CHAPITRE m
Le roi Charles. — Ecole paialine ; son ori;;ine, ses plus anciens maîtres, Pierre diacre et Paul WarneFried. — Llnfluei.-e d*Aicuin se fait sentir. Belles réformes du roi Charles. Lettre à Lull, archevêque de Mayencp. — Circulaire. — Écoles carolii.Jennes dans la dernière moitié du vin® siècle.
«Un jour, dit le moine de Saint-Gall,le roi Charles, voyant les études littéraires fleurir dans son royaume, sans atteindre pourtant à la maturité des Pères, éprouva un chagrin plus que mortel , et laissa échapper c^te parole de découragement : ah! que n'ai-je douze clercs aussi savants que le >S furent Jérôme et Augustin ! Le docte Alcuin, contenant son indignation en présence du roi terrible , mais ne la voilant pas tout à fait, répliqua : le créateur du ciel et de la terne n'en a pas davantage , et toi tu en voudrais douze ! » Cette exclamation révèle , par sa naïveté même , le caractèrd de
Charles. Barbare^ il aurait voulu conquérir la dvilisation d'uD seul coup. Pour lui , 'il alliait le patient labeur du Bavant i cet ardent désir de tout savoir qui est le tourment des esprits distingués , comme il est, leur force et leur plaisir. L'oisiveté lui était insupportable , ce que Ton nomiae repos était pour lui Tennui. Sa récréation , à lui, c'était de pifô- « ser des soins de la guerre à ceux de la paix , des combinaisons de- la politique aux eontemplations de la- science, et comme celles-ci sont innombrables , son ardeur n'était jamais satisfaite. 11 se fatigua de la guerre , il ne fut jamais rassasié d'études. La douleur qu'il éprouvait de ne pas posséder telle connaissance lui enlevait le plaisir qu'auraient pu lui procurer celles qu'il avait acquises. Cette inquiëtiide d'esprit ne pouvait finir^ non-seulement parce que le domaine de la pensée est illimité , mais encore parce que le propre des travaux de Tinteiligence est de ooRserver à l'âme la fraîcheur de la jeunesse jusque sQusles cheveux blancs (1). Pendant ses repas , en famille , près de la table était assis un clerc qui lisait des livres d'histoire ou la Cité de Dieu. Il traînait après lui , dans les guerres, une cour composée non^ias de flatteurs pour le perdre, mak de savants pour
rinstruire. la noit il interrompait trois ou quatre fois son ^
sommeil pour travailler. Dès qu'il se levait , il appelait ses officiers , donnait des ordres , prenait des renseignements , terminait des procès , tout en s'habiliant (2). 11 dièrchait , il encourageait partout les talents. Un jour il entre dans Técole , il s'aperçoit que les fils des seigneurs sont moins ap- /
(1) Vit Alc.^ c. VI, et Aie. Epp. passim; Fço6>, l. I.
(2) J^hin.^ VU. CaroL M.^ c. xxiv.
(iliqués que les autres, a Ah! dit-il, vous comptez sur votre naissance et vous en concevez de Torgueil. Sachez que vous n'aurex ni gouvernements ni evéchës , si vous n'êtes plus instruits que les autres» (1). A cet amour de la science et du travail , il joignait une grande simplicité d'âme , grâce a laquelle il eût fait son profit d'un mot intelligent prononcé même iiar un ignorant ou par un enfant; çt cette disposition d'esprit , jointe à une constante possession de soi-même et une grande facilité de conception , le rendait propre i traiter toutes les questions , à s'élever ou à s abaisser avec elles en les dominant toujours , à profiter de toutes les difficultés , à s'instruire avec tous les hommes. Les Romains admiraient, eette vigueur d'intelligence et cette fécondité morale qu'ils n'avaient plus depuis longtemps, et les Barbares étaient snbjugués par cette présence d'esprit qui les devançait toujours en modérant leur élan. Toutes ces qualités étaient inhé* rentes à sa nature, l'une des plus riches et l'une des mieux disciplinées qui aient jamais été placées à la tête d'un grand peuple , pour adoucir ses mœurs et pour l'éclairer.
II. Aussi s'était-il résolu tout d'abord à faire ces sacrifices d'argent qu'Eginhard , homme spécial , trouvait trop onéreux (2); de grouper autour de lui des grammairiens, des rhéteurs, des théologiens, des savants de tous genres. Il voulait réunir en lui<-même , comme en un seul foyer, tous les rayons de la science, alors affaiblis et épars. Il espér*ait ainsi communiquer à tous , avec plus de puissance , l'amour de l'instruction , former alors de beaux génies dans sou pays
(1) Monac. SangcUl^, 1. 1 , c. m.
(2) Byinhard , Vit. CaroLM., c. xx».
et le doter d'une gloire littéraire aussi belle., sUl était possible, et aussi pure que celle d'Athènes et de Rome. L'auteur du poème sur V Arrivée du pape Léon appelle la capitale de la France carolingienne , la seconde l^ome , la Rome élevée , la Rome future (1). « Si l'on suivait votre zèle , disait un jour Alcuin à Charles, peut-être verrait-on s'élever en France une Athènes nouvelle , et bien plus helle que l'ancienne , TAthènes du Christ» (2). Ailleurs encorç : «Votre religieuse prudence a coutume de chercher dans tous les hommes la science des choses divines et humaines , afin de déposer dans le trésor de son cœur les sentiments de tous , et en faire ensuite sortir avec une pleine abondance des richesses anciennes et nouvelles (3).
III. Or c'est dans l'école palatine surtout que Chaiies s'intruisit, ou avec les professeurs de cette école (4). On peut, avec les bénédictins, voir l'origine de l'école palatine dans la chapelle des rois mérovingiens. Mais il faut tenir compte d'une autre considération. Tacite remarque que les chefs germains s'entouraient d'un cortège de compagnons qui les accompagnaient partout (6). En Germanie, ils leur donnaient des armes ; au temps de la conquête, ils leur donnèrent des terres en récompense de leur fidélité. De là toute la féodalité; Montesquieu l'a fait voir (6). Mais, quand il fut question de rendre la conquête durable, quand on ne son-
(1) Aie, opp., t. II, p. 451, V. 94, 124, 98.
(2) Aie. o/jp , 1. 1, p. 102.
(3) /6td., 1. 1, p. 186.
(4) £ginh., Vit. CaroL M., c. xxv.
(5) Voy. M, Ozanam, Hist, de la civilis, chez les Franks , l. II , p. 460.
(6) Uonlesq., f^sprit des lois, l X^X, c ii, m.
gea plus seulement à s'emparer des terres qu'avaient ocdi* pées les Romaios, mais, et c'est là surtout ce que firent les Herstall, à profiter de leur supériorité morale, ne dut-on pâs songer à distribuer aussi aux membi'es du Cortège les avantages précieux que cette supériorité morale pouvait procurer? On voit, en effet, dans les chroniqueurs, que les chefs fr^nks faisaient venir chez eux les fils de leurs pria* cipaux seigneurs, afin qu'élevés avec leurs enfants, nourris du même pain et pénétrés des mêmes idées, ils leur conser-^ vassent jusqu'à la mort cette fidélité qui est un des priacipaux traits du caractère germanique. Les seigneurs, de leur côté, se gardaient bien de ne pas se conformer à cet usagée ; car ils ouvraient ainsi à leurs enfants les plus brillantes carrières, soit à la guerre, soit dans TÉglise. On en faisait det. palatins sous les deux premières dynasties , à peu près comme on en fit des pages du temps de la féodalité. C'est du sein de l'école, partie intégrante du cortège , que le^ Mérovingiens et les Carolingiens tiraient leurs échansons, leurs maréchaux et leurs connétables. Mais ce que nous disons s'applique surtout aux Carolingiens, parce que faisant beaucoup plus de guerres ils étaient sans cesse entourés de leur cortège, et parce qu'ils faisaient beaucoup de cas de la culture de l'esprit (1).
Gardons-nous donc de négliger les savantes observations des bénédictins. Us voient l'origine de l'école palatine dans V la chapelle royale, qu'un décret de Clotaire II constitua définitivement. Cette explication, loin de nuire à l'autre, leclaire. Les directeurs de la chapelle étaient les professeurs
(1) Hundeahag, de Agotkri^ Vit, et Script,, p. 3.
de l'école ; le cortège germanique e'tait le fond sur lequel ils tfâyaillaient. Mais, si Ton ne faisait appel à d'autres documents, le caractère se'culier de l'e'cole palatine pourrait s'effacei* ; on serait fort étonné de voir les principaux seigneurs du roi assister comme lui à des leçons, et de distingùer, non loin d'eux, un groupe de jeunes filles. Il nous semble inutile de rassembler ici tous les témoignages qui font voir cette école florissante^ déjà du temps des Mérovingiens (1). « Benoit d'Âniane, dit Smaragde, naquit de pareâts nobles. 11 était encore fort jeune lorsque son père l'envoya à la cour du glorieux roi Pépin, pour qu'il y fût nourri parmi les écoliers. Ses camarades l'aimaient plus que son âge ne semblait le faire espérer, c'est qu'il était bon et pi^pre à tout. Il obtint ensuite en partage la dignité d*é* chanson, il fit la guerre du temps du roi Pépin. Quand le très-glorieux Charles prit les rênes de l'État, il s'attacha à lui pour le servir. Il combattit à ses côtés, dans citte année où il soumit l'Italie » (2). Pins tard , on desservit Benoît d'Anianè à la cour. Celui-ci s'y rendit sur-le-champ. « Le roi, dès qu'il Taperçut, oublia son ressentiment, il se jeta à son cou, et de sa propre main , il lui oStii une coupe de vin » (3). On voit, dans ce passage, et les titres d'admission à l'écok palatine, et les habitudes toutes laïques de cette école, et l'avenir réservé aux jeunes gens qui sortaient de son sein. Ainsi la chapelle du roi, et un sentiment de fidélité « de sympathie et d'honneur, tout belliqueux d'abord , se transformant ensuite en un vif désir de s'illustrer par l'éclat
(1) Oq les trouve tous réunis dans Pitra, Vie de saint Léger.
(2) MahilL^ Act„ s. iv, p. i, p. 194.
(3) /6îW., p. 207. • .
de Tintelligence autant que par de brillants faits d*armes,
I, en une sorte de confraternité à la fois militaire et inteltectuelle : tels furent et Torigine de l'école palatine et le aiobile puissant qui lui communiqua un élan civilisateur.
ly. Ce changement se manifesta surtout à Tayénement de la seconde racei Charles-Martel venait de fonder un pouvoir solide ; on vit alors Pépin le Bref et surtout Tintelligente Beilhe, son épouse,, appeler à leur cour les fils des seigneurs les plus éloignés (1). Aux directeurs de la cha-
% pelle royale, succédèrent de véritables professeurs de lettres; Pierre de Pise est le plus ancien qu*on connaisse. Il se fit entendre à Aix-la-Chapelle, dans les dernières années du règne de Pépin le Bref et au commencement de celui de Charles (2). Alcuin parlait un jour de Pierre de Pise au
* roi : c C'est ce même Pierre, disait-il, qui s'est illustré en enseignant la grammaire dans votre palais » (3). Ce coui*s eut toute la régularité que pouvait permettre la vie agitée des étudiants. De retour dans sa patrie, cet Italien soutint contre un juif nommé Jules une controverse, au sujet de la divinité de Jésus-Christ, controverse qui avait été publiée, mais qu'il était déjà fort difficile de se procurer trente ans
V plus tard (4). Dans les rares écrits od Ton fait meption de lui, on joint toujours à son nom le titre de grammairien, qui veut dire littérateur. On n'en saurait douter lorsqu'on lit le morceau où Pierre de Pise s'adresse , au nom du roi , à
(1) /6wi., p. 194.
(2) Cf. abbé Lebeuf, Supplément à la DisserLation sur l*ékU. des sciences sous Charlemagne ; Paris, 1739, p. 372.
(3) Aie. ep., LUV; Frob., 1. 1, p. 126. ^ (4; Ibid-
Paul, diacre, et le prie, en lui apprenant le futur mariage de Rothnide et de Constantin, fils d'Irène, d'enseigner avec ardeur la langue grecque anx clercs de Metz. Il y parle d'Homère, de Virgile, d'Horace et de Tibulle. Il espère qu'après avoir enseigné la langue latine et la langue grecque, Paul enseignera encore Thébreu à ses meilleurs élèves. La pièce se distingue par d'énergiques métaphores : « O Paul, le plus savant des poètes, qui t'a envoyé dans notre glorieuse province pour préparer les âmes inertes aux fécondes semences? Tu nous as montré qu'enraciné par amour pour ' nous dans notre contrée, tu y es fixé, et que tu ne veux pas retourner vers tes anciens pâturages... Une gloire que nous n'espérions pas vient de s'élever sur nous » (1).
V. Les leçons de Paul Warnefried portaient moins de fruits que ne le croyait Charles. Paul était Italien, c'està-dire moqueur et habile à faire des vers faciles. Il abusa de ses avantages en répondant : « Je sais très-bien que votre Rothrude va franchir les mers, que la belle fille va prendre le sceptre, et étendre ainsi votre empire jusqu'en Asie. Si , dana ces contrées , vos clercs ne parlent que le grec qu'ils auront appris de moi , pareils à des statues muettes, ils se feront moquer d'eux » (2). Peut-être Paul diacre cédait-il, sans trop le vouloir, à un sentiment de vengeance. Issu d'une noble famille lombarde , élevé à la cour de Pavie, et estimé de trois de ses souverains, Paul Warnefried était secrétaire de Didier, lorsque Charles
(1) Voyez abbé Lebeuf^ Supplément^ elc.^ p. 404, et deux autres pièces poétiques de Pierre de PIse : Versus Pétri ad Paulum {ibid.^ p. 409 ) et Versus PeM in laUde régis ( ibid., p. 419 ).
(t) Abbé Lebêufjioc, citai.
détruisit le royaume des Lombards. Toute la cour fut dispersée : Paul Waroefried gagna le pays des Franks , taodis que Didier et la malheureuse Ermeogarde, sa fille, Veo allaient tristement mourir dans le monastère de Ckirbie. Une série d'aventures où Ton représente Paul W arnefried , fidèle à la cause italienne, après la défaite de ses maîtres , organisant une conspiration contre leur vainqueur , et recevant de lui un généreux pardon ^ doivent être , sur l'auto* rite de Mabillon , mises au rang des fables. Pourtant il semble que Tattitude de Paul diacre ne fut jamais bien franche. S'il admirait Charles , comme chrétien , sou cœur devait être quelquefois accessible à des sentiments d'une tout autre nature , et si sa raison sortait victorieuse de cette lutte , la victoire pouvait lui coûter quelques larmes. Voilà peut-être pourquoi il voulut bien enseigner à Metz , célèbre école ecclésiastique depuis Ghrodegang, et refusa de se mêler à la famille seigneuriale de ses vainqueurs. Il voulait servir Charles , mais de loin , et encore en n'avouant pas le véritable caractère de ses services. C'est à la chrétienté qu'il voulait être utile. Aussi, vers l'année 786, résidant encore à Metz , il envoya son homiliaire à Aix-la-Chapelle. C'est encore dans cette ville qu'il écrivit son livre sur les évêques de Metz.Charles, dont un échec ne faisait qu'irriter les désirs, fit un nouvel effort pour attirer à lui le fier Lombard , et lui envoya ces vers d'une sigulière véhémence : «Soldat, que fs^s-tu donc? Toi , Paul, qui était prêt à couper d'un coup de poignard les cous de nos ennemis? Maintenant ta droite vieillit , languit loin des combats ; ta gauche ne peut lever ton bouclier au-dessus de ta tête , que feras-tu ? Reste en prolétaire dans ta ville , toi qui crains de voir les camps bel-
liqueux oà l'oa cueille les lauriers. Ton sang altourdi se dessèche dans ton corps chargé d'années , et ton cœur refroidi n'a plus d'amour pour la gloire» (1)« En essayant de retremper ainsi Paul diacre , Charles voulait-il remuer son imagination de poète ou exciter son courage militaire ? Peutêtre ne faut-il voir dans ces vers qu'une allégorie. Mais en vain le roi des Franks faisait-il si vivement ressortir le contraste de la vie agitée de Paul « dans sa maturité, avec les solitaires pensées de sa. vieillesse. Ces souvenirs n'avaient plus de prise sur un homme qui , loin de vouloir rentrer dans le monde, songeait à lui dire un étemel adieu. Il se retira au mont Gassin. Charles lui peignit de nouveau son amitié avec la plume d'Alcuin (2). Tout fut inutile. Paul ne rendit aux. affectueuses paroles de Charles qu'en traçant, pour la postérité, sur une feuille immortelle, le portrait d*un prince qui avait renversé sa patrie, et qu'il oe pouvait s'eml>écher d'admirer (3).
Paul Warnefried a écrit trois grands ouvrages. D'abord ï Histoire des Lombards (4), curieuse en ce que Paul a pdisé quelques-uns de ses renseignements dans des légendes et dans des chansons barbares ^ précieuse en ce que sans elle on connaîtrait à peine les premiers siècles de Thistoire d'Italie. Les Italiens vantent par tradition l'adresse qu'il mit i terminer son ouvrage avant la prise de Pavie ; ils voient \k de te fidélité a la cause italienne. MaUteureusement reloge de Charlemagne , véritable hors-d'ceiivre dans le livre
(t). Fro6., l.II,p.551.
(2) lôid./ p. 562. "'
(3) P, Pithou, Script, duodec, p. 90-
(4) MurcUor, Rer, itcUic. script,, (.1.
des Éviques de Metz (1 ) , ne nous permet guère dé conserver cette illusion. V Histoire des derniers siècles de Vem' pire romain (2) , qui est la continuation du livre d'Eutrope, semble écrite au mont Cassin. La position de Paul était alors indépendante. Promesses , présents , caresses , ne pouvaient plus rien sur ce cœur à jamais résolu : il ^{'aimait plus que Dieu et l'étude. C'est dans cette situation d'esprit qu'il pouvait en liberté traiter des événements et des hommes , juger ceux-ci avec impartialité, coordonner ceux-là avec art: l'écrivain dominait son ouvrage. Dans un siècle de décadence pour elle, la langue latine avait encore trouvé un interprète digne d'elle , et ce livre vi^iment classique , qui rappelle la manière rapide des historiens des empereurs, suffirait pour faire de Paul Warnefried l'un des meilleur historiens du moyen âge.
YI. L'école palatine ne put entendre Paul diacre , que lorsqu'elle errait dans le Nord. C'est pour ce motif qu'on en a parlé ; c'est aussi pour tirer une conclusion de ce qui précède. Pierre de Pise était Italien; Paul Warnefried, Lombard \ mais les Lombards étaient promptement devenus Ro» tnains. Us ne comptaient plus sur la force active de la pensée humaine. Étaient-ce des hommes ainsi résignés et sans espoir qui pouvaient seconder les vues du roi Charles et attaquer avec lui les innombrables remparts de l'ignorance ? Mon , il lui fallait des hommes qui , ayant conservé , comme4ui , au milieu des âpres climats du Nord, la vivacité natale de lears croyances et de leur race , diraient : C'est par nous qu'il faut commencer l'œuvre. Quelle différence entre ces fils de
(1) P. Pithou, Script, duodec, 89, 91.
(2) Paul diac, de Roman Gest., K VHI.
la Germanie , qui décrivent avec un naïf transport les joies des plus minutieuses études , et cet homme du passé cta*nn prince invite à enseigner les langues, et qui répond avec dédain , parce qu'il domine son art de trop haut.
VII. Charles s'était bien promis de vaincre tôt ou tard cette avare jalousie des Italiens, dont parle le moine de Saint-Gall (1). Ce n'est guère qu'à partir de Tannée 782 qu'il tenta de généreux efforts en faveur des belles^ettres^ deux raisons expliquent ce délai : les soins de la guerre, l'absence d'un maître zélé , dévoué , qui lui eût donné une instruction solide. Or c'est vers cette époque que Witikind et Âbbion furent baptisés à Attigny (2). D'autre part, Alcuin commença ses cours à l'école palatine en 782 ; et, bien qu'ils n'aient été réguliers que pendant l'hiver, ils durent bientôt, vu l'infatigable ardeur de Charles, porter des fruits précieux. Dès l'arrivée d'Alcuin en France, Charles avait voulu l'avoir tout à lui pour étudier, et ce n'est que dans la suite qu'il se décida à se passer quelque peu de sa société , en lui confiant la direction de deux monastères alors sans impôt"tance , Perrière en Gàtinais , et Saint-Loup à Troyes (3).
yill. Avant de connaître Alcuin , le roi Charles avait déjà eu la pensée de faire rentrer l'instruction dans l'Église; c'est ce que l'on voit par sa lettre à LuU , archevêque de Mayence. « Tu travailles avec le secours de Dieu à conquérir des kmes , et cependant , ce dont je ne puis asse2 m'étonner, tu ne t'inquiètes nullement d'apprendre les belles-lettres à ton clergé. Tu vois de tous côtés ceux qui te sont soumis
(!) Mon, Sangall. 1. I, c. x.
(2) Eginh,, Annal.^ ad an. 786.
(3) VU. Aie, c. ti, ' *^ '
— âo —
jdoo^éi dans les tépèbres de l'ignorance, et, lorsque tu pour- ^;ai$ répandre sur elles la lumière de ton savoir, tu les laisses jenfouis dans Tobscurité de leur aveuglement... Qui pourrait croire que dans une si grande multitude soumise à tes or* 4res 9 il n'est personne qui ait quelque disposition à s'insj^ruii^. Apprends donc à tes fils les arts libéraux pour contenter notre désir sur un point qui nous touche vivement » (1). Après avoir connu Alcuin , le roi Charles écrivit non plus à un évêque , mais à tous les évéques et à tous les abbés de son royaume, de relever partout les écoles éjÂscopales et monastiques.
a Que votre dévotion agréable à Dieu le sache : de concert avec nos fidèles , nous avons jugé utile que dans les évéchés et dans les monastère^ , confiés par la faveur du Christ à notre gouvernement , on prît soia non-seulement de vivre d'une manière régulière et conforme à la sainte i*eligion , mais encore d'étudier sérieusement les lettres , les enseigner, et les apprendre chacun selon sa capacité et