‹ Alcuin et son influence littéraireChapitre 10 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Cotm'otTerte. — Ketofur d'Alcuin en France. AdoplianisIne•^l$lipand de Tolède et Félix d'Urgel. Que voulaient cct3 théologiens ?>- Croyances religieuses d'Alcuin. Société chrétienne, telle que l'avaient comprise Léon le Grand et Grégoire le Grand. Première phase de Tadoptianisme jusqu'au concile de Ratisbonne ( 7d2 ). Seconde phase de Tadoptianisme : controverse entre Félix d'(7rgel et Alcuin. Premier écrit d'Alcuin contre Félix. Concile de Francfort (794). Grand ouvrage de Félix d'Urgel. Deux faces de son système': V protestation contre TËglise de Rome ; T efforts pour amoindrir le caractère divin de Jéstis-Ohrist. Alcuin le ré* fute dans son second ouvrage sur Tadoptianisme. Concile d'Aixla-Chapelle. Portrait d'Alcuin. Réconciliation des deux adversaires. — Ëlipand dé Tolède rouvre le débat. Alcuin le réfute dans son troisième ouvrage sur Tadoptianisme. — Mission organisée en Espagne. Mort de Félix d'Urgel et d'Ëlipand de Tolède.

I. Nous avons, pour le besoin de ce récit, anticipé quelque peu sur les dernières années d'Alcuiu. Il faut revenir sur nos

fÊ$. Vers Tannée 790, Alcuin, après avoir terminé son cours sur les sept arts (1) , mettait à la voile pour la Bretagne. Ce n'est pas, comme on Ta dit, que Charles renvoyât en ambassade auprès du roi OfFa (2). Charles lui dit avec doueeur : « Nous avons assez de biens terrestres et nous nous ferons un bonheur de te les donner, comme à un père. Mais , nous t'en prions , ne nous prive pas des biens que nous avons longtemps cherchés et que nous avons enfin trouvés en toi , grâce à ta bonté. — Mon seigneur roi , répondit Alcuin , mon intention n'est pas de résister à ta volonté , quand elle sera confirmée par Taulorité des canons. Je possédais dans le pays de mes pères des biens assez considérables ; j'ai tout quitté sans regret pour t'ètre utile , et je me plais à vivre ici dans la pauvreté. Cest à toi d'en obtenir la permission de mon roi et de mon évéque » (S).

Arrivé à York , il consacra tous ses moments à ses amis ; il s!èn réserva pourtant quelques-uns pour diriger les affaires d'un petit monastère de Northumbrie, dont il était abbé. Ce monastère s'élevait sur un promontoire que baignent les eànx de l'Umber et de l'Océan ; il était dédié à saint Wilgis, père de saint Willibrord , qui prêcha en Frise. En écrivant la vie de ce dernier, vers 797 (4)« Alcuin considérait toujours ce monastère comme sa légitime propriété. C'est que le titre d'abbé de Saint-Wilgis le rattachait aux évéques et Siox abbés de Téglise anglo-saxonne. Un changement de

(1) Aie. , RheL , Frob., L II, p. 313.

(2) MabUl., Jnn., I. XXV, n. 76 el I. XXVI, n. 10.

(3) Aie. Vit., Frob, , t. I, c. vi, p. lvit, et MabUL Act*^ s. iv ,

(4) TO. Willibr , passim Frob., 1. 11 , p. 183 eiseq.

ré^goe Toocupa peiidafit un an (1), Après une «ëiie d*aveiH (lires ^ Etbdred, fils 4*£thelwol(i » était sorti de prison et mopté sur 1^ irOne (2). Malgré l'intérêt de ce mouyemeot p^ti(i«e i Atçuio p'étaît que de sa personne en Northombrie, sa p^a^ée ^rait w France. Oependant le roi des Franks avait daniafidé k Offala oialn de sa Me pour son fihaioé; Offa P'y yoqlut eons^ir que si Charles voulait encore unir Bepthe , «a seconde fiUe , 4 son fils EthelWold (3). Charles eatpaw ftirenr.

6fi*tbe , jéjà depuis plusieurs anaées , avait éjkmsé secràtement An^filhert (4). Charles interdit à tout ooarmereant hretoa de débarquer sur les rtveb de Filince. Le roi des MerqieiiSt saQs comprendre tant de sérérité, résolut ée ne 'ftus pai4er. de miuîage. Le d^ociateur ixatuidi de cette affidre ne {fouvait être qu'Alcmn {&), Geluî*<t éèaitalofs ex^

posé k un sentwe&t nouveau. U venait de recevoir une lettre du roi Charles « qui rengageait à repasser les flots, iii'hérésie pullule dans nos contrées, \m disail^iU h^te-toi

<]) '4ks^ qpp, f Fnib., 1 1, p. 5.

02; WUlhelm, Maimesh., 1. 1 , de GesU reg. Angl^ .

(3) €hr&n, FonlaneU , c, x¥, «t MabUÎ. Act. ^ s. iv, p. i , p. 169.

i4) Knc(Nliparâfn(1e8 différents témoignages , c*est vers Tan 788 qu'on peat placer ce mariage. Berlhe n'avait guère ^oe seiie ans. (Ile ne vécut que deux années avec Angilbert; car celui-ci ^â la suife d*une dangereuse maladie qu'il fit en Italie, et qu^il considéra comme une punition de Dieu, se retira en 790 au monastère de Saint-RIquier. C'est dans cet intervalle si court que Berthe mit au monde Harnide et Nithard (iVitAord. Mst., \ihAS, Atm* Fith., a,, p. 372.

, (5.) Roger de ihveden, part, prifn. , Armcd. fer. ang., et HtMric Mutins , chronicon german, ap Pistorium, t. H , Script, Germaê, , p. 677.

de Trâiriious secourir »(t). Cette voix, qui pour Alcuia était celle du défenseur de TÉglise , lui fit prendre sur-le-champ tob parti. Le lendemain fiit un jour bien triste pour le monutère. Une seule pensée consolait ses frères : ils espéraient le revoir. Un jeune étudiant , surnommé Sénèque , avait vu ea s^nge les imes de tous les religieux réunies dans un séjour de bonheur. Alcuin les embrassa tous, en pleurant , sur le rivage « et fut bientôt en vue des côtes de France.

Il« Pendant la IràVBi*sée , il songeait toujours à ses frères d'York , à leur constante affection. Les services qu'il poùnit rendre awL Franks lui semblaient chèrement achetés , u pra de tant de ecBurs. Agité de mille émotions, il laissa, dès ion arrivée, un libre cours à ses sentiments et à ses hmes. « Mes frères , éerivit-il , mon cœur toot entier est ftmpl» par la douceur de votre amour; il déborde en moi, rty o'tteist possible, il s'augmente diaque jour, et le bonheur foud f i^^rouve à votre souvenir est si grand , qu'il chasse Md^ moi les chagrins et les peines de la vie séculière» (9). ft loBf Mi entendre ensuite que peut-être ne se reverront-ils pao< en ce monde. Cette nouvelle parvint bientôt à la cour A^ÙUay et comme le» relations de cette cour arec 6el\e des Frtuiho n'étaient pas trèsamicdes, comme Alcuin était revête d^une dignité officielle , on murmura le mot d'infidélité. «Je n'ai jamais été infidèle au roiOffa, répondit Alcuin à l'un de ceux qui l'avaient d'abord accusé ; je conserverai KMement , autant que je le pourrai, les amis que Dieu m'a donnés; il en sera de même pour ceux que j'ai laissés dans

, (1) Advers. EUpaut., lib. I, Fro6., t. I, p. 882 (2) Aie, epist. V , Frob. , 1. 1, p. 8.

ma patrie. Nous venons nus , nous nous ea allons nus; notre âme n'a d'autre parure que ses bonnes œuvres» (1).

L'hérésie , qu'il venait combattre avec les armes de la science et de la foi , avait alors un grand retentissement dans l'Occident. Soutenue par une partie considérable du clergé espagnol , elle avait pour représentants principaux et pour auteurs Élipaad, évéque de Tolède, et Félix, évéque d'Urgel : le premier, déjà courbé par l'âge et le front couvert de cheveux blancs ; le second , encore moins célèbre par la nouveauté de sa doctrine que par la sainteté de sa vie (2) et la chasteté de ses mœur$ (3), possédant une parole aussi douce que celle d'Élipand était amère et irascible. Vieillard morose, ennemi du repos /celui-ci, rassemblant, intimidant ou animant son clergé , jetant au sein des populations des lettres irritantes , n'oubliait aucun des moyens humains pouYjigfter, intriguer, réussir; il faisait d'une question religieuse une discussion de parti ; il croyait préparer les esprits, à recevoir une croyance chrétienne , en troublant les âmes , en y jetant des semences de haine ; chrétien peut-être dansas paroles , mais alors démentant sa foi par ses actions, ne voulant rien souffrir pour elle , pas même une contradiction. Quelquefois, à une raison, il répondaitpar une injure (4). Félix, au contraire, moins tranchant, moins affirmatif,

(2) Aliquorum fratrum relaiioue nobis notissimus et pietale. Quapropter praesumpti... me ipsum luis... sanasanctis orat. omnibus coninendaie...t uis bonis rumoribus insligantibus. il/c. epist., IV , ad Felic. , U l , p. 7.

(3) Felicis, viri scilicet religione vitae pi'aecipui , et sanctitale spectabilis, 1. 1, p. 863

(4) Epist. Elipant. ad Albin, Frob,, t. F, p. 869.

doux, liiimain, bienfaisant > eût fait aimer jusqu'à l'erreur (1 ) ; caractère vacillant , mais homme sensible ; avec assez de lumières pour voir un problème , pas assez pour pouvoir le résoudre , et dépourvu de cette énergie qui lui eût foit mettre de côté une question qu'il ne lui était pas donné de toucher. Il souffrit en trouvant lui-même ses opinioas , comme il souffrit ensuite pour les défendre : victime prépara pour tomber dans la lutte.

ill. Ces deux pontifes enseignaient alors que Jésus-Christ n'était pas fils de Dieu par nature , mais qu'il Tétait seulement par adoption. C'était au fond, avec toutes les nuances qu'on voudra, l'erreur de Nestorius, l'erreur d*Eutychès, l'erreur d*Arius ; cependant les deux prélats espagnols eussent ét4 trés-mortifiés qu'on les prit pour des disciples de ces chefs de secte. Un caractère particulier de la lutte est même que des deux camps les adversaires se renvoyèrent ce reproche , chacun prétendait ne chercher que la vérité , caractère de toutes les discussions honorables. On pourrait , dans l'histoire de cette erreur, remonter jusqu'au delà d'Arius; on la retrouve même près du berceau du christianisme* Cerynthe et ses adhérents ne prétendaient pas autre chose. Grâce à l'activité turbulente d'Élipand « ces doutes, joints à un travail ardent et opiniâtre sur- le texte évangélique , remuaient profondément les esprits au 8^ siècle. On conçoit l'importance du débat qui s'ouvrait devant Alcuin.

IV. Avant d'en raconter les principaux épisodes , il &ut dire comment il s'y était préparé , et préciser ses convie-

(1) Aie. episL, Lxviii, l. I, p. 95.

— tw —

tioDS religieuses, ce qiii nous (xmduit à tracer le tableau de FÉglise chrétienne à cette époque loîûtaine.

Cette Église était déàgnée sous différents noms.

Éyaogétique , elle s'appuyait sur le aeuyeau Testament , éoat Fancien n'était que la préparation et le symbole. Elle montrait aw peuples le teite sacré , elle leur appliquait les rapports intimes qui tinissent l'homme à Dieu , et comment rhomme se perd en seséfArant de Dieu. Ette far#risait le mouvement naturel d^ peuplesl vers un état plus milîsé et plus beau en purifiant chaque homme ei partieoËer. EUe continuait v en descendant te&àget, Fœnvre de U recoDstraction du monde par son auteur.

Apostolique , elle transmettaft aux peu(des l'enseignement des dncipks de Jésus^Chiist. Gemme eux , elle tirait de rÉvAUgilc toi préceptes généraux ou particuliers qui pouiraient rd^gkdre aux besoins spéciaux de telle ou telle époq«w k la piâssaoce de la doctrine , e^ àjefattit celle de la tnidiUD&4

Catholique , elle résistait aux hérétiques qui cherdiaient à modifier k doctrine du Sauveur ; elle refusait de s'enchainer àauGun gouvernement. Religion de l'âme, elle donnait le nom d'Église à la société de tous les fidèles ; eHe ne connaissait aucone borne matérielle^ et ne voulait d'autres limites que celles du monde.

Jésos-Christ avait le premier parlé de la grande bimille humaine ; elle préparait cette création , elle la réalisait chaque jour, aussi vraie , comme religion de Thumanité , qu'au moment où elle ne comptait encore que soixaaite^oune adhé« rents dans les murs de Jérusalem. Instruire les barbares , civiliser les hommes, leur enseigner à tous l'Évangile , idéal

de toate perfection morale, obéir ainsi à Tadieu sublime que Jëtua^Christ avait laissé tomber sur elle : aile» , baptisez i0uê l$$p§upl€ê , tontes ces choses se confondaient dans une ptosëe; o'était ehercber le règne de Dieu.

y. Il Im fallait alors une autorité supérieure à Tautoritë d^ii kenne , durable comme le monde , TÉglise la trouva dus lès oMiciles.

OilgaMt de la religion universelle , ils étaient composés de ses membres les pluséclairés, de ses cœurs les plus chastes et les iHus droits* Un rayon d'en haut tombait sur toutes eet télés blanches , sur ces hommes que la souffrance et le travail avaient purifiés. Réunis pour la gloire de Dieu , qui est le boidieur des hommes, ils entendaient la voix du Gbristi, qui avait dit i leurs prédécesseurs : c Quand vous seiisi assemblés trois ou quatre en mon nom , je serai au HUeii de vous. » Us expliquaient alors, avec une pleine autofM « lek décrets dn ciel. Si parmi ces sages il s'en trouvait qtelqoes-*uns dont le génie ou la foi eussent raffermi la araéttf chrétienne; s'il s'élevait au milieu de ceUe-ci de gtaÉéi orateurs, d'éloquents écrivains qui exprimassent en (efmea frappants la pensée des conciles , ta reconnaissance des évéques et du peuple les élevait bien haut. Ils devenaient des pères de l'Église , des docteurs de la foi , et lenr téiMÎgnage venait s'unir a tant de témoignages , leurs voix i liDt de voix.

VI. Autour de cette grande assemblée , se groupait la seeiétë chrétienne, composée de tous les peuples du monde, jdife ou gentils, tirées ou Romains, maîtres ou esclaves, civilisés ou barbares, prêtres ou laïques, chrétiens de tons les

lieux et même de tous les temps, tribus du présent, du passé (1) et de ravenir, peuples ^e la terre et du ciel, association sublime de tout ce qui préfère à la matière le cœur et la pensée, de tout ce qui vit en Dieu, sans être Dieu , générations fugitives épelant tour à tour le même évangile, et pour le comprendre, se rendant dans Tëternité. Cette fin dernière commune à tous, cet appel que les conciles faisaient à des sentiments que tout homme possède à titre d'iionune» impripiait à la sodété le caractère nécessaire à une société quelconque : l'unité. Le concile de Nicée écrivit en 308 la constitution de l'Église : Je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique.

VII. Saint Pierre avait fondé l'église de Rome. Jésus- Christ avait accordé à saint Pierre une supériorité morale s^r les autrei apôtres, bien qu'on puisse accorder que Té* temité (2) dtnt il est hit mention dans un texte célèbre ne s'tpplique qu'à l'Église universelle. Rome était la ville des martyrs ; elle avait [dus qu'une autre lutté contre les hér&ies. Capitale du vieux mondé , elle propageait avec beaucoup d'ardeur la doctrine chrétienne dans TOccideot. D'autre part , pour imprimer un élan plus énergique aux missions et aux conciles, il fallait un centre ; à la société chrétienne, il fallait un président. On ne pouvait guère convoquer à des réunions périodiques les évéques, qui étaient alors les dispensateurs des biens des pauvres, et leurs dé•^

(1) Ainsi plusieurs ihéologiens ont pensé que les philosophes aucuns étaient Inspirés. Cf, Prudent^ Tricassi. ap, Maug. Vindic. proBdestin. ,'L I, p. 312.

(2) S. Matih., c. ivi, v. \%,

feofleun contre le^ mesures arbitraires des hommes de guerre, qui d'ailleurs étaient éloignés les uns des autres, et oela dans un temps où les voyages étaient fort longs et fort dangereux. Et pourtant il fallait assurer l'unité du dogme et celle de la discipline et de la tradition. Redouter une déviation saillante dans le gouvernement épiscopal et dans la hiérarchie ecclésiastique, nul n'y songeait. L'Église ^tait encore toute pleine des idées des Pères , et le principe d'hérédité, vraie base des monarchies, ne pouvait s'allier à une puissance sacerdotale qui s'interdisait le mariage. L'é^ véque de Rome, à condition qu'il se sacrifierait plus que lesf aiitres, puisqu'il aurait plus de pouvoir, qu'il imprimerait un mouvement plus régulier aux conciles , loin de les supprimer au profit de sa grandeur, qu'il favoriserait Texpan* sion de l'Église chrétienne], loin delà limiter, fut choisi jiar une convention tacite. La suite vénérable des pontifes de cette église, leurs services au foyer même des persécutions, la sainteté et la célébrité de la ville de Rome , seul dëbri» encore debout de la civilisation , au milieu de l'Europe barbare, justifiait ce choix.

Vmli comment Léon le Grand et Grégoire le Grand avaient compris l'Église (1), avant qu'elle ne modifiât sa constitution, quand les sociétés européennes prirent la forme de la royauté pour s'affranchir de la féodalité.

Etonc, avec l'Évangile pour constitution, les conciles pour assemblée, le pape pour président, les pères de l'Église pour orateurs et pour interprètes , avec ses évéques , tous élus , celui de Rome comme les autres, par le libre suffrage du

(1) Pour éviter un trop gtaind nombre de citations, voy. Fleury, Hiit. eccl., 4^ dise, c. m, vi, ii et x.

peuple et du clér(|fë, f Bgltoe e hrtftie i pe » e'ert4-éiw> Tuni^ veradfté des fidèles dans le ffloode, formaft alore, malgré quelques mianoes 8diUiiil6Bl« surtout dbex les Aoglo-Saxons et cbez lés Gemaioe, une société libre, et possédait encore un gouver neiWBt fédéral, celui des mélropolitaiins. De cette organisitiQU hiérarchique, de o^te société libre, Alcmn était f un des (Aus ardents défenseurs, l'un des plus dévoués et des plus fermes citoyens.

YIIL Pour la défendre, il employait tour à tour la raison et rÉvangile. Tout en écoutant avec respect ces voix intérieures qui murmurent le nom de Dieu au fond de l'âme èo juste , il respectait les mystères ; quelqotfois il les étudiait avec un mélange de crainte et d'amour, il 1^ oontem{dait et s'efforçait d'en<«xprinier une impar6iîte image. Le phis souvent, il réprimait ses déurs investiga^rs à la vue du voile du si||Btaire, et, sans fermer son âme, il ouvrait l'Évangile. Un mot résumé ses convictions : « Où la raison finit, ditril, TÉvangUe commence. « Ailleurs, précisant tout ce qu'U y a dans la foi de libre et de personnel : «la foi ^ écrivait-il , est chose volontaire ; on ne l'impose pas. On peut attirer un homme à la foi , on ne peut l'y foroer ; on hi force au baptême , mais ce baptâme est inutile k la foi« Ld'homme mûr doit répondre pour lui-même» (1). Ainsi s -arrangeaient ses idées : encore n'étaitrce là qu'un point de départ Si la foi était la source du christianisme , ht charité en était réootilement natard et fécond. I^ foi n'était même qu'une transfcHtsatioii de la charité (2) : sentiment multiple

(1) 4c, ejuist f, uxvH » Fm^, p. fiOi» e( <|wif . VLUf Frob.y p. 42.

(2) Comment. inJoan,, Frob., I. 1^ p» OPi.

«i ideotûitte, c'était la foi quand il inspirtit une bonne oaivre, et la charité quand il TaocoHiplissait. Rien ne servait de 86 prétendre chrétien, il fallait l'être ; de là une grande déférence pour les personnes, et beaucoup d'indulgence pour les erreurs. Loin de surcharger celles-ci d'erreurs imaginaires pour remporter une facile victoire, prenex garde, dî- 8ait4i 9 il n'y a que ce seul mot qui vous sépare de l'Église ? IX. la lutte au sujet de l'adoptianisme se divise en deux parties , dont la première finit au concile de Ratisbonne , en 792 ; Alcuin ne fut mêlé qu'i La seconde. Voici quelle avait été la marche des événements.

(l'Espagne , comme l'empire grec , donnait au monde le triste. exemple d'un peuple {nressé de tout côté par l'invar Aon f et perdant toute sa vigueur dans des controverses religieuses ; celles-ci offraient aux esprits l'appât d'une renommée facile à conquérir. Évéques et peuples éUienl divisés , et , de leurs querelles qui s'envenimaient chaque jour dar vantage , de leurs lettres qui se croisaient en tout sens , il résultait une animosité, un bruit, dont les récriminations des journaux pourraient seules nous donner une idée , mainter nant que la discussion politique a remplacé la discussion te- Ugieuse. Une circonstance n'avait pas peu contribué à éle*ver ÉUpand dans l'esprit du clei<gé espagncd ; deux évéques, Migëce et Égila d'Elvire , avaient reculé la Pâque au delà deg limites prescrites par le concile de Kicée* Élipand , sur la demande d'Adrien V^ (2), ^vait assemblé un concile à Tolède 9 fait condamner Migècc at Égila» et quelques habitudes

(1) Aie., epi4. (^ F^., Frab,^ t. I , p. 7INI.

(2) Cod. Carolin., p. 97.

vicieuses depuis qi^lque temps tolérées en Espagne; mds il n'avait point parlé de son erreur, sur laquelle Adrien avait •pourtant appelé son attention. Bien plus, il continua de la professer , tandis que Félk d'Urgel en faisait autant dans le nord de l'Espagne (1). Beatus, prêtre des Asturies, et son disciple Éthérius , depuis évéque d'Osma , s'efforçaient d'arrêter les effets de cette propagande. L'irritable vieillard écrivit à Fidèle, autre abbé dans les Asturies, une lettre où, en expliquant qu'il n'était nullement question de la divinité du Verbe , il. traitait d'hérétique quiconque n'enseignait pas Jésus-Christ comme fils adoptif, selon Thumanité. «Au lieu de me consulter, ils prétendent m'instruire, ajoutait-il ; ils font bien voir qu'ils sont serviteurs de Fanté-Christ. Jamais on n'a oui dire que des Livaniens aient instruit ceux dé Tolède. €k vous agisses mollement.... vous en aurez de la confusioAy(2). Fidèle se trouvait fort embarrassé , lorsqu'il reçut la visite de Beatus , qui voulait lui parler au sujet de la reine Abosinde, mère d'Alphonse le Chaste. Celle-ci, durant l'usuq^tion de Maurégat, avait pris l'habit de religieuse dans le monastère de Beatus. Fidèle lui montra la lettre. Beatus et Éthérius y firent une réponse dépourvue d'ordre , mais ferme; on y voit qu'outre son opinion sur Jésus^hrist, Élipand expliquait là. Trinité par l'union du mari et de la femme , ce qui n'est guère orthodoxe. Ce n'était plus seulement l'Espagne qui accueillait les nouvelles doctrines , elles pénétraient jusque dans la Septimanie.

Alors la cour d'Aix-la-Chapelle s'était émue ; on venait

(1) Jon. jéur., de Imag., 1. 1, Effmk. Annal.^ ad an. 792.

(2) MabilL, Vit. Beat^ œt., s. iv, 1. 1, p. 796.

recevoir une lettre d'Adrien , qui réclamait du secoùn. Le roi Charles avait été fort scandalisé de tout ce désordre. Sûr son ordre , Daniel , archevêque de Narbonne , assembla m concile de vingt-six évéques ^ le 27 juin 79t. Soit qu'on ait voulu traiter la question à petit bruit , soit que Félix ait fait à ses collègues des rétractations particulières , soit •aifin que le procés-verbal de ce concile soit mutilé , on ne voit pas qu'il ait été fait mention de Tadoptianisme , véri^ table motif delà convocation du concile. Félix en souscrivit les arrêts ; mais , de retour à Urgel , il n'en continua pas moins «es prédications.

Alors le roi Charles s'était adressé i Paulin , patriarche . d'Aqnilée. Ce prélat*, poëte théologien et maître de grammaire, était révéré comme Tune des colonnes de l'Église latine (1). Il avait montré son zèle en favorisant la prédication des doctrines chrétiennes chez les Barbares Boavellement soumis aux armes des Franks. La plus tendre -amitié l'unissait à Alcuin , qui l'appelait son père. Assemblés i Frioul , les suffragants de Paulin firent plusieurs canons disdplinaires , ajoutèrent au symbole de Nicée le mot de (Uioque , qui se trouve dans saint Augustin , enfin ; sans nommer Félix, condamnèrent l'erreur, qui consistait à diviser Jésus-Christ en deux fils, l'un naturel, l'autre adoptif (2). Cette sage conduite explique la réserve du concile de Narbonne : on cherchait à éviter l'irritation et le scandale. Félix continua ses prédications.

Enfin Charles, à bout de mesure, l'avait fait venir

(1) Paul. JquU. opp., ed, Madris ; Venel , 1737.

(2) Conçut. VU, p. 991.

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Vannée suivante à Ratisbonne , où il avait rassemblé beaucoup d'évéques germains et italiens (1). Félix n*y put défendre son opinion ; il la renia, et la vit frapper d'un éternel anathème. Sa foi giirut encore douteuse, et Angilbert fut chargé de le conduire à Rome. Ici les savants se mettent . dans un graad embarras. Walch prétend qu'on ^Voya Félix à Rome pour qu'Adrien achevât sa conversion (2). Froben et d'autres répondent qu'au siège de Rome^seulappar* tenait, dès cette époque, Iç droit de confirmer les décrets des conciles (3). Chacun , ne voyant que son parti ^ perd de vue la question, car le pape pouvait fort bien confirmer le décret sans que Félix vint à Rome. Ce qu'on peut assurer,- c'est que ce fut le malheur de Félix qui l'y amena. Là commence une nouvelle période de sa vie, périq^e qui ne lui fut guère plus Ulilé que la première , car à cet esiprit trop faible la souffrance ou la prospérité n'apprirent jamais rien«

Sans examiner si le roi avait voulu lui donner occasion de convertir Félix , ou reconnaître un droit de la papauté, Adrien ne vit pas plutôt Félix à Rome, qu'il le fit jeter dans les fers. Un jour le souverain pontife entra chez son prisonnier, et lui lut une formule de foi que celui-ci s'empressa de souscrire : une main chargée de chaînes n'a pas de signature. Conduit sur le tombeau de saint Pierre, il relut la profession de foi qu'Adrien lui avait dictée, et abjura ses erreurs (4). Libre alors, il revint à Urgel, mais dégradé de ses fonctions.

(!) Eginh, Jnn,, ad, an. 792.

(2) Walch., Eist. adopt. , p. 115.

(3) iHssert. de adopt., Aie, opp,, t î, p. 927/

(4) Conc. Mans., L XIII , p. 1031.

Blessé dans sa dignité personnelle, Félix continua à propager ses doctrines , non plus comme naguère avec les insignes de répiscopat , mais seul , errant dans les montagnes , s'appnyant sur le biton du missionnaire , prêchant en plein tir et dans les chaumières , pareil à un apôtre de la réformatioo. Les populations que Taustérité de sa vie avait jadis édffiées lé regardaient comme un martyr, et prêtaient à sa pairole une oreille attentive. D'ailleurs , en expliquant le mot d'adoption, il ne parlait que de l'humanité de Jésus- CSirist.

Ainsi tout était à refaire : c'est alors que Charles avait rqrpelé Alcuin , et que celui-ci s'était empressé de quitter an traité qu'il composait sur le culte des images. Car l'église d'Orient faisait autant de bruit avec cette question , que celle d'Ocddent avec celle de l'adoptianisme.

X. Alcuin aimait Félix. Quelques années auparavant, sur le brait de ses vertus, il lui avait spontanément demandé ion amitié et ses prières (!]. 11 résolut donc de l'attirer par la, douceur de son langage : a Naguère , lui écrivit-il , en entendant foire l'éloge de ta piété, je me suis recommandé à tes prières. J'étais ravi de t'aimer alors , seulement pour avoir entendu parler de toi ; mais aujourd'hui j*ose t'aimer bien davantage, dans la charité du Christ et dans l'unité de la foi catholique ; car je désire pour toi la gloire de l'éternel bonheur que nul ne peut espérer s'il n'est en paix avec VÉglise universelle. Ainsi , vénérable père , aimable frère, c'est i la fois avec humilité et charité que j'offre à ta religion cette lettre, ces prières. 11 n'y a d'hérésie que d^s

(1) Mo, episL, 1. 1, p. 7.

VobstinatioD... N'inventons pas de mots nouveaux. L'Évangile proclame, les paroles des apôtres, prouvent , le monde croit, l'Église romaine annonce que Jésus-Christ est propre fils de Dieu. Mais un fils adoptif, n'est-ce pas un faux fils? Dans tes écrits on trouve beaucoup d'idées justes y prends garde de n'être en désaccord avec les Pères que sur ce seul mot d'adoption... J'ai voulu te prier et non tinstruire.B Il lui cite cependant les sentiments de saint Hilaire^ de saint Âthanase, de saint Basile et de saint Augustin (1). Soit que la crainte d'avouer sa défaite eût étouffé les sentiments naturels de Félix, soit que ses relations fréquentes avec ses coreligionnaires en eussent comprimé l'élan, Félix ne distingua pas, dans cette voix loyale qui le pressait, lé calme de la vérité. Voyant son espérance trompée, Alcuin résolut de s'adresser non plus aux évéques , mais aux populations mêmes. Alors, pour la première fois, du côté des Franks on songea à traiter la question avec éclat. Tout ménagement était désormais impossible : il fallait en appeler au tribunal suprême , qui est la conscience de tous.

Dans la réfutation qu'il écrivit alors, il évita de parler en son propre nom. Ce système de l'adoption n'étant qu'une forme voilée de l'hérésie d'Arius, fort répandue en Orient , le mot d'adoption même avait été prononcé , puis réfuté. Alcuin n'eut qu'à chercher les témoignages des Pères et à les mettre en ordre, pour répondre à toutes les objeclions (2).

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