‹ Alcuin et son influence littéraireChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Alcuin à Técole palaline.

I. Daas ces âges primitife, où les hommes se forment beaucoup plus eu écoutant qu'en lisant , c'est donc à connaître renseignement d une école qu'il faut s'attacher de préférence. Celle qui avait amené les sages réformes qu'on vient de voir, Técole palatine, jouissait déjà en 787 d'une certaine célébrité. La plus ancienne lettre d'Alcuin est datée de cette année; il y parle avec modestie, mais il prend le titre de maître (1). En admettant à ses leçons un nouvel élève , il lui donnait un nom nouveau , pour lui faire entendre qu'il allait passer à une vie toute différente de la vie guerrière et barbare (2).

Voici les noms et les surnoms de la plupart d'entre eux*

Le roi Charles , David.

* Charles, j

Pépin, Jules, | fils du roi Charles,

a fiOUis, )

Gisèle , Lucie , sœur du roi Charles.

Rothrude ou Richtrude, Colombe, fille aînée de Charles.*

GkMe , Délie , fille de Charles.

Liudgarde , Ava , plus tard épouse de Charles.

Angilbert , Homère , époux de Berthe , fille de Charles:''^

Ac^art , Antoine et Augustin , cousin de Charles.

(1) Aie-, epist. I, Frob., 1. 1, p. 4.

(2) Alc.^ epist CLXXXIY, Fmb,. , t. 1, p. 247.

Riculphe, Flavius Daœatas.

Égiohart , Belesçel.

Rigbod , Macbaire.

Martin.

Mopsus.

Enfin tous ceux qui jusqu'en 796 firent partie du cortège, et entre autres , Wala, Arsène, frère d'Adalhart ; Gontrade . Eulalie, sœur d'Adalhart.

n. Alcuin prit lui-même le nom de Flaccus (1).

Qiielque mêlé que fut cet auditoire, les sujets qu'on y tmlait étaient sérieux. Les leçons d' Alcuin , dépositaire des doctrines de l'Italie , de la veille Gaule et des écoles anglosaxonnes , devaient reposer sur un fond solide et ne pouvaient dégénérer en un simple jeu de la pensée. Autrement le roi Charles eût fermé l'école , Alcuin ne l'eût jamais ouverte, oïl est difficile de dire quel était l'objet de ces leçons, disait M. Guizot ; je suis tenté de croire qu'à de tels auditeurs , Alcuin parlait un peu au hasard et de toutes choses , et qu'il y avait dans l'école du palais plus de conversations qtie d'enseignement proprement dit.... C'était le jeu de la pensée.... Il nous reste de cet enseignement de l'école du palais un singulier échantillon!) (2). Sans doute, ta conversa" ' tion entre Alcuin et Pépin nous donnerait bien peu d'estime pour rense^[Denient du premier , mais elle ne se rattache pas i son enseignement même. Alcuin enseignait tes sept

(1) II ne le prit que depuis son séjour en France , auparavaDt c'était PuUius.

(2) M. Gjàzot, Hùioire de la dvilÊtion en France, CIl.p, 360.

arts, et son enseignement est renfermé dans les livres-^, cahiers qu'il a rédigés sur chacun d*eu)^. Sans cette consî dération, nous souscririons très-volontiers au jugement docte professeur, a A coup sûr, Messieurs , comme ensei ment , de telles conversations sont étrangement puériles.n

m. Le trivium, destiné surtout à l'adolescent, {prenait la grammaire, la rhétorique, la dialectique; quadrivium , réservé à un âge plus avancé , embrassait Tarïthmétique, la musique, la géométrie, Tastronciûe.. U'cnsemble de ces études s'appelait tantôt , comme on nîffffl de le dire , les sept arts , tantôt la philosophie. Alcuin le fait «ntendis : «Avec la grâce de Dieu , je vous ferai voir les sept degrés de la philosophie , et vous conduirai ainsi jusqu'^auz pensées les plus sublimes de la science spéculative i> (1). D'autres fois on l'appelait encore sagesse : cMaitre , disent ki jeunes gens, élève-nous au-dessus de la bassesse de noUe ignorance ; place-nous avec toi sur les degrés de la sagesse, et qu'avec le secours de Dieu et tes instructions, nous puissions arriver des idées les plus simples aux idées les plus élevées n (2). Et si Ton veut savoir ce que sont ces idées plus élevées , cette science spéculative dont il a parlé plus haiift, il faut encore l'entendre. Il fait d'abord un magnifique ât|pi des sept arts : a C'est à eux que les philosophes ont consaccié leurs loisirs, c'est grâce à eux qu'ils ont réussi dans le m6ildç« C'est grâce à eux qu'ils sont devenus plus illustres que les consuls , plus célèbres que les rois , et se 8C^ acquis m^ gloire et une renommée immortelle. C'est grâce à eux que les vénérables et catholiques docteurs et défenseurs de la foi ont

(1) Aie. grammatic, Frob,, t. Il, p. 268, et p. 265.

(2) IbHjfy p. 267. *

toujoufft vaincu les hérttkpiMtteftles dtapotes publiques. »SL les jeuqes nobles devaient applaudir à la première moitié de tirade^ lea jeunes clercs ne devaient pas être moins

^s d« la seconde : les uns , par la pensée , prenaient leur

e au milieu des pères ,^ igs autres au milieu des rois. Mais itre ajoute ; « Voilà , mes chers fils » les sentiers où

lescence doit courir chaque jour, jusqu'à ce qu'mf pluft pai|ût, une âme et une intelligence plus vigo| vous ^l^^it à la hauteur des saintes Écritures» (1)|

isez pas les sciences humaines , disait-il encore ; es comme un fondement, en apprenant aux enfants la grammaire et les autres doctrines de la philosophie , afin qu'en parcourant ainsi les degrés de la sagesse, ils puis^ sent s'élever jusqu'au sommet , qui est la perfection évan- f/ gélique , et qu'en s'avançant en âge, ils voient saugmenter en eun les trésors de la sagesse. & C'était donc la science des Écritures qu'Alcuin plaçait au sommet des études , de même qu'il avait placé au début les premières instructions religieuses. Tous ces travauxn'étaient qu'un acheminementcontinuel vers une autre étude , que l'élève pourrait compléter lui-même durant sa vie entière, l'étude de la religion. ^||r. Tel fut à peu près le plan d'études qu'Alcuin traça . 9IK5 élèves dans ses premières leçons.

Quani à ses cours eux-mêmes ^ il les a rédigés , comme on Ta vu^ danikUB certain nombre d'ouvrages dont les (4us utilea ont 4d taïqiiectés par le temps. Chacun d'eux porte poijur titre céhiî ides sept arts qui y est expliqué ; ici on peut être, arrêté par un sempule. Ces ouvrages contiennent^ite

(1) /6trf., |). 268.

(2) Epist. ccxxi, l. I, p. 285.

Réellement la doctrine qu'Âlcuin professa dans Técole palatine? On ne saurait en douter. La forme de l'ouvrage, qui esi( celle d'une conférence» nous transporte au milieu d*i

école. Cette école n'est pas celle de Tours. « Qu'il me soit mis , dit Charles , de t'interroge ^ur les préceptes de la » (1). Et ailleurs, «Homère dispute, Homère ne pas. Machaire court , Machaire ne court pas » (3). Homère , Charles , sont autant d'élèves^de Fécoit I. L'inscription qui se lit en tête delarhétwme nom montre que cet ouvrage a été composé dans T^^Bur du palais. C'était sans doute un- résumé des leçonsririnâStre avec une forme plus soignée. Afin de donner à l'ouvrage ub caractère plus sévère , les observations des élèves s'y confondaient le plus souvent dans celles de Charles ; jamais on n'y voit plus de trois interlocuteurs. Espèce de livre-cahier, avant tout il représenteun cours. Et quand même Alcuin aurait corrigé ses leçons avant de les publier, est-ce que les idées d'un professeur sérieux ne sont pas toujours les mêmes ? Et les paroles de son ouvrage ne sont-elles pas l'écho fidèle de son enseignement et de ses principes?

Cours de grammaire.

V, Deux jeunes gens , un Frank j âgé de quatorze ans, uQt Saxon, âgé de quinze ans, s'égarent au début de leurs études : leurs guides sont Priscien et Donat. Un dialogue assez vif s'établit entre eux, en présence d'Alcuin. Celui-ci prend la parole lorsqu'il faut découvrir une cause inconnue,

(1) T. Il, p. 313.

(2) IM, , p. 343.

préciser une régie, définir un mot. Le jeune Frank a pour M la . vivacité de son âge, Tesprit railleur, et le désir d'apprendre Mfi|i a toujou^ distingué ses compatriotes. Parcourant toutes ^îlipj^^ du discours, il presse son camarade, qui, avec la dtéd'un Saxon, s'irrite de ses instances, évite son intérieur , lui lâche même des mots un peu rudes ; mais fe :^ jeune Frank les accueille avec des plaisanteries, a Voilà , dit le Saj^on^ voilà, Frank, que tu as assez du substantif appela latif , bîei que personne ne puisse satisfaire ton avidité: — Je sui|()iiouis avide que tu n'es jaloux : tu ne veux rien dire «i je MÉ^^presse de mes interrogations. — Interroge , je ne mettrai pas de paresse à te répondre (1). — Les terminaisons dans les substantifs se font d'après des règles spéciales ; mais il serait long et ennuyeux d'en parler dans une discussion d enfant. — C'est bien ce que je disais tout à l'heure. — Quoi?— Quoi? sinon que tu es jaloux de mon savoir. — Nullement, frère, je ne voudrais que donner une mesure à ton avarice. — Oui , à mon avarice , et non à ton obstination. — Allons , marche , j'irai avec toi où tu voudras. »

Après une longue discussion sur le substantif : «Me voilà quitte d'une lourde dette , dit le Saxon. — Et dont la solde eatfort agréable pour moi, répond le Frank. Passons au nom- . * ^ hre. — Soit. Eh bien ! Frank , en sais-tu assez sur le nom ? — * J'en saurais assez si les mouches qui sont dans la chambre du maître ne me^ remplissaient les oreilles d'une foule de *" petites question!. Enfin , si tu le veux , passons , je les chasserai comme je|K)urrai. » Le Saxon passe en revue le substantif, le pronom, le verbe, sans pouvoir satisfaire le désir

(1) /6id. , p. 268 el suiv.

du jeune Frank. « Le futur, continue-t-ii , tA en in' » devant aimer. Frank, tu as ce que tu voulais , mais ta curioiité m te rend pas aimable. — Et toi , ta jalousie ne te ren4 pat agréable. — Voilà que tu possèdes maintenant les idëaa q«e tu m'as enlevées par force. — Mieux vaut enlever par force que de ne rien avoir. » Vient alors une série de verbes, de temps , de modes réguliers, irréguliers , accompagnée d*iine formidable nomenclature de changements dans lea modes, capable de dérouter la {dus fidèle mémoire , et de décourager le plus intrépide grammairien : «Tu es mauvais powr moi, ami Frank, tu vois de quel fardeau tu m'as ébMrgé, dans quel sentier scabreux et épineux tu m'as conduit* Laissa moi respirer un moment. — Je le veux bien , comme dît Virgile : Je te soulagerai de ce poids. — Je crains qu'ensuite tu ne m'en jettes un autre. — Ne t'effraye pas, un travail énergique vient à bout de tout. — Alors , achevons notre route. »

Le Saxon en vient à bout en effet , et , après quelques nouvelles plaisanteries de l'impitoyable interrogateur, beaucoup de citations de Térence et de Virgile , plusieurs respectueux souvenirs à la mémoire de Donat, et une heure de repos que le Frank veut bien accorder i son adversaire entre le participe et Tadverbe, on arrive enfin à Tinterjection. Celle-ci rappelle au Saxon tous les gémissements qu'il a poussés lorsque , après une leçon mal apprise, il était obli^ d'implorer à genoux le pardon de son maître. Ce pénible souvenir, en lui fermant la bouche , dot définitivement l'entretien.

VII. La forme môme de ce dialogue est histmque : elle nous fait connaître celle qu'Alcuin adoptait dans ses leçons ; cette forme était d'abord un exposé du maître, puis une

disçusÛDû s(Ht mtre le& élèves , 6oit entre le maître et relève. Alcttîa âait Saxon, un peu plus âgé que le roi des branles ^ et, quand on connaît le d^r d'apprendre qui tourmentait ce dermer, on peut dire qu'Âlcuin a voulu représenter ainsi et les importunités de son principal élève, et les services d'instruction qu'il lui a rendus lui-même. Ce qui du moins est certain , c'est que cette humeur jalouse des Franks contre ceux qui les dominaient par la science , cette inquiétude qu'ils avaient de ne pas tout savoir ce que les maîtres savaient » cette crainte d'une revanche morale prise contre ^ux , par ceux qu'ils avaient vaincus avec l'épée , crainte un peu puérile, mais honorable dans sa puérilité même, a dû souvent se faire jour dans les discussions de l'école palatine(l).

VllI, Api*ës avoir placé k grammaire au début des travaux de l'intelligence , Alcuin étudie de suite les parties du discours. Parfois ^^it dans les définitions qull accepte des autres grammairiens « soit dans celles qu'il trouve lui-même, ou dirait qu'il manque de sagacités Son analyse n'est ni patiente 9 ni profonde. Il confond des parties dont la distinction est aujourd'hui certaine. Le substantif, dit-il , donne à chaque être et à chaque chose sa qualité commune ou propre (3). Le substantif se perd dans l'adjectif avec une pareille définition. Le maître , il est vrai , sent cette confusion , et il lui substitue une définition qui lui est propre , qui n'est pas claire , mais fiit l'idée d'existence est mieux comprise. C'est même alors qu'il dit ce mot : il n'y a qu'une substance , ce sopjl 1^ VfWAS qui diffèrenti NéaDm<Mns,s(Ht crainte de quitter

(1) Aie. grammatic. , Frob, , (. II , p. 268.

(2) Ibid., p. 271.

la route frayée par Donat et Priscien , soit impossibilité de tirer d'une idée obscure uue théorie nouvelle du substantif, il revient aux six changements que peut éprouver le substantif , suivant Donat. Pour lui, saint est substantif aussi bien que sainteté , sage aussi bien que sagesse. Cette erreur ne vient pas seulement de Tamour de la tradition ; elle vient encore de Tenfance des, idées. Les Barbares ignorent Tart d'analyser les objets. Us voient la vie en bloc. Frappés par la multiplicité des phénomènes , ils ne songent guère à séparer la substance de ses manifestations, et le plus souvent ik la désignent par ses manifestations mêmes. Toutefois li^ grammairien distingue le pronom du substantif (1) , et cependant le pronom n'indique que la substance même. Le pronom n'est, il est vrai , que le suppléant du substantif; mais, par sa forme , il se distingue lui-même. Ce substantif raccourci et plus léger doit sortir tout d'abord de l'esprit, et il n'exige aucun travail d'abstraction. Il diffère du substantif , à peu près comme la mémoire diffère de la perception extérieure : il le rappelle clairement. Après quelques tentatives infructueuses pour trouver une nouvelle définition du verbe , le maître en revient encore , comme toujours , à la définition du grammairien byzantin. Un exemple vaudra mieux que toutes ces observations , pour faire connaître ces leçons de grammaire carolingienne. «Maître, s'il te plaît , quel est Tobjet de la grammaire? dis-nous-le. — La grammaire est la science des lettres , la gardienne du langage et du style correct. Elle repose sur la nature , la raison , l'autorité et l'usage. — Gomnïent se divise-t-eUe?

(1) Ibid,, p. 279.

— On distingue les mots , les lettres , les syllabes , les dictions, les discours, les définitions, les pieds, les ac-^ cents, la ponctuation, les notes ^ Torthographe , les analogies , les étymologies , les gloses , les différences , le barbarisme , le solécisme , les vices de langage , le métaplasme , les figures , les tropes , la prose , les vers , la fable , Thistoire, — Maître , fais-nous-les bien connaître. — Les mots , les letti*es , les syllabes , vous les connaissez. La diction est la plus faible partie d'une phrase dont le sens est complet. Le discours est un arrangement de dictions , offrant à l'es- JUst, une pensée pleine et entière. La définition renferme chaque objet dans sa signification propre : l'homme est un être mortel , raisonnable , capable de rire. Le pied est une composition de syllabe, une mesure certaine de temps. L'accent indiqua la syllabe où il faut baisser, où il faut élever la voix. La ponctuation , ce sont les points pour distinguer les sens. Les notes sont des figures pour raccourcir les mots, exprimer les idées ou vaquer à différentes fonctions : tels sont , dans la sainte Écriture , Tobélus -^, ou l'astérique '^. L'orthographe consiste à écrire correctement les mots. L'analogie est la comparaison d'objets semblables ; on prouve alors l'incertain par le certain. L'étymologie est l'origine et la raison des mots. La glose est l'interprétation d'un verbe ou d'un nom. La différence est la distinction de deux pensées, avec interprétation. Le barbarisme est un mot vicieux ; le solécisme une tournure vicieuse. Les vices, c'est ce que nous devons éviter dans le style , et ils sont au nombre de sept. Le métaplasme est une licence de prosodie , une règle violée par nécessité. Les figures sont les ornements du style, les vêtements dont se pare la pensée. Le trope est une die-

tioD transportée de sa signific^tioa propre à une ressemblance étrangère , par ornement ou par nécessité. La prose est le discours ordinaire et sans mesure. Le mètre est appeU ainsi parce qu'il est mesuré régulièrement par les pieds. Les £ables sont des événements fictifs , pour plaisanter oa fiaire quelque allusion. L'histoire est le récit d'un fait passé» (1).

Sans doute , au premier coup d'œil , on. se dit : voilà on singulier plan de grammaire , et Ton est tenté de révoquer en doute la sagacité d'un maître qui confondait la faUe el l'histoire, dans laquelle rentrait la géographie, avec h grammaire (2). Jugeons les hommes avec leurs idées, et 0l§t avec les nôtres. Dans ce plan d'éducation des anciens , inquel des sept arts doit-on rattacher la fable et l'histoire, puisque, pour les Carolingiens, la grammaire n'était point seulement la science du langage correct , mais encore celle du style , sorte d'étude d'humanités qui occupait logiquement cette place , car la pureté touche de près à l'élégance?

L'homme, dès qu'il peut se connaître lui-même, doit être mis en présence de sa pensée. Aussi le maître ne se bornet-il pas à exprimer des règles , il les raisonne ; il y a , dit il, les objets que nous percevons par la raison , l'intelligenoe , au moyen de. laquelle nous changeons ces objets en idées, et les mots qui nous servent à exprimer les idées (3). Après cette définition , la grammaire devient l'étude des mots dans leur rapport avec la pensée ; c'est une partie de la logique. Pour l'élever encore au rang d'une science , le maître , avant d'en

(1) Ibid., p. 271.

(2) La géographie rentrait dans l*hisloire; voy. Comment, in Johan,, c. XII, Frob., t. Il , p. 518.

(3) Ibid., p. 268.

veniriiut dëfinitions dés Atexailâritts , premier essai dfe pli- Mùffk eompàtéef diercbe iui-aiéme des définitioàé qu'il appelle philosophiques (1). 09»Dsidânée comme sdente des eauses ^ la philosophie domine , en effet , toutes les sciences q[iécialés , elle leur montre la source d'où elles émAnént , et les guide i de nouvelles découvertes. Àlcnin avait donc vu juste: de là ce jugement d'un chroniqiieur dû 10^ siècle, jugement empreint d'ailleurs d^ne admiration exageVee : Âlcoin a fait une si belle grammaire , que Donat , Rlcom»* ^ue , Dosithëe et notre Priscien , ne paraissent rien &n corn f JÎIpdson (2).

VI. A l'imitation de Bède , Alcuin fit un ouvrage sur Tor^ thographe (3). Simple dictionnaire renfermant les mots lei plus communs , et les plus faciles à défigurer, ce trav^l n'ia-* vait qu'une utilité passagère. Quatre siècles de domination romaine avaient fait oublier presque partout l'ancienne langue celtique ; mais le tudesque et le latin, mis en présence, se modifiaient mutuellement. Le b se prononçant comme le t) « on confondait acervus (monceau) avec acerbus (cruel] , avena (tuyau) avec habenae (rênes), avarus (avare) avec Awari (les Avares), vis (force) avec bis (deux fois) , bile (bile) avec vile (vil) , exuviae (dépouilles) avec excubiae (gardes). Alcuin luimême prononçait albus (blanc) comme aivus (ventre). Le v se confondait encore avec Vu : on disait cauerna pour cavema, calao pourcalvo, ou plutôt cal vor. Ce v se confondait encore avecl'/; on disait folum, firgo, pour votum, virgo. Ces fsLiitèè venaient des habitudes de langage des conquéiants :

(f) Jbid., passim.

(2j Notker le Bègue , Pez, , Thés, anecdoi,, p. 8.

(3) Aie. opp., Frob,, LU, p. 301.

Ignorance , apportée avec les invasions , rendait la langue encore pins irrégulière. Aussi le barbarisme était à la mode ; au .point que l'on ne savait plus bien ce qu'il fallait entendre par<^ mot« Âlcuin lui-même désigne ainsi non un mot étranger à la langue latine , mais une locution triviale. Ajoutez à cela que Ton se contentait de parler sa pensée , et que l'écriture , qui lui donne une forme plus saisissable que la parole, était un art aussi spécial que i'est aujourd'hui la peinture. Ainsi la langue latinç manquait d'un grand nombre de ses articulations ; et 1 on peut dire du langage des Franks ce qu'un chroniqueur dit de leurs chants : ils ne peuvent rendm les notes tremblantes , détacher les syllabes qu'il faut séparer ; avec leurs voix naturellement barbares , ils brisent les mots dans leur gosier plutôt qu'ils ne les expriment (t).

Composé à un moment où la langue latine cherchait à se transformer en langue romane , ce dictionnaire contient la racine et l'explication de plusieurs expressions populaires. Ennuyeux pour la plupart des lecteurs , il peut faire naître plus d'une réflexion curieuse dans l'esprit d'un philologue.

Cowrs de rhétorique.

VII. Parler ici de l'ouvrage d' Alcuin sur la rhétorique, c'est commettre un anachronisme : l'ouvrage ne fut composé qu'après le second retour d'Alcuin en France , et lorsqu'on eut achevé dans l'école palatine l'étude des sept arts (2). Mais on y étudia la rhétorique après la grammaire ; et où trouver les idées du professeur sur ce dernier art , si ce n'est

(1) Mon. Engol, P. Pithou, p. 35.

(2} De Rhetor. etvirlut., p. 313.

dan œ. traité, composé par l'ordre même de Charles , ce semble, dans le but d'en résumer les règles ? Charles désira vivement connaître la rhétorique, au dire d'Eginhart (1)? Et l'on voit, en effet, qu'outre les leçons de l'école palatine, Alcuin donna au roi Charles des leçons particulières sur cet art, comme sur plusieurs autres. Ôans ces dernières leçons, le roi Charles reprenait les idées de son maître , et , sous forme d'interrogation, demandait des explications nou velles.

, «Tv nous Tas expliqué jadis , je m'en souviens, dit Chaulai; la rhétorique consacre toutes ses forces aux questions civiles. Or, comme tu le sais bien , à cause des occupations de mon règne , à cause des soins du palais , nous nous trouvons toujours au milieu de pareilles questions ; et il est ridicale d*ignorer les préceptes d'un art dont on doit être occupé tous les jours. » C'était donc un but tout pratique qu'on cherchait à atteindre dans cette étude. On résumait les préceptes d'hier, pour s'en servir demain. Et pour se conformer à ce désir, Alcuin donne à toutes Ses règles un caractère positif. Quel est l'objet de la rhétorique i — Bien dire. — De quelles questions s'occupe-t-eller^— Des questions civiles qui peuvent être traitées par l'esprit, avec ses forces naturelles. Il est naturel i tous de se défendre et de frapper un ennemi , même lorsqu'ils n'ont pas appris le maniement des armes ; ainsi il est naturel à tous d'accuser les autres , de se justifier soi-même, oe sY fût-on pas exercé. Mais on se sert plus utilement , plus vivement de la parole , quand on l'a cultivée comme une science , quand on s'y est perfectionné par l'habitude. Le roi,

(1) va, Karol, M., c. xxv.

Cb«ri€fs n*a qu'une réponse à tout i «tu parles bien, maître. FltÎHQOus donc connaître les règles , tous les jours nous en fToqs l^e$oin. >^

l^ur faire connaître à $es élèves les règles de Féloquence, et pour l^ur donner m m^me temps ui modèle parbit dans c0!l iu*t f Alcuin choisit ToFateur qui, selon la pensée de Quintilj^ , est Vidéal même de réloquenoe(l)« Il nomme plusieurs fm Gioéron ; et dans tout ce qui coacerue les préceptes , il reproduit son enseignement. Que nos jeunes littérateurs n'envisot pus cependant à Alcuin le bonheur de comprendre si bieç^ Gjeéron , et de l'approprier ai facilement à renseigne^ o»eot de son école. Alcuin place à la fin de Tinvention les règles qui concernent les parties du discours. U rapporte à rinyenticfi la disposition des idées , à rétocution ^ celle des mpU 9 au grand regret du roi Charles qui se désespère du laecmisme de son maître (2).

éàfi la rhétorique est une arme , nous n'avons à en appren^ éve que le mamement ; si c'est l'étude de la parole dans Tu- Slfeque chaque homme peut en fiiire , il fout la perfectionner fi Mijus f mais il est inutile de chercher tout ce qu'elle peut éife à la pvendie dans son idéal. U ne faut donc espérer 'm rien qui rappelle tes belles théories du de Oratare (S) , et de l'Orateur (4), ni surtout cet admirable tableau de l'homme éloquent que Gicéron a tracé , avec des traits si nobles et si sArs 9 à la fin du premier livre des Lois (6).

0) MniU. Inmn^. on^tor., IX,1^. 5^3;

(2) Frob, , t. H , p. 326.

(3) Ciceron. opp., t. III, p. 10 et seq.

(4) Ibid,, l. IV, p. 320.

Arrive à la mémoire, Alcnio en donne la belle définition deCScéroD.

«Mais, interrompt Charles, qui cherche toujours ce qu'il y t de pratique dans une science, y a-t-il des règles pour Ise donner de la mémoire ou pour la rendre meilleure? — Noos nltyûns d'autres règles que Texercice de la parole , Thabitude d'écrire, et l'énergie constante de la pensée. Il faut éviter Tivresse , qui nuit beaucoup à toute espèce de travail iotérienr et qui enlève la santé du corps avec la pleine fraiohenr de l'esprit. » Et le roi Charles, toujours désappointé : cOea préceptes suffiront i qui pourra les observer. — La proBondatioD, continue le maître, est la dignité des expressions, la manière de conformer le ton de sa voix aux pensées qo*on exprime , l'attitude du corps. Cette partie est si émi- Qente que /selon le grand Cicéron , un discours sans art peut obtenir de la gloire, s'il est bien débité; tandis que le discours le plus poli , s'il est mal prononcé, ne mérite que mépris et dérision ; à moins que , par hasard , tu ne sois d'un antre avis, mon seigneur roi. — Moi? pas du tout ! s'écrie le roi des Franks , étourdi par la brusque apostrophe du maître et par le nom du très-grand TuUius (t). — D'abord il faut 8*exereer à gouverner sa voix et son haleine , à mouvoir son corps et sa langue : il y a là moins d'art que de travail. Les vioes de langage , quand on en a , il faut les corriger avec un soin scrupuleux. Que les paroles ne soient pas enflées, essoufflées^ qu'elles ne frémissent pas dans la gorge , qu'elle» ne retentissent pas dans le vide du {Milais , qu'elles ne traversent pas les dents en sifflant ; qu'elles ne s'échappent pas

(I) /6td.,p.328.

des lèvres trop ouvertes ; prononcez sans effort, Clément, avec douceur et clarté ; que chaque lettre tombe avec le son qui lui est naturel, chaque mot avecTaccent qui lui appartient. Pas d'e'clat immodéré dans la voix , pas de mot brisé par ostentation. Que le ton , domme la parole , convienne .toujours à la cause. En parlant, tenons la tête droite, ne tordons pas les lèvres; n'ouvrons pas démesurément la bouche , que le visage ne se penche pas en arrière , que les yeux ne s'inclinent pas à terre , que le cou ne soit pas penché , ni les sourcils élevés ou déprimés. Il est Isdd de mordre (tu de lécher ses lèvres , même en parlant leur mouvement doit être à peine sensible. C'est plutôt avec la bouche qu'avec les lèvres qu'il faut s'exprimer. — Ces qualités, je l'avoue , sont honorables et belles ; mais il faut , pdur les acquérir, un travail journalier, un continuel exercice. — Tu l'as dit; pour toutes les parties de la rhétorique, il faut un exercice énergique et persévérant ; car l'art n'est rien sans la confiance qu il inspire. Que le jeune homme aime la gloire ; il est grand , qu'il le sache bien , de se faire entendre seul au milieu d'une assemblée silencieuse. Que, pour s'y préparer, dans sa conversation même, ses paroles soient élégantes \ honnêtes , claires , simples ; qu'il s'exprime avec naturel , le visage tranquille , la figure composée , sans rire immodéré , sans pousser de cris. Qu'il marche tranquillement , saos soubresaut, sans interruption ; qu'on voit en tout briller, par la fuite de tout excès , s^ sagesse et sa raison. — Comme dit le proverbe : rien de trop. »

Mais ce sont de bien belles idées qui terminent l'ouvrage. Aristote , qui n'a vu dans la rhétorique qu'une lutte au moyen de la parole , a décrit , dans la plus délicate partie de

son livre , lès passions humaines , leur origine , leur caractère , leur puissance , leur objet. Gicéron recommande aussi la connaissance du cœur humain , de ses douleurs et de ses joies. Alcuin, comme ces deux grands investigateurs de Tâme humaine , a compris que , sans cette connaissance , les paroles de Torateur ne seraient qu'un vain et ridicule assemblage de mots : pour lui aussi l'orateur doit être homme avant d'être écrivain. Seulement les passions, prises à l'état de sentiment , perdent leur nom sous sa plume : elles se sanctifient^ elles se transforment en vertus. Alors il se trouve en présence de la nature même dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus pur ; il la contemple dans sa majestueuse simplicité. «11 feut savoir, dit-il, que certaines choses sont si brillantes et si nobles, que leur seule possession est la plus belle récompense ; il faut les aimer, les honorer pour la seule dignité qui leur est propre. — Ah ! dit Charles, j'aimerais bien les connaître. — Ce sont la vertu , la vérité , l'amour pur. — Mais la religion chrétienne n'en fait-elle pas l'éloge. — Elle en fait l'éloge , elle les honore. — Mais quel rapport ont-elles avec les philosophes ? — Ils les ont trouvées dans la. nature humaine, ils les ont cultivées avec le plus grand xële. — Qu'est-ce qui sépare donc un chrétien d'un pareil philosophe? — La foi et le baptême» (1).

Infidèle à son propre enseignement , le rhéteur s'élève ici jusqu'à l'idéal même de Féloquence. Que lui a-t-il donc manqué pour comprendre la rhétorique d'une tout autre manière? Un siècle plus civilisé , un autre idiome. Mais , du moins, ces principes communiquent un caractère vraiment

(1) Ibid., p. 329.

moral i sa doctrine. Il est vrai qOe son ëléyé cherchera VfHnl tout Futilité qu'il peut retirer de Tart oratoire » mais , on peut rai^riuer, il ne se fera pas gloire de soutenir les deux opinions contraires sur le même sujet. Ami de sa cause sans doute , mais loyal et sincère , il rougirait d'un suc^s même, s'il le devait à des moyens peu cooscienâeux ; enfin il désirera moins l'éclat et l'étendue que la clarté et la facilité de la pensée. Tel fut, en effets le talent du roi Charles, puisque, au dire de son biographe, il s'exprimait si biea qu'il aurait pu passer pour maître (1),

Cours de di4^ectiqtêe.

VlII. La rhétorique touche de près à la dialectique. La vmn fermée est l'image de l'une ; la main ouverte , celle de l'autre. L'une conclut avec des arguments serrés , précis , L'antre parcourt avec un style abondant les champs de l'éloquence. L*une resserre les expressions, l'autre les développe. La dialectique se définit : une méthode rationnelle pour dbercfaer, définir, discuter la vérité , et pour la distinguer de l'erreur. Alors on change de guide. Aux enseignements de Gicéron, succèdent, grâce à Boêce, ceux de Porphyre et d'Aristote. Insensé qui voudrait les dépasser! Heureux qui comprendra leurs leçons! Lisez-moi, dit le dialecticien, vous qui voulez connaître les pensées des anciens. Qui me prend se dépouille de sa grossièreté. Lecteur, je t'en conjure , ne méprise pas ces trésors de la sagesse que le passager des flots te rapporte de son pays (2).

(1) Eginh., Vit Kar, M., c. 25.

(2) Frob., t. W, p. 335.

Cette modestie d'Alcuin nous dispense d'analyser sa Dià" kctique. Nous Tavons fait connaître en indiquant les auteurs qu'il à transcrits. Qu'il nous suffise d'ajouter que le maître y traite desisagoges (genre, espèce, différence, etc.), des catégories, des arguments, des topiques (source des preures), des përihermënies et des définitions (essai de grammaire railOBnée).

MaUiieu Weiss a dit que cet ouvrage était moins une diabétique qu'une préparation élémentaire à l'étude de cette science (1). Ce reproche est un éloge. Quelle est l'utilité de la plupart de ces règles ? A quoi sert-il de dire plutôt : une femme est à moi » que : j*ai une femme , pour plaire aux docteurs (9), et la figure plutôt que la forme des choses inanimées, pour plaire à Aristote? Est-il besoin , pour foire une bome définition , de passer en revue les dix catégories? Vraiment Alcuin a bien fait de ne pas accumuler subtilités sur subtilités. Il est heureux que l'esprit encore grossier des Franks ne lui ait pas permis de s'y perdre , et il est plus heureux que nous ayons eu Port-Royal.

IX. Arrivé à la fin de cette logique, on voit qu'il n^ a pii un mot de ce qui foit le fond même de la philosophie. On sait que souvent laccident est plus étendu que la substance, mais on ne sait observer ni l'un ni l'autre ; on sait que les périherménies sont très-subtiles, mais on ne voit pas eomment on pourra penser juste ; on peut énumérer les qwoze espèces de définitions , mais on n'en sait pas foire une benne ; enfin on a fait de la philosophie, et l'on ne se

(1) M(Uh, Weiss, Introd, ad Organ. ArùM., 1629.

(2) Froh., t. H, p. 342.

ooimait pas. Et Ton se demande si ud esprit sérieux pouvait se contenter de si peu.

Un jour, il s'éleva une grande discussion dans Técole palatine. Quelqu'un demanda : qu'est-ce que Tâme ? Chacun dit son sentiment : on ne put s'entendre. Gontrade écrivit à Alcuin d'éclaircir ce sujet, a Je vous aurais répondu volontiers, lui' écrivit-il, si je m'étais senti un esprit assez grand pour bien exposer un sujet si difficUe. Mais il me parait indigne de dire que je ne me eonnfiis pas moi-même. Or, que suis-je, moi, sinon âme et corps. La chair, tous ceux qui se savent hommes la connaissent. Quant à la nature de l'âme, il en est au contraire fort peu qui la connaissent. Et pourtant rien n'est plus nécessaire à l'homme que de connaître Dieu et son âme... Il est naturel à l'homme d'aimer Dieu, car il lui est naturel d'aimer le bien, et Dieu est le souverain bien. Or, cet amour, on ne saurait le trouver ailleurs que dans Tâme... seule, elle est noble... U lu^ convient donc d'être maîtresse... de considérer avec soin les ordres qu'elle doit imposer aux membres^ et ce qu'elle peut leur accorder, d'après les désirs de chacun d'eux. C'est ce qu'dle distingue par l'intuition d'une raisonnable intelligence » (1).

« Seul entre tous les êtres mortels, l'homme possède la puissance de la raison, la force du jugement et l'initiative de la pensée... La raison qui est le propre de son âme doit commander à la concupiscence et à la colère. Elle poss.ède alors les quatre grandes vertus, la prudence, la justice, la force, et la tempérance. Quand la charité vient les perfec-

(1) Ibid.

tionner, elles rappro€heDt rame de Dieu... Il n'est rien de meilleur pour l'homme que de s'unir à Dieu.; Tamour ao- Gonqilit cette union... Si Dieu est le souverain bien de rhomme, ce qu'on doit accorder, aspirer à Dieu, c'est bien vivre ; et toutes les règles d'une bonne vie se résument en celle-ci : aimer Dieu. C'est cet ordre de vie que Ton retrouve dans l'homme qui.se considère lui-même, qui se demande ce. qu'il est, où il va, qui gouverne avec une prévoyante raison les passions de son cœur et les mouvements de sa chair. Car, si la passion l'emporte sur la raison, l'homme qui consent à ce désordre tombe » (1). On sent, en lisant ces paroles, et le respect avec lequel Alcuin parie delà raison humaine, et l'action d'une faculté nouvelle qui cherche à se faire jour. Cette faculté, souvent méconnue au moyen âge, c'est le véritable instrument de toute philosophie, c'est la conscience.

Il ne nomme ps cette faculté, mais il l'observe au moment où elle agit , et ce qu'il y a de singulier , dans une époque aussi éloignée de celle-ci, c'est qu'éclairé par cette lumière intérieure , il reconnaît plusieurs autres faculté qu'il ne nomme pas davantage. Ce n'est pas une théorie, c'est une étude, sans autre but. que celui de connaître. Elle lui fait voir d'abord, en s'unissant aux idées religieuses, que l'âme est forte de sa propre autorité, parce que l'essence même de Fâme est d'un ordre élevé. Quand même elle s'avilit, dit-il, pourtant parce que l'intelligence vit en elle, elle conserve une certaine dignité qui vient de sa nature. Il voit encore l'unité de la substance et de la même manière. « Dana

(I) Jbid., p. 147.

ete trois fiacuttés» dit*il^il y a muté. Je pease que je comprends., que je veut , que je me souviens ; je veux loomyt^endre» me souv^iir^ vouloir ;.je me souviens que je com^ prends , que je teux f que je me soutient» » Toi^ours le teéme sujet.

Mêk c*est avec la conscience èeule qu'il analyse asses finement plusieurs autres faicultës. 1^ La perôeptiAn exté^ mure. « Cionsidérons Ut merveilleuse promptitude dé Tàme à se former des idées sur les objets qu'eUe perçoit au moyen dm sens. Ceux-ci sont comme des messagers qui lAi apportent la connaissance des objets sensibles. Bientôt, avec une inexprimable rapidité, elle s'en forme à elle-même des repn^ntations » (1). 2^ La mémoire. « Quand ces images sont formées, elle les dépose dans le trésor de la mânoire. Par exemple , si Ton a vu Rome, on se représente par la pensée Rome telle qu'elle est. Le nom de cette vUle est-il prononcé, ou songez- vous seulement à Rome, l'âme aussitôt recourt à la mémoire, et reconnaît son idée là où elle Ta- T&it enfouie... Toutefois elle peut s'en souvenir, soit en cherchant, soit en ne cherchant pas.» 3^ V analogie. «A une lecture ^ à un entretien , Fâme se représente aussitôt un objet inconnu. Par exemple, il est .tel homme parmi nous qui se i:eprésente l'image de Jérusalem» bien que Jérusalem floît très- différente de l'idée qu'il s'en fait. Au moyen des olijets connus^ nous nous représentons les objets kicounus... L!ime de l'homme procède toujours ainsi^ il a en soi toutes ses idées. x> 4® L*abstraction« « Au moment où l'âme veut penser à un objet, elle ne pense qu'à lui seul, non qu'elle sorte de son

(1) Ibid,, p. 148.

s^OF, elle reste en elle-inéme... Souvent elle est tellement afieetée par une pensée, que tout en tenant les yeux ouverts, elle ne voit pas ce qui est prés d'elle, elle ne comprend pas la parole qui retentit, elle ne sent pas le corps qui touche Tol^ servateur» (1). &^ L'imagination. «Maisceque Ton ne saurait asseï aSmirer, c'est que ce sentiment vif et céleste qu'on appelle esprit ou âme est d'une si grande mobilité qu'il ne se repose jamais , même pendant le sommeil ; d'une si grande vitesse, qu'en un instant il parcourt le ciel , s'il le veut, û franchit les mers^ visite les pays et les villes ; enfin il pose de-* vint lui tout ce qu'il veut, si éloigné que soit l'objet. Et Ton s*étonne si Dieu voit i la fois et toujours toutes les parties du monde, qu'il gouverne partout présent, partout tout entier; quand telle est la puissance de l'âme renfermée dans un corps mortel , qu'elle ne peut pourtant , en aucune façon « rester enli'e les barriëies de ce corps paresseux et lourd ! Elle ne |)eut souffrir le repos : il lui faut sa libre faculté de penser. Enfin il croit que la nature de lame est toute spirituelle. « Si l'âme cherche à connaître Dieu ou se cherche elle^ même... elle se détourne des sens matériels, pour ne pas rencontrer en eux des obstacles dans sa recherche de ce qui est spirituel... Elle gouverne le corps au moyen des cinq sens, mais elle n'est rien de pareil à eux. Quand nous songeons à elle , nous ne devons penser à rien qui soit matériel (2). Ainsi que Dieu est au-dessus de toute créature, rime est au^lessus de toute créature corporelle.. « Enfin

(I) Jbid,, p. t40.

(3) Ibid., p. 149, 150. Au sujet des opinions de plusieurs Pères sur l'âme considérée comme une subslanoe matérielle, voy. M. 6n!zot, CiviUsation en France, t. I, p. 172.

rame est un esprit de vie, non pas de cette vie qu!oQ retrouve dans les animaux, mais de cette vie qui est le propre d'une intelligence raisonnable ; vie inférieure maintenant à celle des anges, mais qui plus tard lui ressemblera, si l'homme se conforme aux lois (1). »

XI. Le maître de l'école palatine a traité plusieuls questions de métaphysique dans d'autres lettres. Plus libre alors que dans son enseignement , il ne craignait pas d'abandonner le sentier de la tradition. Dans la lettre 122, il entre dans des détails intéressants sur la substance absolue ; et , dans la suivante , il reprend encore cette question au point de vue de Fincommutabilité divine. On y trouve des tendances réalistes prononcées (2).

La 126^, où il prouve que la mort n'est pas une sub-

stance , mais l'absence d'une réalité ; la 145®, où il traite

' d^s trois, espèces de visions ; enfin les sept derniers chapi-

(1) Voicî, du reste, sa définition de l'âme. On peut remarquer avecqueHe peine il dislingue les trois grandes facultés. «Anima «seu animu^ est spiritus intellectualis, rationalis, semper in motu , asemper vivens (intelligence)— ;bouaB, malaeque voluntalis capax... aLibero arbilrio nobililalus, sua volunlale viliatus... Âd regendum acarnis motus creatus (liberté); — Invisibîlis, incorporais, sine ccpondere, sine colore , circumscriptus , in singulis sua;carnis amembris lotus : in quo est imago conditoiis spiritualiter primi- «tivacreatione impressa... Misera dum a condilore in seipsam dela- «bitur... Tamen œternitatem dignitatemque amillere non potesl... (cExit prœsenlandus Dei judicio. Qui spiritus modo curis angitur , amorbo corporis doloribus condolet, modo lœtitia hilarescit, modo acognila recogitat, modo incognila scire quœrit. Alia vult, alla anon vult. In qua est amor naturaliter (sensibilité), quia amor ab aintelleptu discernendus est, et ratione âh iWïciih delectationibus ((4^hibendus, ut ea amet qu« amanda sunt» (I. H, p. 149).

(2) T. I, p. 117 et sc^r.

très du de Virtuiibus et vitiis , contiennent des observaUoni morales et ontologiques d'une certaine portée.

XIL L'arithmétique , la géométrie , la musique et Tastro* Domie , terminent cette sorte de cycle de la science d'alors. Les deux premières n'étaient enseignées ni entièrement ni par prinâpe ; ces sciences étant abstraites avant tout , les Barbares ne se sentaient aucun goût pour elles. Soit par nécessité , soit par ennui, le maître lui-même entourait ses explications de faits qui pouvaient intéresser Timagination , et chaque problème était une histoire (1). Même manière en géométrie ; là Thistoire devenait plus pratique encore. C'était un champ dont il fallait évaluer l'étendue en arpents, un autre champ dont on voulait savoir s'il pourrait nourrir un certain nombre de moutons. Le tout était mêlé d'énigmes semblables à celles qui amusent les enfants au début des études scientifiques. Un traité qu'Alcuin avait écrit sur la musique est perdu ; il la définissait la division des sons, la variété des voix , la mesure dans le chant. Mais il était une science qu'il affectionnait entre toutes , si toutefois l'on peut donner ce nom à une étude sans objet positif; c'est celle de l'interprétation allégorique des nombres. Ceux-ci renfermaient un sens caché, ceux-là étaient de bon augure, ces autres ex^diquaient un mystère. Le nombre trois et le nombre six sartout étaient les deux clefs de tous les secrets de la na*ture ; qui connaissait leur puissance , leur sens occulte , était assez savant, assez riche. Le bon Alcuin était plus fier de cette science que de celle du cœur humain. Il en parlait i voix basse , en téte-à-tête , à l'oreille ; mais il en parlait

(I) Yoy. è3 problèmes, Frob., t. Il, p. 441 etseq.

toujours, et à tout le monde ; il en av»t même appins quelque chose au roi Charles, qui n'y^vait rien compris, et restait émerveillé. Alcuin ne manquait pas d'ennemis ; on lui lançait force plaisanteries ; mais il résistait bravement, et, à la première occasion , il se jetait de plus belle dans l'explication des nombres. Que des lois mystérieuses président à la naissance, au développement de tous les êtres sortis des mains de Dieu , qu'on les imagine jusque dans les œuvres de rhomme ^ fussent-elles mauvaises , parce qu'alœ^s elles sont ie contraire du bien et le rappellent , cela n*est pas en dehors de rimpo^ible ; mais , à coup sûr, cela ne peut être l'objet d'une science , parce qu'on ne peut ni étudier ses lois ni descendre de là jusqu'aux événements qui en découlent, jusqu'aux faits qu'elles expliquent. L'Évangile n'en dit rien ; la conscience reste muette , et , bien que plusieurs anciens aient songé à des études de ce genre , cependant l'on ne peut expliquer cette prédilection d'Alcuin pour la signification (fes nombres que par un peu de religion mal éclairée et beaucoup de penchant à une subtilité d'analyse, que Ton retrouve , chose singulière , dans les nations germaniques, alors même qu'elles ne savaient pas encore abstraire.

XIII. Si Âlcuin procédait en astronomie comme en arithmétique, il est bien à craindre que l'imagination n'ait été pour beaucoup dans son système. Les mêmes principes appliqués i l'étude des astres conduisent droit à l'astrcdogie. La lé^ gende die saint Liudger rapporte que le rcn Chaiies, et son tnaitre Alcuin, étaient en traia de eotisidérer les astres, lorsqu'ils aperçurent une flamme qui s'élevait dans le ciel, au milieu de l'obscurité de la nuit , et qui était l'âme de Liud-

fer. On pourrait dire que le légendaire raconte ce qu'il veut, •i on ne trouvait dans les ouvrages d'Alcuin cette définition de rastndogie : c'est Tétude des astres, de leur nature, de leur puiisance . ainsi que la connaissance de la révolution du del. Enfin , quand Âlcuin en parle , il n'en dit pas dé mal , il s'en £aut de beaucoup. On lui accordera donc , si Ton veut , cette autre faiblesse ; on le placera en tête de 0^6 longue suite de savauts qui ont voulu connaître Tin^ fluence réciproque des êtres les uns sur les autres , pourvu qu^on ajoute que, si la science est impossible* la loi est juste, poarvuque Ton considère comme l'erreur d'une belle âme de vouloir chercher la vérité partout où Ion voit une loi vitale, et enfin pourvu qu'on dise qu' Alcuin ne s'en tînt pas à cette partie mystérieuse, et qu il enseigna quelque peu la véritable astronomie. Quelque peu , car i ce sujet ses idées sont bien indécises , ses calculs bien hasardés , ses réponses bien insuffisantes, et c'était jouer de malheur, car c'était juste* ment cette science-là que le roi Charles aimait le mieux. A force de chercher, il était même devenu beaucoup {dus fort que ion maître, et l'accablait d'une foule de questions qui (usaient son tourment , parce qu'alors il était obligé de de* V mander du temps pour répondre. La plupart de ses ouvrages aatranomiques , fruits de veilles laborieuses, sont perdus aujourd'hui ; il y a des pertes plus regrettables. Voici néan* inoins quelques-unes des ses opinions , reproduites surtout de Itenys le Petit , de Bède , et de Pline.

Le système général est celui de Ptolémée; Alcuin ne soupçonne même pas les objections qui lui ont été foites par

(I) MabUL, s. IV, c. v, p. 23.

plusieurs anciens. Il ne connaît pas ou il n'accepte pas une opinion célèbre de Martian Gapella. La terre est donc le le seul point fixe de l'univers.

• Tous les autres corps sont appelés ou étoiles fixes , quand leur eours est régulier, ou planètes , si on les voit errer, s'arrêter ou reculer dans le large cercle du zodiaque. C'est là la véritable sigQification de ce dernier mot. Elles sont au nombre de cinq \ pourtant le soleil el la lune sont de véritables planètes (1).

Le soleil est un peu plus gros que la terre , dit- on. ' C'est l'influence de ses rayons qui rend irrégulières les révolutions des planètes.

Ces irrégularités ne doivent pas étouner, même quand on ne les trouve pas constatées dans les ouvrages des anciens. Peut-être, nous qui habitons les contrées du Nord, ne voyonsnous pas le lever et le coucher des étoiles , comme ceux qui habitant l'Orient et le Midi , où fleurirent les maîtres qui dut fait connaître le cours du ciel et des étoiles.

Si on se demande ce que faisaient, avec de pareils principes, les astronomes du 8^ siècle, pendant une bonne partie de la nuit , quelquefois du jour, qu'ils passaient à considérer le ciel, ils étudiaient ce qu'il y a de plus saillant dans le rapprochement ou l'éloigtiement du soleil et des planètes , des planètes et des signes du zodiaque. Ainsi Mars resta caché l'année 797 , depuis le mois de juillet jusqu'au même mois de juillet de l'année suivante. Xlîcuin le cherche inutilement partout. Grande inquiétude pour nos observateurs et surtout pour le roi Charles ; enfln il reparait. Le

(I) Epist, Liix, 97, et les deux lettres suivantes, et de Cursu et taku lunœ, Il , p. 355.

roi Ghaiies , qui croyait ud peu à l'astrologie , comme pluaieurs graods hommes, et même comme plusieurs autres, qui avaient moios de raison de placer leur destinée dans une étoile , regrette vivement Tabsence de son astronome, et lui écrit : « Que penses-tu de Mars, qui, Tannée dernière, caché dans le signe du Cancer, a été interceptée aux regards des hommes par la lumière du soleil. Est-ce le cours régulier de sa révolution ? Est-ce l'influence du soleil? Est-ce un prodige? Aurait-il fait en deux années le cours d'qne seule? Car récemment , au moment où le soleil quittait le signe du Uon /nous Favons vu dans le Cancer. S'il a accompagné le soleil, quelle est cette course si rapide? S'il s'est arrêté pendant une année entière dans le Cancer, quand le soleil s'en allait dans les autres signes, pourquoi n'a-t-on pu Tapercevoir dans le Cancer?» Quelquetemps auparavant, Alcuin luÎHXiéme avait vu Mars, et il l'avait vite écrit au roi Charles,: «Cette étoile de Mars, que nous avons si longtemps cherchée, la voilà qui vient de briller ; le soleil l'avait tenue bien longtemps , mais il Ta lâchée par la terreur du Uon de Némée. On a vu en même temps la canicule se mon- Irer resplendissante, astre si cher aux médecins qui en espèrent des récompenses. » Mais , voyant que Charles ne s'^était pas contenté de cette réponse, plus enjouée que savante, il se reprend et ne pense pas que l'étoile de Mars ait été interceptée aux regards humains par la lumière du soleil. Le Cancer, en temps opportun et suivant son cours naturel , 8 été intercepté , avec l'étoile de Mars , aux regards des hommes, par l'objection de la terre ; il n'y a là nul prodige. L'observateur revient ensuite sur l'influence des rayons du

soleil t qui rend irréguliëres les révolutions des âoiles errantes, et cite, pour confirmer son opinion, des vers dont le dernier a ce sens : «Le soleil les gouverne et fixe dans leur limite leur course indéterminé.» A peu près dans le même temps, le roi Charles remarque un changement dans la forme du globe lunaire : « Pourquoi, écrit-il aussitôt à Âlcuin, pourquoi la lune apparaît'^Ue plus petite qu'elle ne doit être quand on calcule curieusement le nombre des nuits ? Est-c« obliquité du zodiaque ? Est-ce irrégularité dans la course de cet astre ? Est-ce une diminution insolite de cet astre , qui enlèverait ainsi une part de sa lumière d'une façon qu'on n'aurait jamais vue dans les siècles passés ? » Âlcuin était moins que le roi disposé à croire aux miracles. Il donne de ce phénomène deux raisons , dont la principale est que la lune , à la fin de chaque cycle de dix-neuf ans , doit paraître plus petite qu'on ne le croirait si on ne consultait que son ige« 11 a, du reste , remarqué la même diminution dans le Bélier et dans les signes qui l'entourent. Mais quel que soit le phénomène en question , et qui avait déjà bien préoccupé Alouin , la lune paschale doit nécessairement rester immuable. U ne peut pas se faire que les anciens docteurs n'en aient pas tenu compte , surtout ceux du concile de Nicée , qui ont fait tant d'études au sujet de cette lune , afin que la trèssainte fête de la résurrection soit à jamais célébrée avec ensemble dans tout l'univers. « Voyez si c'est le saut de la lune, voyez si c'est la proximité de l'année bissextile. Bienheureux ceux qui ont Pline ! Moi je suis obligé de tout trouver dans le ciel ou dans ma mémoire. A la maison , une vapeur aqueuse tombe sur mes yeux ; si je sors , j'ai les yeux pleins

tie pottsgiëre au milieu des plaiûes veuteuses de la Belgique» (1). Notre astronome était alors à Saint-Josse , dans le Ponthieu , à trois quarts d'heure de la mer, au milieu de campagnes toujours blanchies par un sable fin , toujours remuées par les vents.

XIV. En dehors des leçons du professeur, les élèves se réunissaient quelquefois pour trouver dans le charme de la eenversation un délassement à leurs études, réunions sans doute irréguliëres et spontanées. La conversation se ressentait bien vite de leur goût pour la science. Le sujet était sé- •irteax, la forme frivole, énigmatique, et les questions telles -que pouvaient le désirer la gaieté et la subtilité germanique. Là ils reprenaient leurs habitudefi d'hommes du Nord, Le dialogue «ntre Alcuin et Pépin, qui rappelle les chants de rEdda» fournit un exemple de ces conversations (2). C'est gans doute alors qu'on se proposait ces énigmes, si fort à la mode du temps de Gharlemagne (3).

XY. On donnait quelquefois le nom d'académiciens à tous les lettrés du temps qui faisaient ou avaient fait partie do cortège, *ou qui, par leurs discours, par leur influence, par leurs redierches, contribuaient , espoir beaucoup trop amMtieux , à la construction de l'Athènes nouvelle. Sans doute, si Ton veut réserver le nom d'académie à une assem-

(i) EpisL, t. XXI.

(2) Disputatio IHppmicum Mbino seolastico, Frob,, t. H, p. 352.

(3) Cf. M. Ampère, HisL lUtér., U 111, p. 78. C'est le sens que nous donnons au mot scrupea dans le vers où Théodulfe dit en parlant d'Alcuin :

£t modo sit facilis, modo êcrupea qasestio Flacci, Scrupea, barbare, enigmaiiquê,

{Theodulf. opp., p. 186.)

blée savante, se réuDissant i certains jours, dans un même lieu , on ne peut rien trouver de pareil dans les œuvres d-Âlcuin. Mais une académie a pour objet d'entretenir et d'exciter Témulation parmi les beaux esprits ; elle dirige le langage, et met à Tétude d'importantes questions ; en un mot, elle est dans la republique des lettres ce qu'est une assemblée dans un état bien policé. Or Gharlemagne, au dire du moine de Saint-Gall , offrait des dignités non pas i la noblesse titulaire, mais à celle du cœur et de l'intelligence. Lui, Alcuin,Théodulphe, Laidrade, firent tous leurs efforts pour polir le langage. Enfin on proposait des questions à tous les lettrés de l'époque. On a conservé les réponses d'Amalaire de Trêves, d Odilbert de Milan, de Laidrade, deThéodulphe et d'Alcuin, sur les cérémonies du bap- ^ téme. D'autres fois, c'étaient des questions de grammaSre et surtout d'astronomie, genre d'exercice qu'Alcuin aurait bien voulu voir moins en honneur. A cet ordre de travaux, se rapportaient encore les questions sur la Pâque, sur l'interprétation des deux glaives, etc. etc. Orales ou écrites, la plus parfaite indépendance présidait à toutes ces discussions. Oa- se réjouissait, pour l'honneur du temps, d'y pouvoir admettre avec fruit des laïques ; l'abbé de Tours constatait ce progrès avec un vrai plaisir, il invitait tous ceux qui résidaient au palais ji profiter de la belle bibliothèque du roi (1). Telle éttit la réunion toute morale de savants que la postérité a nommée Académie palatine. Frédérîk Lorentz s'est trop pressé de la reléguer au rang des fables (2) ; car, si Ton ne veut s'arrêter qu'au mot lui-même,

i) Aie. ep, ciw^i. l^ \i. iSii (2} Aie. leb., p. 171.

Charlemagne est bien autre chose que le fondateur d-une académie, d'une université, puisqu'il les a toutes préparées; il est avec Alcuin, son intelligent ministre, le restaurateur des lettres en Occident.

. XYI. Tel est Tensemble des études professées dans Técole jmlatine. Là tout décèle une origine, mais c'est Torigine de quelque chose de grand. Les hommes distingués de cette époque avaient uq ardent désir de posséder les sciences antiques. Les obstacles allumaient leurs désirs ; ils voulaient Tantiquité toute entière et tout de suite. D'un professeur en renom on demandait sans doute, quels talents a-t-il? Mais d'abord, quels livres nous apporte-t-il? A quoi ses leçons nous serviront-elles ? De là le côté pratique des leçons d'Alcuin ; de là cette ignorance pleine de bonne volonté qui recherche la pensée partout avec foi et avidité. Dans les contrées de l'Europe occidentale, s'agitaient alors, comme au milieu de la nuit, instincts et sentiments, préjugés et superstitions, idées cachées dans les livres, esprits qui cherchaient à saisir ces idées, religion vieillie, religion nouvelle. Un rayon de lumière sillonne enfin ces épaisses ténèbres. Les deux mondes en présence se reconnaissent et se saisissent. L'étreinte a commencé quand la religion a dit : je suis la lumière, je suis la force; car aussitôt Tintelligence de rhomme a répété : je suis aussi la force et la lumière. Dans cette sorte de premier enivrement, on passait rapidement d*une science à Tautre. On voulait les voir toutes, sans songer à les reprendre là où les anciens les avaient laissées , pour les perfectionner ; imposant assemblage de doctrines que l'on regardait avec admiration, sans songer encore à les approfondir.

XVII. Déjà pourtant od envisageait la philosophie comme Texplication suprême de toutes choses , et Ton se complaisait dans les subtilités de la dialectique. Sans s'en rendre compte , les savants d'alors sentaient le prix de l'analyse , et sans la bien connaître , ils la cherchaient. Aussi se perdaient-ils en divisions , en définitions. Dans leur empressement, ils se servaient même de l'analyse comme d'un flambeau , pour éclairer des objets qui ne supi)ortent pas cette lumière. De là cette science des nombres, qui s'est à^u près perdue dans les âges suivants, et cette science de l'astrologie, qui , au contraire , a prospéré. Enfin l'analyse dégénérait souvent en une subtile recherche ; souvent aussi elle n'était qu'un simple objet d'étude, une partie de la logique, au lieu d'être considérée comme un instrument de découvertes.

XVIII. La science moderne a retrouvé le passage où Porphyre a posé le problème du réalisme et du nominafisnie (1 ). Roscelin et Duns Scot ouvrirent et fermèrent la ^cussiou proprement dite à ce sujet : mais cette division jetée sur un grand développement intellectuel , pour en faciliter l'étude , ne saurait en embrasser la vaste étendue. Il est admis aujourd'hui que Jean Scot Érigène était réaliste : pour lui , la vie véritable réside dans les genres (2). Si telle était l'opinion du dernier maître des écoles carolingiennes , celui qui les ouvrit ne devait - il pas avoir la sienne ? Alors quelle étaitelle?

Ce qui jette de l'obscurité sur ce problème , c'est le peu de soin avec lequel les écrivains de ce temps inséraient dans

(1) Jlf. Cousin, Philosophie scolastique, p. 83-84. < (2) Voyez le reman|uable jugement de M. Hameau sur le de Di visione nature de J. ^coi, Philosophie scolastiq., L I, p. 111 etsuivj

leurs livres ks mots de nature, de iubstance, etc. Pour Aicnio , une nature est quelquefois un genre , et, d'autres fois , UD individu. On appelle également hommes , dit-il , Socrate, Maton , Gicéron : car il n'y a qu'une espèce d'hommes , suivatU la nature , ils ne sont multiples que quant au nom^ ire (1). Ce sentiment est celui d'un chrétien sur l'unité de la raoe humaine. Aristote pousse Alcuin dans une autre direction. « Qu'est-ce que le genre ? — Ce qui diffère par les espèces : c'est un terme commun pour désigner les substances qu'eu étudie. — D'où vient le mot substance ? — Il vient de ce que cAo^tie objet subsiste dans sa propriété'. Ce que l'on eonnati par les sens , les sages ont voulu qu'on t appelle oioia , é'est'à'dire substance ; ce que la seule réflexion de f âme peut percevoir , on l'appelle oufjiëeëTiKoç , accident.

11 règne dans ce passage une certaine confusion ; mais qui «Y reconnaît Finfluence aristotélique fortement prononcée. Le professeur ne voit la substance que dans Findividu : Findividu , c'est ce qui est en soi. Ce qui change , au contraire, ce qui partout est moins , c'est l'accident , c'est le genre. Enfin Fintelligence perçoit la réalité, sans doute, mais c'est dans la matière qu'est l'oùdia. Ici on se rappelle que le maître d'York possédait dans sa bibliothèque des ouvrages d'Aristote. Ces ouvrages n'étaient peut-être que les traductions de Boêce , cependant ce n'étaient pas les manuscrits qui lui manquaient , car le pape Paul I avait envoyé i Pépin le Bref le texte même de la dialectique d'Aristote (2) ;

(1) Ftob., t. II, p. 336.

(2) Voici les paroles de Paul : aDireximus pracellentiae veslrœ «libros qiiaîîlos reperire poluimus, \d est anliphonaleet responsale, 9 ip dialecticani, granimalicam Ârislotelis, Dionysii areopagila; libros,

et , si l'oD en juge par l'erapressement qu'on avait mis à les demander, on dut les ccmserver avec le plus grand soin dans la bibliothèque du roi. D^autre part , Alcuin savait assez de grec pour les lire , puisqu'il citait du grec à Gharlemagne, qui le parlait , puisqu'il était le maître de Tune de ces écoles anglo-saxonnes dont les élèves , au dire de Bède , parlaient

. le grec aussi facilement que leur langue maternelle (1). On a vu , et c'est Tessentiel , qu'il faisait grand cas d'Âristote , qui reproduisait fidèlement sa doctrine, d'après Boëœ , Isidore de Séville et le faux Augustin, et la considérait comme le plus beau présent qu'il eût fait aux Franks. A ces marques, on peut reconnaître qu' Alcuin , dans son enseignement^ était nominaliste.

Nous ne parlons , bien entendu , que , du dialecticien , et de la direction qu'il imprime à ses élèves en leur enseignant la logique ; car, si nous nous adressions au théologien, au chrétien, nous aboutirions à une thétm bien différente : « V essence , écrivait-il un jour à ArnoK) , c'est ce qu'on [leut dire proprement de Dieu : il est toujours ce qu'il est ; seul il possède la vie véritable... Disons, librement, la nature de Dieu : elle est la seule vraie nature , nature éternelle qui ne peut se changer en aucune auti*e » (2). Nous voilà

^ si loin d'Aristote que ce passage est le contrepied formel du premier. Ici le chrétien ne voit qu'une seule véritable substance , Dieu ; là le péripatéticien plaçait la substance avant

«geometriam, orthographiam , grammaticam, omnes grœco eloaquio scriptores, nec non et horologium noclurnum.» Cod, Carolin., Jac» Gretser. opp,, l. VI , p. 719; Cf. Jaffe, regest, Pontif., p. 195.

(f) Bede, Eccles. histor:, 1. IV', c. n.

{2} Aie. epist,^ cwii , Frob , 1. 1 , p. 176.

tout, dang les objets matériels. S'il appliquait sa méthode théologiqae à son enseignement profane , il verrait la vie là où il voyait la mort. Mais non ; Âlcain apportait des écoles anglo-saxonnes , d'une part , la méthode aristotélique , et , d'autre part, les principes évangéliqu.es que Rome avait comprimé» quelque peu en leur prêtant ainsi un rapport de forme avec l'instrument logique du Stagyrite. Méthode, idée chrétienne, le maître de Técole palatine les introduisait tottttt deux chez les Franks avec un égal respect : c'était là mi oeuvre. Mais, comme la largeur de Tidée chrétienne forme un vif contraste avec la rigueur aristotélique , tôt ou tard <»lle^là devait faire éclater celle-ci. De là toutes les grandes luttes des âges suivants , au milieu desquelles triomphèrent tour à tour Âristote et le Christianisme , ou ce que le platonisme renfermait d'analogue aux principes chrétiens. Ainsi lut ipaugurée la scolastique.

^. Comme Alcuin,'en professant la dialectique , prenait Âristote pour guide, il n'est pas étonnant de voir ses élèves suivre la m^me direction. Raban-Maur tourne et retourne les problèmes des universaux , il l'explique dans deux gloses sur Xhttroiuciion de Porphyre , et sur V Interprétation d'Aristote (1). Il reconnaît déjà l'existence de deux écoles , et distingue deux solutions différentes. Il aboutit alors à un nominalisme assez ferme pour que Jean Scot , réaliste à titre dlrlandais , l'attaque indirectement comme une doctrine opposée à la sienne. On peut considérer comme une ébauche de ce genre le petit traité de Fridugise, intitulé du Néant et . de$ ténèbres pour savoir s'ils existent. Dans ce traité

(1) M. Cousin les a publiées et discutées dans son savant ouvrage sur la scolastique, p. 104, 31 i-320.

d'ailleui^ prétentieux et dépourvu d'intétfM » Fridog^se rë» pond aux maîtres qui avaient succédé i Alenia diUM l'école ])alatine , c'est-à-dire aux Irlandais. Ils avaîetti vppoirié dans cette école les questions qui les intéressaient davantage, celle de la raison opposée i l'autorité , et celle de la substance qui possède seule la vie , tandis que les phénomènes ne sont rien , et enfin une [dus grande importance accordée aux simples conceptions de la pensée. L'un d'eux , sans doute , Clément Scot , à qui Gharlemagne donne le titr^>4fe «âge grec , soutenait que la mort avait reçu le prix db la Rédemption du monde , ce qui tendait à faire croire que la mort de Jésus-Christ n'était pas entièrement volontaire. Alcuin le battait avec ses propres armes ; il lui demandait si , pour pouvoir recevoir une rançon , la mort était une créature , une substance , et il répondait qu'elle n'est rien. Il aj^lait en même temps son adversaire uH sophiste ^âlkèMê^ ipiî avait rapporté cette question de V école de Pkitm{i). Eefin qu'est-ce au fond que cette doctrine du nominaltene , si on la considère non plus dans les objets qu'elle examine , mais dans les dispositions morales de ceux qui les étudient ? C'est le sentiment plus ou moins consciencieux et profond de la force individuelle ; c'est elle qui remue et qui fonde à toutes les époques de rénovation.

XX. La plupart des élèves de l'école palatme obtinrent , dans la suite , des dignités politiques , ambassadeurs , archevêques, missi dominici. Quand le maître quitta son école pour gouverner le monastère de Tours , rien n'avait été décidé au sujet de son successeur. Ils pensaient qu^ ses meilleurs élèves

(1) Aie. ep., cxxvi, t. I, p. 186.

;|i;m!tinueifÉirat aw leçons, sous la direction d'Éginhart (1). ^iKyipHÀ iBatendlât le grec et écrivait bien le latin ; il avait -rftiidié ]m sept «rts à côté du roi Charles , il possédait même mieux que lui quelques parties (2) ; enfin il était devenu, de- INiis le départ d'Angelbert, Tintime confident du prince, celui 4iid devinait le mieux sa pensée , celui qui la voilait avec le plus d'adresse , quaqd la politique engageait le roi à ne pas rexprimer.

Vdihbi de Tours avait encore pensé que plusieurs de set âèves , promus alors à de hautes dignités dans Tordre épiscopal et dans Tordre monastique , viendraient lui apporter des iiouvelles de la cour, et égayer, par leurs récits , la solitude complète de leur maître. Ils mirent assez d'indifférence même à lui écrire. Le roi Chaînes hésita longtemps avant de noauuer un maître dans Técole palatine. Son goût pour TMfatwcmiie était plus vif que jamais : cette science était la sed^qu^il n'eut pas épuisé avec Alcuiu. 11 avait entendu par^ 1er des luttas des Anglo-Saxons et des Irlandais. Geux-t avaient bien approfondi les merveilleux secrets qu'il désirait connaître ; leurs {conclusions étaient opposées à celles d'Alctiin ; enfin ils connaissaient très-bien les langues ancienoes. Mais quel chagrin profond il allait causer à son maître! Quelle récompense pour tant de dévouement, et quel retour pour une si tendre amitié ! A la fin, son goût Temporta : il fit venir des Irlandais , et se mit aussitôt à travailler avec eux. La manière orientale de calculer la Pâque et toutes les doctrines hiberniques triomphèrent à la cour.

(!) Aie, carm,, ccxxviii, Frob,, t. II, p. 228, (2) Aie. epist., Lxxxv, JPro6., t. I , p. 126. .

XXI. Qpelle ne fut pas la surprise du mnM Anglo-Saxon^ quand il sut que son successeur était Clément d-Irlande ! Fier de sa science nouvelle , Charles écrivait à son aneîéft maître, pour avoir son avis sur des questions quil voyait sous un nouveau jour. Il montrait quelquefois ses lettres un peu embarrassées à ses jeunes Irlandais, qui en riaient de tout leur cœur. Et Charles le faisait entendre à ^Icuin avec des mois un peu durs. «Il fallait savoir se corriger avec humilité... On avait mauvaise grâce à répéter toujours la mémediMe, r» Ces reproches , pleins d'ingratitude , blessèrent Alcuittl A n'osa plus s'exprimer librement. Il parla de son peu de mérite. «J'ai fait, dit-il, en parlant d'une de ses lettres , ce que vous m'aviez ordonné , comptant plutôt sur une récompense que sur un blâme injurieux pour prix de mdn obéissance. Ifeureux encore que le désir de me corriger m'ait valu nne de vos lettres... Je sais que rien ne peut change vos jwflfments affectueux , que votre amitié , loin de lliminaer, aiupente toujours. » C'était un trait pour lui reprocher son infidélité. «Ah ! que je suis lourd ! Combien je me suis oublié ! J'ai sans doute mérité les coups de fouet de vos jeunes gens. Le vieil Entelle, accablé par Tâge, a déposé le ceste. Il a ëldé le terrain i ceux qui sont dans la fleur de l'âge. San^ doute l'un de ceux-ci a rudemeiit frappé le vieillard; un nuage a passé devant les yeux du vieillard.» Puis, quittant ce ton ironique pour s'abandonner à l'impétuosité de ses sentiments anglo-saxons : «Ah I le maladroit ! l'ignorant ! Moi qui ignore qu'une école égyptienne fonctionne dans le glorieux palais de David. Je m'en vais, j'y laisse des Romains ; qui donc y a in-

(1) EpisL Lxvil , Frob,, 1. 1 , p. 90.

hut ftaiiiveHieDt les Égyptiens ? Mais je connais bien led 'àllcuk de Memphis; il est vrai que je n'ai plus de penchant ^poar la tradition de Rome. Je fais commencer Tannée à la naissance du Christ, alors que la lumière va grandir, comme les Latine; et non pas, comme les Égyptiens (ce qui veut dire ténèbres), au moment où les ténèbres s'épaississent. Je sais qu'autrefois , avec Moïse , j'ai quitté les ténèbres de TÉ* gypte, et qu'aujourd'hui je suis dans la terre promise, dans la terre de lumière et de bonheur, avec Jésus-Christ pour'i^oide, et pour présent la liberté. Et vraiment, selon la (Mirole de mon guide. Notre Seigneur à tous, je ne suis nullement disposé à rentrer dans les ténèbres de l'Egypte.» Peut*étre Alcuin songeat-il alors à s'en retourner dans son pays , ou à se retirer à Fulde. C'eût été céder la palme aux %yptiens. Il aima mieux leur tenir tête , et dominer Charles Id^inéBie par la supériorité de sa tolérance et de sa raison. Il avait lont oublié, quand il écrivait les vers où il applaudit à U distribution que Charles avait faite des dignités de la eonr, et c'est sans rancune qp'en parlant des grades accordés à ses élèves , il dit encore : « Que fera Beseleel (Eginhart), si instruit dans les chants d'Homère ; pourquoi , je vous prie, ne dirige4-il pas l'école sous le nom de son père?» Tousses désirs eussent alors été satisfaits. XXII. Ainsi on faisait encore quelque cas d'Âlcuin à la

keoar. Fridugise (Nathanâel) était archidiacre, c'est-à-dire directeur de la chapelle , place qui avait été celle d' Angilbert (1). Nathanâel continua les études de Lucie ou Gisèle , sœur de Charlemagne, de Colombe ou Rothrude, sa fille

(1) Epist. GLiii, Aie, I, p. 256.

aioée^ et de quelques autres princesses , tOQtçs à^^W SFM# beauté'. Avec elles, le plus grand danger n'était pas de faife une faute d'orthographe. Alcuin tremblait pour Tînexpériefu^ du jeune professeur, a Je t'en prie, mon cher fil$, lui écrivait-il, fais en sorte que l'on voie briller 1a science que je t'ai communiquée; mais que ta sagesse et ta religiion soient ma gloire devant les hommes et ma récompense devant Dieu. Que les colombes couronnées ne s'apprdfcbeut pas de ti^ fe*nêtres , ces colombes qui voUigent à travers Içs fi|w(mbres des palais; que les coursiers indomptés p'epvabissfiBrt|as ton cabinet d'étude; ne t'amuse pas à voir le3 danse$ des ours. Que tes paroles soient modestes et vraies , ta voix douce , ton silence prudent. Fais bien attentipp ^ tout ce que tu dirasD (1). Â la cour de Gharlemagne, ces avis valaient de l'or (2) : Fridugise le comprit. Son vieux maître (était ensuite obligé d'exciter sa timidité. «Salue roa^urJLucifiâtâA fille Goloipbe. 3upplie4es de ne pas oublier XPH vieiUeiné daps leurs saintes prières , ni leur salut en f^ismi de INlJIfô lOeuvres. Ne leur dérobç pas la hçauté de les ^ag^ àofiisv^. Arrose les ^eurs que leur bonn^ volpoté te fvé^e^Uf. Est-il rien de plus beau que les fleurs de )4 sagesse i^ EU^ n^ $0 flétrissent jamais. Est il rien de plus riche que les trésors de la science (3)? Jamais ils ne s'épuisent. » En même temps, Alcuin s'amusait un peu des plaisanteries de Théodulphe contre Clément (4), quoique l'enseigQjemieBt de tlrl^ndais eût

(1) Epist. «Lxxxvi, p. 249.

(2) 0. Pasoha^ Itatbert., m Fit. S. Àdathard, M(Ml,, AcU, s. iv, p. i,p. 32i.

(3) Aie, ep, GLxxxv, p. 248.

(4) Théod., carm., p. 188.

bientfit beaucoup de célébrité. Ces dignités accordées f^ses élèves fiivori8,ramitié d'Égiohart, qui le défendait à la cour (1), elles attentions du roi Charles, qui, pour le besoin de sa polîfique, retrouva des paroles aimables pour son maitre , rendirent à celui-ci une partie de sa gaieté et tout son courage. Parfois cependant il se laissait aller à de grandes tristesses. Ces idées que ses ancêtres avaient combattu pendant plus d*un siècle , il les voyait triompher dans une cour où lui , Âlcuin , il avait , pendant douze ans, tenu le preiyer rang. C'était avec des Irlandais que Charles travaillait i une révision des Évangiles sur le texte grec ou même sur le texte syriaque , s'il faut en croire Tévéque Th^fan (2). Il lui semblait alors que ses sueurs n'avaient produit aucun fruit i que sa vie s'était consumée en efforts inotiles. L'imagination , qui avait toujours été très-vive en luit 4i( qu'il n'avait dominée qu'à force d'énergie, le reportait i IH premières années , à ses jeunes espérances pour ja- Bais évanouies , et , lui montrant tous ces visages qui changeaient autour de lui » elle lui exagérait la fuite rapide des aoAées, et fusait en quelque sorte retentir i ses «oreilles le pas inexorable du temps. «Ah ! quels heureux joure, écrivaitil alors à ses anciens élèves, quels heureux jours nous passions, quand nous travaillions ensemble , quand nous nous livrions am eiereices à la fois agréables et sérieux des belles-lettres. Maintenant tout est changé. Le vieillard est resté , engendnuitde nouveaux enfants, et gémissant de voiries premiers di8perséa»(3).

(1) Théodulf., app., p. 186.

(S) ThégaHf op,; Pithou, op,^ cfii.

(3) Ptoi,^ i, I , ep. cLiiX , p. 242.

Page 1