CHAPITRE II
Poésies d'Aleuin. — PoCme snr les tvAques «t le* saints de l'Ëgliic , d'York. Poème sur rarrivée du pape Léon. Poésies fugitiTes.
L Alcuin repoussait Virgile^ parce que le poète païen était pour lui Terreur, et Terreur avec ce qu'elle a de plus iimable (1). Mais célébrer des événements où il pourrait faire honneur à la vérité , à la religion , s'inspirer de Thistoire et des souvenirs de sa jeunesse, faire appel aux merveilleuses traditions du christianisme , chanter par reconnaissance et par amour : voilà la poésie qu'il aimait y voilà ridée première d'où sortit le poëme sur les saints de Véglise d*York (2). Bien. qu'il ne soit souvent qu'une imitation indépendante , une reproduction animée de Thistoire ecclésiastique de Bède , on écoute avec plaisir cette voix souvent peu cultivée, mais qui devient pleine et vibrante quand elle redit les mouvements des barbares et Tébranlement d'un monde à reconstituer par le christianisme. Chrétien, Saxon 9 le poëte s'éprenait d'admiration pour ce grand spectacle ; il trouvait dans son amour pour sa patrie et dans sa foi des paroles pleines de feu pour le décrire. «Christ Dieu, vertu, sagesse du Père souverain, vie et salut, toi qui créas, qui relevas , qui aimas les hommes, seul langage de Dieu, . bienfaisant protecteur, accorde les présents de la pensée , inspire des paroles à la faible voix du poëte. Verse dans son cœur ignorant ces flots qui donnent la vie... Je vous adjure
(1) Vit. Aie, c. III, n. 10.
(2) Jh Pontif. et sanct. Eccles., Eborac. Frobt, t II, p. 2i9$tseq.
aussi, ô citoyens du ciel, ô saints, peuple fort, rgetons di- TÎns du grand Dieu, marcliez avec moi, composez ce poëme ayec vos prières ; car je veux chanter la gloire de ma patrie et illustrer son antique berceau » (1 ) .
En retraçant alors la lutte des Bretons et des Anglo- Saxons, il donne au peuple vainqueur la sanction du droit divin ; il avait une mission : gens ventura Dei (2). Il rapjKMte les plus brillants faits d'armes de cette |[rande querelle nationale qui dura plus de deux siècles, sans voir rien de légitime dans les succès des Bretons, rien de douloureux dans leurs revers. 11 maudit ces vengeances héréditaires qui n*étaient que de justes représailles : il était Anglo-Saxon. La haine des Bretons contre leurs oppresseurs s'envenimait d'autant plus qu'on croyait l'avoir anéantie. A chaque changement de règne, à chaque circonstance favorable, la flamme qu'on croyait éteinte dans le sang se rallumait plus ardente, paiple contre peuple, légitimes propriétaires contre ces intdents envahisseurs des foyers de leurs ancêtres, rois contre rois. Ceux-ci tuaient ou ils étaient tués. De cette sombre époque toute pleine de crimes, de ce règne de la guerre, le poète retrace quelques épisodes avec l'inspiration martiale d'un barde saxon. Edwin de Northumbrie tombe à son tour sur le champ de bataille. Dieu lui suscite un vengeur dans son neveu Oswald. « Oswald , sans s'effrayer du nombre des ennemis, s'adresse bravement à ses guerriers : vous, en qui ne peut s'éteindre la vertu des combats, armez-vous aujourd'hui , je vous prie, d'un invincible courage. Le seeoors du Dieu plus puissant que toutes les armées, voilà ce
(1) Jbid.
(2) Ibid., y. 78i
qu'il nous fout demander par nos prières. Indinez-yout devant cette croix que j'ai fait dresser sur la cime de la mmtagne; elle resplendit du triomi^e du Christ, elle nous donnera la victoire aujourd'hui. Les cris du peuple s*âèveiit avec leurs prières jusqu'au ciel. L'armée adore le Seigneur. Gela ftdt, le roi fond sur l'ennemi, il envahit son camp, il y sème le carnage. Gomme un lion et ses lionceaux <pii immolent tout le troupeau dans leur rage, qui les mangent, qui les traînent , ainsi le roi Oswald, au milieu des traits, frappe les barbares, il les foule aux [ueds, il extermine leurs ailes,^. il les met en fuite. Gar il les a surpris, et il laisse derrière lui des ruisseaux de sang dans les campagnes, jusqu'au moment où tomba enfin l'abominable Gadwala.! . Oswald avait tué Gadwala, Oswi tua Penda, lé second héros de la nation bretonne. Le poète, en racontant ce dernier feit d'armes, s'abandonne aux transports les plus étranges. «A l'abri sous le bouclier du Ghrist, le roi se jette avec audace au milieu des ennemis ; il trouble leurs raog^, à l'abri sous le bouclier du Ghrist... Les armes nagent dans le sang, les fontaines sont changées en sang. » Les Bretons firent enc<Mre quelques tentatives : jamais ils ne se relevèrent du coup qu'ils avaient reçu à Winwiefield. Le poète chante autant le triomphe de la religion que celui des Ânglo-Saxons : de là les portraits des apôtres de Téglise anglo-saxonne , figures douces et paisibles au milieu de ces sauvages phy« sionomies de rois. Sa foi éclate dans un curieux épisode où il représente un honune ressuscité et qui raconte ce qu'il a vu dans Tautre monde. Gette peinture est à la fois celle de l'enfer chrétien et celle de Tifrin saxon, celle du Walhala et celle du cieU
II. c C'est un génie brillant qui me fit sortir de mon corps; nous nous avançâmes du côté où le soleil se lève en été, et nous arrivâmes à une vallée large et profonde. Sur sa longueur, s'étend un abîme sans fin, où sont allumées, d'un côté, des flammes dévorantes, et qui, du c6té opposé, est plein d'une grêle glaciale. Il était rempli d'âmes humaines , qui ,' toutes brûlées et ne pouvant supporter l'action des flammes, se jetaient, les malheureuses, dans la région du froid. Ne pouvant non plus y trouver le repos , elles se portaient en pleurant sur le gouffre qui vomissait les flammes. En voyant cela , je me demandais si c'était là ce supplice de Fenfer, dont j'avais si souvent entendu parler. Pendant que j'étais dans cette méditation , mon guide me dit : non , ce n'est pas là ce que tu penses, ce n'est pas l'enfer. M'arrachant à ce spectacle , il me conduisit tout tremblant en avant, et tout à coup je vis que tout était plein de ténèbres. Mous entrons : une sorte de nuit épaisse tombe autour de nous, et je ne pouvais rien distinguer, si ce n'est la figure de mon guide et ses vêtements resplendissants. Nous somméb au milieu de cette nuit profonde, et voilà que, tout à coup, des globes de flammes bien sombres s'élèvent comme d'un puits et y retombent. Mon guide disparut soudain ; je restai seul , tremblant , éperdu , au milieu de ces ténèbres. Les laves de flamme gagoaient le haut de Tabîme, puis, par un mouvement alternatif, redescendaient jusqu'au fond , etjei vois que la surface des flammes était couverte d'âmes humaines, âmes malheureuses qui, comme des étincelles, montaient avec les flammes , redescendaient avec elles. Une odeur fétide était répandue partout. A force de regarder ainsi, la terreur s'empara de moi. Que faire i* Où porter mes
JM18 ? Je rignore ; malheureux, quel sera mon sort? J'entends alors le bruit des ge'missements qui s'élevaient derrière moi^ et comme le ricanement d'une populace sur un ennemi dont elle vient défaire capture. Ils s'approchent; je reconnais des esprits malfaisants qui traînaient dans le gouffre cinq âmes poussant des hurlements : ils descendirent avec dles au fond de l'abime. Du milieu des flammes, s'élèvent alors des démons, les yeux étincelants; ils m'entourent; leurs narines, leur bouche, exhalent des feux d'une odeur fétide ; ils me menacent, en s'efforçant de me saisir avec des tenailles. Ils n'avaient encore pu me toucher, bien qu'ils m'eussent rempli de terreur. Alors, enfermé dans les ténèbres, et pressé par Tennemi, je jetai les yeux de toutes parts, afin de découvrir quelque secours, un protecteur qui m'arrachât à cette race d'ennemis. Alors je vis briller, derrière moi, comme une étoile dans les ombres ; sa lumière s'étendant, se hâtant, mit en fuite les ennemis : c'était mon guide qui venait avec cette lumière soudaioe, c'était lui qui avait nds m fuite les noirs démons. Alors il changea sa route du côté où le soleil se lève en hiver ; il m'arracha à la nuit et me conduisit dans une atmosphère brillante. Devant nous, se dressa tout à coup un grand mur ; il ne finissait ni en lon« gueur ni en hauteur, et paraissait sans limite. Mais, lorsque nous nous fûmes approchés, nous nous trouvons tout à coup, je ne sais con^ment, au-dessus du mur. Yoilà que j'y vois une campagne vaste et très-belle ; les parfums qui s'en exhalaient m'apportaient de si suaves odeurs qu'elles chassèrent de moi toute odeur d&agréable ; et la lumière qui se répandait sur cette campagne divine était si grande, qu'elle eût effacé celle du soleil et du jour. C'est dans ce lieu, dans
cet heùretnc séjour, que je voyais résider les joyeuses cohortes dés saints. A ce spectacle, je songeais en moi-même si c'étaient là les royaumes élevés du ciel promis à tous les' bienheureux. J'étais plein de cette pensée, quand mon guide me répondit : non , ce n'est pas ce que tu penses, ce ne sont pas là les royaumes des cieux. L'éclat d'une nouvelle lumière resplendit en avant ; elle surpasse encore la première, car la première me parut alors très-faible. Du même lieu, s'élèvent d'harmonieux concerts , et , avec la lumière, un parfum d'une odeur merveilleuse, en sorte qu'en comparai-
son, le premier me parut très-petit. C'est là que j'espérais entrer, dans ma joie ; mais soudain mon guide s'arrêta, se retourna, et me ramena par la route que nous avions suivie en venant. Quand nous rentrâmes dans le beau séjour de la première campagne, il me demanda si je savais ce que j'avais vu. P(on, lui dis je; et aussitôt il ajouta : Tu as vu la vallée pleine de JËlammes et de froid, dans laquelle les âmes sont maintenant purifiées par de cruels châtiments; une fois purifiées, elles reviennent à la vie. Mais le puits d'où sort une flamme à l'odeur fétide est Touverture de l'enfer ; quiconque vient à s'y jeter n'en sera jamais, retiré. Le lieu plein de fleurs que possède une blanche jeunesse, c'est un séjour de repos où attendent les royaumes du ciel îceux qui ont fait le bien , quoiqu'avec moins de perfection que ne l'exige la foi bienfaisante. Car celui qui est entièrement par^ fait, dès qu'il meurt, entre dans la cour du ciel, dont est voisin ce lieu étincelant de splendeur, rempli de doux parfums, et où retentissait la voix harmonieuse des chanteurs. Toi qui dois reprendre ton corps , et vivre au milieu des hommes d'une vie passagère, corrige, crois-moi ^ tes mœurs^
tes paroles et tes actionsy afin que ta puisse trouver toirliir biUtion aa milieu de ces sociétés de saints. Quand il disait ces mots, je me trouvais, sans que je puisse dire oommoiti revêtu de mon corps» (1).
m. Avec le règne des princes northumbriens finit la première partie du poSme ; la seconde est consacrée au souvmr des évéques dTork. Le ton change : au bruit de la bataille, a succédé le chant d'une muse plus réservée ; elle câèfare les vertus pacifiques des pasteurs, le calme et le bonheur de leurs troupeaux, les miracles se multipliant avec la foi, les ^lises couvrant le sol de la Bretagne ; les évéques Jean, Wilfried , tous deux si bons pour les pauvres , tous deux morts dans un monastère. Alors vivait aussi Bède, cette merveilleuse lumière de la Bretagne , Suidbert, Egberti de souche royale, enfin Balther , les uns pasteurs dévoua, les autres rigides anachorètes, tous amis de Dieu , parce qu'ils foulaient aux pieds le monde, et luttaient contre leurs pas* sions. Les plus fraîches images du poète sont empruntées à des tableaux delà mer. Enfin il arrive i son maître chéri, Elbert, qui éleva sa jeunesse, et dont il ferma les yeux. La recon* naissance lui inspire des vers pleins de douceur et de tendresse. Le ton baisse encore; le poète arrive à lui-même, aux beaux jours où il fut maître de Técole d'Tork. Le chantre des combats a disparu ; nous n'avons plus devant nous qu'un jeune homme doux et timide , qui préfère le petit coin d'un livre à toutes les épées du monde, et qui n'ose pas même nous dire son nom en nous faisant voir sa belle b»* bliothèque.
(1) V»876et8eq.
IV. Vraie et originale, tel est donc, comme cette analyse le fait voir, le premier caractère de cette poésie. Elle chante ee qu'elle croit et ce qu'elle aime. Tout le montre, le sujet, les sentiments, les erreurs même, qui sont celles de l'époque où vivait le poète. Et pourtant les regards de celui-ci se tour» naient vers les modèles antiques. Il y a dans les récits scan« dinaves une légende où l'on représente les Normands partis de lenr pays pour conquérir la ville éternelle. Rome apparaît à leur imagination comme une ville aux palais de marbre, aux toits resplendissants d'or. Ils marchent bien longtemps. En faisant une halte aux pieds d'un chêne , ils voient venir un vieillard fatigué. Voyageur, d'où viens-tu ? lui crientrils. — J'ai voulu aller à Rome , mais cette ville magnifique est bâtie aux confins du monde ; on n'y peut parvenir. Décou^ rages, les Normands regagnent leurs forêts. Cette histoire est un emblème fidèle de l'admiration qu'éprouvaient les poètes barbares pour la littérature antique ; ils la trou^vaient si noble et si naturelle , si riche et si réservée , si passionnée et si mesurée dans sa force, qu'ils désespéraient fouvent d'atteindre i un si parfait idéal. Pourtant ils ne se lassaient point de l'imiter, au moins les poëtes carolingiens. La beauté de Virgile surtout leur semblait éclatante ; ils en étaient jaloux en quelque sorte. Quelquefois ils l'appelaient un charlatan ; ils le nommaient ensuite un prophète. On prohibait sa lecture et on le savait par cœur. Trois fois heureux Alcuin, quand il trouvait dans le chantre de Didon des formes agréables pour sa pensée. Un vers de Virgile , il s'en emparait, il l'enchâssait, comme une perle, dans son poëme ; il en faisait une parure pour sa muse. Ovide, Térence, Horace, Lucrèce même, Lucrèce le chantre animé du néant ; on admi*
rait, on imitait tout, à son insu , malgré soi, subjugué qu^oa était par de si suaves et si éblouissantes beautés. Barbare plein de sentiments , mais rude de formes , on avait honte de rimage qu'on avait trouvée , ou Ton avait honte de n'en trouver aucune ; on relisait Virgile avec dépit , et l'on prenait non-seulement un , mais deux , trois vers tout entiers dans le divin poète : pareil à Gharlemagne , qui , ne pouvant élever une église digne de Notre-Dame avec ses grossiers matériaux du Nord , faisait enlever de leurs bases les colonnes granitiques de Téglise de Ravenne,
Ainsi l'originalité d'Alcuin se confond avec un mélange d'imitation.
A quel moment ce poëme fut-il composé ? L'auteur, à propos de Saint-Gutbert , parle du monastère de Lindisfèrn', dont il retrace toutes les félicités. En 793, ce monastère fut ravagé par les Normands , et Alcuin fut bien affligé de ce désastre. Il en aurait parlé dans son poëme s'il n'eût été déjà composé ; il l'écrivit sans doute en grande partie dans sa jeunesse, au milieu même de ses compatriotes, et l'acheva pendant les premières années de son séjour en France.
V. Henri Ganise , ayant découvert dans un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Gall un grand poème intitulé de Cardo Magno et Leonis Papœ adventu, crut qu'on pouvait l'attribuer à Alcuin (1). Le style du poète, le nom de David qu'il donne au roi Gharles, provoquaient cette conjecture du
(1) Canis, Jntiq. lect,, t VI : Ego roagis ad Alcuinum intlino. Froben reproduit Topinion de Canise, que Basoage {Tkes. monu^ menLy t. II, p. 473 ) n'avait pas acceptée. Le po6me se U*ouve : Frob ; Jlc, opp., t. II ; D. Bouquet, Script, Franc,, t. V; M. Pertz, Gertn, monument,, ii ; voyez aussi ce qu'en disent D. MabilL, yileia, s. i?, p. 1, «t D. Rivet, J2m». /tO.» t. lY.
savant critique. L'auteur anonyme , en considérant le régne de Charles, se livre aux plus brillantes espérances. Il dit, en parlant des embellissements qu'on faisait à Aix-la-Chapelle ,
Allaque disponens venturs mœnia Roms,
à peu près comme Âlcuin parlait plus haut de l'Athènes nouvelle. L'ouvrage fut composé en Tan 800, peu avant ou peu après le couronnement. On y appelle Charles le Phare de VEv^ rope(l), le roi qui surpasse tous les rois du monde en justice et en puissance (2), qui s'élève autant au-dessus d'eux par la hauteur de l'empire, qu'il surpasse tous les maîtres en science et en talent. Toutes ces banalités louangeuses et officielles préparaient ou justifiaient un triomphe. Cette date une fois fixée , les idées qui dominent dans le poème ne s'accordent guère avec celles qui préoccupaient alors l'esprit d' Alcuin. Les emprunts faits à Virgile sont nombreux ; et c'est alors que le maître de Tours prohibait Virgile (3). Le plus brillant passage de ce poème abonde en détails deioilette féminine d'un goût splendide, bien qu'un peu surchargée; gracieuse coquetterie, qui n'avait plus aucun attrait pour Alcuin. n engageait tous les évéques à prier pour la reine Liutgarde, alors très-souffrante , et ne songeait pas à contempler la
(1) Ibid,, Europœ celsapharus.
(2) V. llOetseq.
(3) Soit affeclalion, soit tout autre motif, Alcuin paraissait alors avoir oublié son Virgile, et il en parle ainsi : « Legilur quemdam veleruro dixisse poëtarpm cumde laude imperatorum, si ritere cor» dor, cecinisset, parcere subjectis et debeilare superbos. d C'était un parti pris, car il ajoute uMagisnobisattendendum Evangelicis prœceptis quam Virgiliacis versibus. d Raison de plus pour ne pas supposer qu'il voulût alors l'imiter. 1. ep. cxm.
blancheur rose de son cou (1). Il envoyait à Rothrade son énorme commentaire sur saint Jean ; il lui disait de le médî* ter, et non pas de s'élancer légèrement sur un cheval ra* pide (2). Qu'ils fussent blonds ou bruns, les cheveux de toutes ces jeunes filles ne l'intéressaient pas. a Ton époux, disait-il à Gisèle, est bien glorieux. Il ne te demande d'autre parure qu'une parure spirituelle. Il aime non pas une chevelure bien arrangée (3), mais la ferme souplesse de la vertu , non pas Téclat des vêtements , mais le noble rayon* nement de la sainteté et de la charité. Prends garde qu'il ne trouve rien en toi qui blesse ses regards. » Ainsi la fraîcheur de toutes les fleurs du monde ne séduisait pas son imagination. Il parlait en termes funèbres à Arnon de leur séparation prochaine.
Cependant Alcuin était poète, c'est-à-dire un peu volage d'imagination. On peut dire, si Ton veut lui accorder ce poème , qu'il dessina les portraits des jeunes filles avant sa retraite à Tours, avant d'avoir pris Virgile en aversion ; et que , vers Tan 800 , il écrivit le morceau qui concerne liéon m, ainsi que le préambule. On pourrait ajouter alors qu'il y parle de ses forces affaiblies (4). Pour résoudre ce petit problème littéraire, il faudrait retrouver le manuscrit
M. Pertz le cherchait inutilement à Saint-Gall en 1815 ;
(1) Ep. xxxiY. Très dies pêne desperala fuit, sed per preces servorum Dei... bene recuperata est.
Falgida «olla nitent roieo timnltU colora. Poëm, V. 185.
(2) Rbotrad ante aliiit rapidoqne inreeta pnellat
Falget eqno, etc. V. 213.
(3) Non torlas crinium alUgatioues, sed rectas morum bonomm coUigaliones, etc. Ep, ccxxxix, I, p. 293.
4) LaBgvidt qiuB seiainat raperaïUBt-nMinbri proeellM. .V. 8*
alorii il 86 mit à étudier de plus près le nom qui se trouvait en tête du manuscrit, et que Ganise avait reproduit. Voici quels en senties caractères : Ferhelpc'. Le savant bibliothécaire crut y voir un reste altéré de Engelbertus, Angilbert f l'Homère du temps. Il lui fit donc honneur du poème (1). Il est fâcheux seulement qu'une partie des remarques précédentes s'applique encore beaucoup mieux à l'abbé de Saint- Riquier qu'à celui de Tours. C'est en 790 qu* Angilbert dit adieu i cette cour qu'il avait beaucoup aimée, pour se retirer dans son monastère, sur les instantes prières de Berthe; celle-ci y prit en même temps le voile (2). Nous la retrouvons, vers Tan 800, avec des goûts un peu mondains. Sa belle file est 'entourée d^un diadème d'or ; sur sa robe y ruts« sellent des pierres précieuses (3). Il faut avouer alors que son amour pour la solitude et pour la simplicité du cloître s'était -^' 'èien affaibli , et qu 'Angilbert lui-même, qui se complaît dans , cette jolie description, n'avait pas perdu, dans son monastère, la fraîcheur de ses pensées, et ne consacrait pas tous ses loisirs à la parure de son église.
YL Si on laisse de côté la Vie de saint Willibrord , qui est une légende en vers, les autres poésies d'Alcuin forment ce qu'on appellerait de nos jours des mélanges , des po&ies
(1) Perlz, inprœf.y f . II, p. 392.
(2) Bertham sacro velamine consecratam inlra idem cœnobium Gentulam çomposuit , sacris vigiiiis et devolis jejuniis divinisque
cantibus cum multo fervore assidue insistentem Vit. Angilbert.,
auet. Anscher., Mabill, Jct.^ s. iy, p. 125.
(3) ....Gapnt aarato diademate eingitar almam....
Ornatnr rettit rariit pretioia lapilUt.
fugitives : miroir où se reflète un sentiment tantôt durable , tantôt éphémère , écho de Tâme qui redit ses joies, ses tris« tesses, ses ennuis même , prière qui supplie , amitié qui s'épanche, regrets, désirs, souhaits , étincelle qui brille et qui retombe ; vers souvent à peine ébauchés , parfois faux et mutilés , à cause de Tenfance de Tart ou de la variété des impressions ; poésies qu'on s^écrit à soi-même pour contenter un caprice d'imagination et qu'on oublie bien vite , mais que la fortune place sous ses ailes , qu'elle transmet feuille par feuille à la postérité, en même temps peut-être qu'elle effiice malignement de grands poèmes.
L'invasion danoise qui devait , après de longs efforts, en« lever aux Anglo-Saxons la domination de la Bietagne , ve* nait de frapper son premier coup. Les Normands avaient brûlé le monastère de Lindisfern. Ce malheur ébranlajusqu'i la foi d'Alcuin : a Quelle confiance faut-il avoir dans les églises de la Bretagne, s'écria-t»il, si saint Gulbert ne ^fend pas la sienne ! » Ce malheur lui remit devant les yeux tous les malheurs de cette race humaine , égarée , avec ses sentir ments d'immortalité , dans ce monde où tout passe comme elle. <E Depuis que, pour son malheur. . . , Thomme a possédé les richesses de la terre , il n'a eu que l'incertitude en partage. Par un fatal retour, la tristesse se mêle à la gaieté... ; nul n'a de joies certaines... Tout change à des temps fixés. Un jour vous sourit, l'autre pleure. Le monde lui-même a péri dans les eaux; comme l'avaient annoncé les prophètes, nous voyons déjà tous les royaumes détruits. » Il passe en revue les empires d'Orient. «Rome, dit-il ensuite, Rome la capitale, l'honneur du monde, il ne reste plus de toi que de tristes décembres. Judée I quelques rares habitants erreut dans
tes villes , ta gloire antique s'est e'clipsée. Ainsi disparaît tonte beauté qui vient des mains des hommes ; la gloire des siècles s*évanouit comme une ombre. L'homme altéré voit en vain, pendant son sommeil, une onde pure; le pauvre, devenant riche, héritera des trésors du monde. Pourquoi énumérertant d'infortunes déjà éloignées? Et pourquoi pleurer les jours malheureux des anciens ? On souffre aujourd'hui plus que jamais dans le monde, et le monde languit dans un malheureux esclavage.
VII. Un de ses élèves s'enfuit de son monastère ; excité par l'ardeur de la jeunesse , il se plonge dans Tivresse , il profane son corps. En vain sod maître lui fait espérer l'accueil fait à l'enfant prodigue. Alors il compose , pour Tanii de ce jeune homme , une élégie peu variée, sans doute , mais où le rayon de l'espérance se joue avec celui de la tendresse (1). Une autre fois, les premiers beaux jours du printemps lui inspirent des vers. Il écrit à ses amis d'York : tf Déjà le coucou fait retentir sa voix sur les branches élevées; Ik terre , émaillée de fleurs, va produire des semences nouvelles; la vigne fait jaillir du sarment ses perles fécondes ; le rossignol ranime nos cœurs par ses mélodies variées , il se perd en roulades sur les branches luisantes du hoax; le soleil s'avance au milieu du ciel , son éclat fait ces« ser le règne des ténèbres (2) , et la lettre de votre père Alcuin franchit lés eaux de là mer. Elle va te saluer^ sainte jeunesse qui habites dans les mursil'York. Il est permis , je pense, de prendre l'archet de Virgile, de te bercer de poésie, et dte confier aux vaisseaux des chants sacrés. Ce sont là les
(1) Ibid., carm, gclxxyii.
(2) Carm. gglx. "^
présents dignes de votre père , qui maintenant fait retentir i de royales oreilles la voix des beaux-arts , qui dirige dans les prairies des Pères celui qui porte le brillant diadème de la sagesse. » Il quitte un ami , il lui semble qu'on vient de lui arracher un lambeau de son cœur ; son imagination lui retrace les traits , les voyages de celui qu'il aime. Il se demande pourquoi Tamour, qui est le bonheur, est si souvent voilé de tristesse (1) : «Mon doux amour pleure Tabsence d'un ami ; une longue distance l'enlève à mes regards. Bien rare' est parmi les hommes cette fidélité qui fait les vrais amis ; mille paroles sortiront de leur cœur ; il n'est qu'un amour. » Et ailleurs : « L'amour a pénétré mon cœur de sa flamme ; il s'embrase toujours d'une ardeur nouvelle. doux amour ! Pourquoi engendres-tu l'amertume dea larmes, pourquoi coule- t-elle d'un miel si doux ?» Sa tristesse ne s'enfuit qu'au souvenir de la patrie d'en haut, patrie des amours constantes , et où les séparations sont inconnues. Au milieu de ces regrets efl^cés et renaissants , toujours doux cependant , il reçoit par une lettre , par un ami qu'il accueille , des nouvelles d'Aix-la-Chapelle. Il se souvient alors des jours passés à la cour du roi des Franks ; jours de peines , mais de peines heureuses, elles étaient pures; chagrins qu'on regrette , parce qu'au fond de toute noble douleur réside une mystérieuse jouissance. Il écrit alors des vers à Charles , à ses fils , i ses filles , à ceux qui vivent près d'eux. Vers moins aimants , mais plus soigna que les précédents. Alcuin craint , en présence de la cour, les cadences trop hardies , les notes fausses. «Que ma flûte fasse des vers pour mon cher
(1) Carm. ceux.
id. David est digne d'avoir un chanteur couronné de huriers... Tu es le père de la patrie,.., que le méchant te redoute, que l'homme affectueux t'aime. Que la mau» vaise volonté de plusieurs ne t'échappe pas. Ils cherchent leur intérêt , non le tien , ni celui du Seigneur. Tu as beaucoup de réformes à opérer dans le monde ; le fléau de la simonie s'y propage; les dons mystiques de Dieu sont accordés pour des présents. Le jugement de Dieu est mis sous le présent qu'on reçoit ; la sportule fait varier la justice sur les lèvres du vieillard. Témoin , on reçoit des présents, puis on court i la bouteille; c'est la sacrilège ivrognerie qui purge un accusé. Les malheureux sont opprimés sous la cruelle puissance de certains hommes; il &ut que le riche remplisse leurs sacs jusqu'au bord. Les voleurs se promènent et pillent en toute impunité ; ceux qui devraient venger les crimes y prennent part. Que ce désordre ait un terme, ô roil Dieu t'a établi l'arbitre du royaume. La capitale du monde, Rome elle-même, voit en toi son protecteur. Ramène la paix chez ce peuple ; parle-lui le langage de Dieu. Que le pasteur apostolique , que le premier prêtre du monde puisse, grâce à toi , se réjouir avec le peuple. roi, que celui qui dirige TÉglise soit régi par toi, selon Fusage, et que la droite du Tout-Puissant te régisse toi-même. i> Un matin, les regards du poëte rencontrent une belle aurore ; il écrit des vers : « La messagère aux quadriges de rose répand au loin son éclat; elle recouvre le vaste sein des mers d'une nouvelle lumière. Son doigt chasse de mes yeux le sommeil de la nuit : le vieillard s'élance hors de son lit. Parcourant les champs des anciens , il y cueille les fleurs du beau langage , pour les répandre à pleines
mains devant ses enfants. C'est à toi qu'il offre ces fleurs , David 9 mon cher amour. Défends, je t'en prie, le poète qui t'envoie joyeusement ces petits présents. Il en est qui aiment mieux censurer les écrits des autres que de faire paraître les leurs à la lumière. » Une autre fois Alcuin quittait Aix-Ia* Ghapelle par une de ces brumeuses journées des climats du Nord. Il aurait bien aimé qu'on rengageât à rester : tout le monde lui disait adieu. Le vieux poète s'enveloppait dans son manteau » pressait le pas de sa mule , et quittait le sd inhospitalier en murmurant des vers, a La neige tombe avec abondance ; elle est mêlée à une pluie glacée. Alcuin n'a pu trouver une voix qui lui dise : attends un peu dans la ville , jusqu'à ce que la pluie cesse; viens te chauffer un peu. Tout triste , le vieux poète s'en va avec la faim. Tout tristes , les enfants ne lui font entendre que des plaintes. Que sa muse refroidie finisse donc ses chants. Il ne fait que balbutier ces^ quelques mesures : David n'a pas souci de mes chants, Délie n'en a pas souci.» Délie, c'était Gisèle, la troisième fille d'Hildegarde. a Et toi non plus , lui dit-il , tu n'as pas eu soin de ton pauvre Flaccus. Yoilà que votre poète s'en est allé mourant de froid , répétant à voix basse ces vers de Virgile : autour de moi vent impétueux , neige , nuage partout* Pourtant tu peux me faire oublier cet outrage , si tu veux protéger le maître Reghembert!>(l). Celle-ci est gentille etca* dencée avec grâce (2) : « ma demeure chérie , douce habitation que j'aime; sois heureuse toujours^ ô ma demeure chérie I Que la sainte sagesse des Pères soit honorée sous tes toits ; qu'on apprenne ici la sainte sagesse des Përes* Sois
(1) Carm. ccxxxui et ocxxxit*
(2) Carm. qglyui.
forte ^ sois brillante , sois florissante avec de pareils trésors ; par le culte de la sagesse , sois forte , sois florissante. Que la foule grossière n'habite jamais sous tes lambris ; qu'on voie toujours s'éloigner de toi la foule grossière. » Ces vers étaient écrits pour l'abbaye de Gormery , tranquille retraite au fond des bois , à laquelle Fridugise adressait plus tard de poé* tiques regrets (1). Quant au rhythme , où la même pensée frappe deux fois le sol en un refrain musical, il était familier aux poètes anglo-saxons (2). Us connsdssaient aussi la rime ; le poëte en ornait des hymnes populaires , quelquefois dans la seule intention de rendre plus facile et plus sûr le jeu de la mémoire (3).
yill. Dans ces essais , où la poésie balbutie encore , il ne fout que chercher une tendance. La forme en est souvent trop nue, d'autres fois trop parée; quelquefois elle est absente, mais parfois aussi le sentiment poétique y palpite. Cette muse n'a rien de bien puissant , rien d'éblouissant ; elle se néglige même. Mais c'est une douce et bonne compagne. Elle couvre de fleurs , elle entoure d'harmonies les émotions les plus simples , les accidents les plus ordinaires de la vie. Elle les
(1) JnterJk. op., t. II, p. 456.
(2) Bède, Hist, jéngl.
(3) C'est rintenlion de Fauteur de ces vers qu*Alcuin cite, et qui ne sont pas de lui :
Ad Dominnm clama reram Dom tribulatua facram , Et exandÎTit Dominua S^srvmn aanm quantociua.
LcvaTÎ mooa ocaloa, Statim ad montem priatinoa , Uudë erit altitaimo, Aairiliaiii a Domino ; ete.
Àle.j Expos, in P$alm, gradual.j I, p. 389;
change en impressions. Le poète la caresse en la respectant ; il rappelle coitule. Elle le suit à la cour, elle relève le charme de sa retraite , elle lui parle au coin du feu. Sévère ou gracieuse , conune sa pensée , elle l'accompagne et lui plaît partout : elle est intime ; et c'est là le troisième carao* tère de cette poésie.
IX. Beaucoup de lettres d'Alcuin sont perdues ; il en reste pourtant deux cent trente-deux. Ce qui explique une correspondance si étendue, c'est qu'il avait un caractère très-sociable; c'est ensuite qu'il la considérait comme sorte d'obligation morale, grâce à la haute situation qu'il occupait chez les Franks. Il aurait voulu voir s'unir entre elles toutes les belles intelligences de l'époque, et il pensait que nuL n'était plus en mesure que lui de former ou de renouer ces nœuds d'amitié filiale ou fraternelle. Il regrettait de n'avoir pu se rendre à Rome, en 800, parce que de là il aurait pu écrire, au nom du pape, aux peuples et aux gouvernements (1). Ainsi considérée et réalisée, cette correspondance fut une véritable tâche qu'il s'imposa, tâche agréable et toute sociale; elle porta les plus heureux fruits : il instruisit, il rapprocha les esprits. C'est dans ce recueil surtout qu'il faut étudier les caractères des hommes les plus célèbres du 8^ siècle ; c'est là qu'il faut chercher la vie intime de la première époque carolingienne. On n'y insistera pas ici , précisément parce qu'on lui a fait bien des emprunts dans le cours de ce récit. Dans les lettres aux frères de Fulde, de Corbie, dTork» de Tours, de Lyon , de Lerins, de Gothie, il engageait ces
(1) «Mea oplabat devolio prs omnibus seculi diviliis et honoribus, ejus prssentia adslare...... el iiUeris, sub ejus nomine scriplis, per
divcrsas mundi regiones principes horlari.» £p. xcii, I, p. 134.
cénobites à étudier les Écritures, à copier des livres, à soir gner leurs écoles, à mieux observer la règle, à renoncer réellem^t au monde, à sa vanité et à ses vices, à s'adonner entièrement au progrès de Tâme en domptant le corps. S'il survenait une division entre une église et son pasteur, il écrivait à Tun et à l'autre, pour ramener la paix et l'union. Les lettres qu'il écrivait aux princes et princesses de son pays montrent et les perpétuelles rivalités des premiers, et les sentiments affectueux des secondes. Ici c'est un sentiment de vive admiration pour tant de chasteté et de noblesse, et là I avec des exhortations à la paix , un inexprimable dé: goût pour tant de guerres et tant de barbarie (1). Dans ses lettres à Arnon, on voit comment ce prélat , Ânglo^Saxon d'origine, mais qui n'était pas le frère d'Àlcuin, continua, en Germanie, l'œuvre de saint Boniface, et comment son ami l'aida de ses conseils dans ses labeurs évangéiiques. Ârnon était [un esprit indépendant ; il écrivit un jour à Alcuin, au sujet de Léon III, une lettre que son correspondant se hâta de brûler (2). Une autre fois, il était fatigué des exigences importunes du roi Charles, qui épuisait les mi^
(t) aElnisi ego inlercessor essem pro eo, quidquid boni abslrahere poluisset et mali machinari, jam fecisset.» Ep, xlii, I^ p. 57»
(2) Arnon Irouvait que les dignités séculières diminuaient l'indépendance nécessaire à un évoque. «De angustia mentis vestrae pro a^rvitio seculari adversus sanctitatis vestrœ dignilatem, ita ut non tiliceat melioribus instare offlciis, nec animarum lucris inservire. » Aicuin avoue qu'il en est ainsi :« Si apostolicoexemplo vivamus et «pauperem agamus vitam in terris, sicut illi fecerunt, seculi serviatium juste abdicamus. Nunc vero seculi principes habentjuslam, «ut videtur, causam, Ecclesiam Christi servitio suo opprimere. » Ep. cxiY, Frob., 1. 1, p. 166.
nistres de ses volontés ; il rappelait tristement i son ami que» du temps des apôtres, FÉglise n'e'tait pas obligée de se (dier ainsi aux caprices des princes. Celui-ci, tout en recoona»» naissant cette vérité, tout en expliquant ce changement par les pÀîhés des chrétiens, refusait de présenter au roi la démission d'Amon. «Les princes, disait-il, ont, à ce cpi'il paraît, une juste cause d'opprimer l'Église et de la forcer i les servir. Mais, si on agitait cette question , tu ne conser^ verais pas la faveur impériale. » Voilà comment se parlaient entre eux ces deux hommes supérieurs, attachés pourtant à Charles, et cela moins d'une année après le couronnement. Les lettres à Benoit d'Àniane, à Àdalhart, renferment quelques détails curieux sur ces deux rigides cénobites qui jouèrent plus tard un si grand rôle dans les mouvements politiques. Àdalhart administrait alors l'Italie, caractère puissant au milieu de la cour frivole et dissipée de Pépin et d'Angilbert. Alcuin se servait de son influence pour éloigner ce dernier des fêtes brillantes et des spectacles (1). Emporté par le tourbillon des plaisirs, celui-ci ne fît pas attention aux remontrances de son maître, et ne lui répondit même pas. • Une maladie qui le mit face à face avec la mort, et les prières de Berthe, qui l'aimait chèrement, et qui avait été autant effrayée que lui, le décidèrent à entrer dans le monastère de Saint-Riquier. Au reste, Alcuin en savait beaucoup plus sur les sujets de ce genre qu'il n'en exprimait dans ses lettres. Il brûlait les lettres où l'on entrait dans des détails trop déhcats. Lui-même ne touchait pas certaine corde, pour ne pas blesser Charles, dont l'affection paternelle était plus grande
(1) Epist» cm, xiii, XIV.
que It prudence. Aa sujet de la retraite d'Aogilbert, il se contenta de dire au roi que la Providence était admirable dans ses saints. Souvent, pour engager les personnes à pins d'amonr pour la vertu , il faisait Vëloge de leur vertu. La femme dont il estimait le plus la sagesse et la fierté était Gontrade, qu'il appelait Eulalie, Gontrade, la sœur d'Adal'haït et de Wila, et qui avait conservé comme eux, avec lé respect pour sa personne, la forte trempe de son caractère. Enfants du frère de Pépin le Bref, ils formaient une sorte de branche cadette digne de grandir, tandis que Tautre s'incliiiait déjà pour dégénérer. Gk)ntrade était Fintime amie des Mes et petites-fiiles de Gharlemagne ; et , lorsqu'elles montrèrent quelque légèreté dans leur conduite, Alcuin rengagea à leur donner de meilleurs conseils.