IV. — LE ROLE DES CHEFS D'INDUSTRIE
Les bonnes volontés sont nombreuses, mais elles manquent de direction et souvent ne savent que tenter ; à côté de cela, nous trouvons beaucoup d'indifférents qui ne veulent pas voir le péril, ou aiment mieux s’en désintéresser.
« Ils s’'empareraient volontiers, dit M. A. Fourcrée, des préceples des économistes individualistes qui soutiennent que le travail n'est qu'une « marchandise » ; que le patron ne doit rien de plus à l’ouvrier que le « salaire »; qu’une fois le travail livré par l’un, payé par l’autre, tout est fini juridiquement entre eux. Certes, au sens purement économique, le travail est une marchandise, rien de plus... Mais dans le sens sociologique, moral et religieux, le travail représente, selon l'expression de TayLor, les énergies accumulées de créatures vivantes et sentantes, entre lesquelles il ÿ a une solidarité nécessaire. De plus, ces énergies vivantes font elles-mêmes partie d'un organisme plus vaste, en dehors duquel elles ne sauraient vivre, et
qui est la société entière, avec sa solidarité, enveloppant tous ses membres, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. On a donc eu raison de répondre aux individualistes que tout n’est pas fini entre le patron et l’ouvrier, après la livraison de la main-d'œuvre et son paiement (1). »
Voyons donc quels sont les devoirs des chefs d'industrie (2).
Tout patron qui voudra entreprendre contre l'alcoolisme une campagne fructueuse devra tout d'abord devenir luimême un tempérant,c'esl-à-dire arriver à l'abstention pro-
gressive, sinon brusque, de tout spiritueux; c'est une condition indispensable, car en vertu de quels principes irez-vous prêcher à vos ouvriers l'abstinence d'alcool, si vous-même en usez, si vous usez abusez des vins généreux ; pourquoi demanderez-vous aux malheureux, pour qui le cabaret est le seul lieu de plaisir, de s’en éloigner si vous fréquentez les cafés; comment oserez-vous demander à celui qui ne connait d’autres rêves que le cauchemar de l'ivresse de briser son idole, si vous, qui avez les joies de la famille, les jouissances esthétiques, littéraires, philosophiques, n’estimez pas funeste l'usage de l'alcool?
Ce sacrifice est nécessaire, indispensable, et faudra-t-il désespérer de voir les patrons atteindre à la maîtrise de soi-même que le parti socialiste belge prèche à ses adhérents?
Cette réforme accomplie, vous serez écouté el vous pouvez commencer la propagande dans votre entourage : créez
1) A. FouILLéE. L'idée de justice sociale, Revue des Deux Mondes,
1° mars 1899 ] À (2) Nous suivrons dans cet exposé le plan d'une conférence faite à Lille,
par le D" Fainnerge, nous le citerons souvent textuellement.
parmi vos employés un noyau d’auxiliaires dévoués — c'est la lactique qui a déjà été indiquée pour l'officier visà-vis du soldat — car « si vous ne pouvez compter sur eux, votre campagne échouera fatalement. Si vosemployés sont des alcooliques, ils agiront d’une manière malsaine sur les hommes placés sous vcs ordres, tout à la fois par leur exemple, par leur résistance à vos efforts, par leurs railleries et par leurs manœuvres plus ou moins avouées, car ils seront intéressés, par leur propre vice, à faire échouer la campagne que vous mènerez et ilsne s'y épargneront cerlainement pas ». |
Ils seront de plus les intermédiaires entre vous et vos ouvriers, car ainsi que le D' pe Vaucreroy, secrélaire général de la ligue patriotique belge contre l'alcoolisme, nous l’écrivait récemment :
«Les ouvriers ont une certaine défiance contre tout ce qui vient du patron. Le « Timeo Danaos... » esl vrai surtout dans la classe laborieuse. Elle est toujours tentée de voir un but intéressé dans les mesures les plus utiles prises à son égard. »
Malgré cela, agir, sur les ouvriers par des moyens sûrs el peu lapageurs, les engager à assister aux conférences antialcooliques qui se font dans la ville distribuer des brochures et des journaux antialcooliques, — ainsi en Belgique le Bien-Etre social est distribué dans une vinglaine d'usines ; — la création de sociétés anlialcooliques sera d'un heureux effet, « elles favorisent le rapprochement «des patrons et des salariés, de manière que les premiers « connaissent les hommes en qui ils peuvent avoir con- « fiance et que les seconds voient qu’on leur tient compte « de leur bonne volonté et de leurs sacrifices ».
Enfin il faut que la discipline des ateliers soit très sévère au point de vue de l'introduction des alcools et que par contre le patron n’hésite pas à donner à ses ouvriers le moyen de calmer leur soif par des boissons rafraichissantes. Une mesure introduite dans l'usine de G. Digrer- LEN, SreinueiL ET C® à Rothau (Alsace),semble avoir diminué l'habitude de « tuer le ver » en venant à l'atelier : Chaque homme, à son entrée, touche une tasse de bon café, on distribue ainsi 195 litres de café fournissant environ de 6 à 700 Lasses, le prix de revient n’alteint pas 2 centimes par lasse.
L'établissement de cantines ou d’économats sert efficacement la lutte antialcoolique, en permettant à l’ouvrier de se nourrir convenablement sans être obligé de consommer de spiritueux.
Le renvoi des alcooliques invétérés est nécessaire et même légitime, car conserver ces malades, c’est entretenir chez soi « une cause permanente de troubles et de périls graves ». Par contre, favoriser les ouvriers sobres, en les employant de préférence aux autres, en leur donnant l'avancement compatible avec leur capacité et la bonne marche de l'usine et même en augmentant leurs salaires, comme le fait le Directeur du gaz de Bruges (Belgique), qui n’emploie que des tempérants et donne une majoration de 5 0/0 aux abstinents complets.
Ce que nous avons dit de l’action démoralisante des ouvriers sur les apprentis nous montre la nécessilé pour le patron d'apporter lous ses soins à la préservation de ces jeunes recrues, la nécessité de prolonger l’action de l'inslituteur, d'être l’auxiliaire de la famille, en encourageant
la fréquentation de l’école du soir, en favorisant l’inscription dans les sections antialcooliques d'adolescents.
Tels sont les moyens directs que les patrons emploieront pour lulter contre l'alcoolisme,