CHAPITRE PREMIER
École monastique de Tours. — Élèves sortis de cette école. — Tradition des doctrines et succession des maîtres, jusqu'à la fonda** tion de TUniversité de Paris.
I. Dès son arrivée à Tours , Âlcuin reprit son enseignement avec ardeur. Il releva l'école ; il y établit tous les cours des sept arts (1), et professa lui-même dans presque toutes les classes avec un zèle tout juvénil. Ce qui l'encourageait, c'était la vue du grand nombre de jeunes gens qu'on eit^ voyait de tous les monastères pour assister aux leçons de
(1) Epist. xxxyni, 1. 1, p. 52.
l'ancien professeur de l'école palatine. Voyant la pauvreté de sa bibliothèque, il envoya, avec l'autorisation de Charles, quelques-uns de ses élèves chercher des livres à York (1). Use rendait souvent dans la classe des copistes. Son école était gratuite pour les pauvres ; il répétait ce mot d'Isaie : «Vous tous qui avez soif, venez vous désaltérer, venez tous (2). Vous qui n'avez pas d'argent , achetez et mangez. Achetez sans argent le vin et le laitU Mieux que jamais, depuis qu'il était libre , il comprenait tout ce qu'il y a d'utile dans la tâche du professeur, tout ce qu'il y a de beau dans la culture de l'esprit. Il se le disait à lui-même ; il l'écrivait au roi (3). Ces travaux le rajeunissaient , le remplissaient de joie : sa vie lui semblait bien coordonnée , ses années bien employées (4). Quand l'école fut en train , son ardeur se ralentit , sans s'éteindre , et fit place au sentiment plus calme , mais non moins fécond, du devoir. Le roi et ses filles l'engageaient à venir les voir, à prendre part aux fêtes de la cour : il refusait. A ces brillantes distractions , il préférait les progrès de ses élèves , et la surveillance attentive de son monastère. Quatre ans plus tard , en n'acceptant pas le voyage de Rome , il proférait cette parole énergique : a Chaque jour
. (l) Ibid.
(2) haie, ly, i, et Mabill'^' Annal,, ii, 322.
(3) «Per omnes S. Scripturœ paginas exhortamur ad sapientiam discendam.... etiam et secundum philol^ophorum dicta nihil ad regendum populum necessarius, nihil ad componendam in optimos mores vitam mèlius, quam sapienti» decus, et discfpiins laus et eruditionis efficacia.» Ibid,
(4) ((Mane florentibus per œtatem studiis seminavi in Britannia. Num vero frigescenli sanguine quasi vespere in Francia seminare non cesso.» Ibid. ...
je lutte contre la rusticité des Tourangeaux 9 (1). Grâce à ses soins, le inonastère de Tours prit bientôt le premier rang parmi les écoles monastiques. Son enseignement était plus sévère que celui du palais ; ce poëte qu'il avait aimé dès son enfance , ce Virgile qu'il citait , qu'il imitait à tout propos , il le bannit : a Vous n'avez pas à vous souiller de sa luxurieuse éloquence , dit-il à ses élèves ; les poètes sacrés vous suffisent. » Cet ordre formel prétait un nouveau charme au chantre de Didon , et reléguait David au chœur. Sigulphe , le Vieil ami d'Âlcuin , succomba à la tentation , et fit venir dans sa cellule Âdalbert et Âldric , plus spécialement confiés à ses soins. On prit alors un Virgile , on lut à voix basse , et l'on se recommanda de n'en parler à âme qui vive. En ce moment, on vient dire à Sigulphe de se rendre auprès de l'abbé. Il arrive en tremblant : « Ah ! vous Voilà , virgilien , dit le maître ; comment se fait-il que , contre ma volonté et mes conseils, vous lisiez Virgile en cachette ?jd Désormais on ne lut plus V Enéide ou Ton prit mieux ses mesures (2). Dansie inonastère, tout portait l'esprit aux graves pensées de l'étude ou au recueillement cénobitique. L'abbé avait fait placer , partout des inscriptions qui rappelaient aux moines un peu relâchés de Tours les rigoureux préceptes de saint Benoît ; aux élèves, leurs devoirs, leurs travaux, en tel lieu, dans tel genre. L'une, placée à l'entrée de l'école, engageait les élèves à l'étude , les maîtres à l'indulgence (3) ; l'autre , à l'entrée du dortoir, souhaitait doucement aux frères un
(1) Gnm Turonica quolidie pugno rusticitate. Ep. lxxiy. I,
(2) Vit. Aie., Frob. I, p. liyi; Mabil.^ s. ly, p. i, p. 156.
(3) T. Il, carmin, lxti, deScoiaet$colasHoi$.
agréable repos, au nom de celui qui ne dort jamais (1) ; une
troisième les pressait d'ouvrir les yeux aussitôt que la cloche
>^ sonnerait les matines (2). Non loin du chœur, on engageait les
jeunes à s'y porter avec ardeur, les vieillards à retrouver leur
■^ force pour aller visiter Dieu (3). Voici l'inscription que l'on avait mise dans la classe des copistes : Qu'ici prennent place ceux qui écrivent les oracles de la loi divine et les paroles des Pères. Qu'ils prennent garde à ne pa» mêler au texte leurs frivolités. Frivole aussi que leur main n'écrive pas trop vite. Qu'ils cherchent des livres corrigés avec soin, que leur plume exercée suive bien la ligne. Qulls séparent les sens , en marquant les membres des périodes , et les incises. Qu'ils i mettent les points à leur place , afin qu'on ne lise pas des er- ^/ l reurs , qu'on ne s'arrête pas tout à coup quand on fait une lecture dans l'église. C'est une bonne œuvre que d'écrire les saints livres ; le copiste lui-même ne reste pas sans r^ompense. Mieux vaut copier des livres que de faire des fosses dans les vignes. Plus tard le copiste obtiendra le grade de maître , il pourra trouver de nouvelles doctrines , et explîy .quer celle des anciens» (4). Il serait trop long de citer toutes
(1) îhid,^ Ltix, ad Dormitorium.
(2) Âdmonitio juvenum,.,. llÂd, lxxi. Cette Inscription est and belle allégorie.
(3) Lxiii. In via ad chorum.
(4) Ad Musœum libros scribentium :
Hic sedeant sacrœ scribentes famina legU, Née non tanetomm dieta sacrata Patram Haec interaerere caveant sua f rWoIa verbia, Frivola née propter erret et ipsa manus r Gorrectosqae aibi quœrant atudioae libelloa, Transite quo recto penna volantia eat.
Per eola diatingiant proprioa et eommat* aentMi Et poaclM poiuat «nUae qiMMqiw «no. SU.
ees inscriptions. Il en écrivit pour Nobily, près de Poitiersi pour Elnone , pour Floriac ( 1 ) .
II. De l'école palatine, la science s'était répandue chez les laïques ; de l'école de Tours , sortirent une foule de savants professeurs , qui la répandirent dans les principales écoles monastiques de France et de Germanie. On ne peut cepen- 4ant citer que quelques noms. Âdalbert et Âldric allèrent, y avec Sigulphe Fancien , cultiver les lettres à Ferriëres. Aldrie professa vers 830 la théologie dans l'école palatine (2). y 'H avait pour camarade à Tours Samuel , plus tard abbé de Lorch et évéque de Worms; Hatton , Haimon d'Halberstat , le meilleur théologien du 9® siècle après Raban ; enfin Ra- < ban lui-même, le premier élève d'Âlcuin. Ce dernier, prenant toujours son maître pour modèle , reproduisait fidèlement , pieusement, sa méthode théologique et'son enseignement. Il avait arrangé son école de Fulde à la façon de celle de Tours. Au-dessus de son scriptorium, il avait reproduit l'inscription qu'il avait souvent lue dans celui de Tours ; il en avait rapporté des cahiers de rédaction , et c'est sur ces cahiers, à la marge desquels il écrivait ses gloses, qu'il faisdt lui-même ses leçons (3). Longtemps après la mort d'Alcuin, > on consultait Raban comme s'il eût été Alcuin lui-même. On retrouvait en lui sa science avec cette vertu solide que lègue
(1) Cf. Inscription. Alc^^t II, p. 2i2etg6q,
(2) Mabil» Act,, s. iv, p. i, p. 570. Scrip. Vit. Aldric,^ ita ; quorumdam incredulorum versutias elisit Jucun<iatusimperator...eum
prsceptorem palatinum inslituit :
(3) M eqnia qiaecnmqne docnernnt ore magUtrl,
Ne vaga mena perdat, enncta dedi foliia :
Hinc qaoqae nanc coiMaiit gloiM panr^ae UbtUi.
la tradition. De là cette renommée intacte qu'il conserva dans une époque de guerres civiles et d'agitations religieuses; Au moment où celles-ci n'étaient pas encore calmées , Hinomar lui demandait des conseils et ajoutait : « C'est que vous êtes le seul élève d'Âlcuin qui vive encore. » Ce fut lui surtout qui fit connaître à d'autres l'enseignement du maître de Tours , et cela , grâce à sa longue vie et à son titre d'abbé de Fulde. C'est là que tous les monastères du temps envoyaient des élèves-maîtres pour qu'il les formât, lui ou ses collègues. C'est à Fulde qu'étudièrent Walafried Strabon, plus tard abbé de Reicbenou, Otfried, plus tard écolâtre de Wissembourg, Rutbard d'Hirsauge, Ermenric d'Envangen, et beaucoup d'autres. Peut-être même serait-on bien aise de voir jusqu'où se perpétua, sans importante interruption, cette succession d'élèves.
m. Â partir d'Âlcuin, l'enseignement se divisa en trois parties (1). Â l'Orient, c'était Fulde et les monastères qui en sortirent et civilisèrent l'Allemagne. A l'Occident, c'était un certain nombre d'écoles épiscopales, monastiques et libres, qui aboutirent à l'Université de Paris, et qui, à un certain moment, prirent ce nom fameux. Enfin, au centre, c'étaient les écoles de Reicbenou, de Saint-Gall, de Laubes, de Liège et de Strasbourg, qui vinrent au 11^ siècle augmenter le zèle des écoles d'Occident.
Alcuin eut pour élèves Raban et Haimon d'Halberstat; Raban et Haimon d'Halberstat eurent pour élève Loup Servat ; Loup Servat eut pourélève Héric d'Auxerre ; Héric d'Auxerre eut pour élève Remy d'Auxerre, qui professa à Reims et à
(I) Cf. Hm. mer., t. V, VI, VII.
PAris. A Reims , il eut pour élève Hildebold et Blidulphe, fondateurs ides écoles de Lorraine ; Siculphe et Frodoart, qui oontinuèreiit celle de Rheims et frayèrent les voies à Gerbert. A Paris, Remy d'Auxerre, réunissant les deux branches de récole palatine, celle que représente Alcuin et celle que représente Jean Scot , expliquait la dialectique attribuée à laint Augustin et Martian Gapella. Il eut pour élève Odon de Gluny, qui ranioia le zèle monastique et forma beaucoup d'élèves , Aymiar, Beaudoin , Gothfried , Laudric , Yulfad , Adhegrin, Hiidebald, Elivia, etsurtout Jean, son biographe. Joints aux élèves de Gerbert , ils soutinrent renseignement au 10^ siècle, pendant qu-Hubald de Liège, sorti de Saint- Gall, instruisait les chanoines de Sainte-Geneviève, à Paris, et professait dans Técole de la cathédrale. Dans le 1 1^ siècle, Abbon de Fleury et ses élèves Gozlin, Aimoin Thistorien, Bernard, Hervé, Odalric, Girard et Thierry, firent fleurir les études. Drogon[professait avec éclat à Paris; et toutes les écoles voisines, Chartres, Tours, Le Bec, rapprochaient la science de cette ville, résidence habituelle des rois de la troisième race. Le bruit des controverses qu'on y soutenait attira bientôt dans son sein une foule de maîtres et d'élèves. Drogon eut pour élève Jean le Sourd, Jean le Sourd eut pour élève Roscelin. Sorti aussi de l'école d'Yves de Chartres, Roscelin eut pour élèves Pierre de Cluny , Odon de Cambray, Guillaume de Champeaux, et Abaiiard. L'école de Paris devint alors une véritable corporation féodale : VniversUas magistrorum et disdpulorum^ ce fut TDniversité.
Ainsi, dans des siècles où les livres étaient rares , le précieux dépôt de la science passa de main en main à travers les générations fugitives.