XI. Le caractère opposé se remarquait dans un écrit qui
- fl) Ibid,, p. 781.
(2) Libeli, advers, Felic, opp. Aie, Frob., t. I, p. 760.
8'ëlaborait à Tolède , profession de foi que le clergé de ces contrées voulait envoyer au roi Charles. Là tout était personnel 9 comme une opinion nouvelle ou qui se croit telle. Toutes ces imaginations espagnoles s'agitaient, s'échauffaient, se perdaient dans le vide, s'égaraient en récriminalions maladroites , qui eussent suffi pour compromettre leur cause. Une lettre au roi Charles précédait cette déclaration , lettre pleine de compliments ampoulés : Le clergé espagnol se prosternait à terre pour prier le roi éternel en faveur de Charles, pour glorifier le nom célèbre et solennel de ce der^nier, dont la pensée, comme un parfum exquis, end)aumait presque le monde entier (1). Et, ce qu'on ne croirait pas, à côté de ces bassesses toutes musulmanes , on lui disait de ne pas ressembler à Constantin , qui était tombé dans l'arianisme sur la fin de sa vie et qui avait été précipité en enfer. «On dit, ajoutait le rédacteur entre deux condoléances, que, pour convaincre beaucoup d'hommes, tu as recours à la terreur et non à la justice... Un bruit s'est même répandu chez les nations : c'est que , à la façon des païens , tu nies que le Christ soit fils de Dieu le père.» Ces deux pièces, pleines d'aigreur et d'intolérance théologique , étaient sans doute l'œuvre d'Elipand. Rien n'y rappelle la manière plus large, moins impérieuse et un peu idéale de l'évêque d'Urgel.
La profession de foi contenait l'argumentation des adoptianistes. Comme Yerbe , Jésus-Christ était coéternel , consubstantiel au Père , fils du Père , non par l'adoption , mais par l'origine. Mais , né d'une femme , il n'était pas fils de
(1) Epist, episcop, hispan,^ Frob., t. II, p. ô67.
Dieu par origine , il ne Tétait que par adoption. Lui-même il avait dit : «Mon père est plus grand que moi.» Un évangéliste avait dit encore : a L'enfant croissait et se fortifiiait , plein de grâce et de sagesse, d Aussi lisait-on dans saint Hilaire : «La dignité du Père n'est pas perdue » pendant que l'humilité de la chair est adoptée. » Jérôme , Augustin, Isidore deSéville, n'avaient pas craint de s'exprimer d'une manière analogue. Enfin Eugène, Hildephonse et Julien, archevêques de Tolède, avaient appliqué à Jésus-Christ , dans leurs rituels, les mots d'Aomme adoptif, d'adoption de la chair. Et, en effet, l'opinion d'Elipand remontait jusqu'à ces prélats; seulement, quand ils dkaîent adopiare carnem, ils ne voulaient guère dire que sumere carnem. Ils relevaient l'idée du Verbe , tandis qu'Elipand tirait des conséquences pour l'humanité de Jésus-Christ et bâtissait tout un système. Aussi pouvait-on , à son avis, appeler Jésus-Christ un homme déifié , un Dieu humanisé ; un prophète l'avait Uen appelé esclave. Mier en lui l'adoption , c'était nier la forme humaine (1). En terminant, le vieil Elipand s'abandonnait de nouveau à sa haine. La discussion faisait place alors à un torrent d'injures , où perçaient l'entêtement , la rancune , la douleur d'avoir été obligé de se justifier, lui Elipand , lui , archevêque de Tolède. On n'ose pas reprodire ici les expressions dont il se sert en parlant de ses adversaires (2).
(1) EpisU altéra episc, hispan,, FroL^ t. Il, p. 568.
(2) Elipand ne dit pas un mot d'Alcuin. [C'est toujours le sale, le dégoûtant Beatus; Beatus, un vrai Nabuzadan, le prince des cuisinier^ destructeur des murs de Jérusalem, c'est-â-dire des saintes Ëcritures. Il y avait bien aussi Mégèce , l'ancien rival d'Elipand ;
Jamais Elipand ne comprit que , dans les discussions de parti , le meilleur moyen de prouver qu'on possède la vérité , c'est de respecter ses rivaux ; si Ton attaque leurs persomies , on fait croire qu'on a peur de leurs idées ou qu'on n'a pas de foi dans ses idées propres.
XIl. Pendant que Tadoptianisme se tourmentait ainsi en Espagne , Charles relevait en France , avec calme et dignité, le gant que le clergé espagnol lui avait jeté. U avait réuni dans son palais des évéques de plusieurs provinces. Oftlut la lettre d'Elipand. Le roi, se levant de son siège, parla longtemps sur la foi : «Que vous en semble , dit-il en terminant , depuis Tannée dernière que cette erreur se propage , elle a répandu une grande horreur jusqu'aux confins denotre royaume. Il faut la détruire, d Charles leur demanda leur avis par écrit , et communiqua la même demande aux
mais rhérétique était tombé sous ses foudres. Cet insensé , dans le temps même où le médecin le traitait pour une affection maniaque, s'était figuré être le Christ, il avait choisi douze apôtres , et voyant prèfi de lui une femme qui le plaignait, il lui dit : a Amen, amen, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis.» Formé sur son exemple, Tinfàme Bealus avait institué, pour des brutes, un abbé,'nommé Rufîn. Il lui dit trois fois : «Simon-Pierre, m'aimes* ta; fois paître mes brebis.» Mégèce , à son lit de mort, avait prédit qu'il ressusciterait le troisième jour , et Beatus, la veille de Pâques, prédit au peuple d'Espagne la fin du monde. Personne n'osa prendre de nourriture toute la nuit ni même le dimanche. Mais un certain fiODOrius, sur le point de mourir de faim, s'en alla dire au peuple : aMaugeonsetbuvons; si nous mourons, au moins nous aurons mangé.» Enfin Elipand lançait un anathème contre Ârius,etun autre contre Ëthérius, évéque d'Osma ; arrivant au paroxysme de la fureur , le rancuneux controversiste qualifiait son adversaire d'onagre et de docteur des bestiaux. ^
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ëvéquas d'Italie. Il compiait se servir de ses travaux; il préparait un solennel concile à Francfort-sur-le-Mein. Là se réunirent, vers le milieu du moisd*août 796, lesévéques et abbés les plus savants de la Germanie , de la Gaule , de l'Aquitaine , de la Bretagne , Pierre , archevêque de Milan » Paulin , patiûarche d'Âquilée , Âlcuin , Y itiza , connu sous le nom de Benoit d'Aniane , Smaragde , disciple et plus tard biographe de Tabbé d'Aniane; Ingula, Haimon, Raban, Georges, et beaucoup d'autres. Charles avait envoyé des exprés à Adrien , afin d'avoir son sentiment. On avait invité tous les évéques des Gaules, Félix, comme ses collègues, mais il ne vint pas.
XUI. Deux légats du pape , Théophylacte et Etienne , assistèrent à ce concile , mais le roi Charles le présida luimême. 11 en fit commencer les travaux par la lecture de la lettre d'Elipand. Cette lecture fut faite lentement et religieusement écoutée. Quand on en fut venu à la discussion , une difficulté inattendue se fit jour. Dans leur déclaration , les évéques d'Espagne avait omis le titre des ouvrages où ils trouvaient les preuves de leurs doctrines ; ils avaient cité comme appartenant à un Père ce qui appartenait à un autre ; enfin ils avaient négligé de marquer le chiffre des chapitres. Pendant ce travail de dépouillement, qui dut être confié à Alcuin et à Paulin d'Aquilée , deux pensées dominaient dans tous les esprits. Pourquoi , disait-on , ne pas se contenter des termes que Ton trouve dans les saints Pères , et qui sont autorisés par l'usage universel et la sanction catholique. Nous croyons-nous plus habiles que les Pères ? Oserons-nous affirmer ce qui n'est point dans leurs écrits ?
Et puis , disaient les autres 9 pourquoi toucher à la génération du Christ , après les explications de saint Augustin (1)?. Ea&n la discussion put commencer, et l'on prit les différents textes sur lesquels s'appuyaient les adoptianistes , on les (puunina les uns après les autres , et Ton fit , pour chacun d*eux 9 une réponse qui fut reproduite dans une lettre en- Toyée ensuite aux évéques d'Espagne.
Les mend)res du concile examinèrent les différents témoi*» gnages que leurs adversaires avaient cités , et les expli- ^èrent dans le sens de l'orthodoxie. Gomme on l'a vu, Tadoptianisme était déjà une tradition -en Espagne ; le con<cite aima mieux blâmer Hildefonse que de l'expliquer. Dieu le père , ajoutaient les évéques , a dit : u Voilà mon fils bienaimé. » 11 a dit mon, et nous préférons son témoignage à celui de votre Hildefonse. Vous appelez Jésus-Christ premier-né dans l'ordre du temps ; dans Tune et l'autre nature , il est premier-né et fils unique. Car premier-né ne veut pas dire qu'il eut des frères. C'était l'erreur d'Helvidius ; c'est ce que combattit saint Jérôme : les personnes du même liiig sont appelées frères chez les Juife. Nous ne dirons pas qtt*il y ait trois substances en Christ, dussent-elles s'y trouver, mais un homme parfait, un Dieu parfait. Pourquoi? parce que les apôtres se sont exprimés ainsi. N'allez donc pas flotter au milieu des inventions humaines ; restez fermes fiir le roc solide des Écritures : c'est en elles qu'est la vie étemelle. Quel scandale ne s'élève-t-il pas au milieu des païens , vos voisins , quand on leur dit que le Dieu des chré-
{l) Epist.synod., Fro6.^t. II, p. 574. jilugustin. opp.; P^is, iW9 , t. V, p. 627.
tiens est un esclave , un fils adoptif . C'est nous qui avons été adoptés , grâce à lui , mais il n'est pas fils adoptif comme nous ; il nous a donné la liberté , mais sans partager notre esclavage. Cessez , hommes faibles , cessez ces criminelles suggestions. Enseignez-vous à vous-mêmes la route de la vie ; enseignez à vos voisins la route de la foi (1).
XIV. L'assemblée tourna ensuite ses pensées d'un autre côté et s'occupa du culte des images. Alcuin dut encore payer de sa personne. Voici le canon auquel on s'arrêta : On a proposé la question du nouveau concile des Grecs , tenu à Constantinople , touchant l'adoration des images , où il était écrit que quiconque ne rendrait pas aux images des saints l'hommage et l'adoration, comme à la Trinité divine , serait
(1) On voit déjà quel était le raisonnement des adoptîonistes. Ils trouvaient en Christ trois substances, le Verbe, l'âme, le corps. Leur attention se portait surtout sur la seconde. Le verbe, s'unissant à elle, faisait du Christ un hon^me déifié {homo deificus), ou, comme l'union était complète, un dieu humanisé {Deus humanatus\ ou enfin comme le principe humain conservait sa puissance , un dieu nuncupatif (Deus nuncupativus)^ un homme solitaire ( homo solitarius). D'autre part, et malgré leur silence à cet égard, il n*est pas possible de croire qu'ils supposaient cette action constante; sans quoi ils eussent été orthodoxes, en rapportant tout ce qui a précédé l'humanité de Jésus-Christ. Mais , selon eux, le Verbe adoptait , prenait {adoptabat, assumebat) cette chair plus pure, mais non de manière à en faire constamment sa demeure privilégiée. Peu de temps avant sa mort, Félix retomba dans ses erreurs , et dit que le Christ ignorait depuis combien Lazare était mort. C'est qu'à ce moment , selon lui, le Verbe ne possédait pas l'âme du Christ. Comparez ce passage ( Frob,, t. II, p. 67) avec les propres paroles de Félix au sujet de l'âme du Christ , c'est-à-dire du dieu nuncupatif {Moff advers. Felc, t. I, p. 820). Outre les ouvrages déjà cités , tl^Bismond. ConcU., t. VII, p. 1061 , 52, 63.
jagë anathème. Les Pères du concile ont rejeté et méprisé tout à fait cette adoration et cette servitude ; ils l'ont condamnée à lunanimité (1). Le roi Charles avait renversé les images d'un seul coup, comme Irminsul, en présence des légats d'Adrien , sans trop s'inquiéter du sentiment de ce dernier, Adrien en fut mécontent; il voyait là une nouvelle cause d'irritation pour les Grecs , et depuis longtemps le saint-siége redoutait un schisme. Charles prépara quatre missives pour le clergé espagnol. La première contenait l'opinion du pape et des évéques d'Italie ; la seconde , celle de Pierre de Milan et de Paulin d'Âquilée ; la troisième résumait les travaux du concile ; enfin , dans la quatrième , c'était Charles lui-même qui répondait à la lettre d'Elipand. Lecteur assidu de saint Augustin, il s'inclinait, disait-il, devant ceux qui dirigent la cité de Dieu. Cette cité, continuait-il , a pour première défense la foi catholique , pour mur indestructible la charité , pour armes les Écritures ; ses richesses sont la sagesse et la science ; les sentinelles qui veiÙent à ses portes sont la prudence , la justice , la force et la tempérance. Jésus-Christ , le vrai fils de Dieu , la gouverne, et nul n'en est exclu (2).
Charles avait prié l'assemblée d'admettre Alcuin dans sa société, de lui accorder une part de ses prières. C'était lui donner, pour parler, le rang d'un évêque. Le motif de cette distinction , c'est qu'il était savant dans les doctrines ecclésiastiques (3). On retrouve , dans la réponse aux évéques
(1) ConciL, 1. VII, p.
(2) Frob. , t. il, p. 582 et seq.
(3) BcUuz. , Cap. reg, , t. I, col. 270 , et ap. Pith, , incert. Auct, ^fin. a. , p. 10.
d'EspagDe , les idées et les tournures de phrases qui lui sont le plus familières.
XV. En apprenant la décision du concile de Francfort, la fureur d'Elipand ne connut plus de mesure ; il tourna toute sa haine contre Âlcuin. Cependant Félix venait de terminer un volumineux ouvrage qui contenait le développement de sa doctrine ; il l'envoya à Elipand , dont l'approbation rassurait sa timidité ou slmposaiti elle. Elipand le fit répandre chez ses partisans : «Envoie-le à ton fidèle prince, dit-il à Félix, avant qu'il parvienne au fils de la mort, à cet Alcuin , qui ne croit pas l'adoption de la chair dans le fils de Dieu» fl) ; soit qu'il crût, malgré la lettre de Charles, prendre ce prince au dépourvu , soit qu'il voulût se venger d'AIcuin en méconnaissant les égards qu'il lui devait; soit enfin qu'il désirât intriguer, augmenter le désordre, en donnant à ce nouveau débat un caractère officiel. Ce fut, en effet , de Charles qu'Alcuin reçut et la nouvelle de cette publication et Tordre d y répondre au plus vite. « Seul , je ne suffis pas , répondit Alcuin ; il me faut des collaborateurs pour arrêter l'hérésie, avant qu'elle s'étende plus loin dans cet empire chrétien dont la Providence t'a confié le gouvernement (2). Il indiqua Léon III , qui venait de succéder à Adrien , Paulin d'Aquilée , et les évêques Richbod et Théodulphe. Paulin eut bientôt achevé son ouvrage ; il pria Charles de le faire parvenir à Alcuin , homme très-savant dans les choses divines , ajoutait-il , et votre premier orateur. Cet envoi sera un gage de mon amour pour lui (3).
(1) Elip. , episU, Frob,, 1. 1, p. 917.
(^ jélc, epist. Lxii, Frob,, 1. 1, p. 96* X3) Madris, opp, Paulin., p. 168.
Telle était la renommée du savant Ânglo-Saxon depuis le concile de Francfort. Il eût fini plus tôt son travail , s'il n'eût été à chaque instant dérangé par Charles lui-même, qui s'adonnait alors avec beaucoup d'ardeur à l'étude de l'astronomie.
XVI. L'ouvrage de Félix d'Urgel est perdu aujourd'hui. tes fragments textuels qui nous en restent sont dus à la bonne foi d'Âlcuin. Quoique maltraité par son adversaire, il aima mieux s'exposer aux sarcasmes des Égyptiens que de passer sous silence aucune des objections de Félix. Il semble, dès les premières lignes, que Févéque d'Urgel pensait alors comme Martin Luther à son début. <I1 croit, il confesse une sainte Église catholique, répandue dans l'univers par] la prédication des apôtres, fondée sur le Seigneur Christ, comme sur une pierre solide , en dehors de laquelle Église nul ne saurait être sauvé, s'il ne reste d'une manière inébranlable dans les limites de la foi , dans la concorde de la charité , autant qu'il le doit ; l'Église une , non divisée , sinn pie , non déchirée , catholique , non hérétique , formée de fidèles unis par la charité, ennemis du schisme (1).
Ces derniers mots : unis par la charité^ sont un souvenir des traitements qu'il avait subis , comme les autres ; fondée sur Christ comme sur une pierre solide, désignent un esprit d'opposition à TÉglise de Rome. C'est aussi le sens des paroles suivantes : «La sainte Église , si jamais Dieu lui accorde le repos, sera unie par la foi, la concorde et la charité ; et il faut être aveugle pour ne pas voir que cette sainte Église est présente partout» (2). Si jusqu'alors l'Église de Rome eût
(1) Me, 1. 1, p. 791.
(2) Ibid.
inventé quelque dogme nouveau , Félix n'aurait pas manqué de le lui reprocher. Si elle se fût entourée, du temps de Charlemagne , de toutes les splendeurs qui signalèrent son avéneDKent à la royauté', Elipand lui eût décoché plus d'un trait , lui qui reprochait ironiquement à Âlcuin de posséder yingt mille esclaves. Félix n'incrimine qu'une tendance.
Félix explique alors sa doctrine au sujet de Jâus-Ghrist; sa pensée n'est pas facile à saisir, et l'on ne sait s'il s'en rendait bien compte à lui-même. Voulant d'une part con-* server la divinité de Jésus-Christ , et de l'autre , le rapprocher davantage de notre humanité , il cherchait des combinaisons, des images, des alliances de mots nouvelles, des Hiots nouveaux. 11 retournait mille fois le problème, et, parce qu'il le posait mal, la solution lui ajq^^araissait un instant pour lui échapper ensuite. De là des hésitations, des contradictions ; de là une agitation sans succès , une lutte sans espoir de victoire. Il s'adressait à la raison , elle mar^ chait quelque temps pour reculer ensuite devant Téblonisse* ment ou devant la nuit. S'il se plongeait dans les mystères, il ne distinguait ça et là que quelques lueurs insuffisantes pour éclairer ses pas de novateur: les mystères, on les sent, on ne les voit pas; on les conçoit, on ne les comprend pas : b raison, qui possède assez de vigueur pour s'y conformer, n a pas assez de lumière pour les pénétrer ici-bas : elle ne regarde pas Dieu d'assez près. Pareil au voyageur qui, surpris par la nuit sur une route inconnue et dans une contrée déserte, soupire après le toithosiutalî^r, où il se reposera de ses btigœs; ses yeux inquiets, ardents, croient l'apercevoir dans le nuage qui s'offre devant lui, dans le bouqu^ de bois qui borde la route. Voilà, dit-il enfin, voflà
m hameau, des maisons, Vain espoir! il marche toujours , tour à tour priant ou blasphémant , laissant derrière lui erfékt sujT erreur, espérance sur espérance , digne de blâme lans doute, à cause de son imprudence, plus digne encore de pitié , à cause de sa souffrance. Cette image de l'homme en proie à une violente agitation représente Tétat moral de Félix, sondant sa raison , affirmant à chaque ligne, rapprochant des textes , refeuilletant la Bible , épuisant les Pères , et ne trouvant dans cette tâche ingrate que juste assez de huniëre pour voir qu'il errait dans les ténèbres. 11 entoure sa pensée d'obscurité pour qu'elle ne brille pas ; en parlant ainsi de son adversaire , Âlcuin abusait de ses avantages. Félix n'était pas obscur par calcul. Pour son propre repos, il eût adbeté à tout prix une démonstration. Mais , preuve vivante de la nouveauté de sa doctrine , il ne trouvait rien qui pût solidement l'étayer ; et , dans cette âme troublée, tout était btte et confusion.
XVU. Christ a deux pères, disait-il , le Dieu tout-pui*luit et le roi David : on ne peut être le fils propre de deux pères. C'est selon la chair qu'il est fils adoptif du père (1). C'est un homme singulier, nouveau. Â nouvel homme, nou- Telle dénomination (2). Tous les fidèles sont ses membres (3), quant à la chair ; mais à ne voir que sa divinité, ils ne sont que son temple. Si, selon la chair, il est le propre fils du Père, pourquoi ne pas ajouter que sa chair n'a pas été prise dans la masse du genre humain? C'est parce qu'il a été adopté qu'il nous adopte. Il reçut une première génération matérielle,
(1) Frob., 1. 1, p. 796.
(2) 76irf., p. 802.
(3) Ibid., p. 803.
en sortaDt du sein d'une vierge, comme Adam sortit d'une terre vierge : c'est celle que rapporte saint Matthieu ; il en reçut une seconde à son baptême : c'est cette génération toute spirituelle que rapporte saint Luc. Celle-ci vient de l'adoption. Si vous la repoussez, comment Christ pourra-t-il communiquer avec nous, en n'ayant plus que la génération matérielle? De l'adoption vient l'élection, la grâce, phénomène de l'humanité de Jésus-Christ. Nier l'adoption, c'est nier qu'il soit homme.
Alors Félix , toujours de moins en moins éclairé , reprenait la lettre d'Alcuin, et tombait sur ces paroles : cOh ! par combien de preuves je pourrais vous montrer que Christ est vrai fils de Dieu le Père, Dieu dès la conception virginale. Dieu dès la naissance ! » Voilà , reprenait Félix , voilà vos superstitions. Vous croyez à deux natures du Christ, et pour les confondre, vous n'admettez pas de différence entre rtiomme et Dieu. Et à ce moment où il inclinait à ne pas faire de la personne du Christ l'habitation constante du Terbe, le vertige augmentait toujours, Félix se laissait aller à la pente qui l'entraînait , et le génie familier d'Anus descendait dans son âme , en même temps que l'éternelle image du Verbe se décolorait , se rapetissait à ses yeux. « On ne peut confondre l'homme et Dieu : Eutychès eut tort. Quelle immense différence! Le Dieu est- il toujours avec rhonune, et l'homme toujours avec Dieu ? Christ est Dieu, oui ; mais c'est un Dieu d'une certaine manière, un Dieu de nom, un Dieu nuncupatif. On appela dieux les prophètes. Us n'étaient pas dieux par nature ; la grâce les avait déifiés. » Ici le novateur se trouvait en plein arianisme. Il s'en effrayait, et revenait soudain. « C'est selon son humanité
leiileiiiQiit qQ*il est Dieu Duncupatif, dans Tordre des pm* pliètes. Par son essence, il forme Tunitë divine, avec le Père et PEsprit saint. » C'est peut-être sur cette partie de son système que se reposait plus volontiers la pensée de Félix. Pourtant il avait élevé même Thumanité en Christ. Aussi il ne tardait pas à redescendre. « Sur quelle autorité prétendrkms-nous qu'il est Dieu dès le sein de sa mère, quand par nature il est vraiment homme. Il n'y a pas deux dieux en loi.» Ainsi il ne restait guère que le dieu nuiicupatif, le prophète, le saint homme des Ariens. Or la pensée qui aboutittait i cette fatale issue était une torture pour Tévéque d*l}rgel. Ici elle fut si douloureuse qu'il se mit tantôt à nier ee qu'il avait avancé, tantôt à dépasser renseignement de PÊglise sur la divinité de Jésus -Christ. Nouveaux retours, nouveaux écarts. Cette affreuse situation d'un esprit chassé sans cesse d'une extrémité à l'autre , et pourtant trâjours tendu vers le même objet, changeait enfin en un caractère méchant le caractère indulgent de Félix. Sa fdreur se portait sur l'objet même de ses recherches , et il ne ménageait guère les expressions qui pouvaient en diminuer la grandeur. Que pouvait-il naître d'une servante, si* non un esclave (1). C'est un esclave conditionnel. Tout icibas sert Dieu. Le démon lui-même , ajoutait-il par une odieose assimilation , est esclave de Dieu , à condition (2). Enfin il mutilait quelques textes, et finissait en déclarant que Glurist ayant prié pour lui-même, comme pour les autres, c'est qu'il avait , comme tout le monde, besoin de prières ;
(1) Ibid., p. 839.
(2) Ibid., p. 840.
retombant ain&i dans ses premières id^es, n'âajdt pat plus avancé qu'au moment où il débutait , p'ayant pas éclairé la question d'un seul rayon, étant sans doute beaucoup (dus fic^que qu'auparavant, et n'ayant recueilli pour fruit de ce labeur stérile que la certitude de ne pouvoir jamais remporter la victoire.
XVUI. Pour exj^quer tant d'acharnement, peut-être {aoit-il se rappeler le voisinage des Arabes. Mahomet, qui avait tant d'obligations à l'Évangile., ressembla à ces dé* biteurs qui cherchent à perdre leurs créanciers pour ne pas les payer. Un peuple répand toujours autour de lui ses croyances et surtout ses croyances religieuses , qui sont le plus ardent rayonnement de sa vie amorale. Les doctrines de Félix ressemblent assez à ce qu'on lit à ce sujet dans le Koran. Est-ce que Félix aurait à son insu subi. cette injEluence (1)? C'est ce qu'il devait, laisser voir dans un petit traité intitulé JHscussion avec un Sarrasin ; mais ce traité est aujourd'hui perdu (2).
Protestation sourde contre l'Église de Rome, effort pour ramener le rôle et le personnage de Jésus-Christ à des proportions presque humaines : telles sont les deux faces de l'adoptianisme et les deux parties du système, de Félix.
XIX. Âlcuin nevit pas la première. «Montrez-nous, répondit-il , une seule nation , une seule ville , soit l'Église de Rome , centre de toutes les autres , ou celle de Gonstau'^ tinoi^e , ou celle de Jérujsalem t sanctifiée par la présence du Seigneur, ou ce^le d'Antioche , où Ton parla pour la première fois de chrétienté , ou celle d'Alexandrie ou quel-
(1) Voy. Koran, chap. m, v. 30 el suiv.
(2) Aie. epist.^ Frob,. 1. 1, pi 125.
que ^lise d'Italie , de Gennanie , de Gaule , d'Aquitaine ou ÛB Breta^^e, qui s'exprime comme nous. Vous ne le pouvez ; oraignez donc l'anathème de TEglise universelle j» (1). On ▼oit ce qu'il entend par Église catholique et Église de Rome. Gdle-ci était le centre de celle-là ; celle-là était le monde. n ne les confondait pas ; il leur assignait une mission commune: c'était, dans l'universalité, l'unité. Arrivant aux opinions mêmes de Tévéque d'Urgel, Alcuin y vit habilement mie réminiscence de Nestorius. 11 transporta la question sur ton Téritable terrain , les Écritures ; il lui prouva et la divi-* ^ mtë et l'humanité du Christ par des témoignages empruntés aux quatre évangélistes. Puis s'animant: «Que ditl'évangéiiste au sujet du Seigneur Christ ? Après son baptême , il sortit de l'eau , et voilà que les cieux s'ouvrirent , et Ton vit le Saint-Esprit descendre sur lui comme une colombe, et voilà qu'une voix se fit entendre du Ciel : a Celui-ci est mon « fib bien-aimé, dans lequel je me suis complu. » Que dis-tu maintenant , Félix ; est-ce le mot qui te déplaît, ou la personne qui parle» (2)?
XX. Si le mot de Dieu nuncupatif eût fait fortune, dans quel danger ne se serait pas trouvée la chrétienté après ce premier changement ! Que de discussions se seraient élevées I
Qoant aux indifférents, leur raisonnement n'eût pas été long. Jésus-Christ n'est qu'un Dieu nuncupatif; le mot de Dien ne' peut s'appliquer qu a la Divinité , donc c'est lorsqae le Verbe s'unit au Christ, qu'il est Dieu nuncupatif. Voilà ee qui échauffait le zèle et l'indignation du théologien carotingien : « A nouvel homme, dis-lu, nouvelle dénomination I
(1) Cont. Felic. Urg., Frob., 1. 1, p. 792.
(2) Ibid., p. 801.
Mais dis-moi, je te prie, quel esprit a fait retentir à tes oreilles ce nom nouveau ? Sans doute Dieu te parlait dans un tourbillon comme à Job, son serviteur ; sans doute, dans le$ montagnes des Pyrénées, au bruit des tonnerres et des trompettes, il s'est entretenu avec toi, comme autrefois avec Moïse sur le mont Sinaî > (1). Longtemps le controversiste continue cette figure hardie, qui fait vivement ressortir le contraste des opinions de son adversaire avec les témoignages des saints livres. « Et comment peut-il se faire, d'ailleurs, que tn sois tout entier le fils propre de ton père, dont la chair n'a pu cependant donner la vie à ton âme. Et, si tu avoues être le fils propre de ton père, âme et corps, quoique le corps seul vienne de la substance de ton père et de ta mère, accorde donc aussi que Jésus-Christ, sous l'une et l'autre substance, peut bien être le propre et véritable fils du Père » (2). Ces passages suffiront pour établir ies sentiments des deujc adversaires, et reproduire la manière souvent lâve et dramatique de ce théologien anglo-saxon, qui défendit au vm® siècle l'Église univereelle.
XXI. Cependant, si Ton ne le rapprochait des événements, ce traité, qui n'a pas moins de sept livres, serait d'une lecture pénible. Ici il est trop sec, et là trop fleuri. Alcuin aurait plus ^falement égayé son sujet, si , en homme consciendeui l^utôt qu'en littérateur , il n'avait suivi son adversaire pas à pas. c Je me répète, disait-il lui-même, je le sais... mais il ne fallait pas que ce docteur se vantât ensuite que tel de ses arguments était invincible. Il extrait avec abondance, mais sans ordre littéraire, des passages des Pères, dont les
(2) Ibid., p. 815.
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uns prouvent contre lui, les autres ne prouvent nen en sa . faveur, et les autres enfin sont mal compris » (1).
XXU. En mai 799, Leidrade, de Lyon, amena Félix i Aix-la-Chapelle, avec quelques-uns de ses disciples. Âlcuin partit de Tours, pour lui répondre au milieu d^une nombreuse assemblée d'évéques (2). Charles ordonna [à Félix d'eiq>liquer ses sentiments sur la nature du Fils de Dieu ; Fiélix obéit avec une évidente répugnance , bien qu'on lui eût promis une entière liberté. L'abbé de Tours, prenant enmite la parole, traça d'abord, avec une grande précision, le tableau général des croyances chrétiennes ; de là , passant aux opinions de Félix, il leur opposa les témoignages des Pères ; sa parole était ferme, pressante, décisive. Son adversaire, que la [présence du roi intimidait peut-être, et qui n'était pas habitué à cette rigueur de démonstration , ne savait quel parti prendre ; il ne voulait pas voir, ou ne voyait pas la vérité. Les conférences duraient depuis plusieurs jours, Alcuin n'espérait plus rien. Enfin il saisit un ouvrage de saint Cyrille, et tomba sur ces paroles qu'il lut avec tristesse à l'assemblée : « Voilà cette nature qui a été viciée par le démon, qui vient d'être élevée au-dessus des anges, grâce au triomphe du Christ ; elle a été placée à la droite du Père. » Â ces paroles, Félix fondit en larmes, et déclara hautement qu'il se reconnaissait lui-même, et que ses paroles avaient été sacrilèges. C'était moins la théologie que les regrets affectueux de son adversaire qui lui avaient ouvert les yeux.
(1) Ibid., p. 788.
(2) Vit. Aie, c. vu, el Aie, epist,- L\xyi ^ Frob., t. I, p. f 12, et «p. CLXXYI , Frob,y 1. 1 , p. 238.
XXIII. Âlcuin avait la taille médiocre , les membres parfaitement proportionnés , les yeux grands , creusés par le trayait ) et bien fendus , les sourcils épais et descendant légèrement sur les tempes , ce qui aurait rendu sa physionomie trop sévère , si elle n'eût été adoucie par un sourire imperc^tible de bonté qui lui était habituel. L'harmonieux ovale de sa figure , limité par la barbe du cénobite , était brusqueinent interrompu en haut par son voile monacal qui lui couyrait une partie du front et retombait sur ses épaules pour s'y confondre avec les plis nombreux de sa robe noire. Son nez droit et sans courbure s'unissait sans effort à la légère court^ure des narines. Ses lèvres étaient un peu fortes , mais pures et doucement arquées. Dans l'intervalle qui séparait les sourcils , on voyait se briser les unes sur les autres ces rides que la réflexion dépose bien vite sur le front des hommes à la fois énergiques et impressionnables. Un rayon d'intelligence se jouait , comme la pensée errante ^ dans tous ces traits , surtout dans son regard fixe et prolongé , où Ton sentait et le reflet de la conscience qui s'observe , et la flamme ardente de Tâme qui s'échappe du foyer où elle s'alimente pour s'emparer d'une pensée à l'extérieur. C'était, si l'on veut, l'image de la réflexion, mais de la réflexion sans effort et 9ans gêne , la physionomie d'un homme qui se livre, mais qui le veut, qui le sait : tête intelligente avant tout, mais qui laissait découvrir ensuite une âme sensible à toutes les nobles émotions; homme enfin qui vous attirait d'abord par l'abondance de ses lumières, et vous retenait ensuite par la séduction d'un cœur distingué (1).
(1) Nous n'avons fait que reproduire ici le beau portrait d'Alcuin , que conservent relii^eusement les béoédictius d'fiinsidlen. Pour
XXIV. Après son abjuration, Félix écrivit une profession de foi catholique pour son clergé et pour ses diocésains (1). Il n'est' pas possible de supposer qu'il ait eu la main forcée $ c'eût été rendre éternelles dés dissidences que tous dési-» raient apaiser.
- Alcnin était au comble de la joie , il pensait que toutes les ditciissions étaient finies ; mais il comptait sans Elipand, Tes* prit agitateur de Tadoptianisme. Quand il avait reçu le livre de Félix, vers juillet 798, il s'était hâté d'en envoyer des copies à tous les niembres de soh clergé, puis d'encourager Félix à professer hardiment ses opinions devant les rois, tes tribunaux et les conciles. Ob voit que dés lors il était question d'une grande conférence où Félix devait prendre la parole. Elipand marquait à Félix qu'Âlcuin lui- avait écrit ; « J'ai reçu, lui disait-il, une lettre d'Âleuin, fils de l'enfer, nouvel Ârius, qui s'est élevé dans le temps d'un glo^ rieilx prince sur les confins de TAustrasie ; je lui ai répondu de inaniëre à le couvrir de confusion. » Voici pourtant dans quels termes Alcuin lui avait parlé : « La charité frater* neUe^ quand elle est parfaite, aime à réunir beaucoup d'à* ttia dans le sein d'une pacifique unité. Elle croit perdre en ne se recommandant pas aux hommes d'un nom fameux et d'une piété digne d'éloges... Voilà pourquoi, homme vénéraUey j'ai voulu me recommander à tes prières ;^ car, ô tréslaint. pontife, tu es la cité placée sur la montagne, elle ne peut être cachée; ses murs ne doivent pas avoir à redouter
l'effet moral que produisait sa physionomie, nous avons emprunté plusieurs détails aux contemporains d'Alcuin , surtout à son biographe et à Théodulphe d'Orléans.
(1) Ep. Elipand. ad. Felioem , Frob., t. J , p. 816-916.
des tranchées perfides et souterraines : elle i*este inébranla* bie elle-même, pour le salut de tout le peuple qui t'aime... Excellent père, je ne viens pas discuter avec toi, mais te supplier de ne pas chercher des noms que les apôtres ne connaissaient pas (1).
On n'insérera pas ici la réponse d'Elipand à tant de prévenances; dépourvue de dignité et de politesse, elle est bonne à brûler. En voici pourtant l'adresse : « Au trës-révérend frère Âlcuin, diacre, non ministre du Christ, mais discii^e du hideux Antiphrftsius Beatus, au nouvel Ârius qui s'est élevé dans le temps d'un glorieux prince sur les confins de l'Âustrasie, ennemi des saints vénérables pères Ambroise, Âuguslin, Isidore, Jérôme; s'il revient de ses er« reurs, salut éternel dans le Seigneur ; s'il persiste^ éternelle damnation. » — « Malheur à toi, Austrasie, s'écriait-il en terminant son épitre ; malheur à toi, Alexandrie, qui as enfanté le nouvel Arius, à savoir Alcuin, pour renverser et obscurcir la foi catholique !... Il fout dire au glorieux prince d'apaiser son indignation contre son serviteur Félix , pour <|ue le Seigneur ne lui demande pas compte de son sang. Car il peut tenir pour certain que s'il méprise sa prédication et autorise celle d'Alcuin, il partagera le sort de l'empereur Constantin » (3).
XXV. Quand l'homme voit s'évanouir ses plus dières espérances, le sentiment de tant d* efforts inutiles le dispose à un pénible retour sur lui-même et sur le néant des choses d'ici-bas. Tel était à peu près l'état moral d' Alcuin, lorsqu'il reprit la plume, maudit par ceux qu'il avait bénis» insulté pai
(1) Ibid., p. 863.
ceax quMl voulait chérir ; sa première pense'e fut une pensée de pardon , et sa première parole , une prière : «Mon cœur est prêt, mon Dieu; oui , mon cœur est prêt. Il est prêt à mettre la vérité en lumière , à résister à Terreur. » Alors il reprit les objections d'Élipand , qui du reste n'étaient que celles de Félix , tout en répondant avec douceur aux per- 8on nalités grossières que s'était permises Tarchevêque de Tolède, t J'aurais voulu sauver la vieillesse, mais Dieu édaire les aveugles et guérit les affligés. Je t'apportais » comme la colombe , une branche d'olivier, tu as vomi sur moi ton venin de serpent... Je n'ai pas , comme Rufin , martyrisé saint Félix ; mais cet autre Félix, jadis votre complice, j'en ai fait un catholique... L'homme animal ne comprend pas Dieu , dis-tu , faisant entendre que je suis cet homme , et toi , l'homme de l'intelligence. Mais Thomme animal est-il celui qui soutient les sentiments des apôtres , ou celui qui , dépravé par son erreur espagnole, ne cesse d'aboyer contre les croyances catholiques? Tu affirmes que je ne crois pas Thumanité du Christ ; c'est faux. Je reconnais deux natures et une personne. Toi , comme Nestorius , tu lui donnes deux personnes , l'une propre et l'autre adoptive. Tu me dis de prouver qu'il n'y a pas d'humanité en Christ , je n'en ferai rien : je suis catholique. Je te livre tous mes écrits ; cherche un seul passage où j'aie dit le contraire. Y a-t-il erreur chez toi, pu bien fausseté?... Vos prédécesseurs, mais vous en faites tous des hérétiques , ce qui est impie et malhonnête. Contenez-vous, mes frères, relisez Isidore, cette lumière non-seulement de l'Espagne, mais de toute l'éloquence latine. Je connais la plupart de ses ouvrages , et je n'y vois nulle part lemotd'adoptif, ni dans Juvencus, ni dans les Pronostics
de Julien Pomérius , ni dans les décrets synodaux des Pères de Tolède. Ce sont plutôt des hommes plus récents qui ont corrompu , interpolé les textes des docteurs. C'est votre habitude. Vous avez inventé des prophètes , vous avez fabriqué des lettres de Pères. Mais ces lettres ont beaucoup moins de rapport avec leur simple et grande éloquence que de ressemblance avec votre style. J*ai beaucoup Iules Pères, mm je n'y reconnais plus rien. En vérité, Elipand, vous en possédez de singulières éditions. Je voudrais bien les voir, il n'y a pas moyen de rencontrer de pareilles dans les bibliothèques catholiques» (1). Ailleurs il est moins piquant; son style frais et gracieux se couvre de fleurs, comme si TAnglo-Saxon dictait des vers : a L'Esprit saint, dirigeant notre esquif, nous a conduit loin des écueils de la discussion au port du libre langage. Une aurore toute de roses et d'une céleste lumière brille à nos yeux ; près des collines fleuries du rivage , des prairies aux couleurs variées nous apparaissent. Allons cueillir des fleurs dans les campagnes des Pères qui sont si belles, et tresser une couronne de vérité, pour en orner notre tête , c'est-à-dire Christ-Jésus. Allons d'abord sur les agréables rives du Jourdain , l'oreille attentive , la tête inclinée , pour y baiser les augustes traces des pas de notre Sauveur ; allons à pied entendre cette voix paternelle qui rend témoignagne à Notre Seigneur Jésus-Christ , pendant qu'il est baptisé dans les ondes pures du fleuve» (2). L'ouvrage a quatre livres; avec le troisième, commence la seconde partie. L'auteur y établit les fondements de la foi chrétienne ; il s'explique sur le mystère de Tincarnation. Là
(1) Ibid., p. 860 et seq.
(2) im., p. m* ..
il discutait, ici il enseigne ; là il renversait, ici il construit.
XXYI. Les hésitations de Félix avant d'écrire sa lettre de rétractation, jointes à la lettre de Tarchevéque de Tolède, expliquent en partie les défiances que Charles conçut alors au sujet du nouveau converti. On ne pouvait compter ni sur lui ni sur ses amis , pour arrêter les progrès de l'adoptianisme en Espagne. Charles n'avait qu'un moyen à employer, opposer la prédication à la prédication. 11 organisa donc une mission dans ce pays , et en chargea des hommes célèbres dans le Midi, Leidrade, de Lyon, Nidfried, deNarbonne, et Benoit , d'Âniane. C'est pour s'unir à leurs efforts qu'Âlcuin avait réuni dans sa réponse à Elipand les opinions des Pères, et composé un grand ouvrage, au lieu d'une simple lettre (1). «Elipand me reproche, disait- il, d'avoir vingt mille esclaves, mais tel est riche qui n'a pas de richesses , tel a des richesses sans être riche. Le monde ne me possède pas : jamais je n'ai acheté un homme pour en faire mon esclave ; j'ai plutôt désiré servir moi-même tous les serviteurs du Christ. C'est sur rappel du roi Charles que je suis venu en France, ainsi que me Tavait annoncé jadis un saint homme doué de l'esprit prophétique» (2). Avec son livre, Alcuin envoya aux missionnaires deux lettres en forme de préface, la rétractation de Félix et la lettre d'Elipand: «Nos lecteurs, ajoutait-il, comprendront de quel côté se trouvait la charité chrétienne. »
Tant d'abnégation et de travaux ne furent pas perdus : k mission d'Espagne porta les fruits les plus heureux. Les populations accouraient en foule, avides d'entendre Leidrade i
(1) Aie, epist, ad Laidrad,, I , p. 861.
(2) Ibid.
et charmées de voir Benoît d'Âniane , dont Taustërité et le dërouement étaient célèbres dans les montagnes. Une année 8*é(ait à peine écoulée , et Ton comptait déjà plus de vingt mille convertis, évéques, prêtres, moines, peuples (1). Tous rentraient avec joie dans le sein de TÉglise, et remerciaient Dieu de leur avoir rendu la lumière de la vérité. Jamais ils ne retournèrent à Tadoptianisme ; et la faveur dont Louis le Pieux combla Sizebut, évéque d'Urgel, et les habitants du Val d'Andorre, ses diocésains, montre assez Tardeur de leur foi.
Peut-être eût-il été sage de réintégrer Félix dans ses fonctions; cette marque de confiance l'eût gagné. Charles aima mieux le confier aux soins d'un évéque bien orthodoxe. Après avoir songé à Rigbod, archevêque de Trêves, il se décida ensuite pour Leidrade. Celui-ci amena Félix à Saint-Martin de Tours , où Âlcuin reçut de lui et lui prodigua à son tour les marques de Tamitié la plus sincère. L'abbé de Tours, qui n'avait guère au monde que des joies de ce genre, était ravi de son triomphe, ail m'aime beaucoup , disait-il , et toute sa haine s*est changée en douceur» (2). Obligé de partir deux fois pour TEspagne et d'y faire un assez long séjour, Leidrade laissa Félix seul à Lyon.
XXYII. Alors celui-ci retomba dans Tabîme de ses doutes. 11 vit successivement disparaître de la scène du monde ses anciens adversaires : leur mort courageuse et pleine d'espoir ne rinstruisit pas mieux que leurs discours. Il se fit même un nouvel et plus rude adversaire , Âgobard : car il se mit à dire devant quelques personnes que Christ, selon la chair,
(1) Aie, ep, xcii, I, p. 136.
(2) Epist, xcn, Frob., 1. 1 , p. 130.
06: connaissait pas le sépulcre de Lazare, qu'il ignorait le jour du jugement dernier et la conversation des disciples d'Émaûs , enfin qu'il ne savait pas si Pierre Taimait plus que ka autres disciples. Âgobard le reprit en secret, mais avec vivacité (1). Il mourut à Lyon, vers 818, à ce qu'on pense. AiiDisi sa destinée ici-bas ne fut qu'un long orage. 11 avait lutté souvent, malgré son cœur, par ses écrits, par ses prédications , soit en Espagne , soit ailleurs. On Tavait traîné d'Urgel à Ratisbonne, de Ratisbonne à Rome, puis à Aix-la- Chapelle, puis à Lyon. Il avait porté partout ses doutes, ses chagrins , ses austérités , et , on peut en croire cette nature sensible , ses larmes. Ces combats dont le souvenir charme rhomme quand il sait qu'il les a livrés pour la vérité n'apparaissaient peut-être à Félix que sous la forme du remords et de la faiblesse ; et la seule pensée dont il ne doutait pas , c'est que sa vie s'était épuisée à sonder un inconcevable mystère. Il n'avait pas même, à son chevet, l'espérance, qui, comme une loyale amie, accompagne le penseur jusqu'à ses derniers instants, dépose un baiser suprême sur son front déjà glacé, et lui montre la reconnaissance des hommes et un triomphe assuré par delà le trépas. Pour obtenir ces funèbres consolations, il faut avoir lutté pour un principe, car l'espérance n'est que la voix ou l'image de la conviction et de la vertu. Pour Elipand , le mauvais génie de Félix , il put voir de ses propres yeux la défaite de sa cause , l'isolement où le laissait son peuple et son clergé , et le triomphe des missionnaires carolingiens. Lui-même, s'il faut en croire un légendaire (2), à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, changea de sen-
(t) Agobardopp., éd. Baluz.; Paris, 1666, .ddr. Fe/.,p.7. (2) VU. S, Beat., UabUl., Act, s. iv, p. i, p. 737.
liment et pleura son erreur. Les derniers bruits de cette longue controverse ne retentirent que sur son tond)eau, nitis on n'a jamais su où était ce tombeau. — Pensée , pensée , sublime ou fotal présent » tu fus donnée à rhomme pour son bonheur, mais que de fois tu fis couler ses larmes ! Heureux qui , les regards fixés sur ravenir^ sans craindre une marche rétrograde vers les ténèbres , sans se permettre une course trop précipitée vers la lumière , sait te diriger pas à pas dans la route du progrès I Mais combien est triste la destinée de Thomme qui ne sait pas te dominer et te conduire, en invoquant la liberté !