‹ Alcuin et son influence ... chez les FranksChapitre 9 sur 19 · XI. Le caractère opposé se remarquait dans un écrit qui · texte numérisé non relu

XI. Le caractère opposé se remarquait dans un écrit qui

(1) Ibid., p. 781.

(2) Libell, advers, Felic, opp, Aie, Frob,, 1. 1, p. 760.

s*élaborait II Tolède , profession de foi que lé clergé de ces contrées voulait envoyer au roi Charles. Il tout était peiy sonnel , comme une opinion nouvelle ou qui se croit telie* Toutes ces imaginations espagnoles s'agitaient, s'échauffaient , se perdaient dans le vide , s'égaraient en récrimina*lions maladroites , qui eussent suffi pour compromettre leur cause. Une lettre au roi Charles précédait cette déclaration , lettre pleine de compliments ampoulés : Le clergé espagnol se prosternait à terre pour prier le roi éternel en faveur de Charles, pour glorifier le nom célèbre et solennel de ce der^nier, dont la pensée, comme un parfum exquis, embaumait presque le monde entier (1). Et , ce qu'on ne croirait pas , à côté de ces bassesses toutes musulmanes , on lui disait de ne pas ressembler à Constantin , qui était tombé dans l'arianisme sur la fin de sa vie et qui avait été précipité en enfer. « On dit, ajoutait le rédacteur entre deux condoléances, que, pour convaincre beaucoup d'hommes, tu as recours i. la terreur et non à la justice... Un bruit s'est même répandu chez les nations : c'est que , à la façon des païens , tu nies que lé Christ soit fils de Dieu le père. » Ces deux pièces, pleines d'aigreur et d'intolérance théologique , étaient sans doute l'œuvre d'Elipand. Rien n'y rappelle la manière plus large , moins impérieuse et un peu idéale de l'évêque d'Ungd.

La profession de foi contenait l'argumentation des adop* tianistes. Comme Verbe , Jésus-Christ était coéternel , consubstantiel au Père , fils du Père , non par l'adoption , mais par l'origine. Mais , né d'une femme , il n'était pas fils de

(1) Epist episoop, hispan.j Frob., t. II, p. &67«

IMen par origine , tt ne Tétatt qne |ttr âdopttOB. lAii^^ «▼ait dit : «Mon père est plos grand que moi* » Un étangéliite aTàit dit encore : «L^enfiint croissait et se fortifiisit, plein de grâce et de sagesse.» Aussi lisait^m dans saint Hilaire ; «La dignité dn Père n'est pas perdue , pmdant que riioniilité de la chair est adoptée. » Jérdme , Augustin i Isidore deSétille, n'avaient pas craint de s'exprimer d'une manière andogue. Enfin Eugène, Hildeplionse et Jolien|I^ éhevéques de Tolède t avaient appliqué i Jésus-C9irist« dut leurs rituels, les mots d'Aorn^i^ adopHf, d'adoption de to àhair. Et, en effet, Topinion d'Elipand remontait jnsqu'i ces prélats ; seulement, quand ils disaient adoplar$ camm, ils ne voulaient guère dire que sumere earnem. Us relevaient ridée du Verbe , tandis qu'Elipand tirait des oonsé- .quences pour l'humanité de Jésus-Christ et bâtissait tout un système. Aussi pouvait-on , à son avis , appeler JésufrChrist un homme déifié, un Dieu humanisé; un prophète l'avait bien appelé esclave. Nier en lui l'adoption , c'était nier li forme humaiiie (1). En terminant, le vieil Elipand s'abandonnait de nouveau à sa haine. La discussion faisait place alors â un torrent d'injures , où perçaient l'entêtement , U rancune , la douleur d'avoir été obligé de se justifier, loi Elipand , lui , archevêque de Tolède. On n'ose pas reprodire ici les expressions dont il se sert en parlant de ses adversaires (3).

(1) J?ptsl. ahêra episc. hispan., Frob.^ t. II, p. 668. ^

(2) Elipand ne dit pas un mol d*Alcuin. C'est toujours le sale, le dégoûtant Beatus; Beatus, un vrai Nabuzadan, le prince des cuisiniers, destructeur des murs de Jérusalem, c'est-à-dire des saintes Ecritures. Il y avait bien aussi Mégèce » Tanclen ritald'KUpaod;

làmaii Mîpftnd ne comprit que, dans lés diileaftsiéM dt parti , le meilleur moyen de prouver qu'on possède te vé* rite i c'est de respecter ses rivaux ; li Von attaque leurs perisonnes, on &it croire qu'on a peur de leurs idées ou qu'on a'a pas de loi dans ses idées propres.

XII. Pendant que l'adoptianisme se tourmentait aind m Espagne , Charles relevait en France / avec calme et di* ^té , le gant que le clergé espagnol lui avait Jeté. Il avait réuni dans son palais des évéques de plusieurs provinces. On lut te lettre d*Elipand; Le roi , se leimnt de son siège , .parla longtemps sur la foi! «Que vous ensemble, dit^^ilen terminant , depuis l'année dernière que cette erreur se pro« page , elle a répandu Une grande horreur jusqu'aux confins de notre royaume. Il fout k détruire. » Charles leur demanda leur avis par écrit, et communiqua la même demande aux

mais rhérétique était tombé sous ses foudres. Cet insensé , dans le temps même où le médecin le traitait pour une affection maniaque, s'était' figuréêtré le Christ, il*avait cl^oisi doute ap6tres , et voyant près de lui uaç femme qui.le ptaignait, il Lui dit : «Amen, am«n, je te le dis,.aiypurd'liui tueras avec moi .dans le paradis, ji Formé sur son exemple, Tinfàme Beatus avait institué^ pour des brutes, un abbé, nomnfiéRufin. Il lui dit trois fois : «Simon-Pierre, m'aimestuChispMre'mû brebis. »iKét;tee ; i séu lit de mort, avait prWit qu'il ressusdl^rs^it l^liwfi^àmejoui:,,^ B(eft(us,4a^^ Pâques^ prédit au peuple d'Espagne la fin du monde, Personne n'çsa prendre de nourriture toute la nuit ni même lé dimanche. Mais un certain Honorius, sur le point dé mourir de faini, s'en'aila'dïrcf au pénj|>te': a HangeoQs et bu vons;ir signons mourons, 'au mblns. nous-aurons maagé«».fi9fin Elipa^d^ laQfait Jim anathème. <Kuti:«i Acius, et un autre contre Ëthérius» évoque d^Osm^ ; arrivant au paroxysiçe de la fureur , le rancuneux controversiste qualifiait spn adversaire d'onagre et de docteur ideà bestiaux^

évéques d*ltiUe. Il ooroplait se servir de ses trariox; il préparait un solennel concile a Francfort-sur4e*Mein. Là se réunirent , vers le milieu 4u aioisd*août 796, lesévéqoes et abbés les plus savants de la Germanie , de la Gaule , de l'Aquitaine , de la Bretagne , Pierre , archevêque de Milaa , Paulin , patiîarche d'Aquiiée, Alcuiû , Yitixa, connu sous k nom de Benoit d* An iane,-Smaragde, disciple et plus tard biographe de Tabbë d'Aniane;*Ingula, Haimon, Raban, Georges» et beaucoup d'autres. Charles avait envoyé des ex* près à Adrien , afin d'avoir son sentiment. On avait invité tous les évéques des Gaules, Félix, comme ses collègues, mais il ne vint pas.

XIII. Deux légats du pape, Théopbylade et Etienne, assistèrent a ce concile , mais le roi Charles le présida luimême. 11 en fil commencer les ti*avaux par la lecture de la letti*e d'EIipand. Celte lecture fut faite lentement et religieusement écoutée. Quand on en fut venu à la discussion , une difficulté inattendue se fit jour. Dans leur déclaration, les évéques d*Espagiie avait omis le titre des ouvrages o<l ils trouvaient les preuves de leurs doctrines ; ils avaient cité comme appartenant à un Père ce qui appartenait à un autre ; enfin ils avaient négligé de marquer le chiffre des chapitres. Pendant ce travail de dépouillement , qui dut ôtre confié à Alcuin et à Paulin d'Aquilée , deux pensées dominaient dans tous les esprits. Pourquoi , disait*on, ne pas se contenter des termes que l'on trouve dans les saints Pèrea, et qni sont autorisés ^r l'usage universel et la sanctloii catholique. Nous croyons-nous plus habiles que les Père&? Oserons-nous affirmer ce qui n'est point dans leurs écrits ?

Et puis, disaient tes autres, pourquoi toucher à la généra* tion du Christ, après les explieatîons de saifit Augustin (1)? Enfin la discussion put commencer, et l'on prit les différents textes sur lesquels s'appuyaient les adoptianistes , on les examina les uns après les autres , et Ton fit, pour chacun d*eux, une réponse qui fut reproduite dans une lettre en* Yoyée ensuite aux évéques d'Espagne.

Les membres du concile examinèrent les différents témoH (jfuages que leurs adversaires avaient cités , et les expliquèrent dans le sens de Torthodoxie. Comme on Ta vu , Tadoptianisme était déjà une tradition en Espagne ; le con* cile aima mieux blâmer Hildefonse que de Texpliquer. Dieu le père , ajoutaient les évéque^ , a dit : « Voilà mon fils bien* aimé. » 11 a dit mon, et nous préférons son témoignage à celui de votre Hildefonse. Vous appelez Jé$us -Christ premier-né dans Tordre du temps ; dans Tune et Tautre nature , il est premier-né et fils unique. Car premier-né ne veut pas dire qu'il eut des frères. C'était l'erreur d'Helvidius ; c'est ce que combattit saint Jérôme : les personnes du même sang sont appelées frères chez les Juifs. Nous ne dirons pas qu'il y ait trois substances en Christ, dussent-elles s'y trouyer, mais un homme parfait, un Dieu parfait. Pourquoi? parce que les apôtres se sont exprimés ainsi. N'allez donc pas flotter au milieu des inventions humaines ; restez fermes sur le roc solide des Écritures : c'est en elles qu'est la vie éternelle. Quel scandale ne s'élève-t-d pas au milieu des païens , vos voisins , quand oa leur dit que le Dieu des chré-

(1) EpUt.synod., Fr4>b.,U II, p. 674. /àugustin. opp.; Pari». lB79,l.y,p.627.

tiens est un esclave , un fils adoptif. C'est nous qui avons été adoptes , grâce à lui , mais il n*est pas fils adoptif comme nous ; il nous a donne la liberté , mais sans partager notre esclavage. Cessez , hommes faibles , cessez Ces criminelles suggestions. Enseignez-vous à vous-mêmes la route de la vié ; enseignez à vos voisins la route de la foi (1).

XIV. L'assemblée tourna ensuite ses pensées d^un autre cdté et s*occupa du culte des images. Alcuin dut encore payer de sa personne. Voici le canon auquel on s'arrêta : On a proposé la question du nouveau concile des Grecs , tenu à Gonstantinople , touchant l'adoration des images, où il était écrit que quiconque ne rendrait pas znx images des saints rhommage et l'adoration, Comme à la Trinité divine , serait

(1) On voit déjà quel était le raisonnement des adoptionistes. Ils trouvaient en Christ trois substances, le Verbe, Tâme, le corps. Leur attention se portait surtout sur la seconde. Le verbe, s*unissant â elle, faisait du Christ un homme déifié {homo deificus\ ou, comme Tunion était complète, un dieu humanisé {Deus humanatus)^ ou enfin comme le principe humain conservait sa puissance , un dielU nuncupatif (Dati« nuncupati^)u8)^ un homme solitaire ( homo èoHim^ rius). D*autre part, et malgré leur silence à cet égard, 11 n'est pas possible de croire qu'ils supposaient cette action constante; sans quoi ils eussent été orthodoxes, en rapportant tout ce qui a précédé ^humanité de Jésus-Christ. Mais, selon euiCi^ie Verbe adopCklt, prenait {adopiabat, agsumêbai) cette chair plus'pureymais^mn de manière à en faire constamment sa demeure privilégiée. Peu de temps avant sa mort, Félix retomba dans ses erreurs , et dit que le Qhrist ignorait depuis combien Lazare était mort. CVst qifkcé moment, selon lai, le Verbe ne possédait pas rameau <2hri6t. Comparez ce passage ( Frob., U II, p. 67) avec les propres paroles de Félix au sujet de l'âme du Christ, c'est-à-dire du dieu nuncupatif (Me., advérs. Felû., 1 1, p. 820). Outre tes ouvrages déjà cità, Qf.SifmofuLCoiu«.,t VII, p. 1051,52,63. ' ' '

jugé anafhèmé. Leâ Pères du concile ont r^eté et méprise tout à fait cette adoration et cette servitude ; ils Tout con* damnée à runanimité (1). Le roi Charles avait renversé les images d'un seul coup » conune Irminsul , en présence des légats d'Adrien , sans trop s'inquiéter du sentiment de ce dernier. Adrien en fut mécontent; il voyait là une nouvelle cause dMrritation pour les Grecs , et depuis longtemps le saint-siége redoutait un schisme. Charles prépara <{uatre missives pour le clergé espagnol. La première contenait l'o^ pinion du pape et des évéqùes d'Italie ; la seconde , celle de Pierre de Milan et de Paulin d'Aquilée ; la troisième résumait les travaux du concile!; enfin , dans la quatrième , c'était Charles lui-même qui répondait à la lettre d'Ëlipand, Lecteur assidu de saint Augustin, il s'inclinait, disaît-il, devant ceux qui dirigent la cité de Dieu. Cette cité, contf* nuait-il , a pour première défense la foi catholique , pour mur indestructible la charité , pour armes les Écritures ; ses richesses sont la sagesse et la science ; les sentinelles qui veillent à ses portes sont la prudence , la justice , la force et la tempérance. Jésus-Christ, le vrai fils de Dieu, lagou* Verne , et nul n'en est exclu (2).

Charles avait prié l'assemblée d'admettre Alcuin dans êû sodité, de lui accorder une part de ses prières. C'était lui donner, pour parler, le rang d'un évéque. Le motif de cette distinction , c'est qu'il était savant dans les doctrines eccliriaêtiques (3). On t^etronve , dans la réponse aux évéques

(1) ConciL, l. VII, p.

(2) Frob. , t. II, p. 682 et seq.

(3) Baluz. , Cap. reg. , i. I, col. 270 , et ap. Fitk. , inceit. Awst. Ann^ a. , p. 10.

d'Espagne , les idées et leâ tourDures de phrases qui lui sont le plus familières.

XV. En apprenant la décision du concile de Francfort, la fureur d'Elipand ne connut plus de mesure ; il tourna toute sa haine contre Alcuin. Cependant Félix venait de terminer un volumineux ouvrage qui contenait le développement de sa doctrine ; il l'envoya à Elipand , dont l'approbation rassurait sa timidité ou s'imposait à elle. Elipand le fit répandre chez ses partisans : «Envoie-le à ton fidèle prince, ditril à Félix, avant qu'il parvienne au fils de la mort, à cet Alcuin , qui ne croit pas l'adoption de la chair dans le fils de Dieu» (t); soit qu'il- crût, malgré la lettre de Charles, prendre ce prince au dépourvu , soit qu'il voulût se venger d'Alcuin en méconnaissant les égards qu'il lui devait ; soit enfin qu'il désirât intriguer, augmenter le désordre, en donnant à ce nouveau débat un caractère officiel. Ce fut, en effet, de Charles qu'Alcuin reçut et la nouvelle de cette publication et Tordre dy répondre au plus vite, a Seul, je ne suffis pas , répondit Alcuin ; il me faut des collaborateurs pour arrêter l'hérésie, avant qu'elle s'étende plus loin dans cet empire chrétien dont la Providence t'a confié le gouvernement (2). Il indiqua Léon III , qui venait de succéder à Adrien , Paulin d'Aquilée , et les évéques Richbod et Théodulphe. Paulin eut bientôt achevé son ouvrage ; il pria Charles de le faire parvenir à Alcuin , homme très-savant dans les choses divines , ajoutait-il , et votre premier orateur. Cet envoi sera un gage de mon amour pour lui (3).

(1) Elip. , epist., Frob., 1. 1, p. 917.

(2) j^lc, epist, h\ii^ Frob,, t.I, p. 96.

(3) Madris, opp. Paulin*, p. 168.

TeUe était la renomiàée do savant Anglo-Saxon depnis le concile de Francfort. 11 eût fini plus tôt son travail , 8*il n'eftt été à chaque instant dérangé par Charles lui-même , ipd s'adonnait alors avec beaucoup d'ardeur à l'étude de Tas» tronomie.

XVI. L'ouvrage de Félix d'Urgel est perdu aujourd'hui. Les fragments textuels qui nous en restent sont dus à la bonne foi d'Âlcuin. Quelque maltraité par son adversaire, il aima mieux s'exposer aux sarcasmes des Égyptiens que de passer sous silence aucune des objections de Félix. Il semble, dès les premières lignes, que l'évêque d'Urgel pensait alors comme Martin Luther à son début. «Il croit, il confesseune sainte Église catholique, répandue dans l'univers par] la prédication des apôtres, fondée sur le Seigneur Christ, comme sur une pierre solide , en dehors de laquelle Église nul ne saurait être sauvé, s'il ne reste d'une manière inébranlable dans les limites de la foi , dans la concorde de la charité, autant qu'il le doit; l'Église une , non divisée, simple , non déchirée , catholique , non hérétique , formée de fidèles unis par la charité, ennemis du schisme (1).

Ces derniers mots : unis par la charité, sont un souvenir des traitements qu'il avait subis , comme les autres ; fondée sur Christ comme sur une pierre solide , désignent un esprit d'opposition à l'Eglise de Rome. C'est aussi le sens des paroles suivantes : «La sainte Église , si jamais Dieu lui accorde le repos, sera unie par la foi, la concorde et la charité ; et il faut être aveugle pour ne pas voir que cette sainte Église est présente partout» (2). Si jusqu'alors l'Église de Rome eût

(1) Me, 1. 1, p. 791.

(2) Ibid.

4e le hii reprocher, 8ieUe ae fftt entooréei du temps de Ght^ leviag^ei de toatee lei s|Aendeiirf qai ngoalèr^ son ayé* nemeiit k U royauté', Elipand loi eût déooebé plus d'un trait , lui qui reprochait ironiquement à Âlcuin de posséder yioft mille esclaves. Faix n'incrimine qu'une tenda^ce.

Félii; explique alors sa doctrine au sujet de Jésus-Christ; sa pensée n'est pas faille à saisir, et l'on ne sait s'il s'en rendait bien compte à lui^^néme. Voulant d'une part con* serrer la divinité de Jésus-Christ, et de l'autre , le rappith cher davantage de notre humanité , il cherchait des combinaisons, des images, des alliances de mots nouvelles, des moti nouveaux. U retournait mille fois le problème , ett parce qu'il le posait mat, la solution lui apparaissait uo instant pour lui échapper ensuite. De là des hésitations, des eoutradiotîons ; de là une agitation sans succès , une lutte •ans espoir de victoire. Il s'adressait à la raison , elle bmu^ cbait quelque temps pour reculer ensuite devant l'éblouissemeut ou devant la nuit. S'il se plongeait dans les mystèrest il ne distinguait çà et là que quelques lueurs insuffisantes pour éclairer ses pas de novateur: les mystères, on les sent, on ne les voit pas; on les conçoit, on ne les comprend pas: la raison, qui possède assez de vigueur pour s'y conformer, n'a pas assea de lumière pour les pénétrer ici-bas : ells ne regarde pas Dieu d'asseï près. Pareil au voyageur qtii, surpris par la nuit sur une route inconnue et dans une contrée déserte, soupire après le toit hospitalier, où il se reposera de ses fatigues; ses yeux inquiets, ardents, croient Ta* percevoir dans le nuage qui s'offre devant lui , dans le bouquet de bois qui borde la route. Voilà , dit-il enfin , voilà

«0 himMu, dei maiioiii, Vain espoir I il marehe toijjmrt, tour à tour priant oq bUipbémftQt , laissant derrière lui eN renr sur erreur, espéranee sur espërwce , digne de blâme sans doute, à cause de son imprudence, plus digne encore de pitié, i cause de sa souffrance. Cette image de Thomme «i proie & une violente agitation représente l'état nunral de Félix, sondant sa raison, affirmant à chaque ligne, rapprochant des teiites , refeuiUetant la Bible , épuisant les Pères , et ne trouvant dans cette tâche ingrate que juste assex de lumière pour voir qu'il errait dans les ténèbres. Il entoure sa pensée d'obscurité pour qu'elle ne brille pas ; en parlant ainsi de son adversaire , Alcuia abusait de ses avantages. Félk n'était pas obscur par calcul. Pour son propre repos, il eût acheté i tout prix une démonstration» Mais , preuve vivante de la nouveauté de sa doctrine , il ne trouvait rien qui pût solidement l'étayer ; et , dans cette âme troublée, tout était lutte et confusion.

XVII. Christ a deux pères, disait-il , le Dieu tout«pui»sant et le roi David ; on ne peut ôtre le fils propre de deux pères. C'est selon la chair qu'il est fils adoptif du père (1). C'est un homme singulier, nouveau. À nouvel homme, non** velle dénomination (2). Tous les fidèles sont ses membres (S), quant à la chair ; mais à ne voir que sa divinité, ils ne sont queson temple. Si, selm la chair, il est le propre fils du Pèrf, pourquoi ne pas ajouter que sa chair n'a pas été prise dans la fnasse du genre humain? C'est parce qu'il a été adopté qUil nous adepte. U reçut une première génération matéridile,

(I) Frob., 1. 1, p. 796.

(2) /6îd., p. 802. (8) IM, p. 803.

.en sortatit du sein d*uii^ yierge» comme Adam sortit d'une terre vierge : c'est celle que rapporte saint Matthieu ; il ea reçut une seconde à son baptême : c'est cette génération toute spirituelle que rapporte saint Luc. Celle-ci vient de l'adoption. Si vous la repoussex, comment Christ pourra-t-il communiquer avec nous, en n'ayant plus que la génération matérielle? De l'adoption vient l'élection , la grâce, phénomène de l'humanité de Jésus-Christ. Nier Tadoption, c'est nier qu'il soit homme.

Alors Félix , toujours de moins en moins écUdré , reprenait la lettre d'Alcuin, et tombait sur ces paroles : cOh 1 par combien de preuves je pourrais vous montrer que Christ est vrai fils de Dieu le Père, Dieu dès la conception virginale, Dieu dès la naissance 1 » Voilà , reprenait Félix , voilà vos superstitions. Vous croyeit à deux natures du Christ, et pour les confiHidre , vous n'admettez pas de différence entre Thomme et Dieu. Et à ce moment où il inclinait à ne pas faire de la personne du Christ l'habitation constante du Verbe, le vertige augmentait toujours^ Félix se laissait aller à la pente qui l'entraînait , et le génie familier d'Anus descendait dans son âme , en même temps que l'éternelle image du Verbe se décolorait , se rapetissait à ses yeux. « On ne peut confondre l'homme et Dieu : Eutychès eut tort. Qudle immense différence ! Le Dieu est-il toujours avec rhomme, et l'homme toujours avec Dieu ? Christ est Dieu, oui ; mais c'est un Dieu d'une certaine manière, un Dieu de nom, un Dieu nuncupatif . On appela dieux les prophètes. Ils n'étaient pas dieux par nature ; la grâce les avait déifiiê. > Ici le novateur se trouvait en plein arianisme. U s'en effrayait , et revenait soudain. « C'est selon soq humanité

seulement qall est Dieu nu ncupâtif, daDsVôrdre des prophètes. Par son essence, il forme Tunitë divine, avec le Père et TEsprit saint, x» C'est peut-être sur cette partie de son système que se reposait plus volontiers la pensée de Félix. Pourtant il avait élevé même Thumanité en Christ. Aussi it ne tardait pas à redescendre. «Sur quelle autorité préten-, drions-nous qu'il est Dieu dè^ le sein de sa mère, quand par nature il est vraiment homme. Il n'y a pas deux dieux en' lui.x» Ainsi il ne restait guère que le dieu nuncupatif, le prophète, le saint homme' des Ariens. Or la pensée qui aboutissait à cette fatale issue était une torture pour Tévéque; d'Urgel. Ici elle fut si dotiloureuse qu'il se mit tantôt à nier: ce qu'il avait avancé, tantôt à dépasser l'enseignement de l'Église sur la divinité de Jésus -Christ. Nouveaux retours, nouveaux écarts. Cette affreuse situation d'un es- * prït chassé sans cesse d'une extrémité à l'autre , et pourtant toujours tendu Ters le même objet, changeait enfin en> un caractère méchant le caractère indulgent de Félix. Sa : fureur se portait sur l'objet même de ses recherches , et il ne ménageait guère les expressions qui pouvaient en dimi* nuer la grandeur. Que pouvait-il naître d'une servante, sinon un esclave (t). C'est un esclave conditionnel. Toutidbas sert Dieu. Lé démon lui-même, ajoutait-il par une odieuse assimilation , est esclave de Dieu , à condition (3). Enfin il mutilait quelques textes, et finissait en déclarant que - Christ ayant prié pouriui-méme, comme pour les autres, c'est qu'il avait, comme tout le monde, besoin de prières ; '

(1) Ibid., p. 839.

(2) Ibid., p. 840.

rebHDbaM aitoi dans ses jHremiéres idëes, Datant pas plus aTaneé qu'au moment où il débutait , n'ayant pas édairé la question d'un seul rayon» étant sans doute beaucoup plus sceptique qu'auparav;aat, et n'ayant recueilli pour firult de ce tabenr. stérile que la certitude de ne pouvoir jamais remporter la victoire.

XTUL Pour expliquer tant d^achamement, peut-être faut-il se rappeler le voisinage des Arabes. Mahomet, qui avait tant d'obligations i l'Évangile , ressemblai ces déiHbeurs qui cherchent à perdre leurs créanciers pour ne pas les payer. Un peuple répand toujours autour de lui ses croyances et surtout ses croyances religieuses , qui sont le plus ardent rayonnement de sa vie morale. Les doctrines de Félix ressemblent assez à ce qu'on lit à ce sujet dans le Koran. Est-ce que Félix aurait à son insu subi cette influence (1)? C'est ce qull devait laisser voir dans un petit traité intitulé Discussion avec un Sarrasin ; nmis ce traité est' aujourd'hui perdu (2).

Protestation sourde contre l'Église de Rome, effort pour raineber le rôle et le personnage de Jésus^hrist à des proportions presque humaines : telles sont les deux foces de l'adoptianisme et les deux parties du système de Félix.

XIX. Alcuin ne vit pas la première. « Montrez-nons , ré« ponditril , une seule nation , une seule ville , soit l'Église de Rome , centre de toutes les autres ^ ou celle de Gonstantinople t ou celle de Jérusalem , sanctifiée par la présence du Seigneur, ou celle d'Antioche^ où Ton parla pour la première fois de chrétienté , ou celle d'Alexandrie ou quel-"

(1) Voy. Koran, chap. m, v. 30 el suiv.

(2) Aki episUj Frob.. U I, p. 125.

que ëglîse d'Italie, de Germanie , de Gaule, d'Aquitaine ou de Bretagne, qui s'exprime comme nous. Vous ne le pouvez ; craignez donc Tanathème de l'Église universelle d (1). On voit ce qu'il entend par Église catholique et Église de Rome. Celle-ci était le centre de celle-là ; celle-là était le monde. U ne les confondait pas ; il leur assignait une mission commune : c'était , dans l'universalité , l'unité. Arrivant aux opinions mêmes de Tévêque d'Urgel, Alcuin y vit habilement une réminiscence de Nestorius. Il transporta la question sur son véritable terrain , les Écritures ; il lui prouva et la divinité et rhumanité du Christ par des témoignages empruntés aux quatre évangélistes. Puis s'animant : « Que ditl'évangéliste au sujet du Seigneur Christ? Après son baptême, il sortit de l'eau , et voilà que les cieux s'ouvrirent , et Ton vit le Saint-Esprit descendre sur lui comme une colombe, et voilà qu'une voix se fit entendre du Ciel : <i Celui-ci est mon « fils bien-aimé, dans lequel je me suis complu. 9 Que dis-tu maintenant , Félix ; est^e le mot qui te déplaît, ou la personne qui parle » (2) ?

XX. Si le mot de Dieu nuncupatif eût &it fortune, dans quel danger ne se serait pas trouvée la chrétienté après ce premier changement I Que de discussions se seraient élevées !

Quant aux indifférents, leur raisonnement n'eût pas été long. Jésus-Christ n'est qu'un Dieu nuncupatif ; le mot de Dieu ne peut s'appliquer qu'à la Divinité , donc c'est lorsque le Verbe s'unit au Christ, qu'il est Dieu nuncupatif. Voilà ce qui échauffait le zèle et l'indignation du théologien carolingien: a A nouvel homme, dis-tu, nouvelle dénomination!

(1) Cont. FeliCi Urg., Frob., 1. 1, p. 792.

(2) Ibid.^ p. 801.

Mais âîsHnoiJe te prie, quel esprit a fait retentir à tes oreilles ce nom nouveau ? Sans doute Dieu te parlait dans un tourbillon conune à Job, son serviteur ; sans doute, dans les montagnes des Pyrénées, au bruit des tonnerres et des trompettes, il s'est entretenu avec toi, comme autrefois avec Moïse sur le mont Sinaî » (1). Longtemps le controversiste continue cette figure hardie, qui fait vivement ressortir le contraste des opinions de son adversaire avec les témoignages des saints livres, a Et comment peut-il se faire, d'ailleurs, que tu sois tout entier le fils propre de ton père, dont la chair n'a pu cependant donner la vie i ton âme. Et, si tu avoues être le fils propre de ton père, âme et corps, quoique le corps seul vienne de la substance de ton père et de ta mère, accorde donc aussi que Jésus-Christ, sous Tune et l'autre substance, peut bien être le propre et véritable fils du Père » (2). des passages suffiront pour établir les sentiments des deux adversaires, et reproduire la manière souvent vive et dramatique de ce théologien anglo-saxon, qui défendit au vm^ siècle l'Église univei*selle.

XXI. Cependant, si Ton ne le rapprochait des évéoemeuts, ce traité, qui n'a pas moins de sept livres, serait d'une lecture pénible. Ici il est trop sec, et là trop fleuri. Alcuio aurait plus également égayé son sujet, si , en homme consciencieux plutôt qu'en littérateur , il n'avait suivi son adversaire pas à pas. « Je me répète, disait-il lui-même, je le sais... mais il ne fallait pas que ce docteur se vantât ensuite que tel de ses arguments était invincible. Il extrait avec abondance, mais sans ordre littéraire, des passages des Pères, dont les

(1) Ibid., p. 802.

(2) Jbid., p. 816.

uns prouvent contre lui, les autres ne prouvent nen en sa faveur, et les autres enfin sont mal compris o (1).

XXIL En mai 799, Leidrade, de Lyon, amena Félix à Âix-la-Ghapelle, avec quelques-uns de ses disciples. Alcuin partit de Tours, pour lui répondre au milieu d'une nombreuse assemblée d'évéques (2). Charles ordonna |à Félix d'expliquer ses sentiments sur la nature du Fils de Dieu ; Félix obéit avec une évidente répugnance , bien qu'on lui eût promis une entière liberté. L'abbé de Tours, prenant ensuite la parole, traça d'abord, avec une grande précision, le tableau général des croyances chrétiennes ; de là, passant aux opinions de Félix, il leur opposa les témoignages des Pères ; sa parole était ferme, pressante, décisive. Son adversaire, que la présence du roi intimidait peut-être, et qui n'était pas habitué à celte rigueur de démonstration , ne savait quel parti prendre ; il ne voulait pas voir, ou ne voyait / pas la vérité. Les conférences duraient depuis plusieurs jours , Alcuin n'espérait plus rien. Enfin il saisit un ouvrage de saint Cyrille, et tomba sur ces paroles qu'il lut avec tristesse à l'assemblée : a Voilà cette nature qui a été viciée par le démon, qui vient d'être élevée au-dessus des anges, grâce au triomphe du Christ ; elle a été placée à la droite du Père. » A ces paroles, Félix fondit en larmes, et déclara hautement qu'il se reconnaissait lui-même, et que ses paroles avaient été sacrilèges. C'était moins la théologie que les regrets affectueux de son adversaire qui lui avaient ouvert les yeux.

(!) Ibid., p. 788.

(2) vu. Aie, c. VII, et Aie, epiWLixvi, Frob,, t. I, p. 112, et ep. GLXxYi , Fro6.; 1. 1 , p. 238.

XXin. AlouiD avait la taille médiocre , les membres parfaitement proportionnés , les yeux grands , creusés par le travail , et bien fendus , les sourcils épais et descendant légèrement sur les tempes , ce qui aurait rendu sa physionomie trop sévère , si elle n'eût été adoucie par un sourire imperceptible de bouté qui lui était habituel. L'harmonieux ovale de sa figure , limité par la barbe du cénobite, était brusquement interrompu en haut par son voile monacal qui lui cou- . vrait une partie du front et retombait sur ses épaules pour s'y confondre avec les plis nombreux de sa robe noire. Son nez droit et sans courbure s'unissait sans effort à la légère courbure des narines. Ses lèvres étaient un peu fortes , mais pures et doucement arquées. Dans Tintervalle qui séparait les sourcils , on voyait se briser les unes sur les autres ces rides que la réflexion dépose bien vite sur le front des hommes à la fois énergiques et impressionnables. Un rayon d'intelligence se jouait , comme la pensée errante , dans tous ces traits , surtout dans son regard fixe et prolongé , où Ton sentait et le reflet de la conscience qui s'observe , et la flamme ardente de Tâme qui s'échappe du foyer où elle s'alimente pour s'emparer d'une pensée à l'extérieur. C'était, si l'on veut, l'image de la réflexion, mais de la réflexion sans effort et sans gône , la physionomie d'un homme qui se livre, mais qui le veut, qui le sait : tète intelligente avant tout, mais qui laissait découvrir ensuite une âme sensible à toutes les nobles émotions ; homme enfin qui vous attirait d'abord par l'abondance de ses lumières, et vous retenait ensuite par la séduction d'un cœur distingué (1).

(l) Nous n*ayons Fait que reproduire ici le beau portrait d'Alcuîn, que conservent religieusement les bénédictins d'fiinsidlen. Pour

XXIV; At»rës sofi al^atioo, ¥&hi éemit un^prôfessién

. de foi catholique pour son clergé et |»our se^ diocésains (1). Il

n'est pas possible de «upposer qu'il ait eu la main forcée ;

c'eût été rendre étemelles des dissidences que tous dés!<-

raient apaiser.

Alcum âmt au eomUe de la joie , il pensait que toutes les discussions étaieqt finies ; mais il comptait saus Elipand, l'esprit agitateur de Fadoptianisme. Quand il avait reçu le livi^ de Félix^ Ters juillet 798, il s'était Mté d'en envoyer des copies i tous les membres de son dergé, puis d'encourager • Faix à professer hardiment ses opinions devant les rois , -les tribunaux et les conciles. Oh voit que dès lors il était question d'une grande conférence où Félix devait prendre la parole. Elipand marquait à Félit qu'Aleuin lui avait . écrit : « J'ai reçu, lui disait-il, une lettre d'Alcuin, fils de l'enfer, nouvel Arius, qui s'est élevé dans le temps d'un glorieux prince sur les confins de l'Austrasie ; je lui ai répondu de manière à le couvrir de confusion, d Voici pourtant dans quels termes Alcuin lui avait parlé : « La diarité firplernelle, quand elle est parfaite, aime à réunir beaucoup d'amis dans le sein d'une. pacifique unité. Elle croit perdreau ne se recommandant pas aux hommes d'un nom fameux et d'une piété digne d'éloges... Voilà pourquoi, honune véi^ ra])le, j'ai voulu me recommander à tes prières ; car, ô trèssaint pontife, tu es la cité placée sur la montagne, elle ne peut être cachée ; ses murs ne doivent pas avoir à redouter

Teffet moral que produisait sa physionomie, nous avons emprunté plusieurs détails aux contemporains d' Alcuin , surtout à son biographe et à Théodulphe d'Orléans.

(1) Ep. Edpant. ad, Felkem , Prob;, 1 1 9 P- 9t5^916.

des tranebées perSdes et soutemînes : die reste inâmnlable elU-mëme, pour le salut de toat le peuple qui t'aime... Excellent père, je ne viens pas discuter avec toi, mak te supplier de ne pas chercher des noms que les apôtres oe connaissaient pas (1).

On n'insérera pas ici la réponse d'Elipand i tant de prévenances; dépourvue de dignité et de politesse, elle est l>onoe à brûler. En voici pourtant l'adresse : c Au très-révérend frère Alcuin, diacre, non ministre du Christ, mais disci|de du hideux Antiphrasius Beatus, au nouvel Ariusqui s'est élevé dans le temps d'un glorieux prince sur les confins de l'Austrasie, ennemi des saints vénérables pères Amta'oise, Augustin, Isidore, Jérôme ; s'il revient de ses erreurs, salut étemel dans le Seigneur; s'il persiste, étemelle damnation. » — « Malheur à toi , Austrasie , s'écriait-il en terminant son épltre ; malheur à toi, Alexandrie, qui âs enfanté le nouvel Arius, à savoir Alcuin, pour renverser et obscurcir la foi catholique !... Il fout dire au glorieux prÎDce d'apaiser son indignation contre son serviteur Félix , pour que le Seigneur ne lui demande pas compte de son sang. Car il peut tenir pour certain que s'il méprise sa prédication et autorise celle d'Alcuin, il partagera le sort de l'empereur Constantin» (2).

XXY. Quand l'homme voit s'évanouir ses plus chères espérances, le sentiment de tant d'efforts inutiles le dispose i un pénible retour sur lui-même et sur le néant des choses d'ici-bas. Tel était à peu près l'état moral d' Alcuin, lorsqu'il reprit la plume, maudit par ceux qu'il avait bénis, insulté par

(1) lirid., p. 863.

(2) lUdyp.WS^Sn.

ceux qi]*tt Toulait chérir ; sa première pensée fut une pensée de pardon « et sa première parole , une prière : «Mon cœur est prêt , mon Dieu ; oui , mon cœur est prêt. Il est prêt à mettre la vérité en lumière , à résister à Terreur, » Alors il reprit les objections d'ÉIipand , qui du reste n'étaient que celles de Félix « tout en répondant avec douceur aux per- 8on nalités grossières que s*était permises Tarchevêque de Tolède. «J'aurais voulu sauver ta vieillesse, mais Dieu éclaire les aveugles et guérit les affligés. Je t'apportais , comme la colombe , une branche d'olivier, tu as vomi sur moi ton venin de sei'pent. . . Je n ai pas , comme Rufin , martyrisé saint Félix ; mais cet autre Félix,, jadis votre complice, j'en ai fait un catholique... L'homme animal ne comprend pas Dieu , dis-tu , faisant entendre que je suis cet homme , et toi, l'homme de Tintelligence. Mais Thomme animal est-il celui qui soutient les sentiments des apôtres , ou celui qui , dépravé par son erreur espagnole, ne cesse d'aboyer contre les croyances catholiques? Tu affirmes que je ne crois pas l'hu* manité du Christ ; c'est faux. Je reconnais deux natures et une personne. Toi , comme Nestorius , tu lui donnes deux personnes, l'une propre et l'autre adoptive. Tu me dis de prouver qu'il tf y a pas d'humanité en Christ , je n'en ferai rien : je suis catholique. Je te livre tous mes écrits ; cherche un seul passage où j'aie dit le contraire. Y a-t-il erreur chez toi, ou bien fausseté?... Vos prédécesseurs, mais vous en faites tous des hérétiques , ce qui est impie et malhonnête. Contenez-vous, mes frères, relisez Isidore, cette lumière non-seulement de l'Espagne, mais de toute l'éloquence latine. Je connais la plupart de ses ouvrages , et je n'y vois nulle part lemotd'adoptify ni dans Juvencus, ni dans les Pronostics

de Julien Pomérius, ni dans les décrets synodaux é» Pères de Tolède. Ce sont plutôt des hommes plus récents qui ont corrompu , interpplé les textes des docteurs. C'est YOtre habitude. Vous avez inventé des prophètes , vous avez fabrir que des lettres de Pères. Mais ces lettres ont beaucoup moins de rapport avec leur simple et grande éloquence que de ressemblance avec votre style. J*ai beaucoup Iules Pères, mais je n'y reconnais plus rien. En vérité, Elipand, vous en possédez de singulières éditions. Je voudrais bien les voir. Il n'y a pas moyen de rencontrer de pareilles dans les bibliothèques catholiques d (1). Ailleurs il est moins piquant; son style frais et gracieux se couvre de fleurs, comme si TÂnglo-Saxon dictait des vers : a L'Esprit saint, dirigeant notre esquif, nous a conduit loin des écueih de la discussion au port du libre langage. Une aurore toute de roses et d'une céleste lumière brille à nos yeux ; près des collines fleuries du rivage , des prairies aux couleurs variées nous apparaissent. Allons cueillir des fleurs dans les campagnes des Pères qui sont si belles, et tresser une couronne de vérité, pour en orner notre tête , c'est-à-dire Ghrist-^lésus. Allons d'abord sur les agréables rives du Jourdain , l'oreille attentive , la tête inclinée , pour y baiser les augustes traces des pas de notre Sauveur ; allons à pied entendre cette voix paternelle qui rend témoignagne à Notre Seigneur Jésus-Christ , pendant qu'il est baptisé dans les ondes pures du fleuve» (2). L'ouvrage a quatre livres; avec le troisième, commence la seconde partie. L'auteur y établit les fondements de la foi chrétienne ; il s'explique sur le mystère de Pincarnation. Là

(1) Jbid., p. 860 et seq.

il discutait, ici il enseigne ; là il renversait, ici il constrait.

XXYI. Les hésitations de Félix avant décrire sa lettre de rétractationjointesàla lettre de l'archevêque de Tolède, expliquent en partie les défiances que Charles conçut alors au sujet du nouveau converti. On ne pouvait compter ni sur lui ni sur ses amis , pour arrêter les progrès de Tadoptianisme en Espagne. Charles n'avait qu'un moyen à employer, opposer la prédication à la prédication. Il organisa donc une mission dans ce pays , et en chargea des hommes célèbres dans le Midi, Leidrade, de Lyon, Midfried, deNarbonne, et Benoît, d'Âniane. C'est pour s'unir à leurs efforts qu'Âlcuin avait réuni dans sa réponse à Elipand les opinions des Pères, et composé un grand ouvrage, au lieu d'une simple lettre (1). «Elipand me reproche, disait-il, d'avoir vingt mille esclaves, mais tel est riche qui n'a pas de richesses , tel a des richesses sans être riche. Le monde ne me possède pas : jamais je n'ai acheté un homme pour en faire mon esclaye ; j'ai plutôt désiré servir moi-même tous les serviteurs du Christ. C'est sur l'appel du roi Charles que je suis venu en France, ainsi que me l'avait annoncé jadis un saint homme doué dQ l'esprit prophétique» (2). Avec son livre, Alcuin envoya aux missionnaires deux lettres en forme de préface, la rétractation de Félix et la lettre d'Elipand : «Nos lecteurs, ajoutait^il, cornprendi*ont de quel côté se trouvait la charité chrétienn^• »

Tant d'abnégation et de travaux ne furent pas perdus : la mission d'Espagne porta les fruits les plus heureux. Les populations accouraient en foule, avides d'entendre Leidraide,

(1) Aie., epist. ad Laidrad., I , p. 861.

(2) Ibid.

et charmëes de voir Benoît d'Aniane , dont Taustérité et le dévouement e'taient célèbres dans les montagnes. Une année s'était à peine écoulée , et Ton comptait déjà plus de vingt mille convertis, évêques, prêtres, moines, peuples (1). Tous rentraient avec joie dans le sein de TÉglise , et remerciaient Dieu de leur avoir rendu la lumière de la vérité. Jamais ils ne retournèrent à Tadoptianisme ; et la faveur dont Louis le Pieux combla Sizebut, évêque d'Urgel, et les habitants du Val d'Andorre, ses diocésains, montre assez l'ardeur de leur foi.

Peut-être eût-il été sage de réintégrer Félix dans ses fonctions; cette marque de confiance Teût gagné. Charles aima mieux le confier aux soins d'un évêque bien orthodoxe. Après avoir songé i Rigbod, archevêque de Trêves, il se décida ensuite pour Leidrade. Celui-ci amena Félix à Saint-Martin de Tours , où Alcuin reçut de lui et lui prodigua à son tour les marques de l'amitié la plus sincère. L*abbé de Tours, qui n'avait guère au monde que des joies de ce genre, était ravi de son triomphe, «il m'aime beaucoup , disait-'il , et toute sa haine s'est changée en douceur» (2). Obligé de partir deux fois pour l'Espagne et d'y faire un assez long séjour, Leidrade laissa Félix seul à Lyon.

XXYII. Alors celui-ci retomba dans l'abîme de ses doutes. 11 vit successivement disparaître de la scène du monde ses anciens adversaires : leur mort courageuse et pleine d'espoir ne l'instruisit pas mieux que leurs discours. Il se fit même un nouvel et plus rude adversaire , Agobard : car il se mit à dire devant quelques personnes que Christ , selon la chair,

(1) Aie, ep, xcii, I, p. 136.

(2) Epist. XGH, Frob., 1. 1 , p. 130.

ne connaissait pas le séiiulcre de Msarey qu'il ignorait le jour du jugement dernier et la conversation des discii^es d'Émaûs , enfin qu*ii ne savait pas si Pierre l'aimait plas que les autres disciples. Agobard le reprit en secret , mais avec vivacité (1). Il mourut à Lyon, vers 818, à ce qu'on pense» Ainsi sa destinée ici^bas ne fut qu'un long orage. Il avait lutté souvent, malgré son cœur, par ses écrits, par ses pré* dications , soit en Espagne , soit ailleurs. On l'avait U^né d'Urgel à Ratisbonne, de Ratisbonne à Rome, puis à Aix-la» Chapelle, puis à Lyon. Il avait porté partout ses doutes, ses chagrins, ses austérités, et, on peut en croire cette nature sensible , ses larmes. Ces combats dont le souvenir charme rhomme quand il sait qu'il les a livrés pour la vérité n'apparaissaient peut-être à Félix que sous la forme du remords et de la faiblesse ; et la seule pensée dont il ne doutait pas , c'est que sa vie s'était épuisée à sonder un inconcevable mystère. U n'avait pas même, à son chevet, l'espérance, qui, comme une loyale amie, accompagne le penseur jusqu'à ses derniers instants , dépose un baiser suprême sur son front déjà glacé, et lui montre la reconnaissance des hommes et un triomphe assuré par delà le trépas. Pour obtenir ces funèbres consolations, il faut avoir lutté pour un principe, car l'espérance n'est que la voix ou l'image de la conviction et de la vertu. Pour Elipand , le mauvais génie de Félix , il put voir de ses propres yeux la défaite de sa cause , l'isolement où le laissait son peuple et son clergé , et le triomphe des missionnaires carolingiens. Lui-même, s'il faut en croire un légendaire (2), à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, changea de sen-

(1) Agobard opp., éd. Baluz.; Paris, 1666, ^(/i;. Fe/., p. 7.

(2) Vit. S. Beat., UabilL, Aot., s. iv, p. i, p. 737.

tinimt et pleura son erreur. Les derniers bruits de cette lon^e coBtroyerse ne retentirent que- sur son tombeau, nuiif on A'a jamais su où était ce tombeau. — Pensée , pensée , sublime ou fatal présent , tu fus donnée à rhomme pour son bonheur, mais que de fois tu fis couler ses larmes ! Heureux qui , les regards fixés sur TaTenir, sans craindre une marche rétrograde vers les ténèbres , sans se permettre une course trop précipitée Vers la lumière, sait te diriger pas à pas dans la route du progrès ! Mais combien est triste la destinée de Thomme qui ne sait pas te dominer et te conduire, eu invoquant la liberté !

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