II. — LES CAUSES DE L'ALCOOLISME OUVRIER
Une revue rapide de quelques-unes des causes de l’alcoolisme ouvrier nous amènera naturellement à l'étude des remèdes les plus efficaces.
Un enquêteur consciencieux, qui, pour bien connaître l’ouvrier, installa un débit de vin dans le faubourg, dit Céctlie:
«Et si vraiment c’est l'alcoolisme qui, chez l’ouvrier, produit le plus de ravages, à qui la faute ?
« À 6 heures du matin, encore mal éveillé, il part pour l'atelier. Il n’en revient que le soir à 7 heures, quelquefois plus tard, brisé, harassé, prenant à peine le Lemps de manger, puis 1l se couche et dort... à moins qu'il ne se prépare pour l'avenir de nouvelles charges. Ainsi tous les Jours ! Tous les jours, le même travail manuel accablant qui le fait s’essouffler, ahaner dans la perte totale de ses forces musculaires. Tous les jours, la même existence pénible, courbée, domestliquée, sans lueurs de repos, sans joie complète.
« À ce travail, pour l’ouvrier, quelle diversion ? Où ses distractions? où ses divertissements ? où l'oubli du labeur
(1) H. Leyrer, En plein faubourg.
Loiseau 10
interrompu ? Ignorant ou si peu instruit! Il n’entend rien à nos livres ; et puis à un homme qui, depuis son lever, peine dix ou douze heures dans l'effort et la sueur, que parler de méditer sur l’histoire, sur la philosophie, sur la littérature ! Les théâtres ? les divertissements publics ? Cela coûte et fatiguel!.…. Quels plaisirs àlui offrir, qui conviennent à sa nature forte, brutale, de premier jet, ni sentimentalisée, ni intellectualisée, telle enfin qu'elle se développe dans le servage où la rive notre société. Quoi? si ce n’est le cabaret, où, avec quelques sous à peine, il se sait le bienvenu, où, avec à peine quelques verres, il s'élève au-dessus des réalités oppressives, aviné, baveux peut-être ! à coup sûr, transporté dans le monde de l’exaltation et de la divagation par quoi il s’'évade un moment de la vie de souffrance et de privations dans laquelle demain le rejeltera. »
Et déjà nous commençons à entrevoir que la lulte contre l’alcuolisme sera, dans le milieu ouvrier, la guerre au cabaret et l'amélioration du sort des tél M. Buisson, dans sa communication au VII Congrès antialcoolique, a bien montré que l'alcoolisme ouvrier est en partie lié au besoin de sociabilité et qu'actuellement il n’exisle pas pour salisfaire ce besoin d'autre lieu de réunion que le cabaret. |
Dans ses articles sur l'alcoolisme (1), ARVÈDE EN après beaucoup d’autres, dit ceci: « L’ ouvrier va au cabaret pour beaucoup de raisons parmi lesquelles il y en a de bonnes. Il faut tirer au clair ces raisons-là et s’efforcer de les supprimer (impossibilité de se désallérer à
(1) Anvève Bamxe. L'alcoolsie, in Æigaro, 30 avril 1899,
l'usine, mauvaise alimentation) (1)... Puis vient la queslion du logement que nous retrouverons plus loin exposée dans la leltre d'un ouvrier anglais ; et l’auleur ajoute : € Après qu’on a ôté à l’ouvrier les bonnes raisons d'aller au cabaret, il lui reste les mauvaises, et il faut convenir qu'elles ne sont pas les moins fortes. Expliquez-lui les choses. L'homme ‘du peuple a besoin de savoir; il ne peut pas deviner le danger, l'expérience lui a appris que, lorsqu'il est éreinté, son petit verre lui procure une excilation qui allège sa faligue et lui relève momentanément le moral. Pourquoi y renoncerait-il, si personne ne lui apprend qu’il payera cel instant de bien-être au décuple, que ses enfants (ce qui le touchera bien davantage) le payeront au centuple dans leur chair et leur intelligsence. »
Une autre cause, bien mise en évidence par le D' Farp- HERBE (de Roubaix) (2), réside dans la vie politique et sociale actuelle : « les réunions électorales, syndicales, ete., se tiennent toutes dans les cabarets, et quand on ne consomme pas avant, on consomme, et beaucoup, tant avant qu'après. Les grèves, si fréquentes et parfois si longues, sont aussi pour beaucoup dans l'accroissement de l’alcoolisme ; peut-il en être autrement puisque, le plus souvent, elles sont patronnées, sinon fomentées, par les cabaretiers chez qui se tiennent les réunions, chez qui les ouvriers en rupture d'atelier s’éternisent par désœuvrement
(1) L'enquête de Bônmerr dans 106 fabriques disséminées sur tout le terri= toire de l'empire d'Allemagne et comprenant plus de 100000 ouvriers a montré le rapport étroit existant entre l'alcoolisme et l'insuffisance de l’alimentation chez l’ouvrier de fabrique. (Cité par À, Jacouer (de Bâle), op. cit.y p. 90). 4 A |
(2) La consommation des boissons hygiéniques à Roubaix. Mouvemen! hygiénique, 6 juillet 1897.
et qui, en fin de compte, sont les seuls à bénéficier de: ces périodes d’agitation violente? » Il dit encore : « La création des grandes usines, en concentrant et en massant les ouvriers, a exercé une action nuisible, parce qu'elle leur a fourni des occasions plus fréquentes et plus favorables de s'entraîner réciproquement au cabarel ; la sortie en masse et la paye collective sont certainement pour beaucoup dans la fréquentation de l’estaminet. D'autre part, l'agrandissement considérable des villes, les travaux d’assaissinement, la destruction d'un certain nombre de vieilles maisons ouvrières situées au centre ont éloigné les ouvriers des usines où ils travaillent : cet éloignement, les empêchant de retourner diner chez eux, les oblige à manger au cabaret et les livre à la lentation formidable de la boisson et aux séduclions intéressées des débitants. »
Peu à peu nous pénétrons plus intimement l'étude des causes de l'alcoolisme ouvrier; et les transformations de la vie économique et sociale dans ces cinquante dernières années sont encore invoquées par d’autres auteurs.
Autrefois, dit le D° Morer (1), la vie de famille, plus étroite que de nos jours, imposait des mœurs plus sévères ; le cabaret était un mauvais lieu que ne fréquentaient guère les artisans, les ouvriers travaillant chez eux, ou réunis en petitnombre dans un atelier dont le patron n'élait pas encore délesté. Vint presque tout à coup cette formidable poussée due aux rapides progrès de la grande industrie. Les conditions économiques de la vie furent profondément modifiées, un appel puis-
(1) L'alcool, la famille, la classe ouvrière. Congrès de Bruxelles. Compterendu, 1'e partie, page 19.
sant se fit versles grands centres industriels ; l'homme, la femme, l'enfant même trouvèrent une place et de louvrage dans l’usine; mais, pour un très grand nombre, la vie de famille cessa d’être ce qu'elle avait été, ses liens se relâchèrent ; dans un logis déserté toute la journée, l'ordre, la propreté, le bien-être disparurent, le home, le « sweet home » devint de plus en plus rare; l'ouvrier, mal à l'aise chez lui, n’y trouvant plus rien de ce qui attache, de ce qui retient, s'arrêta plus volontiers, plus longtemps dans les débits de boissons ; ceux-ci se mulliplièrent à l'infini pour répondre à une clientèle de plus en plus nombreuse, qui venait chercher la chaleur, la lumière, et qui trouvait l’oubli de tous les devoirs au fond d’un verre d'alcool.
Certains vont plus loin encore et cherchent une origine en quelque sorte philosophique à la passion de l'alcool. Le D' Van pen Corpur ne disait-il pas au Congrès de Bruxelles (1) : « L'on est porté à se demander si l’alcoolisme n’est pas le résultat funeste d’un défaut d'équilibre entre le coefficient énergélique ou de résistance de l'organisme humain et les conditions nouvelles qui nous ont été créées par les grandes découvertes modernes.
« Tout nous détermine à considérer la manie ébrieuse de notre fin de siècle comme une conséquence fatale, mais vraisemblablement passagère, de la lutte sans trêve que l'homme se voit obligé de soutenir contre les exigences nouvelles de la vie intensive actuelle.
© (x) Cf. L’alcoolisme, ses causes mésologiques ; son extinction physiolo« gique. Compte-rendu du Congrès de Bruxelles, 2€ partie, p. 9. Cf. Dr F, Pierre. L’alcoolisme en Basse Normandie ; — chapitre sur
les causes psychologiques de l’alcoolisme.
« En présence de l'épanouissement prodigieux de toutes les activités qui ont élé mises brusquement en jeu par le développement rapide du progrès, le système nerveux de l’homme, pris d’une sorte de défaillance, est demeuré impuissant à réagir contre les excitalions variées qui l'assaillent de toutes parts.
« L'homme a éprouvé le besoin de se monter rapidement au diapason de celles-ci. Il s’est adressé à l'alcool comme au stimulant le plus prompt et à la fois le plus séduisant qu'il eût sous la main. »
Certes la théorie est ingénieuse, mais si elle était vraie elle serait profondément décourageante. Sans nier l'influence des causes mésologiques sur le développement de l'alcoolisme, nous pensons que leur accorder une importance irop considérable pourrait nous porter à considérer la passion de l'alcool comme nécessaire et inséparable des conditions économiques et sociales actuellement existantes.
Le milieu ouvrier porte en lui-même quelques-unes des causes de l'alcoolisme. En effet, ne faut-il pas incriminer la démoralisation des apprentis par les ouvriers qui ne va pas sans l'initiation à l'abus de l'alcool. Un journal du parti socialiste belge, le « Vooruit », en trace un tableau navrant : « Le nouvel apprenti sert trop souvent de jouet aux anciens ; il est pour eux un objet de risée, on se moque de lui, son pantalon est trop court, ses cheveux sont mal peignés, etc.
«On charge l'enfant de besognes stupides, afin de pouvoir le rendre ridicule, il en est même qui vont jusqu'à Le brutaliser et Le frapper sous prétexte de. jouer avec lui.
«QC N'en avons-nous pas vu qui faisaient boire à ces enfants
du genièvre et chiquer du tabac, ou bien qui tenaient devant eux des propos orduriers.... Au bout de quelques semainesde brimades et de persécution, le jeune apprenti tient à honneur d'afficher le changement que l’on a opéré sur lui-même : il jure comme un vieux matelot, crie aux femmes despolissonneries grivoises, fume comme un ture, apprend à soutirer des pourboires, s’initie aux « trucs », « parfois boit de l'alcool comme un grand».
Pour terminer cette revue rapide des causes de l’alcoolisme ouvrier nous citerons la lettre d’un ouvrier anglais, empruntée au rapport du Conseil Fédéral Suisse sur la question de l'alcool, c’est tout le programme de la lutte contre l'alcoolisme dans le milieu ouvrier (1).
Des hommes, confinés du matin au soir dans des ateliers n’en ont pas pour cela le sentiment de la sociabilité moins développé. Ils ont besoin, le travail quotidien achevé, de se retrouver avec leurs semblables, d'échanger leurs idées et de se communiquer leurs observations. Ce besoin se trouve dans toutes les classes de la société ; par contre tousn'ont pas au même degré les moyens de le satisfaire. Le riche réunit sa société chez lui, va à son cercle ou chez d’autres en société. Le pauvre, par contre, surtout dans les grandes villes, est moins bien partagé. Le foyer de la plupart des ouvriers pauvres offre bien trop peu d’attrait et de confort pour inviter à une réunion intime avec des camarades. Souvent il ne se compose que d'une seule pièce, mal meublée, dans une maison imprégnée de mauvaises odeurs : absence de bien-être, profusion de cris d’enfants. Et le seul être qui pourrait rendre ce foyer de misère clair et habitable est souvent, par son ignorance complète des notions élémentaires et par le fait d’une éducation morale défectueuse, absolument inqualifié pour remplir ses devoirs d’épouse et de mère de famille.
Tant que les apôtres de l'abstinence continueront à partir du point de vue que c’est la passion de l'alcool qui pousse en première ligne l’ouvrier au cabaret, on n'aura pas grand'chose à attendre de
(1) Cité par Jaquer (de Bâle), op. cit, p. 35.
leur intervention. Une chaîne n’est pas plus forte que son anneau le plus faible. Quelques milliers d'hommes, de femmes et d'enfants peuvent juger nécessaire de signer un engagement, d’arborer un ruban bleu, de s'abstenir de l’usage des boissons spiritueuses et du tabac par-dessus ; leur exemple restera sans effet sur les masses tant que le fondement de l’existence sociale de l’ouvrier,son foyer, offrira pour lui aussi peu de confort et d’attrait. Un cercle ouvrier confortablement installé, une cité ouvrière avec des logements salubres et agréables, valent mieux que dix mille allocutions dans des réunions de tempérance et qu'un million de témoignages sur les effets désastreux de l'alcool. Si tous les eflorts faits jusqu’à présent en vue de réprimer l’usage de la bitreet du tabac avaient été consacrés à élever les jeunes filles du peuple de façon à en faire des ménagères capables, intelligentes et économes, nous serions plus près que nous ne sommes du règne de mille ans d’une nation sobre. Dans une famille ainsi embellie par l’activité d'une telle mère, le fils adolescent pourrait, le travail quotidien terminé, introduire un camarade privé de foyer paternel, et il en est peu qui ne préféreraient beaucoup untel milieu au cabaret bruyant et enfumé. Dansles conditions actuelles, le père entraineses amis au cabaret et le fils suit son exemple. Ce serait insensé de croire qu’il suffira de fermer la porte des débits pour remédier au mal.Ce n’est pas uniquement en entravant la consommation que l'on habituera un peuple à la tempérance. Tant que l’on n’aura pas amélioré les conditions sociales, qui, dans la plupart des cas, poussent l’ouvrier au cabaret, ou n’arrivera pas par la force à bannir l’eau-de-vie de ce monde.