‹ Alcuin et son influence littéraireChapitre 13 sur 21 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Travaui bibliographiques.— Révision des livres liturgiques ; bibles, utililé de ces bibles. — • Quelle était la langue nationale du temps d^Gharlemagne?

I. On appelle liturgie Tensemble des cérémonies religieuses. La tradition seule les avait conservées jusqu'au V® siècle. Vers 490, le papeGélase avait commencé la rédaction de la liturgie romaine, sur des matériaux préparés par Léon le Grand, puis Grégoire le Grand avait dressé un sacramentaire complet.

Il s'agissait ensuite de substituer la liturgie romaine aux liturgies nationales. Cette tentative n'avait été d'abord suivie d'aucun succès. Grande avait été l'indignation des Milanais, quand on avait voulu remplacer le chant de saint Âmbroise par le chant grégorien. On avait été plus heureux chez les Ànglo-Saxons, mais non chez leurs voisins. De là cet acharnement avec lequel Wilfrid, diacre romain, attaqua le cycle oriental que préféraient les Irlandais.

C'est en Gaule surtout qu'il fallait réussir. Et cependant , non-seulement on y suivait un ordre différent, l'ordre gallican , mais, dans son rituel national , chaque Église avait inséré des plières spéciales en Thonneur de ses fondateurs et de ses saints particuliers (1); et les meilleurs écrivains des

Gaules avaient composé de belles hymnes pour ces églises locales. On eût été bien mal venu à Poitiers, si Ton avait proposé la suppression de l'hymne Pange lingiui gloriosi

(1) Mabai. Musœ, Ualic., p. 275.

prœlium certaminis, ou de cet autre, Vexilla régis prodeunt. A la Tue de cette profanation religieuse et littéraire, on eût réclamé à grands cris les cantiques solennels du poète Fortunat. Rome eut recours à l'autorité.

IL Sur la prière d'Adrien P^, Gh^rlemagne remplaça le rit gallican par le rit romain . Il se figurait , ce qui n'est pas , que le premier n'est qu'une dégradation du second , et que le rituel grégorien avait été la source de tous les autres (1). Adrien lui donna deux élèves de Grégoire même, excellents maitres.de chant ou plutôt de chapelle , car ils enseignèrent aux Franks l'art de toucher l'orgue. Ils s'établirent, l'un à Metz , l'autre à Soissons ; ordre fut donné à tous les maîtres de leur envoyer les antiphoniers pour qu'ils les corrigeassent. Le roi Charles expliquait ainsi tous ces changements. « Il s'efforçait d'élever V Église de Rome en obéissant aux exhortations du pape Adrien ^ comme le [roi Pépin, son père, avait suivi les conseils du pape Etienne 11^ en rapprochant la psalmodie gallicane de la psalmodie romaine. Il avait fait triompher cette dernière non-seulement en Italie et dans les provinces gauloises, mais partout QÙ s'étendait sa puissance. Jamais l'Église de son pays ne s'était éloignée de la communion romaine ; unis par la même foi , ils devaient encore avoir la même manière de psalmodier » (2), Ce qui assura le succès, c'est la majesté que le roi des Franks donnait en même temps au culte. Â Saint-Riquier, chez Angilbert, retentissait une perpétuelle psalmodie. Ce monastère était bâti en forme de triangle ; à chaque angle, s'élevait une église, et quand l'office divin finissait dans l'une, il re-

(i) Monac. Engolism., P, Pith, a,, p. 34. «

(2) Car. Magn» cont. synod. Grcecor»^ P. Pithou, Cap., p. 22.

«ommençait dans Vautre. Nous ne pouvons que répéter ici lès remarques ingénieuses de Tabbé Lebeuf sur la musique Girolingienne (1). Peut-être cependant aurait-il pu faire un peu plus riche la part de la modulation gallicane. Si , à l'époque de Gharlemagne, elle n'était plus qu'une routine, un ensemble d'airs à apprendre par cœur , elle avait dû fleurir eomme science dans les belles écoles des âges précédents. D^ailleurs le roi Charles ordonna aux maîtres d'école d'apporter leurs anrtpAomers. C'étaient les chantres romains qui gratifiaient des épithètes de rustiques et d'ignorants les chantres gaulois (2), expressions qu'on se permettait à Rome à pr(^K)s de tout ce qui n'était pas romain. Mais les chantres gaulois n'en convenaient nullement ; ils soutenaient que leur duiDt était meilleur et plus beau que le romain. Quant à la maniëre de noter, le savant abbé la décrit parfaitement : on ivait l'habitude de mettre au-dessus de chaque syllabe des ■points plus ou moins nombreux, pour avertir le chantre de donner plus ou moins de tons sur cette syllabe. Ajoutons toutefois qu'on connaissait les portées chez les Anglo-Saxons (3), et partant à Rome. L'abbé Lebeuf s'eât demandé si ces duBurs carolingiens étaient toujours sur le même ton , ou si Ton connaissait déjà la manière de concerter les voix. L'ei^tréme difficulté qu'éprouvaient les chantres à conserver le mâme ton et à ne pas briser les syllabes des mots, c'est-à«dire

(1) Abb. Lebeuf, Dissert, sur Vétat des sciences du temps de Char^ Imagne; Paris, 1737.

(2) Eos stuKos, ruslicos et indoctos, velut brûla animalia, affirmabant... Doctrinamsancli Gregorii prsferebant rus^icttiU» eorum... Mcebant se CUli melius canlare et pulchrius quam Romani.

(3) Bède en parle dans son traité sur la musique.

i raccourcir ceux-d , eût été bien plus grande s'A se fât agi de chanter sur des tons différents. D'autre part, on devait connaître déjà l'art de raccompagnement, au moim sur Torgue; c'est ce que semble signifier Vars organanHf du moine d'Angouléme (1) ; c'est même sans doute du èénir de s'accompagner qu'est sortie cette réunion de divers ifistruments qu'on appelle les orgues. Les orgues sont, avant tout , symphoniques. Dans une haute antiquité , les Ge^ mains aimaient beaucoup un instrument à corde, assez semblable au violon. Ils en tiraient des effets si suipramnts qu'ils lui attribuaient une influence magique, comme on peut le voir dans une scène merveilleuse des Niebelungen. Or le hasard seul , sur un violon , peut éveiller l'idée d'un aoeompagnement. Comment supposer que les descendants des bardes bretons, irlandais, anglo-saxons, germains, eeuxqm devaient transmettre à Ragner Lodbrog les merveilles de sa harpe, comme celles de son épée, ne connussent pas Fart de l'accompagnement? Ami des chants et de la musique, Oiai^ lemagne se plaisait à écouter des airs qu'on jouaitsur quatre instruments différents. Sans doute, ils formaient des acoor^b. Enfin Alcuin , qui avait écrit un traité sur La musique^ et qui la professa lui^^méme , en donnait cette définitioa : c La musique est la division des sons , la variété des voix^ et b modulation du chant (2). On peut donc croire que l'on connaissait alors ce qu'il y a de plus simple dans l'art d'accompagner ou de marier les voix, par exemple^ les accompagnements à la tierce^ variés de temps à antre pu*

(1) P. PUh.y Annal.) p. 35. Similiter erudierent Romani caolores trancorum in arle organandi. '^'

(2) Aie.) SohemSlSj Prob.j t. H, p^ 332.

ié

toâcoompagnements à la quinte , et que , si Ton n'en faisait piaiiaage dans les églises, c'était pour n'avoir pas à redouter des accidents désagréables, et pour ne pas gâter la belle tiiD|lidté, la majesté du chant grégorien.

ni. Âlcuin s'unit au roi Charles pour faciliter ce changement liturgique. En 832, on conservait, dans la bibliothèque de Saint-Riquier, un missel qui portait ce titre : Mis- $$l de Grégoire et de Gelase, arrangé par Alcuin {l). Il rétablit également le missel des moines de Saint-Waast, à ànu (S), et beaucoup d'autres, suivant l'ordre grégorien. Il «nraya des sacramentaires à plusieurs monastères ; c'est-àéire qu'il faisait transcrire par ses élèves le sacramentaire romain qu'il suivait à Tours, et qu'il en distribuait des copies (S). Le monastère qui en avait reçu une la transcrivait tMore, et en multipliait ainsi les exemplaires. Le Sacra^ wmtUaifê qui nous reste d' Alcuin n'est qu'une de ces copies l^gtoemœt altérées. Il est à croire que, dans cette refonte générale, il se garda bien de toucher au moins à ce qu'il y avtit dé plus vif dans les traditions locales. Il eût été bien aodacieux s'il n'eût respecté quelques-unes de ces belles hyaones gallicanes dont l'abbé Lebeuf regrette si justement k perte. Au dire d'Hariulphe, il composa lui-même un antiphonier, des répons et des hymnes sur saint Riquier, afin qae lafète de ce saint se célébrât d'une façon digne de lui (4); •t Anscher ajoute qu'il en prit le sujet dans les actions

(1) ^SpicU. d'Acher., t. IV, p. 486. D. d'Achery l'avait prêté à A. Voisin, qui Tégara.

(2) Lambec, Comment de Hblio. Ccès, Vindob., t. II, c. t, p. 402.

(3) Aie, Ep. ad VedasU, Frob,, 1. 1, p. 59, et ad Fuldenses, ifnd.^ |>.355.

(4) Hariulphe dansiiabil., Vit. ^ngilb.^ s. iv, p. i, p. 117.

mêmes de oe saint (1). II en dit autant des hymnes. On pent croire qa'il se contenta de retoucher celles que le peuple chantait depuis longtemps, par exemple celle de saint Riquier, où l'on retrouve les rimes et même les rimes plates :

Tu struxisti cœnobium.

Loco prope Argubium Et aliud in Gentulo Ambo perenni merito (2).

IV. Mais ce qui eût été une bien plus grande imprudence, c'eût été de supprimer les légendes, moy^ presque unique d'instruire le peuple. La liturgie romaine n'admettait pas cette lecture ; on ne la fit donc plus après celle de TÉvangile, mais il y a tout lieu de penser qu'on la fit toujours, soit avant la messe, soit pendant l'office du soir ; autrement Alcuin eût détruit son œuvre de civilisation. 11 a écrit luimême ou arrangé quatre légendes, celle de saint Martin^ celle de saint Waast, pour Arras , celle de saint Riquier, et celle de saint Willibrord. Il peint, dans cette dernière, Ten-^ thousiasme avec lequel les populations se portairat à ces fêtes. «Rome, la capitale du monde, célèbre d'une manière spéciale les glorieux triomphes de Pierre et de Paul ; ausn les peuples accourent de toutes parts, et chaque jour, près des saints apôtres... Milan est fiëre d'avoir saint Âm« broise pour défenseur ; Poitiers est plus heureuse de posséder les reliques du pontife Hilaire, que des achats et des ventes auxquels l'iniquité préside souvent. Que dirai-je de toi, cité

(1) Ilnd., p. 128.

(2) I(nd., p. 118.

de Tours, tes murs sont petits et te font mépriser. Le patro» ntge de saint Martin te rend grande et digne d'éloges. Qui Tiendrait te voir pour toi-même ? Ne sont-ce pas les suffrages de ton patron qui attirent dans ton sein cette rnultitude, ces flots de chrétiens ? Les environs de la ville de Paris se félicitent des secours de saint Denis et de saint Germain, et toute la Champagne voit ses populations se presser à Tenvi autour du prédicateur Remy . »

Témoin d'un pareil spectacle,* Âlcuin aurait trompé Fattente de ces populations ! Il se serait prêté à une mesure qui lepr aurait enlevé leur rayon de lumière, leur joie, leur part d^instruction morale ! Tout en leur préchant la reliyioD, il eût manqué de charité envers elles! Nous aurions alors, et sans hésiter, approuvé les reproches que lui adresse UQ écrivain allemand. Mais ces reproches ne sont pas mérités, et nous devons le montrer.

Y. Frederik Lorenz (1), dans son intéressante biographie dTAlcoin, a formulé contre lui de bien graves accusations. S*ii eût voulu se souvenir qu' Alcuin vécut dans une époque jgDorante et amie des symboles, il n'eût pas attaqué la franehîse de son caractère. Il n'y a aucun rapport entre les mailles paresseux du 18® siècle et les professeurs laborieux, les savants bénédictins des écoles carolingiennes. Surtout, Akuin ne portait aucun masque; sincère et simple, sa religion s'étendait à tous ses sentiments, comme elle embrassait le oerde entier de ses études. Son humilité n'était nulle- BADt le manteau de Forgueil. Il se nomme humble lévite, parce qu'il n'était que diacre ; il lui suffisait de dire un mot ,

(1) Fred. Lot., Aie. leb., Cf. tout le chap. Alouins ûharad*, p. 266 0tsortoiit2B8.

et, dans son pays comme chez les Franks, on se fût empressé de relever aux plus brillantes dignités de TÉglise. H ne se posait pas en prophète. Son biographe, un peu crédule et très-affectueux, donne une couleur religieuse à tous les événements, relève des faits et des paroles auxquelles son maître n'attachait aucune importance. Celui-ci, en homme du Nord, pouvait bien nourrir quelques superstitions sans que sa sin« cérité en fût altérée. Un orgueilleux, un menteur, un ehoT" latan, n*ont rien de commun avec Alcûm. Ceci est d'autant plus regrettable que, pour M. Lorenz, Alcuin et Gharle-

magne étaient deux esprits subjectifs en eux-mêmes^ mais qui , pour leurs contemporains , prirent une forme objective ; l'un était plein de ténèbres et de désirs. Vautre fut U rayon qui dissipa la nuit ; en d'autres termes, Alcuin et Charles servirent de modèles à leurs contemporains, idée très-juste. Mais, si Alcuin est un type, si son mobile, comne celui de tous les savants de cette époque, fut le sentiment religieux, supprimez celui-ci, et vous avez d'une part un type solitaire, et de l'autre des esprits qui ne peuvent s'y conformer : il n'y a pas d'union, pas de création. Et il reste toujours à expliquer cette belle transformation sodale qui commence au 8® siècle et se perpétue jusque dans les temps modernes en Allemagne et en France.

YI. Quant aux légendes, Alcuin lui-même en écrivit pour le peuple ; on le verra plus loin. Les trois autres ou* vrages liturgiques d' Alcuin : 1^ Liber de usu psalmorum{l)f 2^ Officia per ferias (2), 3^ Liber sa(ramentorum{i)yne sont

(1) Frob. opp., Aie, t. II, p. 21.

(2) md., p. 62.

(3) Ihid,, p. 6. C'est dans la inéme classe d'ouvrages qu'il faut

que àei recueils de prières, le premier à Tusage des moines, le second i l'usage des laïques. La préface du premier doit être transportée à la tète du second. Celui-ci fut composé pour le roi Charles , quand il voudrait prier pendant la journée ; les oraisons grégoriennes y dominent. Le compila* leur conservait la vieille habitude de joindre des péniten* tiels à ses sacramentaires. En entendant parler de ces tra* vaux , Eanbald le jeune , archevêque d'York, lui demanda on rituel pour son église : « Je ne sais , lui répondit-il t pourquoi tu me parles de l'ordre et de la composition d'un missel ; n'as-tu pas en abondance des sacramentaires arrans géi à la manière romaine ? Tu as encore des sacramentaires plus volumineux, suivant l'ancien usage» (1). Ainsi, même chez les Anglo-Saxons, on n'était arrivé que pas à pas au rituel romain. Il ne traita pas mieux la liturgie espagnole que la liturgie gallicane. Les évêques espagnols citaient un BM)t extrait d'une messe de saint Udefonse : a Nous n'avons pas à BOUS en occuper, répondit-il ; nous aimons mieux nous ai^uyer sur l'autorité romaine que sur Tautorité espagnole. Ses élèves l'imitèrent : Amalaire de Trêves, qui fut chargé plus tard d'une importante rédaction liturgique, justifiait ainsi l'ordre qu'il préférait : c C'est ce que j'ai entendu chanter à Alcuin, le plus savant maître de notre pays. »

Yll. Malgré les efforts réunis d'une littérature officielle et du gouvernement , la liturgie gallicane évita bien des at-^ teintes. Plus tard, Léon 111 engageait Charlemagne à supprimer le chant du Credo ; on n'avait pas , ajoutait-il , Thabi-

ranger le Ubellus precum, publié dans Hartëne, de Antiq. eccles. rt- Iî6im; ce n'est qu*un recueil de prières qui ne sont pas d'AlculUr (1) Ffnk. Qpp* ^^^9 t. II, p. 21.

tude de le chanter à Rome. Ainsi ce rit national, qu'on avait voulu proscrire, n'avait fait que s'effacer ; il se cachait jusque dans la chapelle de son ennemi (1).

Alcuin engageait le roi et les seigneurs à bâtir de nouvelles églises ou à relever celles qui tombaient en ruines (2). Il donnait des conseils au premier architecte des Franks, Eginhart, qui faisait de Yitruve sa lecture favorite. Il démt ainsi la cathédrale d'York, qu'il avait achevée lui-même de concert avec Eanbald T Ancien. «Cette demeure fort élevée est appuyée sur de solides colonnes qui supportent des arcs recourbés. De beaux lambris et de nombreuses fenêtres k font briller d'un vif éclat. De nombreux portiques en rehaussent la beauté : elle possède plusieurs terrasses sur ces différents toits , et trente autels ornés avec variété » (3). Si Ton veut rapprocher cette description de celle qu'Angilbert a faite de son église, à Gentule , on aura une idée assez exacte de l'architecture religieuse chez les Carolingiens. La première avait pour caractère la majesté; la seconde, l'élégance, l'a**

(l)a6alliarum ecclesiac suis orationibus utebantur, qu« adhuc a «nullis habenlur. ï>Walaf. Strab., de Eœord. et increm. rer. eccl.Ce témoignage est encore vrai aujourd'hui. Auctor microL, cap. ii :«Gomaposita oblatione in aUari dicit sacerdoshanc orationem juxta Galliacanum ordinem : Vent sanctificator, etc. Romanus tamen ordo nulalam orationem instituit post offerendam ante secretam.» Encore aujourd'hui le rituel de Paris admet cet(e prière entre l'offertoire et la secrète. Voy. Amalarii de Officia Missœ. BtUuze, II , 1352.

(3) Uaec nimic alla (lomiit tolidis saffalta colamnit

Sappotita qoœ tUDt carvatit arcabat, iotot Emicat egregiic laqnearibnc atqae feneslrU, Palchraqae portieibot faiget eiresindata nmltif , Plnrima dirercit retincnt aolarîa teetit, QoaB triginU teott yariit ornatibat ara*.

Cufvati9 arcubus indique le générateur de l'archUecture ro-

mour des ornements , de Tor, poussé jusqu'à la recherche , jusqu'à la vanité.

Vers Fan 796, Alcuin envoya à Tarchevéque d'York cent livres d'étain: «lime semble bien, disait-il, que la petite maison des cloches soit couverte d'étain pour Tornement et la célébrité du lieu d (1). Angilbert, bien plus coquet , faisait

mane, le plein-cintre. L'imagination religieuse des architectes du Nord multipliait â profusion les symboles dans leurs églises. L'église que Raban Maur fit bâtir à Fulde était aussi remarquable â cet égard que son livre sur la Croix. Une église, dans la disposition des ornements comme dans la forme du vaisseau, était souvent l'expression lapidaire d'une idée morale. Ainsi Benoit d'Aniane voulut bâtir une grande église en l'honneur de la Trinité ; tout en personnifiait les attributs, comme le raconte Smaragde : aTrinicUtis nomine ecclesiam cousecrare disposuit. Quod ut luce clarius tagnoscatur, in altari, quod potissimum prœ ceterîs videtur, très f aras censuit subponi, ut in his personalitas Trinitatis typice videaftur significari. Et mira dispositio, ut in tribus aris individua Tri- «nitas, et in uno altari essentiallter firma demonstretur deltas. cAltare vero illud forinsecus est solidum, ab intus autem cavum , . f iliudve scilicet prsfîgurans quod Moyses condidit in eremo, ref trorsum habens ostioluni , quo privalis diebus inclus» tenentur «capsœ cpm reliquiis... Guncla ustensilia qus hic habentur, in cseptenario numéro consecrata noscuntur. Septem scilicet cande- «labra fabrili arte... de quorum stlpite procedunt haslilia , sphaecrulsque ac lilia, calami ac scyphi in nucis modum ad instar H- «lius facta quod Beseleel miro composuit studio. Ante allare eliam f septem dépendent lampades mirœ atque pulcherrimœ... Alis tanctumdem in choro dépendent lampades argenleae, in modum cotroQ», qus in se inserlis cîrculis cyathos recipiunt per gyrum , fmorisque ut prscipuis in festivitationis oleo replelas accendi, f quihus accensis veluti in die ita in nocte tota refulget ecclesia. Tria cdenique altaria in eadem suntdicata ecclesia.» F»^. Bened* An., MabilL, s. iy, p. i, p. 201.

(1) Aie, ep, GLXii, 1. 1, p. 231.

alors dorer ses trois clochers; il y faisait placer une belle sonnerie de quinze cloches (1). L'abbé de Tours parle quelque part de Isl poésie des cloches. Un jour il s'amusait à briser ses mots l'un sur l'autre pour imiter la joyeuse harmonie de celle qui aillait les frères au reïectoire (2).

YllI. Le biographe d'Alcuin raporte qu'il émTit deux volumes d'homélies (3) , témoignage formel que l'illustre D. Rivet récusait , en alléguant qu'à côté de lliomiliaire de Paul Warnefried , celui d'Alcuin eût fait double emploi (4). Mais le premier, revu ad nocturnaleofficium{S)j s'adressait aux moines ; le second au contraire était lu dans les églises ^ paroissiales, àla messe (6). Compilation énorme, il ne contenait pas moins de 280 homélies ; et , bien que les exemplaires en soient fort rares , on l'a plusieurs fois réimprimée , avec le nom du compilateur et du roi Charles. Dans le catalogue de la bibliothèque de Saint-Riquier, il est fait mention d'un lectionnaire qu'Alcuin avait encore arrangé pour ce monastère (7).

IX. La correction du livre le Compagnon sortit de la même source; un ordre du roi Charles eut le même butt ^

(1) Hariulphe, Vit, Angilh,; Uahill.^ Act.^ s. iy, p. i, p. 114.

(2) Semper in «Bternum facUt hœc clocèola tantom

Carmioa, «ed retooet oobic bona doeea coquomm.

Garm. cviu, t. H, p. 2I6.| (3) Coilegit multis de Patrum operibus homiliarum duo velumina, c. xii.

^' (4) Hist. liUér. de la France, l. IV, p. 337.

(5) Baluze , 1. 1 , cap, p. 203 ; et MabUl. lib. xxti , AnncU. N^ lxO.

(6) Sixte senens. Bibl. sanct,, lib. m, p. 362. On trouve deux éditions de ce recueil à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

(7) SpicU. d'Aeher..j U IV, p. 495.

propagation de FÉvangile au sein des populations. Il oonte« nait non pas F explication d*un texte ou d'un récit sacré f mais rëpitre et Tévangile qu'on devait lire chaque diman*» che (1). Ce code de la souffrance et de la lumière, Alcuin le présenta , pour la première fois peut-être , à beaucoup d'âmes. S'il sécha quelques larmes, s'il fortifia quelques ver-» tus, sa gloire est belle. L'idée même d'en faire le compagnon non-seulement du prêtre , mais 4e l'homme , reporte l'esprit à une époque bien sincère en religion. C'est saint Jérôme qui, en composant le premier ce recueil, avait trouvé ce beau titre. X. Pour transcrire les manuscrits, l'abbé de Tours mit en usage le petit caractère romain , plus beau et plus lisible que la pesante écriture des Mérovingiens : c'est ce qu'on appelle V écriture caroUne. Avant larrivée d'Alcuin en France, Charles avait fait transcrire par Daugulphe un psautier qu'il voulait offrir à Adrien 1®'. Ce psautier, conservé à la bibliothèque impériale de Vienne, et l'un des plus anciens volumes qu'il y ait en Europe , était écrit en lettres d'or et recouvert d'ivoire finement ciselé (2). Alcuin corrigea plusieurs bibles, et, soit en usant de l'influence qu'il avait sur un grand nombre d'abbés et d'évéques de son temps , soit en engageant Charles à diriger ses efforts de ce côté, il en fit corriger un

(1) Cf. Uahill, loc. cit. L'inscription placée en tête n'annonce qu'un recueil liturgique :

ToU ministerii cacricolemniacoinplenc...

Catholiea «eeletin Romanœ jnra reUient...

Ex orta innitens Domini naicentU in orbe.

Atqne ad 0amdem iteram p«rtlugitrit0 recarsv.

0pp. Aie,, t. II, p. 612.

Voy. ce rituel dans Baluze, cap. xxix, t. II, p. 1300 et suiv.

(2) Lcmbec-, Comment, de biUioth. Cw. Vindobon., t. !•

plus grand nombre encore. Souvent aussi , lorsque le Btanuscrit était achevé, on le lui envoyait pour qu'il le relût. Ainsi ce fut lui qui présida à cette importante révision ; et cette pensée resta si bien dans le souvenir des âges suivants, qu'on lui attribua beaucoup de bibles qui ne lui appartiens nent pas , en reproduisant sur les premières pages les inseriptions qu'il avait faites pour ses propres bibles.

En 795, Radon,abbé de Saint-Waast d'Arras, fit écrire de nouveau tous les livres du monastère qu'un incendie avait cwsumés. Alcuin revit le missel et fit écrire la bible en trois colonnes et en lettres d'or (1). Après bien des vicissitudes , cette bible fut apportée dans la bibliothèque impériale de Vienne, où , malgré le culte dont on l'entoure , elle tombe en lambeaux. Vers le même temps, il revit la bible corrigée par l'ordre d'Ava (2). Ava, ce semble, était la reine Liudgarde.

Il corrigea ensuite celle de Gerbîd (3). Si ce Gerfrid était l'iHicle et le successeur deXiudger, il faut supposer que, bien avant la mort de celui-ci, il possédait déjà un évéché. Le temps n'a pas plus conservé cette bible que celle d'Ava. La plus célèbre est celle que l'on conserve à Rome dans la bibliothèque Yallicellane. Baronius en parle avec une admiration que tout le monde partage , mais il aurait mieux fait de ne pas mettre sur le compte de la bible romaine tous les détails qui se rapportent aux différentes bibles d' Alcuin. Il cite cettfe inscription : € Petit livre, gagne le palais d'un roi illoclbé pour demeurer toujours dans le lieu saint. » Et cette

(1) Froh., t. II, p. 205, carm. ti.

(2) IlÀd», carm. t.

(3) /M., p. 201, carm. it.

antre: tJe porte avec plaisir ce livre dans le sanctuaire du. teoq^le que tu viens d'élever à Dieu» (1); il ne peut ttre question ici que de l'église de Sainte-Marie , bitie vers L'an 800 1 à Aix-la-Chapelle. Or il serait singulier que Fridogise , à qui on avait confié cette bible , eût reçu Tordre de. la porter à Aix-la-Ghapelle, et qu'il l'eût portée à Rome. Si l'on veut que la bible vallicellane appartienne bien à Alcttin , il faut renoncer à l'application que Froben a répétée d'après Baronius (2), et supposer que plus tard Charles fit présent de cette bible au pape , ce qui n'est pas impossible.

Parmi les manuscrits de la grande bibliothèque de Paris , on voyait un bible que les religieux de Tours offrirent à CSiarles le Chauve en 845. M. Guérard pense qu'on avait commencé à l'écrire longtemps auparavant, du temps de Gharlemagne. A cette conjecture d'un savant si distingué , qoutons qu'après la mort d'Alcuin, le relâchement le plus ocHnplet s'empara des moines de Tours , et qu'ils ne songèrent guère à cultiver les lettres (3), pour conclure que cette bible est sans doute une bible d'Alcuin. Elle est fort belle; depuis quelques mois, on l'a transportée au Louvre.

On ne se figure pas aujourd'hui tout le travdl qu'exigeait une si volumineuse transcription. Le sentiment qui engageait alors un cénobite à copier une bible était celui qui plus tard Teùt engagé à découper, durant de longues années , une rosace , à sculpter un bas-relief pour une catbé-

(i) Frob., t. Il, p. 2M.

(2) Baron, Annal, eccles., t. lH^ad an. 778 , eiFrob., Ah. vit. qiMiment, p. xxx.

(3) MaMl. Fct, s. iy, p. i, p. 172.

dnle gothiques c'était la religion. Toid ee qu'Âlcnin ëeri» ?âit à la dernière page de Tune de ces bibles : <iL*iidiabile ■antonier, arraché à la foreur des eaux » porte nn cœur joyeux en arrivant au port. Ainsi récrirain fatigué ^ en dë« posant sa plume, doit avoir le cœur joyeux. Il doit rendre grâce i Dieu pour la coMervation de savU^ pour les fruits de son travail et pour son repos. »

X. Au fond, quelle était la valeur réelle de ces travaux? Elle était i peu prés nulle , répond la critique allemande (1). S'il était question d'une traduction en langue romane ou en langue tudesque , nous joindrions volontiers nos éloges aux vôtres. Mais ces bibles, mais tous ces ouvrages , écrits dans la langue des clercs , et pour des clercs , n'offraient aucun caractère d'utilité générale. Lotenz est allé bien (dus loin* NonHieulement ces bibles n'avaient rien de populaire , mais Alcmin, en épousant les peurs et les rancunes du dergé, arrêta le roi des Franks dans les efforts qu'il faisait pour créer une langue nationale , c'est-i-dire allemande (2). Pour répondre & cette objection , fort en honneur de l'autre côté du Rhin , qu'on nous permette d'énoncer quelques faits. La solution que nous cherchons en sortira d'elle-même*

XI. L'historien Sulpice Sévère est le premier qui fasse mention d'une langue populaire chez les Gaulois, a Pour toi, fsit-il dire à Tun de ses personnages, parle gaulois ou al* Uqw. » Fortunat nous fait entendre ce qu'âait celte langue

r^ Jean VaMius, Cf. Duclos, Uém. de l' Académ. des inscrtpt, t. f VII, p. 172.

(2) Jlc. leben, À. Lorenz., s. 164 , 166, (166 ; voy. une belle dissertation de Tabbé Lebeuf sur celte question. Même de VAoadimk des inscript., U XVII^ p. 7094

gauloise , quand il dit , en commençant la légende de saint Aubin d^Angérs : cil fout prendre garde à ce que rien d'inintelligible ne frappe les oreilles du peuple» (1). Or la légende était écrite en latin. Le peuple entendait donc le latin. Cent ans après , Baudemond , moine d'Elnone , écrit la vie de saint Arnaud «en langue rustique et plébéienne, pour qu^on puisse imiter les exemples du saint » (2). Le peuple , surtout celui des campagnes j ne comprenait déjà plus qu'uti latin grossier. Enfin, à Paris, en 764, on transporta le corps de saint Germain de la chapelle de Saint-Symphorien dans l'église de Saint-Vincent ; un sourd-muet fut guéri , et le li^endaire ajoute : «Non-seulement il parla et entendit en peu de temps la langue rustique , mais il apprit encore les lettres dans le monastère» (3). G'est-à-dire que cet homme , en entrant dans un monastère , franchit la distance qui sépa* rait le latin populaire du latin savant. La langue rustique tendait ainsi à se détacher de celle des clercs , mais elle y adhérait encore fortement. Ce double phénomène linguistique ressort aussi d'une étude attentive des formules de Marculphe (4).

Que devaient donc faire Gharlemagne et Alcuin ? Empé» cher qu'on ne violât la langue latine. Aussi Gharlemagne (ordonne à chaque instant de lire la foi catholique au peuple, mais de se servir, i cette fin , de livres bien corrigés. cLes jeunes écoliers corrompent le texte. S'il est besoin de copier FÉvangile , le psautier ou le missel , il faut confier ce sok à

(1) Act. Sanct. Mart., U I, p. 57.

(2) Ihid., Februar., 1. 1, p. 849.

(3) Ibid., Maio., t. VI, p. 792.

(4) Marculf. mom farm , Baiux. Ct^., t. Il, Pé 370 et$êq.

des hommes 4'uQ âge mûr»(l). Du moment où Ton corrigeait un livre , on en faisait passer le langage de Fétat de langue rustique à celui de langue latine. Partout il s'agit de réagir contre un dialecte qui cherche à se détacher d'une langue en la viciant elle-même , en pénétrant dans les livres quand des ignorants les écrivent , mais qui recule dès que le copiste est habitué non-seulement à parler, mais à écrire sa pensée. C'est le langage du peuple qui déborde celui des lettrés , c'est l'usage qui prévaut contre la grammaire.

Donc il n'y avait pas alors deux langues , une langue romane et une langue latine , mais seulement la langue latine et un patois de cette langue (rustica), un argot, un accent (plebeià) ; patois , argot , accent qui n'était pas d'ailleurs assez prononcé alors pour empêcher l'intelligence de la langue latine , bien qu'ils pussent la rendre plus obscure. Assurément Alcuin ne songeait pas à écrire des traductions ou des livres dans ce patois ; au contraire , il devait s'efforcer, il s'efforça , en effet , de le ramener à son état réguUer, à l'état de langue latine.

XII. En 799, Gharlemagne se rendit à Saint-Riquier pour y arrêter quelques dispositions avant son départ pour Rome. Alcuin faisait partie du cortège. Angilbert , profitant de la circonstance , pria son maître d'annoter et à* embellir une légende de saint Riquier, écrite en style plus simple (2). On lui présente une légende très-courte ; l'abbé s'en étonne. Angilbert et les frères répondent qu'ils en ont une autre plus ^■Volumineuse ; mais ils veulent la conserver telle qu'elle est , parce que son style simple et peu poli la rend plus propre à

(1) Ânseg, CapiL, 1. 1 , c. lxiii.

(2) hkhar., Vit, inprœfat., Frob., l. II, p. 176.

être lue et plus claire pour le peuple» Alcuin reprend la

première, il ia développe et l'arrange. Yoici donc deux le-

gendes : Tune , celle d'Âlcuin , écrite en vrai latin ; l'autre, celle que les moines gardent , écrite en latin plus grossier, ^eoi roman du 8^ siècle. Celle-ci , au dire des moines, est plus daire pour le peuple ; celle d' Alcuin n'était donc que plus obscure pour lui. Le peuple eût pu l'entendre encore, et Le l^ndaire le croit si bien , qu'il termine ainsi : «Donc , trèschers frères ,r.. et vous , peuple de cette sainte réunion , qui vous êtes empressés d'assister à la fête d'un si grand patron, rendez-vous dignes de sa protection »(1). De même , à la fin .de ses autres légendes, on trouve des homélies spéciales pour le peuple.

. Si l'on veut se rappeler maintenant les réformes que Gharlemagne et Alcuin opérèrent ensemble en faveur des lettres , on verra que plusieurs avaient pour objet d'arrêter ce langage de la campagne. Ces requêtes que des communautés monastiques avaient présentées i Gharlemagne, et qui étaient pleines de fautes, étaient écrites en langue rustique (2) ; elle s'était glissée dans cet homiliaire que corrigea Paul Warnefried (3). C'est la langue rustique qu' Alcuin s'efforçait de vaincre quand il dit : «Je lutte chaque jour contre la rusticité des Tourangeaux» (4). Si l'on veut en voir un modèle, il suffit de lire une lettre qui , à ce qu'on disait , était tombée du ciel dans Jérusalem (5). On tenait beaucoup à ce que le

(1) lUd., p. 182.

(2) Baluz. CapiU, 1. 1, p. 201.

(3) Ibid,, p. 203.

(4) Aie. ep,, Lxxxv, Frob., 1. 1, p. 126.

(5) Baluz. Capit., t. II, col. 1396.

peuple comprit très-bien : on lui demandait de l'argent et des dîmes. Or cette pièce est.^rite en un latin altéré , mêlé de quelques expressions d'origine celtique ou germanique. XIII. Malgré ces efforts , le dialecte populaire minait insensiblement les obstacles qu'on lui opposait , et cherchait à quitter la source d'où il émane. La langue latine était trq) majestueuse et trop lente dans ses procédés grammaticaux pour ces populations entreprenantes et actives. On continuait à supprimer les désinences , à éliminer les voyelles , à briser les-consonnes Tune sur l'autre. Quelques mots se trouvèrent allongés , mais lorsqu'on voulut plus tard les ecmsidérer comme des signes scripturaires, et représenter par des lettres les aspirations et tous les accidents de la prononciation. En réalité, celle-ci appliquait à tout son procédé abré- ' viateur. Elle créait d'instinct une langue claire , vive , im- - pérative. Le seul moyen d'arrêter cette déviation » c'eût été d'établir des écoles libres dans toutes les grandes villes et dans tous \espagi, à côté des écoles des cathédrales et des monastères. Gharlemagne s'inquiéta trop peu de relever les écoles de ce genre qui avaient fleuri à Bordeaux , à Lyon , à Âutun et ailleurs (1). N'enlevait-il pas ^ la langue latine ses plus belles chaaces, lorsqu'on vrai Germain qu'il était, il composait une grammaire tudesque , faisait un recueil de poésies tudesques , enlevait aux mois leurs noms latins pour leur substituer des noms tudesques (2) ? Aussi Jean Valhius a-Ml prétendu qu'il voulait détruire la langue latine pour la remplacer par sa langue maternelle , et foire de celle-ci la langue ^e la diplomatie et du peuple* Les clercs ) continue

(1) Hist littér., t. II, III.

(2) Eginh., VU, KaroL U', c. xxix.

fintrëpide eritiqne d'outre-Rhin , s'entendirent ensendilé pcHiir arrêter Taudacieux novateur.

• Xiy. Enfin l'ennemie acharnée de toute instruction , de tout progrès , c'est la guerre , toujours pour ceux qu'on em« ■Ane sur un champ de bataille , souvent pour ceux qui conddèrent de loin cette odieuse lutte d'hommes. Dès que le printemps reparaissait, le roi Charles ordonnait à ses comtes et i ses vassaux de venir rejoindre le hériban royal avec leur contingent. Marié ou libre , tout le monde partait. Ex- «qptë pendant les dernières années de Charles, où son ai^ dear guerrière s'était amortie , il n'y eut guère , pendant eei quarante-^ix ans de règne , qu'une seule année où Ton ne se battit pas. Aussi il faut voir avec quel étonnement les chroniqueurs signalent cette année 790. Tout le monde savait qu'au bout de quelques mois il faudrait repartir pour la Saxe , pour l'Espagne , pour l'Italie. Si les leçons dans les icoies n'étaient pas bien suivies, il faut avouer qu'en re* Tinche les réunions pour se détruire mutuellement étaient 4'une parfaite régularité. Loin de chercher des maîtres nouveaux, on kdssait les anciens s'écrier, comme Âlcuin : Qu'on laue la paix avec ce peuple abominable. On n'était que eampé chez soi ; on y passait ses quartiers d'hiver. Est-ce dans une situation pareille qu'on songe à s'instruire ? Sui- Tant la bannière de leur comte , les habitants d'un même pagui parlaient entre eux la langue de leur endroit, la langue rustique , qui seule gagnait au milieu de cette société agitée* Tout ce qu'ils pouvaient posséder de connaissances ne tardait pas à disparaître. Il le méprisait même et n'apprenait à célébrer que les prétendus exploits de la force matérielle» La barbarie couvrait de ses nuages les intelligences

les pliM édaii^. (Siarles se i^âiC^ plnsicnv to les prêtres n'apprenaient pas le Noire père anx pdpnlaticms. Ce qoi le leur foisaH oublia, c'est cpi'après les avwr BHS en présence d'hommes qoi avaient le même drmt qu'eux de rédter cette prière, on leur ordimnait de tirer Tépée. Yoilà ce qui eftt rendu stériles les paroles des maîtres les plus instruits et des prêtres les plus éloqumts.

XY . Alors la langue romane se détadia de la langue la* tine. Les évêques s'en aperçurent les premiers. De là le car pitulaire de Tours en 813 (1) ; on y ordonne de traduire les homélies. Ce fut là le point de départ de la langue rustique. Banni de la société laïque , le latin fut pour januds rel^é dans les monastères.

XYI. 11 n'en fut pas ainsi de h langue tudesque, langue toute formée quand les Germains s'emparerait des Gaules. Elle eût sans doute prévalu dans ce pays, sans le re^ct qu'on avait pour la littérature latine , sans l'influence de l'Église, et si les Germains ne s'y étaient introduits lentement en bandes partielles et peu nombreuses. Les missionnaires de la Germanie avaient traduit en cette langue tout ce qui était nécessaire pour la conversion des Germains, tout ce qui pouvait leur rendre la religion plus femilière et la leur faire librement accepter. Saint Boniface lisait au peuple les épîtres et les - évangiles traduits en tudesque , et lui apprenait des prières en tudesque ; ses prêtres se . servaient d'un homiliaire tudesque pour instruire les néo- ' phytes. On a retrouvé , ces dernières années , dans le monastère de Moseï, des fragments d'homélies et une traduction

(1) Labbe, Conc., t. YIl, p. 1256.

presque entière de rÉvangile de saint Matthieu qui re« montent au 8® siècle (1). Enfin les missionnaires possédaient Bn recueil de prières , de formules d'abjurations , d'actes des vertus théologales, déparer et de credo j le tout traduit en tudesque (2). Une traduction complète des Saintes Écritures n'eût été qu'une œuvre de pure littérature, et si peu nécessaire , que Boniface lui-même ne possédait pas daiis sa bibliothèque tous les livres de la Bible , vulgate Qfù traduction. Le progrès de la religion chez les Germains pouvait seul leur faire désirer la traduction com* plète de la Bible , et il se fât sans doute alors trouvé un homme de talent capable de contenter ce désir. C'est longtemps après la conversion des Anglo-Saxons que Bède avait conçu ridée de traduire tout l'évangile de saint Jean (3). Rien n'empêcherait de croire que Louis le Pieux fit traduire les livres saints dans l'un des trois dialectes germamcpies,si l'espèce de préface qui nous l'apprend et qu'André Du Chêne a citée d'après User et Flacius d'iUyrie, portait des traces certaines d'authenticité (4). Les chants d'Otfried de Wissembourg font voir qu'un travail de ce genre était très-possible au milieu du 9^ siècle. C'est à une traduction tudesque que pensait un critique de notre temps lorsque , dans une dissertation sur ce sujet , il reprit l'ancienne opinion d'une traduction biblique menée à bonne fin en 808, par Baban«Maur, Haimon d'Halberstat et Walafried Stra-

(1) Fragmenta theoiisca vers, antiq» evangel, s. Matthœi; Vienne^

(2) Georg. d'Eccardde Reb. orient, U IL (3 MaUll. Act., t. III, p. 554.

(4) And. Du CMn., ScripU Francar., t. Il, p. 116.

bon (1). Mais ce dernier est probablement né cette année même ; et Flacius d'IUyrie (2), qui nous les montre tous trois réunis à cette fin sur un ordre de Gharlemagne, semble avoir pris cette historiette dans quelque légendaire , curieux de rattacher aux chants d'Otfried une tradition inventée longtemps auparavant pour la traduction des Septante.

Quoi qu'il en soit, on voit pourquoi Âlcuin ne songea pas à une traduction complète de la Bible en tudesque ; elle ne lui semblait pas nécessaire. Mais il n'empêcha personne d'entreprendre un travail de ce genre. Quant à la langue romane, elle n'était encore de son temps qu'une altération du latin. Ainsi, en écrivant ses bibles en latin, et en engageant tous les savants à l'imiter, il ne travaillait pas seulement pour des clercs ; il écrivait dans la seule langue qu'on pût alors appeler avec quelque raison la langue de tout le monde.

Mais nous nous sommes arrêtés longtemps sur ces questions ; il est bien temps de rejoindre Âlcuin à Tours.

(1) if, Leroux de Linçy, les Quatre Livres des rois, traduits en français du douzième siècle; Paris, 1841.

(2) Flac, prœfat, ad Otfrid,

Page 1