‹ Alcoolisme et Réforme SocialeChapitre 46 sur 69 · NT · texte numérisé non relu

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à 0 fr. 30. Officiellement il est délivré6 boujarons, c’est-àdire 36 centilitres par jour (depuis 1877, laration officielle n'est plus que de 20 centilitres) : les jours de pèche abondante, de surcroît de travail, une gratification vient faire oublier la fatigue et l'absence desommeil. Ce sont là, nous dit le P. GiouezLo (1),les chiffres avoués, mais on peut dire que, le plus souvent, /e pécheur boit chaque jour son demilitre d'eau-de-vie.

Abordons le troisième cercle de cet enfer. Dès le départ de France l'alcool commence à couler; «la vérité «c’est qu’au seuil de cette géhenne l'angoisse et la peur «en paralyseraient Les {rois quarts, n’était le vin de feu « qui leur remet du cœur au ventre. Ils boivent jusqu'à « la dernière minute ; on en ramasse d’ivres-morts le ma- «tin même du départ.» En passant à St-Pierre, ontire une dernière bordée dans les cabarets où le « gwin-ardent » se vend dix sous le litre. Arrivés sur Le lieu de pêche, les « doris » se détachent des goélettes pour aller, montées par deux hommes, lever les lignes à plusieurs milles (2); puis elles rallient leurs navires, chargées de morues; il faut aussitôt à bord enlever les intestins de plusieurs milliers de poissons, meltre de côté les langues et le foie, décoller les têtes ; mais laissons parler un ancien pêcheur : « La séance dure un temps infini; entré dans mon parc « (espace réservé sur le pont où l’on vide les morues) à « 10 heures du malin, il est près de 11 heures du soir « lorsque j'en sors pour souper. On ne s’est interrompu

(1) Cf. Correspondant, 10 et 25 avril 1899.

(2) Les doris sont de petites barques à fond plat; que la brume;'le mauvais temps les empêchent de rallier le navire, comme les hommes n’em-

portent ni vivres, ni eau douce, contrairement aux règlements, c’est la mort par le froid, la soif ou la faim,

« que pour une collation rapide et pour absorber quantité «de boujarons.. » « Deux ou trois heures desommeil qui «ne sont qu’un affreux cauchemar. Il n’est pas 3 heures « du matin qu'il faut recommencer. Le premier jour,on « se réveille d'assez bonne humeur ; les caractères ne sont « pas encore aigris, les mains sont Intactes. On entend «relentir l'appel à la « goutte », et chacun court, l’un «derrière l’autre, vers la dunette où se tient le saleur «avec un vase plein d’eau-de-vie. Chacun reçoit son bou- «jaron à mesure qu'il arrive »... « Au bout de quelques «semaines, véritable paquet de douleurs, je me traine « derrière avec les autres, afin de boire une gorgée d’eau «de feu qui est aussi une gorgée d’oubli. » Et ce dernier aveu: « Pendant près d’une semaine la pêche donna assez, « les journées me parurent longues et lourdes. Je n’en ai « cependant gardé qu’un souvenir vague. Je vécus comme «anesthésié par la douleur et l'alcool. »

Les /s/andais ont sur les Terre-Neuvas l'avantage de pêcher du navire; blottis dans des tonneaux garnis de paille, ils ne connaissent pas les dangers des doris, mais Jeur vie n’est ni moins dure, ni moins périlleuse, en raison du froid et destempêles. Et l'abus de l'alcool est une règle de leur misérable existence.

Quand la première pêche est terminée, les baleaux relâchent dans un fjord désigné d’avance et séjournent huit ou dix jours près de terre; les équipages en profitent pour « binicaser », c’est-à-dire se visiter les uns les autres, passer les soirées en buvant l’eau-de-vie réservée pendant plusieurs jours, « alors les vallons solitaires du fjord, ordinairement animés parle seul cri des goëlands, relenlissent étonnés de chansons d’ivrognes ».

ie Ces Û

Quelques extraits du rapport du capitaine de frégate, commandant l'aviso-transport «la Manche », chargé de surveiller la pêche d'Islande en 1896 (1), nous ie en en même temps que la voie à suivre pour améliorer l'exis- Lence de ces déshérités, la lourde responsabililé encourue par les armateurs :

«Je ne puis rien ajouter ni rien retrancher à tout ce que j'ai dit à ce sujet (il s’agit des spiritueux) dans tous mes rapports de l’année der nière et de celte année.

« Toute mesure qui tendra à diminuer de plus en plus la ration d'alcool sera un bienfait pour la flottille. Les prescriptions réglementaires nouvelles fixent à 20 centilitres au lieu de 25 la ration quotidienne, c’est un pas dans la voie du progrès, mais il faut espérer qu'on ne s'arrêtera pas là.

« La quantité d’alcool dont disposent les capitaines est beaucoup trop considérable. La durée de 7 mois, admise sur la demande des armaleurs, comme base pour fixer l'approvisionnement au lieu de 6que j' avais proposés est réellement trop grande : la campagne de pêche dure sept mois environ; mais si nécessité il y a (!) de faire. absorber aux hommes 20 centilitres d'alcool par jour, on ne saurait admettre que cette nécessité se présente tous les jours de ces sept mois. C'est donc une habitude que l'on fait bénévolement prendre aux pécheurs. Cest le commencemenli de l’alcoolisation. En outre, beaucoup de goëleltes ont un approvisionnement d'alcool, d’ailleurs régulièrement porté sur leur manifeste, de beaucoup supérieur aux maximums résullant des prescriptions ministérielles.

(1) Réforme sociale, 1°* mai 1897, page 709

Il y a donc défaut de surveillance à l'embarquement. Ynutile d'ajouter que lout l'alcool est absorbé avant le retour; aucun capitaine, aucun armaleur ne se sent de taille à résister à la défaveur et au mauvais renom qui s’attacheraient au navire rentré avec des économies d’alcool.

« On voit quelle passion y mettent ces malheureux équipages, parliculièrement ceux de Bretagne; et toutes les fois que l’on parle de mesures restrictives au sujet de l’'embarquement de l'alcool, on vous répondra : « Vous «ne trouverez plus de pêcheurs. » Je ne puis le croire.

Actuellement l'alcool est l’appât tendu à ces malheureux, parce qu'il est le plus économique et le plus facile à se procurer; les équipages, abrutis de mauvaise eaude-vie, ne se soucient guère de nourriture, ils n'ont point faim, ni de bien-êlre, ils ne sauraient l'apprécier,

Ainsi, ceux-là qui devraient êlre les protecteurs nalurels de leurs équipages, les armaleurs, entretiennent cet abus d’alcoolel pourquoi ?afinque leur misèren’apparaisse pas à ces hommes, afin qu'ilsembarquent sur des goëlettes dont la solidité est loin d’êlre à toute épreuve, afin que les frais de nourriture soient épargnés et Lout compte fait le sacrifice de quelques exislences n’est pas de trop pour grossir leurs revenus (1).

Un armaleur à qui l’on disail tous les inconvénients vhysiques el moraux qui résultent pour les pêcheurs de la grande quantité d’eau-de-vie qu’ils absorbent ne répondait-il pas : « Si je donne tant d'alcool à mes hommes, «c’est que cela est nécessaire ; il faut bien les abrutirun

(1) Une nouvelle preuve de cet esprit humanitaire (!) nous est fournie par la création, en 1897, d’un syndicat des armateurs de Paimpol, décidant d'un commun accord de réduire les salaires des équipages.

« peu d’une façon ou d’une autre ; sans cela, ils n’en vou- « draient plus de cette horrible vie. » Et ils ne font rien pour améliorer celte horrible vie; le rapport que nous citons plus haut, ne dit-il pas, quant au logement : « Véritablement l’aspect des conditions d’existence auxquelles sont condamnés les équipages pendant six mois d’un des plus durs labeurs qu’il y ait est honteux ‘pour notre pavillon. Il est fâcheux, pour leur bon renom, que nos armaleurs n'aient pas compris, enfin, qu'ils avaient charge de ces équipages et compte à rendre, au point de vue de l'humanité, de la manière dont ils sont traités. »

Et nous n'avons rien dit des scènes de carnage dont ces

goëlettes sont le théâtre.

«Certes oui, dit Ch. Le Gorric, on y devient bon marin, à ces grandes pêches d'Islande et de Terre-Neuve, et qui sort de ces terribles écoles peut se vanter d'avoir épuisé tout Le fiel de l'expérience humaine. »

&* Les œuvres de mer (1). — Ici, comme pour les Maisons de Marins, c’est l'Angleterre qui nous montre la voie. Dès 1880, la mission « To the deep sea fishermen » envoie un bâtiment «l’Anti-Coper » faireune concurrence écrasante aux cabarets flottants (Ducht coper), en vendant aux pêcheurs, sans bénéfices, des denrées alimentaires; l'assistance morale et matériellene tarde pas à s'organiser par des distributions de livres, de journaux ; de plus, la mission s'efforce de lutter contre l'alcoolisme. En 1895, elle entretenait 14 navires hôpitaux pour une population de 5.000 marins se livrant à la grande pêche.

(1) Cf. Ch. Le Gorric et P. Giquezro, loc. cit. P, Desrosses, Les œuvres d: mer. Presse médicale du 5 octobre 1898.

Pournos15.000 pêcheurs,nous n'avons à l'heure actuelle que les deux voiliers des « œuvres de mer ». Celle œuvre, fondée en 1894 par un Comité de dames, ayant pour secrélaire et inspiratrice M°° LamprecaT, est patronnée par un grand nombre de notabililés de la marine, de la politique, des lettres el des arts ; son conseil est présidé par l'amiral Laronr.

En avril 1896, le premier navire le « Saint-Pierre» part pour Terre-Neuve avec un aumônier, un médecin, des vivres, des lits, il fait côte dèsle 30 mai, la mission continue son œuvre à terre et enregistre à la fin de la campagne 2800 visites de marins. |

En 1897 le « Saint-Pierre », reconstruil,se rend àTerre- Neuve, un nouveau voilier, le « Saint-Paul », se rend en Islande; ilnaufrageait 8 jours aprèsson arrivée ;le « Saint- Pierre » malgré un abordage put faire la campagne, donna ses consultations, distribua les journaux du pays, fit Le service postal.

En 1898, ces efforts que les contre-temps n'ont pas découragés sont couronnés de succès. À Terre-Neuve, le «Saint-Pierre» a visité282navires,donné 119 consultations, hospitalisé 57 malades pendant 721 journées d'hôpital, recueilli 14 naufragés, distribué 4342 lettres et expédié 1587.— En Islande, le « Saint-Paul » visite 142navires, en reconnaît 140, en aperçoit 215 quiauraient pu appeler en cas de besoin. Il distribue 215 lettres, en recoit 122, donne des soins à99 malades et en prend 10 à bord.Nousne doutons pas que celle œuvre si humanitaire, orientée vers la lutte contre l'alcoolisme, ne puisse avoir une grande influence auprès des marins ; mais nous avons vu que les premiers coupables étaient Les armateurs. Aussi nous

associant aux vœux formulés dans le rapport cité ci-dessus, désirons-nous :

1° Que des réformes sérieuses soient faites dans le mode d'aménagement des postes d'équipages ;

2° Que les quantités d'alcool tolérées par les prescriptions réglementaires soient réduites progressivement et qu'une surveillance rigoureuse, avec sanction pénale, empêche l’embarquement de quantités d’alcool supérieures aux prescriptions.

Ce ne sont là que les mesures les plus urgentes, il en est bien d’autres que l'humanité pourrait suggérer à des armateurs moins préoccupés de leurs seuls intérêts et décidés à reconnaitre dans cetle pléiade de vaillants marins leurs frères en humanité (1).

(1) I y aurait beaucoup d’autres considérations à présenter sur l’alcoolisme dans ses rapports avec la question sociale chez les marins; (Cf. Jules Hurer : Enquête sur la question sociale). Mais nul ne porte intérêt à cette classe de travailleurs, nul ne recherche leur clientèle comme électeurs.

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