ainsi une femme de Port-Haliguen a assuré que, depuis la fondation de la Maison du Marin, son mari lui aenvoyé exactement 45 fr. par mois. Les années précédentes, les envois étaient fort irréguliers et, dans le cours d’une année entière, elle n'avait reçu de lui que 70 fr.
En septembre, un pensionnaire de la Maison du Marin amène un de ses camarades, beau garçon de 25 ans, de haute et fière allure, mais légèrement influencé par la bordée qu'il venait de tirer. La gérante accueille Le nouveau venu avec bonté, l’engage à luilivrer ses fonds, s’il en a. Sans se rebuter d'un refus, elle place un oreiller
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