‹ Alcuin et son influence littéraireChapitre 12 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Commentaires d'Âicuin. Pour constituer un christianisme non en paroles , mais en action , TËgiise de Rome se crée une sorte de centre chez les Anglo-Saxons. A leur église elle donne pour principe l'autorité. De là elle répand ses doctrines en Germanie, en Frise , en France, etc. C'est Alcuin qui apporte celte théologie en France. Méthode dtsdeflorationesen théologie. Commentaires sur la Genèse, sur les Psaumes , sur le Cantique des Cantiques, sur l'Ecclésiaste , sur la Trinité, sur la procession du Saint-Esprit » sur les trois EpUres de saint Paulj sur l* Apocalypse , sur saint Matthieu, sur saint Jean. — Trois manières d'expliquer un texte dans les écoles de théologie carolingiennes. — Résultat. -—Dispu^ tatio puerorum : ce traité n'est pas d'Alcuin , c'est un cahier de théologie. Confessio fidei : ce traité appartient probablement à Golschalk. 1)6 i>itnmso//{ctïs^ compilation dont plusieurs passages sont très-anciens. •— Symbolisme d'Alcuin ; son origine à la fois anglo-saxonne et chrétienne.

I. C'est dans ses discussions avec les adoptianistes que les qualités théologiques d'Alcuin ressortirent avec le plus d'é-

dit 11 s'irritait à la vue des obstacles, et rencontrait des DtMNiveiiients imprévus et agréables. Dans ses commentaires^ Bette vivaoité lût place à des longueurs; sa pensée s'éppie et taiit à certains endroits, et, en laissant de côté quel- |MS pages assez belles du commentaire de saint Jean et de Gilui de saint Matthieu, toujours elle manque de couleur, et HB .présente rien qui soit personnel au commentateur. « II» L'É^se dç Rome, en voyant les Romains et les Grecs 16 perdre dans des discussions stériles, sentant d'ailleurs qae ces peuples, épuisés- par plusieurs siècles de despotisme, avaient perdu le sens moral et n'éprouvaient plus le besoin de fonder, s'était hâtée de transporter l'Évangile chez les peuples nouveaux (1). Elle s'était, grâce à Grégoire le Grand, créé dans l'Église anglo-saxonne une Rome nou^ velle/une sorte de foyer religieux , dont elle pourrait ré^ pandre les lumières chez les nations voisines, quand leur foi chancellerait ou s'obscurcirait, quand les temps seraient Tenus (2). Chez ces peuples jeunes, elle avait trouvé des liommes qui pouvaient croire, c'est-à-dire agir selon leur toL Sur ce fond énergique, Rome avait appliqué l'empreinte de son génie, l'autorité. Pour les théologiens anglo-saxons, Ifr pensée spéculative n'était rien, l'action était tout. Us ne discutaient pas sans nécessité, iUne discutaient plus à la vue du danger (3), ils enseignaient. Peu de travaux d'exégèse, d'histoire et de philologie, l'hérésie les faisait frémir. Ne dépassez pas la limite des Pères (4), disaient-ils, et encore :

(1) S. Greg. opp.^ cd. Bened.; Paris, 1705; m Ezech, Comment^ l I, p. 1374, 1375, 1376.

(2) Ibid., Moral., l. I, p. 862.

(3) Adv. FeL, Frob.^ t. I, p. 770.

(4) J6îd., passim.

Evitez les n(mveauté${l). Pour eux et pour les peu{>le8 qu'ils instruisirent, le christianisme était un temple superbe, bâti comme par enchantement à la voix de Jésus-Christ et des apôtres, tout éblouissant d*or et de lumières, tout retentissant des Yoix les plus éloquentes. Jamais aucun tânéraire n'en avait violé l'entrée, bien loin d'en avoir proftiné le sanctuaire. C'était le temple de FÉternel, le rendez-vous, la seule vraie patrie de l'humanité ici bas (2). Si des paroles dissidentes avaient retenti près du portique, on ne les avait entendues qu'avec horreur, et l'indignation générale les avait couvertes aussitôt. Telle était la croyance de ces âges antiques.

III. Âlcuio, Raban Maur (3), Haimon d*Halberstat (4), Walafrid Strabon (6), Paschase Ralbert (6), Ratramne (7), Loup Servat (8), enfin tous les théologiens de Fulde, de Saiot-Gall et de Corbie, présentent, avec des différences sensibles, surtout en ce qui concerne la justification en Christ, le même mode d'enseignement théologique.

Le péril de cet ordre de choses, c'est qu'il ne pouvait pas faire beaucoup de savants, et qu'il ne pouvait toujours durer. Il eût fallu y pratiquer quelque issue pour le progrés , et craindre davantage de fatiguer les esprits; sans quoi, tôt ou tard, un novateur devait paraître.

(1) jFro6.,f. 1 p. 867.,

(2) Passim. Aie. ad FeL, Froh.^ 1. 1, p. 784.

(3) Rab. Maur. opp,; Cologne, 1627, 3 vol.

(1) 0pp. inSpicil.

(5) Walafrid. Strab. opp.; Paris, 1624, 10 vol.

(6) Paschas. Ratb. opp.; Paris, 1618.

(7) In BiUioth. PP. et in SpicUeg.

(8) Lup, Ferrar. opp.^ Baluz.; Lips., 1710.

IV. Alcoin est le représentant le plus complet de cette fkéoiogie orthodoxe mais craintive , plus abondante en livres qa^eo idées. Il s'épuise en gloses , en commentaires. Et ces oommentaires y comment les compose-t-il? Prend-il un texte oa QQ livre des Écritures, et, après l'avoir bien médité, écrit-il ses propres réflexions ? Nullement. A ce guide timide y il faut un guide pour le rassurer. Il commente des cominentateurs ; tantôt il les développe , tantôt il les abrège. Soavent même il se contente de placer leurs témoignages les uns à côté des autres, et d'appliquer sans scrupule, dans sa théologie , comme dans son enseignement , cette méthode des deflorationes que lui avait léguée Gassiodore.

Dans le conunentaire sur la Genèse, dédié à Sigulphe (t) il iait des emprunts à Isidore de Séville. Dans Y Enchiridion m manuel qu'il écrivit pour Arnon , et où il explique les psaumes de la pénitence , le psaume 11 8 et les psaumes graduels , saint Augustin et Gassiodore lui rendent les plus grands services. U Tavoue lui-même en commençant. «Pour satisfaire à votre demande , dit-il à son ami , j'ai ouvert les traités des saints Pérès , fai pris note de ce qu'ils disaient , j*ai ekerché à cueillir de belles fleurs pour vous être agréable» (2). Il aurait pu, sans blesser sa conscience, faire le même aveu au sujet du commentaire sur le Cantique des cantiques (3). A n'en pas douter, bien qu'il ne mentionne pas cette circonstance , il avait sur sa table le livre de Gassiodore (4) sur le même sujet ^ et il transcrivait en faisant

(1) Frob., 1. 1, p. 304.

(2) Enchirid. Frob.^ t. I, p. 343.

(3) Campend, in Cant. canticor,, Ffob,, l. ï, p. 392 et seq^

(4) Cassiod. opp,, t. II*

quelques changements. Saint Jérôme remplaça Gassiodore» quand Alcuin rédigea le Commentaire sur VEeclésiaste (1). En commentant les trois lettres de saint Paul à Tite , à Philémon 9 et aux Hébreux (2) , il suit encore saint lërôme pour les deux premières , et saint Ghrysostôme pour la troisième. Dans le traité de Fide Trinitatis, il ne cherche, dit-il^y qu'à faire comprendre le traité d'Augustin sur le même sujet (3) ; pour cela il le raccourcit et met des titres aux chapitres. Le de Processione Spiritus Sancti n'est encore qu'une réunion de textes empnmtés , mais du moins lauteur nomme ses autorités (4). Dans le Commentaire sur l'Apocalypse, il suit surtout Bède, il coonait ce qu'en ont écrit saint Jérôme, Yictorin , Primase d'Afrique , saint Augustin et saint Grégoire ; mais il a su fondre avec assez d'habileté les sentiments de ces écrivains (6). Dans le Commentaire sur saint Matthieu (6), s'il ose quelquefois exprimer ses propres sentiments , souvent aussi il se contente d'arranger i sa manière le commentaire (7) et les homélies de Bède sur le même évangéliste. Enfin il dit lui-même de son Commentaire sur saint Jean : «J'ai parcouru d un cœur humble et le front baissé les campagnes fleuries de plusieurs Pères, afin de

(1) Comment, sup. Ecchsiast., Frob., 1. 1, p. 410.

(2) Explan, in epist. Paul., Frob,^ L 1, p. 650 et seq,

(3) EpistÂ. le, ad CaroL imper,, Frob.^ l. I, p. 703.

(4) Frob., 1. 1, p. 744.

(5) Àlc, Comment, in Apocalyps., 1. V, ex Mdi collection. Vatican» C*est de là que l'abbé Migne a tiré ce traité, pour l'insérer dans l'un des deux volumes de sa Patrologie, qui renferment les œuvres d'Alcuin; T. C. et CI, 1851.

(6) Voy. l'Append. I.

(7) Bed,, Comment, in Matth*

contenter vos désirs , sans exposer mon nom. Avant tout j'ai recKerché les suffrages de saint Augustin ; j^ai fait quelques , emprunts à sdnt Ambroise; j*ai beaucoup pris dans.les homélies de saint Grégoire et dans celles du bienheureux Bède. J'ai consigné les observations des autres Pères,... aimant mieux reproduire leurs idées et leurs mots que de m'abandonner en présomptueux à mes propres forces , et c'est ce dont les lecteurs curieux pourr<>nt facilement s'assurer. Je prenais certes toutes mes précautions , grâce à Dieu , pour ne pas écrire quelque opinion contraire à celles des Pères » (1). Dans les onze premiers chapitres , il n'a rien dit de contraire aux opinions de Bède , car ils sont textuellement extraits de son commentaire sur le même sujet (2). Ces ouvrages ont tous [un caractère pratique ; manuels , catéchismes , vadê mecum, ils devaient aider ses amis ou ses élèves dans leur ^ avancement spirituel ou dans leurs prédications. Souvent aussi l'auteur d'un pareil travail se disait qu'il s'agissait d'instruire des barbares fort ignorants.

V. C'est bien en vain qu'on chercherait dans ses ouvrages quelque trace d'une lutte intérieure , comme dans Jean Scot Erigène, par exemple. 11 croit à l'inspiration des Pères de l'Église, sans se demander si leurs ouvrages sont plus ou moins ou autrement inspirés que les livres canoniques» Il aime l'Apocalypse , mais comme le domaine de l'allégorie ♦ Il explique la lettre aux Hébreux sans songer à reprendre , ce qu'avait fait pourtant saint Jérôme , la question d'authenticité (3). Il critique vivement le livre de l'Ecclésiastique ;

(1) Comment, in Joann»^ Frob,, 1. 1, p. 464.

(2) Bed, vener,, Comment in Joann.

(3) Aie, ep» adUebr.^ Frob., t, I, p. 665.

mais, dans sa lutte contre Elipand, alors que Tesprit de controverse l'animait (1). Selon lui^ la sibylle a pu prédire la naissance du Christ (2). Il semble croire i la lettre de Jësi»- Christ au roi Âbgar (3). Enfin nulle part il ne craint d'interpolation. La règle des livres canoniques est là : tout est dit. Pour expliquer un texte , il cherchait d'abord le sens naturel : juxta litteram sensus, sensus litteralis^ histoire critique y exégèse , philologie , autant que le comportait répoque ; voilà ce que comprenait ce premier sens. Venait ensuite Tallégorie ^ sensus allégories , juxta setisutn spùrita" lem. Orientale d'origine y Tallégorie était sortie des luttes des chrétiens contre les gnostiques et les alexandrilis , bien qu'on voie la gnose élevée déjà à la hauteur d'un principe dans la lettre de Barnabas. Saint Ambroise l'avait mise en honneur, en Occident, dans son Paradis terrestre. Forts de ce précédent, sur lequel l'Église de Rome s'appuyait en toute confiance , les théologiens du Nord lançaient leur imagination dans les espaces les plus inconnus , et se permettaient volontiers de déraisonner, pourvu que ces petites débauches de la pensée ne fussent pas contraires à l'orthodoxie. Enfin l'esprit jouissait encore de quelque liberté , grâce au troisième mode d'explication V le sens moral (4), comme on peut le voir dans rinterprétation morale des noms hébreux (6). Cette direction d'étude avait amené le triomphe d'une re-

(1) Advers. ElipanU, 1. 1, Froh,^ t, I. p. 883.

(2) Aie, ep. XXI. C'est aussi l'opinion de Bède, voyez Versus »îbyllini de Christo; Bède, t. II, p. 353.

(3) T. II , p. 222.

(4) Interprète nom, heb,, FroK^ 1. 1, p. 453.

(5) Ibid.

Ugioia pratique » saisissant Thomme par son libre arbitre plutôt qae par son intelligence , le forçant à agir et l'entourant ainsi des preuves de sa propre puissance ; également éloignée d'un mysticisme immobile à force de science, et d'une reli« girà si positive, que le fidèle n'ait plus eu conscience de lui« marne ^ agissant (1).

YI. La théologie marcha ainsi jusqu'au moment où , se fatiguant de la sévérité de sa méthode, s'en dégoûtant même pour en avoir abusé, elle remplaça le principe d'autorité qui l'avait abritée par celui de la liberté de penser, qui venait d'Irlande. Elle aboutit alors au mysticisme involontaire de Gotschalk et au mysticisnle raisonné de Jean Scot Érigène.

Vn. Plusieurs savants accordent à Âlcuin deux autres traités : 1® Disputatio puerorum (2) , et 2** la Confessio fidei (3). L'étude de ces ouvrages éveille pourtant bien des doutes. Le premier chapitre de Disputatio n'est qu'un fragment , le dernier n'est qu'une inutile répétition ajoutée après coup. On y trouve des phrases d'Âlcuin , mais comme dans beaucoup de compilations. Joignez à cela des subtilités quand U s'agit de dogmes. « Grois-tu en la sainte Église catho« lique?— 'Non, jene crois pas en elle, car elle n'est pas Dieu , mais je crois qu'elle est» (4). Le compilateur sépare, et c'est , avec un fameux capitulaire de Gharlemagne , l'un des plus anciens monuments de ce genre , sépare les livres canoniques des apocryphes. U attribue la lettre aux Hébreux

(1) Epist ad Gisl. et ad Rothr., Frob., 1. 1, p. 463.

(2) Disput. pueror., Frob.^ t. II, p. 419.

(3) Jbid., p. 385.

(4) Disput. puer.^ p. 437 ; l'auteur reprend encore le même railoimement p. 439.

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à Barnabas ou à Clément de Rome. Ces idées appartienDent en partie à saint Jérôme; elles semblent toutefois avoir subi un premier changement en passant dans les étymologies d'Isidore. Ainsi , si le compilateur s'en réfère quelquefois à rhistorien Josèpbe; s'il conteste T authenticité du livre de la Sagesse , qu'il attribue au juif Philon ; s'il ne parait pas très« rassuré sur celle des livres de Judith , dé Tobie et> des Machabées ; s'il affirme que Y Ecclésiastique n^est pas de Salomon , mais d'un écrivain nommé Jésus , fils de Sirach, c'est à saint Jérôme surtout et aussi au canon d'Eusëbe qu'il faut remonter pour trouver la source de toutes ces assertions (1). Et cependant, même ainsi autorisées, elles forment un vif contraste avec la théologie d'Âlcuin , bien plus sage et Uen plus réservée à l'endroit de l'orthodoxie,

VIII. L'anonyme de la Confession de foi examine les principes mêmes de la religion. «J'ai écrit ce recueil, dit-il en s'adressant à Dieu , pour avoir un manuel qui me parle de toi... Oui, il est beaucoup de contemplations qui sont pour l'âme un tourment et un progrès , mais nulle ne captive ma pensée comme la méditation de ton être» (2). Alors, tout ea les mêlant à ses propres réflexions , il copie des passages de saint Augustin , dans la Cité et dans les Confessions» do Gennade et de Pelage , dans un traité attribué alors à saint Jérôme. Ce livre se lit tout d'une haleine, parce que , malgré laridité d'une compilation , on ressent l'émotion d'une souffrance intérieure.

En examinant le ton mystique qui y règne partout, et

(1) s. Hieronym, opp., éd. Benedict; Paris, 1693, C/. Prc^àt,in S. Sçriptur, .. v

(2; Conf fid. Frob.^ t. II, p. 393.

cette manière langoureuse de faire de la théologie , la fréquente répétition du trinus et unus, des recherches inquiètes et sans fermeté sur les relations du Verbe et du Père , des affirmations contraires , hétérodoxes même , au sujet de la Trinité (1) (tandis qu'Alcuin voulait qu'on dise toujours une substance et trois personnes); une indiscrète curiosité, jointe à des peurs d'hérésie ; Tidée , sans cesse abordée , de Timmutabilité de Dieu et de la vision en Dieu ; enfin la tristesse d'un homme à qui la vie est à charge , et qui pense qne y seule , la grâce peut opérer tout le bien dans Thomme , on croirait bien sentir la pensée et la main aventureuse de Gotschalk. Le compilateur dit que Dieu n'a pas prédestiné les hommes au mal. Plus tard , Gotschalk soutenait , contre Hincmar de Reims , que Dieu avait pu destiner les méchants non pas au mal , mais à la juste punition du mal. Rien n'empêche donc d'attribuer la Confession de foi à Gotschalk , mais à Gotschalk avant sa fuite du monastère ^'OrbaiSy avant ses fautes et ses malheurs , avant le moment où cette imagination ardente , mais faible , ne trouvant aucun appui solide , s'abandonna , pour ainsi dire , au désespoir, se précipita , pour ne pas changer toujours , dans la doctrine de Fabsolue immutabilité , s'y retrancha pour jamais, prêcha en Italie, en Germanie , en France, cette doctrine des deux prédestinations , qui agita toute la seconde moitié du ix^ siècle et remua toute TÉglise.

Ce livre , qu'il remplissait moins encore de ses auteurs que des idées qui l'obsédaient , nous fait ainsi connaître les sentiments du maître d'Orbais , comme l'appelait dédaigneu-

(1) JWtf., p. 390 et 397.

sèment Hincmar, au moment où il se formait seul à la théologie, comme il le dit lui-même à Ratramne (1), et à oe moment même où Loup Servat lui disait d'abandonner ses idées sur la vision en Dieu (2). Il prie Dieu qu'il le fasse mourir au monde , comme si la tentation d'y entrer le faisait frémir d'une joie mondaine (3). Il parle d'un archevêque simoniaque et dont il n'estime pas la vie privée (4) , comme il parla plus tard d'Hincmar (Ô). Il se plaint de la position qu'on lui a faite , de ses ennemis. aTu sais, mon Dieu , comment mes ennemis ont caché un filet dans la route où je marchais... Alors, ô douleur! j'ai perdu le lieu de ma solitude chérie, et l'ami que j'ai aimé dès mon enfance.,. Ne m'abandonne pas à mes propres desseins , au jugement de mon libre arbitre , aux tentations puissantes du démon. » Cet ami, c'est Walafrid Strabon ; cette solitude , c'est Reichenau ou Fulde ; ces ennemis , ce sont ceux qui ont voulu enchaîner sa volonté , au lieu de s'attirer son affection , et Ton reconnaît Raban Maur, vers 824, son abbé à Fulde, et, plus tard, son irréconciliable adversaire. Aucune de ces circonstances, comme aucune de ces idées, ne peuvent s'appliquer àÂlcuin. IX. Au reste , on ne peut élever de doute sur Tâge du livre (6). Mabillon a prouvé qu'il appartient au ix® siècle ; il nomme , à la fin de sa dissertation , les critiques qui , à la

(1) Gotsch., epist. ad Ratram,^ CelloL, hist. Gotsoh., Paris, 1635.

(2) Lup., epist, xxx,

(3) Confes, fid., p. 396.

(4) Ibid., p. 409.

(5) Hincm, opp., éd. Jac. Sirmond. Paris, 1645, De non trina

deitçit,

(6) Cf. Franc, Chiffiet, Script, veter.; Dijon, 1656, t. I, et Dissertât, Joann. Dallœ ; Rouen, 1657; Mabill. Veter, analect, 1723, p. 490; Basnag., Hist» eccles ,t. H, p. 899.

vue du manuscrit, y reconnurent récriture du n® siècle. Parmi ces critiques, on trouve Lecointe, Ducange , Baluze: c'est tout dire. Quant au traité DispUtatio pt^erorum , Froben l'a copié sur un manuscrit du ix® siècle.

Ces deux recueils sont donc deux cahiers de théologie, l'un , Disputatio puerorum, à l'usage des élèves , l'autre à Fusage d'un maître qui pour nous est Gotschalk , mais qui certainement n'est pas Alcuin. Ces cahiers renfermant des doctrines plus sceptiques forment la transition de la théologie alcuinienne ou anglo-saxonne à la théologie mystique et irlandaise du ix^ siècle. Le seul rapport qu'ils aient avec Âlcuin, c'est que d' Alcuin découle tout le mouvement théologique de cette époque.

X. Quant au de Divinis officiis , qu'on lui a quelquefois attribué aussi, nous ne nous y arrêterons pas. Pêle-mêle de différents ouvrages, ditMabillon (1), on y trouve avec de l'Alcuin un morceau de Remy d'Auxerre et un autre de Hilperic, moine de Saint-Gall, au xi^ siècle ; il renferme aussi des extraits d'un ouvrage de Gharlemagne lui-même sur U$ rites de l'ancienne Eglise (2).

XI. Ce qui jette une certaine variété sur ces cahiers et sur tous les traités d'Alcuin, c'est l'emploi fréquent de l'allégorie , c'est yn goût prononcé pour les symboles. Ce sont

(1) Act, s.'iv, p. 1,1 p. 186.

(2) Cet ouvrage fort curieux, bien qu'il paraisse interpolé, a été imprimé à Anvers, 1660, Fragmenta CaroHM* a Wolgang, Lazi,, etc. Les quatre premières pages ne renferment qu'une lettre de Gharlemagne à Alcuin (Aie-, I, 88). A partir des mois Salbathi Paschalis veneratio, le ton n'est plus le même ; au reste ce traité n'est souvent qu'une compilation»

eux surtout qui ramènent la pensée à l'époque primitive où ces ouvrages furent composés. Rom^, en s'emparant des facultés de l'Anglo-Saxon pour les diriger, en av^t pourtant abandonné une à son indépendance naturelle. L'imagination pouvait voltiger sans danger, espèce de feu follet qui devaient glisser sur la solidité des dogmes. Loin de proscrire ces créations fugitives et légères, si naturelles aux peuples du Nord, Grégoire le Grand et ses successeurs leur avaient prêté le charme du mystère; ils avaient orné du voile de la religion ce que ces peuples regardaient comme des influences malignes ou bienfaisantes (1). Alors elles s'étaient multipliées. Fées ou nymphes, anges ou démons, génies des forêts ou des fontaines , ombres des vallées où des bruyères, naissaient en foule , paraissaiept à la lumière ou retombaient dans la nuit, vivantes comme les terreurs ou les espérances de l'homme sous ce ciel brumeux, au milieu de ces contrées sauvages et inconnues. Et puis les débris de plusieurs religions recouvraient déjà cette terre qui sem-^ blait pourtant vierge. A côté des vieilles croyances d'Hengist et d'Horsa, on pouvait voir des traces de la magie druidique et du paganisme romain (2). Une religion ne se retire jamais du cœur d'un homme ou du sein d'un peuple, sans laisser derrière elle un long sillage de superstitions. Pour l'Anglo-Saxon, pour le Frank du Nord et même pour l'Irlandais, toute pensée prenait un corps , tout sentiment une voix , toute terreur une forme saisissable ; toute supériorité s'entourait de mystère et opérait des miracles ; toute vérité se

(1) Greg, M. epp,j t. II, p. Ilô5 etpassim.

(2) Anseg., cap. xxi, lut, 1. 1, et dans Bède, VU. Patrie*

— IfiS —

trftnsfbrmait en un mythe (1). Partout s'agitait, guettait, voltigeait , partout se cachait un peuple fantastique , tribus de nains ou de géants, d'ondines ou de valkyries, plus forts ou plus rusés que Thomme, et qui partout lui tendaient des {âéges. Si sa volonté faiblissait, si son cœur tremblait, il était perdu. C'était une sorte de panthéisme universel qui subsistait à côté de l'idée de l'unité de Dieu, comme Thomme dans le chrétien. De là les symboles, qui prêtent une forme sensible à de pures idées ; de là aussi l'allégorie, qui communique un caractère mystérieux à une idée souvent commune (2). L'imagination se créait une sorte de nature nouvelle, en dehors de l^a nature, et souvent, dans la vérité, on cherchait tout , excepté la vérité même. Si la religion venait autoriser ces frayeurs ou ces joies folles de l'âme, la raison succombait, le barbare apercevait le fantôme. Âlcuin craignait que le souvenir de ses services n'engendrât en loi des pensées d'orgueil. Son imagination lui fait confondre le légitime témoignage de sa conscience avec le remordSé Il n'y fait pas d'abord attention. A la moindre circonstance qu-elle dénature, l'imagination reparaît, elle trouble la pensée du pécheur qui se repaît, dans la solitude, de vaniteuses chimères. Il est nuit. Tout à coup la porte de la chambre à coucher s'ouvre , et l'Anglo-Saxon distingue la forme peu attrayante de l'ennemi des hommes (3). Quand Augustin était venu porter la foi dans le pays de Kent (4) , le rdî

(1) Bède, ibid. et Âlc, Vit. Willibrord,, Froh., t. II, p. t84.

(2) Les allégories de Raban, souvent reproduites d'Alcuin,en fournissent de curieux exemples. Cf. Ràban, Allégor», t. V, p. 1.

(3) Vit. Aie, c. XIII.

(4) Bed», Ecoles, hist, 1. 1, c. xt,

Ethelbert n'avait voulu Tentendre qu'en plein air, pour pré* venir l'effet, de tout charme magique. Dans un vieux chant Scandinave, une prudente Saga conseille à son fils d*éviter le chemin où se trouve la femme chrétienne morte (1). Une fois sanctionné par la religion, ce penchant à tout exprimer en symboles se répandit en légendes , en prédictions , en sorts, en visions, soit quand on dormait, soit surtout quand on ne dormait pas, en jugements de Dieu, en lettres tombées du ciel, en culte pour les groupes de chiffres , en inductions astrologiques et en explications morales des éclipses.

Il est un grand symbolisme, auguste débris d'un monde plus beau , d'une vie morale dans Thumanité pour jamais évanouie. Révélation universelle que les Hébreux conservèrent mieux que les autres nations , il jeta pourtant une vive lueur dans l'Inde , dans l'Egypte et dans la Grèce , s'obscurcissant chez les anciens à mesure qu'ils s'enfonçaient dans le polythéisme. Les livres d'Ezéchiel , le Cantique des cantiques, et l'Apocalypse, en apportèrent les types principaux en Occident.

« La parole du Seigneur, disait Âlcuin, est toute d'yeux ,

on peut partout y pratiquer des ouvertures » (2). Yoilà la source des symboles. Yoici maintenant quelques-uns des emblèmes qu' Alcuin cherchait à populariser.

L'abîme, a L'abîme , dans les Saintes Écritures , a beaucoup de signification , ainsi que pourront le voir les lecteurs studieux : l'abîme , c'est l'immensité des eaux ; l'abîme i

(1) Edda sœtnund, GfoU'-GiAdr., t. II, p. 551.

(2) Sermo Domini oculosus est et undique perforari potest ; et alta profunditas mysteriorum Dei. Quis omnia sécréta illonim investigare potest. Me, ep. gxxit, 1. 1 , p. 181.

c^est la profondeur des Écritures ; l'abîme , ce sout les jugements ineffables de Dieu ; Tabime, c'est la sagesse ; Tabime, c'est le cœur de l'homme » (1).

Les dejoi glaives. « Les deux glaives sont le corps et l'âme avec lesquels tout homme doit combattre, selon la grâce de Dieu. Le Seigneur répondit aux deux disciples : c C'est assez, » parce qu'il n'exige rien de plus d'un chréûen (2). » On voit qu'on ne songeait pas encore à l'interprétation romaine.

L'arche. Elle représente le corps parfait du Christ (3).

L'homme. Matthieu a la forme de l'homme, parce qu'au début de son Évangile, il rapporte la génération de Jésus* Christ.

Le lion. Marc a la forme du lion , parce qu'il parle d'abord de la solitude : la voix de celui qui crie dans le désert, préparez la route du Seigneur.

Le veau. C'est l'image de Luc, image qui rappelle Timmolation du Sauveur. Les deux cornes représentent les deux Testaments , les quatre pieds sont les quatre Évangiles.

L'aigle, c'est l'emblème de Jean, parce qu'il s'élève dans

les hauteurs. Au commencement était le Verbe David a

dit de la personne du Christ : « Ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle » (4).

Ces types sont extraits d*un fameux passage d'Ézéchiel, reproduit dans l'Apocalypse (5) , et l'on voit que dans les

(1) 16kl.

(2) Ibid.

(3) In lib. Gènes.

(4) Frob.,Uly p. 313.

(5)Froô., t.II,p. 435.

croyances du vni® siècle, ils s'appliquaient & la fois aux évan- "" gélistes et à Jësus-Ghrist. Le commentaire sur la Genèse, et surtout le fragment intitulé Interpretationes nominum hebrakarum^ renferment encore de curieuses interprétations de ce genre. Ce dernier morceau est le développement de cette idée, que Christ est descendu dans tous les patriarches^ et qu'en conséquence, il a voulu que leurs noms même pussent nous exciter à la vertu (1). L'ouvrage le plus curieux en ce genre est le de Laudibus sanctœ Crucis , dont Alcuin donna Tidée à Raban Maur.(2).

Alcuin avait si bien mis en honneur le sens allégorique , que tous ses élèves le préférèrent au sens historique. L'auteur de la Confessio fidei partait de là comme d'un progrès accompli : < Je reçois, écrivait-il , le vieux et le nouveau

Testament Sans repousser le témoignage de Thistoire,

j'admets comme vrai tout ce qui y est écrit. Seulement» comme les apôtres, j'aime mieux y chercher le sens spirituel. J'invoque le sens allégorique là où l'on ne peut établir l'ordre de l'histoire. » Ici le doute s'éveille ; l'écrivain le refoule : < Loin de moi de concevoir des soupçons sur les paroles des docteurs. •... mais je loue ceux de notre temps qui, à force de recherches, saisissent enfin la racine de la vérité » (3).

(1) Per hos enim patriarchas Christus Dominus Deus noster, veniebat in mundiim... ; et in horum inlerprelatione nominum nostrum designare voluit salutem. Interp, nomin., Froh., 1. 1, p. 451.

(2) Aie, episL cxi, Frob., t. I, p. 162; Raban. opp., l. I,p.273* '

(3) Confes. fid., Frob., t. II, p. 409*

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