I. — L'ALCOOLISME OUVRIER
L'enquête récente du D' Brunon nous en donne de tristes exemples (1) : Parmi les ouvriers des villes, il
(1) Revue d'Hygiène, 20 mai 1899, citée plusieurs fois textuellement.
faut établir plusieurs catégories: les plus intelligents, les ouvriers de l'imprimerie, par exemple, ne se grisent pas ostensiblement, « ils s’imbibent » sans scandale, comme les employés, et boivent de préférence. l’absinthe, les amers et autres boissons distinguées. Les chauffeurs, mécaniciens, chaudronniers boivent plus franchement ; leurs habitudes d’ivrognerie sont lamentables.
Dans un établissement, sur 200 ouvriers, 15 sont relativement sobres. Les autres ne peuvent faire 50 mètres dans la’rue sans s’arrêter au débit pour boire; l’un d’eux est cité comme ne pouvant venir à l'atelier sans être accompagné de sa femme, comme un enfant. Sans cette précaution, ilne rapporterait pas un frane pour la famille. — Un autre, maréchal ferrant, meurt à 37 ans dans le délirium tremens. Depuis 2 ans, il prend ‘un litre d’eaude-vie aux repas. Il emporte un demi-litre dans sa poche pour le travail; entre temps, il prend 7 ou 8 absinthes par jour.
La thèse de M. Tourpor (Paris, 1886), citée par le D: Brunow, donne des observations de mécaniciens et de chauffeurs de chemin de fer, gagnant de gros salaires (3600 fr. environ), ils peuvent se bien nourrir, ils boivent quand même,et l’on comprendles terribles conséquences, au point de vue social des troubles de la vision, des hallucmations,du délire provoqués par l'alcoolisme. Il n’est pas rare de voir des mécaniciens et des chauffeurs descendre aux fonctions de nettoyeurs. Leur affaiblissement intellectuel ne permet plus de leur confier un service important.
Parmi les ouvriers du bâtiment, mêmes abus.A Rouen, dans toute escouade de plâtriers, le manœuvre âgé de 13
à 14 ans, est obligé de verser 20 centimes chez le cabaretier voisin comme les compagnons, et c’est lui qui, 2 fois dans la matinée, 4 fois dans la soirée, fait un voyage au cabaret pour apporter du « tout ensemble » (café et eaude-vie).
Sur 50 ouvriers d'un grand atelier de menuiserie de Normandie, 49 boivent. Le contre-maître, type du brave homme, boit plus que les autres. On boit du « champoreau » (café, sucré et eau-de-vie). L'homme de peine sort 10 fois par jour; chaque fois il rapporte une bouteille de champoreau et un verre renversé sur le goulot de la bouteille. La bouteille voyage dans'tous les coins de l'atelier. On fait semblant de ramasser un morceau de bois, on se baisse et on avale un verre sans dire un mot, froidement.
D'une enquête faite chez de grands entrepreneurs de terrassements, il résulte que Le total des journées perdues par suite d'excès de boissons est le double en 1898 de ce qu'il était en 1870. L'’alcoolisme augmente tellement que, dans trois chantiers, des ouvriers arrivent à perdre par quinzaine après chaque paie 3, 4 à 5 Jours.
Quel triste tableau nous offre encore l'existence des ouvriers des quais, « les soleils, » comme on les appelle à Rouen. Ils gagnent de 5 à 7 sous par heure et ne travaillent que pour boire. Ils ne dépensent pas plus de 4 à 5 sous pour la nourriture, tout le reste passe aux mains des cabareliers en échange de boissons terribles (Tourpor). Etle D' Brunox résume comme suit la journée alcoolique d'un ouvrier : « Le matin, l’ouvrier prend de l’eau-de-vie en quantité variable, âcre et devant augmenter la soif. Dans la matinée, la bouteille,entrée en fraude, circule de l’un à l’autre jusqu’à épuisement. À 11 heures,
sortie précipitée des ateliers. Le débitant a préparé à l'avance un nombre suffisant de verres d’absinthe, plus rarement de vermouth ou debitter, etle consommateurne perd pas une minute ; il avale rapidement. Le cabaretier inscrit chacun à son tour dans un ordre immuable et Le jour du règlement de compte à quinzaine, il payera «une tournée générale » pour s’altacher les clients et se justifier, à ses yeux, d’avoir majoré leur note. Le repas de midi estridiculement réduit, on le termine par un café bien « consolé ». La deuxième partie de la journée est la répétition de la première. Elle se termine à 6 heures du soir par une pérégrination dans les cabarets qui se trouvent sur Le chemin de la maison. Le samedi soir, jour de paye de la quinzaine, on restera toute la soirée au café pour régler ses comptes, boire et chanter jusqu'à une heure avancée de la nuit, car ce jour-là on ne dine pas. Le plaisir d’avoir de l'argent, la perspective de ne pas travailler pendant 2 ou 3 jours, le besoin de s’égayer un brin, l’action des alcools ingérés donnent une excitation spéciale qui ne cessera que Le lundi ou le mardi suivant. Et il semble que le fait de consommer des boissons alcooliques soit une pratique sacrée, à laquelle aucun des membres de la « coterie » ne peut se soustraire sous peine de se voir rendre la vie insupportable, de se voir exclure de l'association. Le D' BrüNoN raconte que, dans un atelier de 150 ouvriers, un homme venant du Nord ne buvait pas; il a dù abandonner Rouen, ses camarades lui rendaient la vie insupportable et le frappaient. Nousmême avons le souvenir d’un fait analogue.
Dégénérescence physique de l’ouvrier, abaissement de sa valeur individuelle, telles sont les conséquences immé-
diates de celte alcoolisalion continue, enfin, les journées de travail perdues, les salaires engloutis grâce au cabaret représententla perte d’un capital estimé plus d’un milliard.
Ce n’est pas en continuant à descendre cette pente fatale que les ouvriers avanceront d'une heure l’amélioration de leur sort.