‹ Alcuin et son influence littéraireChapitre 16 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Création de l'empire. — Charles le prépare. Dans quel but? Politique de Gharlemagne. — Influence d' Alcuin.

I. Quelque désir que nous ayons d'abréger, il ne nous est pas possible de passer aussi rapidement sur la correspondance d'Alcuin et de Gharlemagne lui-même. Gelle-ci nous ftdt voir Alcuin sous un nouveau jour ; elle peint le politique. Elle le montre réalisant non pas peut-être ce qu'il aurait voulu , le mot à Amon le prouve , mais ce qu'il croyait possible , ce qu'il considérait comme un premier progrès dan» une époque barbare , la rénovation de l'empire d'Occident.

Au moment où ce récit est i^rrivé, c'eât'-à-dire vers

Tan 797 , le roi Ghaiies était dans la maturité de son Ige. p(Nrtait légèrement ses cinquante*sept ans , passés en grande partie sinon dans les combats, lui-même tirait rarement l'épée (1), au moins dans des plans de conquête exécutés par ses lieutenants. La plupart des peuples de l'Occident étairat yaincus , mais non domptés. En payant les tributs de leur sujétion 9 leurs mains frémissaient d'indépendance ^ Skyes, Bavarois, Saxons. Surtout dans sa dernière campagne, Charles s'était abandonné à sa fureur contre ceux-ci. H avait rasé leurs bourgs , déshérité leurs enfants (2), établi parmi eux des tribunaux où siégeaient des Franks , transporté violemment les plus audacieux dans d'autres contres. Mais une insurrection nouvelle fermentait toujours dans ces cœurs opiniâtres (3). On murmurait tout bas contre les dîmes, comme on avait maudit les prêtres avant le baptême de Wi* tikiiid, et si la Saxe restait silencieuse, ce silence n'était que celui du ressentiment et de la peur. Dans cette guerre acharnée qui depuis trente ans recommençait toujours avec le printemps , tout n'avait pas été en l'honneur des Franks ; mais on ne pouvait revenir sur des faits accomplis , et la cause de la guerre était juste (4). Quant aux Lombards, dégénérés et désunis , les uns appelaient une domination étrangère , les autres ne pouvaient que la rendre plus pesante par des soulèvements stériles. Ils s'étaient trop vite enrichis. En passant chez eux , la route d'Aiitla-Ghapelle à Rome ne pouvait rencontrer d'obstacles sérieux. Mais les Aquitains , ton-

, (1) Eginh. Vit^ CaroL M., c. vm.

(2) Jslronom, Vit, Ludov. pi,, P. Pithou, a., p. 194.

(3) Ibid.

(4) Eginh, j VU, KaroUM,, c. m.

jours agités sous leur ciel d'azur ou dans leurs montagnes ; mais les Bretons , d'autant plus attachés à leur indépendanoa qu'elle était le seul charme de leur aride contrée ; tous ces peuples enfin, habitués à vivre par tribus, se sentaient gênés, emprisonnés dans ces habitudes nouvelles et déjà plus largement sociales que leur imposait le chef des Franks. Partout ojLcelui-K^i tournait ses regards, il ne distinguait que des limites flottantes , des lignes tracées à la pointe d'une épée sur un sable mouvant et que le vent de l'indépendance allait effacer, partout une vie puissante qui jusqu'à lui débordait ou se dess^ait d'elle-même sans ordre et sans utilité , tandis qu'il voulait , lui , la régulariser pour la rendre féconde : c'était rintelligence qui planait sur ce monde agité.

IL Au milieu de ces contrastes frappants de la vie primitive , surtout après quatre siècles d'invasion , Charles cherchait de l'unité. La religion avait été sa première conseillère. Grâce à elle , il avait vu que pour unir les populations il fallait trouver des institutions assez générales, pour qu'elles pussent faire le bien de tous. Suivant alors la marche de ses ancêtres , il avait protégé , propagé la religion. De là cette pureté de mœurs et cette instruction qu'il désirait dans les ministres du culte , de là ses efforts réitérés pour les rendre charitables et humains , de là ces biens qu'il leur concéda , autant pour entourer leurs fonctions d'un certain éclat que pour en faire les dispensateurs du patrimoine des pauvres, parole qui de son temps était une vérité, puisque chaque ëvêque possédait des hospices ou auberges pour nourrir les ' malheureux et abriter les voyageurs , puisque les églises étaient un asile pour les enfants exposés et pour les coupables , avant leur jugement. De là ces honneurs politiques

dont il les investit, les admettant dans ses pladtes, antant |)our s'éclairer lui-même de leurs lumières que pour les rendre plus vigilants ; de là enfin ces missionnaires qu*U en*voyait dans les pays conquis. Non pas celles qu'il considérât la religion comme un instrument de sa politique , manière de Voir très-étroite, mais il sentait qu'en politique surtout <m devait s'inspirer ,du dévouement que commande le christianisme. Il sentait encore que les principes du cbristianisme unissent les hommes entre eux ^ et partant forment un étA solide (1), parce qu'ils aboutissent à la morale. «Grâce à Dieu, disait-il, nous avons, nous et nos prédécesseurs , ae* quis des royaumes et des pays , nous avons remporté beaucoup de victoires ; mais nous devons bien craindre de nous abandonne^ aux vices honteux , et ainsi de tout perdre , ce qu'à Dieu ne plaise. Car tous les pays où se sont multipliés pillages , invasions d'églises , expropriation , oppressions à l'égard des prêtres , adultères , commerce de courtisanes ; tous ces pays n'ont été ni forts à la guerre , ni stables dans la foi. Dieu a châtié tous ces forfaits, en permettant l'arrivée des Sarrasins et des autres peuples , comme on peut le vcnr en lisant l'histoire. Si nous n'évitons pas leurs fautes , noUs serons punis comme eux , sans aucun doute. Dieu fera éclater ,sa vengeance. Donc que chacun de nos sujets sache que s'il est trouvé coupable et convaincu , il perdra ses dignités, et sera jeté en prison jusqu'à résipiscence et sera éloigné delà société de nos fidèles. Car il feut bien craindre la fosse oft d'autres sont tombés à notre connsdssance x» (2). Ailleurs il disait encore , puisant toujours ses idées sur l'unité politique

(!) P. Pithœi Capit. ; Paris, 1640, 1. VIÏ, p. 259. (2) im., p. 215.

dans ses croyances chrétiennes : « Nous ne formons pas un seul troupeau et un seul pasteur, si, comme le veut TApôtre, nooip^ ne sommes parfaits dans les mêmes sentiments et dans la même sagesse» (1). 11 vit alors <|ue le christianisme est la lumière , puisque c'est le triomphe de Tesprit sur le corps , et que tout ce qui est lumière est chrétien ; de là les écoles qu'il multiplia et Tinstruction qu'il voulut répandre, partout.

Même religion , même instruction : tels étaient les deux moyens que le roi des Franks voulait employer pour donner de Tunité àdes peuples encore barbares. Gomme on le voit^ il le faisait en toute connaissance de cause, et sans songer le moins du monde aux empereurs romains ; il s'inspirait de ses propres convictions. C'était là sans doute un ordre de choses nouveau ; bien des événements l'avaient préparé, mais jamais il n'avait été conçu d'une manière aussi claire. Et pourtant on lui cherchait encore un nom.

III. Un mot nouveau commençait à circuler dans les États carolingiens, à naître sur bien des lèvres, à se glisser dans les lettres , le mot d'empire. Charles ne pouvait y rester in« différent. Le commandement pouvait, au premier abord, lui paraître la seule manière de gouverner tant de peuples différents; il avait peut-être plus d'influence sur l'esprit desBarba« res. D'autre part, en cette même année 796, le pape AdrienP% à son lit de mort, recommandait à son successeur Léon III de poser sur le front du roi des Franks le diadème impérial. Si Adrien eût vécu plus longtemps , il l'eût sans doute cou* ronné lui-même.

Aussi l'avènement du pape nouveau le trouva-t-il soucieux et inquiet. Il ne voulait rien perdre de son influence sur la

(1) im. , p. 206.

chrétienté. « Donne-lui des conseils, écrivait-il à Angilbert, -^sur la manière de gouverner avec sagesse l'Église de Dieu , selon la facilité que te donneront tes entrevues avec lui. Dislui tout ce que tu sais , tout ce que nous avons souvent débattu ensemble. Puisse-t-il faire ce qui est utile au progrès de rÉglise»(l). Il écrivit du même coup au nouvel élu ; et, après lui avoir rappelé la vive amitié qui l'unissait à Adrien , il ajouta : a Ce que nous avions désiré faire avec ce père chéri, nous l'achèverons avec vous. Mous avons fait connaître à Angilbert tout ce que nous voulons de notre côté, tout ce qui du vôtre doit vous paraître nécessaire. Dans vos entretiens mutuels, vous pourrez vous entendre sur ce qu'exige l'élévation de la sainte Église de Dieu , la stabilité de votre dignité, la force de noire pouvoir de patrice» (2). Patrice de Rome, Charles en était roi (3); le seul moyen de donner plus de force, du moins en apparence, à son pouvoir, c'était de le nommer empereur, parce qu'alors il ne dépendait pas même officiellement de Tempereur de Gonstantinople. Le terme dont le roi se sert ici , V élévation de la sainte Église, est celui dont beaucoup d'écrivains carolingiens se sont servis pour exprimer la cérémonie même du couronnement. Lie roi terminait en disant que maintenant son royaume était bien tranquille , et en protestant de son dévouement en faveur de rÉglise du Christ et de tout le peuple chrétien (4). ; IV. Sans aucun doute, plusieurs des seigneurs du roi le poussaient dans la voie où il semblait vouloir s'avancer. Alcuin

(1) Frob., t. Il, p. 558.

(2) Ibid., p. 559.

' (3) Eginhard, Annal, ad ann. 796.

(4) Epist, Karol, ad Léon,, Frob., t. II , p. 659.

était le plus libre, parce que le roi le consultait souvent sur les affaires. Ainsi quelcpiefois il lui exprimait son désir avec franchise, et lui envoyait un distique dont voici le sens : «Que Dieu, dans sa clémence, t'accorde le salut éternel etlag^loire de l'empire , ô cher David d (1) ! Le double sens était à lui seul capable de charmer le roi. Dans la pensée d'Alcuin, ce mot exprime toujours une suprématie réelle. D'autres fois il devenait plein d'indécision , il refusait de répondre , il ne voulait se mêler de rien. Ce changement était en définitive une révolte contre l'empereur de Constantinople ; peut-être ne s'opérerait-il pas sans collision. L'abbé tremblait à cette idée. Alors il disait au roi de maintenir la paix chez les peuples chrétiens, de propager partout la religion et les arts ; mais il ne faisait ainsi que l'exciter davantage. En lisant ses lettres dans ses heures d'ambition et de loisir, Charles devait se dire quels efforts il ferait en faveur de la religion, si un nouveau titre le rapprochait de Rome, qui en était le centre, s'il était maître absolu dans la patrie de Gicéron et de Virgile. Les hésitations mêmes de son conseiller le rendaient plus hardi ; ses craintes le confirmaient dans ses résolutions, et quand on éloignait de lui le sceptre et le diadème, sa main s'étendait involontairement pour les saisir. En attendant , et comme par avant-goût, il s'intitulait lui-même , en. Tannée 798 , roi des Franks et empereur des Lombards (2).

V. C'est alors qu'arrivèrent les malheurs de Léon III. La cour d'Aix-la-Chapelle et toute la chrétienté apprirent avec indignation l'odieux attentat commis contre sa personne (3),

(1) jàîc. episi., Frob., t. I, p. 102.

(2) Epist. KaroL, ad Alo. , Frob. , t. I, p. 88.

(3) Eginh. , AnnaA. ad am. 799.

Se^rennemis, cachés en embuscade, s^ëtaient jetés sur lui dans me procession qu'il faisait hors des mur^. N'ayant pu lui persuader de changer le palais pontifical contre une cellule mo* nastique, ils avaient voulu l'y forcer en lui coupant la langue et en lui arrachant les yeux. Mais leur fureur les aveugla eux-mêmes et les trompa ; laissé pour mort sur la place , et porté par un fidèle serviteur dans un monastère voisin , le pape s'en était échappé de nuit , et avait trouvé asile chez Winigise , vassal de Charles et duc de Spolète.

 ces nouvelles, Charles parut agité; son pouvoir à Rome lui semblait trop flottant. Il écrivit à Âlcuin , il le fit sonder; interrogé avec précaution, celui-ci répondait de même. U était évident qu'il s'agissait d'empire. aJe vous remercie, disait Alcuin, des choses que votre serviteur fidèle a bien voulu me dire à l'oreille...; souvent l'affection que j'ai pour vous m'excite en secret à vous parler de ce qui concerne la prospérité de votre excellence , la stabilité du ropume qui vous est confié, et le progrès de la sainte Église du Christ, que des scélérats ont osé souiller..., dans les personnes les plus élevées , ce qu'il faut bien craindre. Car jusqu'ici trois personnes ont été les plus grandes dans le monde : la sublimité apostolique qui gouverne le siège dé saint Pierre... ; quels traitements on lui a fait subir, c'est ce que vous m'avez vous-même fait connaître. La seconde est la dignité impériale, la puissance séculière de la seconde Rome; avec quelle impiété le chef de cet empire a été traité par ses parents et par ses sujets , toiit le monde le raconte. La troisième est la dignité royale, dans laquelle Jésus-Christ vous a établi pour gouverner le peuple chrétien. Les deux autres dignités sont moins distinguées par la puissance , moins illus-

treâ par la sagesse , moins élevées par la noblesse du rëgneD (1). Le roi Charles avait donc demandé à Âlcuin quelle était, selon lui, la première puissance du monde, et il lui répondait: «C'est la tienne,» tout en maintenant qu'officiellement la dignité impériale passait avant la dignité royale. Il lui montrait les deux autres puissances abattues, et la sienne s'élevant seule, vigoureuse, au milieu des ruines (2). Charles était donc empereur de fait et non de litre, et il pouvait tout ce qu'il voulait. Et, pour rendre la tentation plus dangereuse, Âlcuin semblait emprunter la voix de la religion . « Tu le vois, c'est sur toi seul que l'Église du Christ se repose. Tu es le vengeur des crimes et le guide de ceuic qui se trompent. Faisons la paix avec un peuple abominable (les Saxons). Mieux vaut que les pieds souffrent que de laisser souf« frir la tète (Rome). N'allons pas, pour acquérir une petite partie , perdre ce qui est beaucoup plus important» (3). Alcuin craignait peut-être que, dans un moment d'émeute, le peuple de Rome ne rompît avec le protecteur de Léon, et ne •resserrât les liens qui l'unissaient aux empereurs grecs. Mais il était outré de leur conduite. « Tu connais les Écritures , |Bjoutait-il , et tu connais Thistoire ; c'est une science qui te vient de Dieu pour que par toi la sainte Église soit régie et conservée dans le peuple chrétien. Que, dans sa clémence, Christ du haut des cieux te guide et t'élève. . . » (4). Si Charles conservait quelques doutes , ils durent disparaître lorsqu'il

(1) jélc, éfiiêt Ltxt , Frob., t. II, p. 117. < (2) C'est précisément de cette manière qu'Gginhart Justifie l'élévation de Pépin le Bref. Eginh., c. i et ii.

(3) Fro6.,t.I,p.ll7.

lut ces mots écrits peu de temps après. «0 gloire dupràple chrétien ! protection des Églises du Christ , combien il est nécessaire à tous de faire des vœux pour vous , de vous élever, afin que , par votre succès, l'empire chrétien soit protégé, VÉglise défendue , et que la règle de la justice frappe les yeux de tous » (1). C'était là un plan tout tracé \ on va voir maintenant ce que fit le roi desFranks.

YI. Dès ce moment sa conduite parut ferme et calcula. Il prémunit ses frontières contre tout danger ; il se forma une suite imposante d'hommes distingués pour résider avec lui à Rome. Parti d'Âix-la-Chapelle au retour du printemps ^ avec ses seigneurs, il vint établir une flotte sur le rivage de rOcéan, alors infesté par les Normands. Il célébra à Gentule la fête de Pâques ; puis côtoyant les bords de la mer, il repassa à Rouen 9 d'où il se rendit à Saint-Martin de Tours. LÀ ' un grand malheur vint le frapper et changer en tristesse ses rêves de grandeur. Liutgarde, sa jeune épouse, un ange de . modestie, de grâce et de charité, au milieu de cette cour belliqueuse , Liutgarde tomba malade et mourut le 4 juin. Alcuin, qui la nommait sa fille et Faidait de ses conseils pendant sa vie, lui rendit lui-même les derniers honneurs et Finhuma auprès de saint Martin. Charles ne pleura aucune de ses épouses autant qu'elle, captivé qu'il était par sa tendresse et sa douce beauté. Sachant qu'Âlcuin était son ami , il aimait à lui parler d'elle, et quand ses paroles ne purent plus le consoler, il tomba dans une tristesse si profonde, que l'abbé

fut obligé de lui écrire des lettres de résignation (2). Charles l'avait fait prier de l'accompagner dans son voyage à Rome i

(1) Aie, epist. Lxxxi, Frob.^ L I. p. 119.

(2) AlCj epist. XG, Frob^, 1. 1, p. 131.

mais Alcuin ayait laissé voir la plus grande répugnance. U attendit que le roi lui en parlât lui-même *, ce qu'il aurait fiait à Tours sans le triste éyénement qui yint détourner le cours de ses idées. Il le fit ensuite sans succès , en lui r&> prochant de préférer les toits enfumés de sa yille de Tours aux dômes dorés des Romains, et en lui disant d'enyoyer.du moins ses clercs pour tenir sa place. C'était lui fûre entendre qu'à titre de bénéficier il deyait être aux côtés de sop sei^ gneur. Alcuin , qui ne yoyait partout que batailles, joua sur les mots, et le roi, qui aimait qu'on deyinât ses désirs, ne yonlut pas le forcer (1).

VIL Franchissant rapidement Orléans et Paris, Charles se rendit à Mayence, où il tint un placite général. C'est de là qu'il se dirigea en Italie (2).. Ses filles , ses fils Charles et Pépin, une brillante escorte de seigneurs , d'éyéques, de clercs appartenant aux principaux monastères , l'accompagnaient ayec de magnifiques présents pour le pape, témoignages de la préyoyante reconnaissance du roi des Franks.

Une armée, commandée par son fils Pépin, le suiyit. On fit à Rayenne une halte de sept jours. En quittant cette yille, Charles ordonna à Pépin de descendre ayec son armée dans

fl) jàlc, epist, xcin, Frob., 1 1, p. 137.

(2) Eginhard, Annal., Pertz, t. I, p. 135, ad an, 799. Bouq., V, p. 186. Omnes annalisl. ad euihd. an. Ann. Loisel, Pertz, I, p. 124 ; Bouq., V. p. 32. Chron. Moissiac. Pertz^ I, 280; Bouq.^ Vé 65. Poetasaxo, Pertz, I, 227. Bouq.^ V, 136. Adon abrège Loisel , An. Pertz^ II, 317 ; Bouq,, V, 317 ; le moine d'Angoulême abrège aussi Loisel, Annal. Bouq., V, p. 184 , et Pithou, I, 6; enfin Tannalisle de Metz(Pcftz, I, 314, Bouq., V, 335) copie Eginhard, qui, de son côté, avait copié l'annaliste loiselien. U. Pertz appelle ce derniei* annaliste de Lauresheim ou de Lorch.

le Béoëvent» d'y prendre ses positionsi et de surveiller atteih tivement Timpératrice Irène, dont la puissance allait souffrir au milieu des changements qu'on préparait. Au premier mouvement de la cour de By^ance, Pépin devait envahir la Sicile (1). Charles le garda avec lui jusqu'à Ancônei pour lui donner ses dernières instructions.

Il arriva le 24 novembre à Nomento. Léon l'avait prévenu et soupa avec lui. Il le quitta sur le soir pour être prêt» le matin du jour suivant, à le recevoir avec tout son cler|^ sur les escaliers de Saint-Pierre, alors situé hors des murs de la ville. Il lui tendit la main pour Taider à descendre de che* val, et riotroduisit dans F église, en le remerciant de sa venue, au milieu des chants religieux. Le l^'^ décembre, le roi réunit une grande assemblée, membres du clergé et seigneurs de Rome, seigneurs et évéques de son cortège, peuple même, il dit, en ouvrant la discussion , qu'il n'était venu à Rome que dans l'intention d'accomplir un devoir, en examinant les accusations portées contre le souverain pontife (2). Personne n'osa se présenter pour les soutenir. Léon III se rendit alors dansTégUse de Saint*Pierre ; il monta en chaire, prit le livre des Évangiles , et prononça en présence d'une foule immense une formule de serment.

YIU. Il eût été facile de terminer le procès de Léon III, mais la pensée de tous se portait ailleurs. Dans la dernière

. (1) Eccard. Franc, rer. orig. , t. II, p. 4 et seq,

(2) Eginhardi Afin. Periz, t. II > Eginhard insiste beaucoup sur ce point : «Gur Romam venisset « omnibus patefecit, et exinde «quotidie propter qus veneral facienda operam impendit : in qui- «bus veLmaximum, val difficillimum ei*al, quod primo inchoalum «est, de investigandis videlicet qus ponlifici objiciebanlur crimianibus.» Quant à ces accusations^ Cf. /ik. épUt.^ Frob.^ U U P» 1%*

téance decette assemblée, le pape, les évéques, et des hommes du peuple, représentèrent & Charles qu'une femme gouvernait l'empire, qu'il était maître de cette Rome où les anciens Césars résidaient de préférence, que Dieu lui avait donné la Gaule , rilalie et la Germanie , et qu'en conséquence il leur semblait juste, ainsi qu'à tout le peuple chrétien, de lui décerner le titre d'empereur. Charles répondit qu'il ne voulait pas s'opposer, au désir des prêtres et de tout le peuple chré« tien : il accepta (1).

Le lendemain, jour de Noël, prêtres et seigneurs se réu«- Dirent dans l'église de Saint-Pierre. La cour franke assistait à une messe solennelle. Au moment où le roi s'inclinait et priait devant l'autel , le souverain pontife posa la couronne sur sa tête, et la vaste basilique retentit de ces acclamations : A Charles Auguste , couronné par Dieu , grand et pacifique empereur des Romains , vie et victoire (2) 1 Cependant Léon 111 prit une autre couronne et s'avança vers l'aîné des fils de l'empereur, qui se tenait debout près de son père (3). U lui dit, en le couronnant, que désormais il porterait le titre de roi et qu'il en aurait la puissance (4) ; puis il prit l'huile sainte et en mouilla le front des deux princes, pendant que le clergé et le peuple répétaient trois fois leurs acclamations devant la confession de saint Pierre (5). Alors le pape se mit

(1) aQuotum petitioniiipse denegare noluit, sed cum omni humilitate subjectus Deo et petitiorU sacerdotum et universi christiani populi, » etc. Chronic. Moissiac, Pertz., t. I , p. 305 , et jénnaU Lauresh,^ ibîd.^ p. 38.

(2) Eginh,, Ann. ad. an. 800.

(3) Anast. BMoth. in Vit. Léon. III, el j|fa6i7/. Aot. s. m, p. u, p. 604 , in Frodoard. poem.

(4) Alc.^ episU, clxxyui, Ffo6,, 1. 1, p. ^40*

(5) Anast. Biblioth,, loa cit

à genoux, et, dit un témoin de cette scëne, il adora Gharks suivant le cérémonial en usage du temps des anciens empereurs (1). Il ne faut pas exagérer l'importance de cette expression, bien qu'elle rappelle plutôt un reste de la décadence impériale, qu'un acte indépendant et chrétien.

La messe était finie. Les filles de Gharlemagne TentoUf rërent et déployèrent les riches présents qu'il voulait offrir àrévéque de Rome. Une table d'argent avec des pieds d'ar* gent, des vases d'or, ceux-ci présents du jeune Charles et de ses sœurs ; une couronne d'or enrichie de pierreries, pour suspendre devant l'autel, une grosse patène d'or, un grand calice, et deux plus petits, la plupart de ces objets couverts de pierres précieuses ; pour l'autel de saint Paul , une table d'argeqjt plus petite que la précédente, réservée pour saint Pierre; puis des vases d'une merveilleuse grandeur, une croix enrichie de pierres précieuses, qui devait, sur la demande de Charles, précéder le pontife, symbole de sa puissance religieuse, comme la couronne était l'emblème de la puissance politique du roi; enfin un autel avec des colonnes d'argent, un ciboire, un volume d'évangiles couvert de l'or le plus pur et le mieux travaillé, et de grandes nappes d'argent.

Quelques jours après, on reprit l'affaire des ennemis de Léon III. Ils étaient nombreux , on comptait parmi eux beaucoup de nobles romains ; leurs chefs étaient le nomenclateur Paschal et le trésorier Gampule (2). Us furent tous condamnés à mort ou à la mutilation ; à la prière du pape, leur sentence fut commuée en un exil perpétuel. Peut-être Léon III,

(1) Eginhard, loc cit.

(2) Eginh. Ann., ad an. 801.

eonnaissaiit les intentions du roi j s'était-il un peu pressé d'acquiescer à son désir, et pour s'en faire un protecteur déèlaré quand viendrait le jour de son jugement , et pour ne dëpradre en rien de Fempereur de Gonstantinople et faire triompher plus facilement la politique romaine. Chacun avait 868 idées de son côté, et chacun fut un peu surpris.

IX. De là le mot fort connu d'Eginhard. Cet écrivain , d'ailleurs très-ingénieux à découvrir ce que Charles voulait Uen qu'on connût , parle du dégoût qu'il éprouva d'abord pour le nom d'empereur et pour les vêtements des Romains, c Jamais, dit-il, il ne serait entré dans TÉglise s'il eût pu prévoir le dessein du pontife» (1). H se peut, en effet, que Charles ait ignoré le jour du couronnement , et qu'avant la cérémonie religieuse il eût voulu s'entendre avec les empereurs de Constantinople, et leur faire connaître le désir et la demande des prêtres et du peuple, car Eginhard répète bien des fois que, si Charies était venu à Rome, c'était uniquement pour protéger Léon 111 (2) , et en même temps il reconnaît les empereurs de Byzance pour les maîtres officiels de Rome ; il les appelle empereurs romains (3). Il arrange son récit de manière qu'on ne puisse soupçonner Charlemagne d'avoir méprisé des lois établies (4) , et pour ctela il rejette tout sur Léon III. Charles dut aussi se sentir humilié, quand on lui apporta les vêtements des vieux empereurs (5) tombés en poussière au souffle de la Germanie, Dans tous les cas , nul

(1) EginK^ Vit. KaroL M., c. xxyiu.

(2) Ihid. et Annàt, Eginh. ad. an. 800.

(3) VU. KaroLy c. xxviii.

(4) J6wi., c. XYI.

(5) Ibid.^ c. xxm.

homme sérieux ne prendra à la lettre le témoignais d'figinhard. Quoi ! tous les Romains savent qu'il faut crier : 4 Charles Auguste I Tous les seigneurs franks se joignent a ces joyeuses acclamations , et tout le monde est dans le secret de l'empire , excepté Tempereur 1 Et cet empereui;; n'était-il pas Charles , devant qui tout le monde s'observait , qui connaissait tout, quand tout était encore mystère iK)ur les autres ? Si on le couronna , c'est qu'il voulait qu'on le couronnât un jour ou l'autre , et si on devança ses espérances j on ne les provoqua pas.

X. L'empereur avait consenti d'avance au couronnement du jeune Charles (1) ; on ne voit pas que le pape ait désigné les pays qui devaient lui obéir. Mais Alcuin lui écrivit aussitôt pour lui doi^er des conseils, a Prends pour ministres, lui dit-il , des hommes qui aiment la vérité et non leur intérêt. . • Que sous ton nom les passions sacrilèges ne remplissent pas leurs sacs du mammon d'iniquité. Marche sur les traces de ton noble père , V empereur du peuple chrétien. Puisse ta dignité nouvelle être utile aux nations et aux églises du Christ; puisses-tu être fameux dans le monde, terrible aux adversaires de la religion chrétienne, et... mouter encore plus haut» (2). Nul doute, lieutenant de l'empereur à Rome , le jeune Charles était roi de cette ville , et l'on espérait qu'il succéderait, comme empereur, à soa père.

Toutes les agitations du roi des Franks ne s'étaient pas calmées après la cérémonie du sacre , parce qu'au fond il ne s'était pas cherché lui-même. Empereur, il n'était pas satis*

(1) Aie. epist.) cLxxvm, Frob,, 1 1, p. 240.

(2) Ibid.

fitit die son lot : sa pensée volait bien au delà/ Elle s'élevait en toute liberté sur cet Occident qui s'était incliné devant lui; Alcnin disait à Arnon qu'en punition de ses fautes^ TEgUse gémissait sous Tc^pression des princes (1), c'est^* diif'e qu'il faisait sa vraie politique à part. Charles avait aussi la sienne. Assez grand pour ne s'encbainer à la fortune d'ancun homme , pas même à sa propre fortune , qu'avait^il sérieusement préparé, désiré? La rénovation de Tempire d'Occident ? C'était trop peu. Les Germains , qu'il représentait 9 l'avaient renversé , et ce sont les Romains qui ^ quelques jours avant le sacre , avaient parlé des aociens Ce* sars. Dans tous les passages des écrivains carolingiens où il est fait mention de cet empire , il ne s'agit pas de reconstruire un empire renversé , mais de continuer un état anté* rieur et permanent , en l'entourant d'un nouvel éclat (2)». Avait-il voulu un titre pour lui - même , comme Fa dit Le Cointe (3) ? C'était bien moins encore. Il était d'un homme sans caractère de tant s'agiter pour jouir d'un brillant ou

(1) Jlc. epist, cxiv, Frob., t. I, p. 166.

(2) Tuam bealitudinem necessariutn est votis exallare, quatenus per vestram prosperitatem chrislianum tueatur imperium. Frob, ,■ 1. 1, p. 119. Bellarmin pense que Léon III transféra légitimement aux Franks Vempire qui, jusque là, avait appartenu aux Grecs, de Trans" , loA. imper, advers. Flac. Illyr., lib. ill. Anlw. , 1589. Baronius re-. présente mieux encore l'idée Ihéocralique, et selon lui , pape, étant maître de toutes les couronnes, avait bien le droit d'en donner une à Charles. Annal, eccles., t. XUI, p. 361.

(3) Maimbourg l'avait dit avant Le Cointe : HisU IconocL ad h, an. Cf. Le Cointe, Annal, eccles. Franc, t. VI, p. 732. Il attaque les Romains avec beaucoup d'ardeur. C'est ce qu'avait déjà fait Anloine pagi, qui soutient la rénovation de l'empire d'Occident. Pag, in Baron, ad. an, 801.

d*un hochet. Enlever Tempire aux emperean grecs? On le lui reprocha], et pour cause. Mais , s'il donna prise à ce reproche , on peut affirmer qu'il obëissût alors i d'autres prisées qu'à celles de son intérêt personnel. Alors rétablissement d'un empire germanique (1) ? Il préférait, il est vrai, les Franks à tout autre peu(Ae ; mais, puisqu'il voulait fondre plusieurs races ensemble , il ne devait donner à aucune d'elles une supériorité officielle.

XI. Gharlemagne est, avant tout, ce Germain que dépei« gnent Eginhart et Âlcuin, et qui savait tout entreprendre et tout apprendre ; il représente , si l'on veut nous permettre ce mot, la race du Nord, qui reconnaît ses forces et cherche à organiser son activité. Elle.connaissait les idées qui la dirigeait , sans voir, d'une manière bien claire , la forme qu'elle devait leur donner. Charles cherchait une institution qui, indépendante de toute idée de race et de tout souvenir historique , s'appuyât sur des sentiments toujours vrais, trouvât sa propre force en elle-même , et aboutit à l'unité. Il voulait la fonder sur des sentiments communs à tous ses sujets, pour les réunir tous. En conséquence, il s'arrêta d'abord à l'idée d'un empire chrétien , ou , si l'on veut , moral et intellectuel, tel qu'Âlcuin le lui dépeignait si souvent. De là le couronnement de l'an 801. C'est le plus beau , le pacifique triomphe des races du Nord sur le vieux monde. Elles le frappent non plus avec l'épée, victoire contestable, mais en lui prenant sa religion et son amour pour les lettres ; puis elles se mettait à sa place en politique, et reprenant la tâche

(1) C'est ce que veut Georges d'Eccard, tout en reprenant l'idée de Pagi, mab en Fappuyant sur le libre consentement des seigneurs et des évoques d'Occident. Cf. Rerum franc,, lib. xxYii t. II, p. 6«

là où Tantiquité Favait laissée ^ elles la continuent à leur manière.

Mais qu'arriva-t-il quelques années après le couronnement? Charles s'aperçut que, malgré ses réformes centrales, il n'était pas l'empereur des chrétiens, et que nul ne pouvait rétre ; qu'à côté de son empire , s'en trouvait un autre non moins grand, Tempire d'Orient, chrétien aussi (1); de grandes îles, de vastes contrées, toutes chrétiennes, et sur lesquelles son titre d'empereur ne lui donnait aucune puissance morale (2) ; que ce titre n'avait fait qu'exciter la jalousie des Grecs, qu'il divisait, au lieu d'unir, que partant l'Église chrétienne n'avait rien gagné à son élévation , qu'il avait beaucoup plus fait pour unir ses sujets entre eux en attirant chez lui des savants» en instruisant le clergé et les populations , qu'en prenant un titre nouveau ; et qu'enfin la Germanie avait remporté un bien plus beau triomphe quand elle s'était éclairée et policée elle-même, qu'au moment où son chef avait été couronné. Alors il vit clairement les dangers que ce titre avait semés, comme des pièges autour de lui. Â l'extérieur, c'étaient les empereurs d'Orient qui reparlaient toujours de leurs droits sur la vieille Rome (3) ; à l'intérieur, des guerres civiles que

(1) Il avait songé à marier sa fille aînée Rothrude avec Constantin, fils de l'impératrice Irène ; il songea ensuite à épouser celle-ci. Toutes ces tentatives, qui n'ont d'aiUeurs une grandeur réelle que parce que Gliarles les faisait en vue des principes, n'aboutirent à rien.

(2) C'est avant le sacre qu'il faut placer ce. que dit Eginhard sur l'affection qu'avaient pour lui tous les rois de son temps. Vit, Ka^ roL M; c. xTi.

(3) Voyez les Annol. d'Eginh. Presque chaque année, c'était une ambassade nouvelle, et il était bien question de l'empire ; car Eginhard , â l'année 812, mentionne enfin l'acquiescement des Grecs: «Laudes ei dixeraot, imperatorem eum et Baisiieum appellaotes.»

ràmbitîoii de ses fils pourrait susciter, et au milieu desquelles, si les seigneurs venaient à remuer, et les peuples vaincus à se soulever, son œuvre réelle, l'union pacifique et sociale de tant d'hommes, allait peut-être s anéantir. Et c'est alors que, pour la conserver, il fut sans pitié pour son erreur, et brisa lui-même son empire ; trop grand pour ne pas se mesurer à la Hauteur de son intelligence, et pour préférer un mot brillant à sa pensée. En 806, il promulgua une ordonnance qui remit les choses dans l'état où elles étaient avant le couronnement (1). Après avoir remercié la Providence de ce qu'elle lui avait donné trois fils, le législateur ajoute : «Nous né leur léguons pas les querelles que provoquerait la domination d'un seul royaume ; nous en divisons le corps entier en trois parties... pour que chacun de nos fils défende les frontières de son royaume, et conserve en frère l'union et la paix. » En même temps , le législateur multipliait les prescriptions morales, comme Jon peut le voir en lisant cette charte importante. Les trois rois devaient se réunir pour défendre l'Église de saint Pierre , « ainsi que le firent jadis notre aïeul Charles, notre père Pépin, » qui n'étaient pourtant pas empereurs; «ainsi que nous Pavons fait nous-méme.» Ainsi nulle part le désir de conserver une unité officielle qui lui paraît dangereuse, partout le désir de conserver l'unité morale.

XII. Tel est l'ordre de faits qui nous a suggéré notre jugement. Ce qu'il a de singulier au premier abord disparaît avec la réflexion. Quand on peut voir, soit dans les conseils qu'Alcuin donne à Charlemagne, soit dans ses capitulaires souvent si incohérents, le point de départ d'une politique neuve,

(I) Chart.d%mB. regni Franc. Balus., CapU., t ly p^ 439.

rien n'engage à se figurer qu'il se laisse aller à des faiblesses indignes d'un si grand nom , ou qu'il s'amuse à construire son édifice avec des ruines, sur du sable. Mieux vaut laisser de côté et les douze rois et les douze pairs qui Tentourent dans tant de descriptions louangeuses , et le diadème qui ne le quitte jamais , et le manteau éblouissant qui le décore, pour contempler avec respect l'auréole de sa pensée, seule iîouronne vraiment digne des hommes de sa trempe, et qu'ils préfèrent toujours à toutes les autres. On voit alors le petitfils de Charles-Martel rentrer dans la famille des véritables hommes d'État; on peut s'instruire avec lui, et admirer nonseulement le Germain qui sentait sa propre force et devinait celle des temps , mais le législateur carolingien qui comprenait la puissance de la morale pour unir les hommes , le Gharlemagne de la politique et de la postérité. Car c'est par là qu'il vit, qu'il vivra. Plus tard , voyant qu'il ne lui restait plus qu'un fils, et cédant au désir de ses conseillers (1), il laissa subsister l'empire, en ne le considérant plus comme l'empire chrétien. Ce n'était plus que la réunion des pays soumis aux Franks avant le couronnement. La révolution féodale, jointe à la répulsion mutuelle de tant de peuples les uns pour les autres (2), l'emporta. Mais, si deux grands peuples de l'Occident se glorifient avec raison de l'avoir eu pour chef, s'il est parvenu à fixer les limites jusque-là flottantes de plusieurs pays ; en un mot , s'il a fondé quelque chose , c'est lorsqu'il a puisé son inspiration dans les principes dont nous avons parlé, et quUl

(1) Eginh., Vit. Karol, M», c. 30.

(2) M. August. Thierry a parfaitement fait ressortir ceUe seconde cause. Histoire de la conquête de V Angleterre^ 1. 1, p. 158.|

a travaillé, selon ses forces, comme tant d'autres à leur tmir» à ce que F on appelait, au moyen âge, la république chrétienne. Voilà la part à jamais mémorable de son œuvre, parce que ces principes ne peuvent périr.

XIII. Gisèle et Rothrude de Ghelles firent savoir toutes ces nouvelles à Âlcuin. U répondit simplement : « J*ai remercié Dieu de l'élévation de mon seigneur David, de la prospérité de rhomme apostolique , et de Thonorable ambassade qui vient de Jérusalem]) (1). Au retour du roi, il s'abandonna à une grande joie, a Béni soit le Seigneur! dit-il. C'est pour le bonheur de ses serviteurs qu'il vous a conduit heureusement, qu'il vous ramène en paix, qu'il vous a conservé, honoré, élevé. Heureuse la nation à qui la Providence réservait un guide si religieux ! Voici les temps dont parle^Platon , quand il dit que tous les peuples seraient heureux, si les j^osophes , c'est-à-dire les amis de la sagesse régnaient » (2). On voit qu'il n'est question ni des Césars ni de leur pourpre. Six mois après , le jour de l'anniversaire du couronnement , il lui envoyait une édition nouvelle d'une Bible complète* Il avait pensé , disait-il, qu'en pareille circonstance nul présent ne s'accordait mieux avec les idées de l'empereur qu'un livre , et un livre religieux (3).

XIV. De retour dans sa capitale du Nord, Charlemagne reprit avec joie ses habitudes simples, ses violents exercices, ses travaux d'administrateur, de chef de famille et de chef i de bande , mais surtout de législateur. C'est alors surtout qu'il s'efforça d'organiser son empire chrétien. U en posa

(1) Aie, epist ad Luc. et Colomb., Frob., t. I, p. 460.

(2) Aie, episL, ci , Frob., 1. 1, 130.

(3) Aie. episL^ ci, frob., 1. 1, p. 153. .

les bases dans un admirable discours qu'il prononça à Aixla-Chapelle en 802 (1). C'est parce qu'il attachait tant d'importance à la morale qu'il voulut remettre le pouvoir judiciaire à des hommes de son choix , et qu'il créa la même apnée ses missi dominici (2). On se souvient que, même avant le voyage de Rome » Âlcuin demandait déjà qu'on purifiât la justice (3). C'est encore dans le même temps que Charles voulut faire un code nouveau , en corrigeant , en assimilant , en coordonnant tous les usages qui avaient force de lois dans ses États (4). Ce grand travail d'unité sociale et politique V resta inachevé. Il y avait là un grand génie pour le dicteri il n'y avait pas encore de nation qui pût s'y conformer. Il se contenta donc de faire écrire les lois et coutumes alors en vigueur, certain qu'au moment où l'on ne pourrait plus reculer on marcherait en avant. Cependant il ne dut abandonner qu'à regret l'idée de lois organiques en harmonie avec ses goûts f d'un code dont toutes les prescriptions reposeraient sur l'unité (5), sur l'universalité (6) de la loi, et même, chose étrange pour ce temps, sur le libre consentement des citoyens (7). On retrouve ces travaux législatife non-seulement dans les articles additionnels à la loi salique et à la loi des Ripuaires , mais répandus çà et là dans plusieurs coUec-

(1) Pertz., Monum. Germ., t. III, p. 101-103.

(2) Chron. Moissiac, et Harzheim, 1. 1, p. 365.

(3) Aie. carm,, ccxxxii, Frob., t. II, p. 229.

(4) Eginh., Fit. Kar. M., c. xxix.

(6) Ibid., et P. Pith.^ Cap., p. 259.

(6) P. Pith., Cap., p. 174.

(7) a Ut populus interrogetur de capilulis quœ in iegem novUer addita sunt, et postquam omnes consenserunt, scriptiones et manuscriptiones suas in ipsis caiMtuUs fociant.» Ibid., p. 167.

tions du temps. Superbes fragments d'une œuvre immense , Charles les élaborait avec ses meilleurs conseillers , entre Autres Alcuin et Paulin d'Aquilée (1). Ces sages vieillards, . 'dans le calme de leur pensée et dans l'absence de toute ambition 9 défendaient les biens des églises , c'est-à-dire des fauvres , purifiaient le sanctuaire et le foyer de la fiunille , proclamaient au milieu d'habitudes polygamiques et barbares le devoir de F unité matrimoniale, protégeaient les orphelins ;et les femmes, arrachaient des superstitions, et comprenaient déjà que la loi véritable vient de la justice.

XV. Si Ton veut avoir des détails plus nond)reux sur Charles , il suffit d'ouvrir le livre d'Eginhart (2). Gcmime le dit ce biographe, ses habitudes étaient simples et soahumeur gaie, mais sans gêne et sans comédie. C'est ce qui frappait d'étonnement tous ses contemporains. Ils mesuraient la puissance de son génie à la facilité avec laquelle il supportait le poids des affaires. Us admiraient qu'il ne parût pas. même s'en préoccuper, quand elles absorbaient tous les autres beaucoup moins intéressés que lui à leur succès. Dire le fond de cette nature si forte et si simple est impossible , mais on peut indiquer du moins son mode de développement. D'autres trouvent le bien en tâtonnant; Charles le sentait, il le voyait , il y marchait. Il dominait les affaires d'en haut , et d'un coup d'œil sûr (3). A soixante et onze ans, dans deux capitulaires pleins d'originalité (4), il montrait d'une manière ironique , aux seigneurs , qu'ils n'aimaient pas l'État , au

(1) In Bened. Levit, prœfation, P, Pithou, p. 178.

(2) VU. Kar, M.f c xxu, xxiii, xxiy.

(3) Conc.^lYU

(4) Çcqwt. int^rog. Conc, t. Yll , p..ll84.

dergé, qu'il avait beaucoup à faire pour revenir à la route tracée par Jésus-Christ et par les apôtres. Alcuia le lui avait saos doute fait entendre dans quelque entretien. Il passait subitement et sans effort de la récréation au travail , de la joie à la douleur, de l'affabilité à la colère. Chacun s'obser*vait devant ce visage toujours ouvert , et , au rebours de ce que Fon voit chez les princes, il était le seul qui ne représentât pas. Il pleura devant ses fidèles à la mort de ses filles, de sa femme Liutgarde, et d'Adrien r^ (1) ; il ne craignait pas de perdre sa dignité en s'abandonnaut à la nature , parce que c'était dans la nature qu'il trouvait toute sa dignité. 11 était grand sans effort, vrai en tout. Jamais il n'appela à son secours une grandeur factice ; il la détestait , et se reposait à Taise dans son génie.

Tel fut Charlemagne , supérieur à son époque , par sa nature d'abord , et ensuite parce que , pour la perfectionner, il réunit autour de lui les hommes les plus remarquables (2).

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