Tome 2 -- formant 536 pages ou 134 feuilles, 2 du
cats ad minimum, soit 16 52 Tome 3 -- formant 914 pages on 229 feuilles, 2 du-
cats et demi, soit. . . . 20 65 Tome 4 -- formant 1034 pages ou 259 feuilles, 3 ducats et demi, soit. . . . 24 80
Tome 5 -- formant 632 pages ou 158 feuilles, 2 ducats ad minimum. . . 16 62
Ce qui établit le prix de la feuille à près de 8 centimes. Mais Alde reconnut bientôt que le prix rémunérateur élait insuffisant pour compenser ses dépenses de collation de manuscrits, révision des textes, et frais de tout genre désignés sous le nom de frais généraux : comptabilité, correspondances, pertes commerciales, changes, etc., etc.; aussi voit-on dès 1503 dans son second catalogue le 5° volume d’Aristote porté à 4 ducals, soit. . ....................... 83 f.04 c.
C'est probablement au sujet de cette élévation de prix qu’'Urceus Codrus dans sa lettre à Baptiste Palmarius se plaint d’avoir payé le livre d’Aristote, de Animalibus, quatre basilicateset 8 livres. La livre de Venise étant de 1 fr. 36 cent., 8 livres feraient 10 fr. 35 cent. : la basilicate vaudrait donc 5 fr. 56 cent. ὃ ; ce qui équivaudrait En tout au prix de 36 fr.
(1) Voir son 4/do Manu:io.
3 octobre 1498 ‘r;, dit à Conrad Celtès que, pour faciliter l'étude de la langue grecque, il a imprimé une /ntroduction dont il lui envoie un exemplaire :
Alde Manuce Romain à son très-docte et très-respectable ami Conrad, poëte lauréat.
α δ᾽ αἱ recu avec grand plaisir, savant Conrad, ta lettre qui m'a comblé de joie, puisqu'elle m’apprend que tu te livres aux études grecques, et que tu prends en grande estime nos travaux; je me déclare donc ton débiteur pour tout ce que tu voudras me demander. Quant à ce que tu me dis au sujet de manuscrits grecs et latins dignes d’être consultés que tu as l'intention de m'apporter au carème prochain, je désire fort les voir et surtout ta personne; mais il ne faudrait pas que ce fût le seul motif de ta visite. Nous ne sommes pas d'assez grands personnages pour mériter un tel honneur. Si ton intention était cependant de venir voir l'Italie, nonseulement je sollicite ta venue, mais je la réclame instamment. J'ai pris soin de satisfaire à ce que tu me demandais en fait de livres pour inviter la jeunesse à l'étude de la langue grecque. Le libraire à qui tu as donné ta lettre pour moi les emporte et en a fait l’acquisition. Mais, comme je connais ton zèle pour cette étude, je t'adresse certaines /ntroductions, très-utiles pour la langue grecque, que je viens d'imprimer, et que je te prie d'accepter ; elles pourront, si bon te semble, te servir à en propager la connaissance.
« Adieu, 3 octobre 1498. »
(1) Publié par Renouard dans : Lettres diverses et opuscules poëliques d'Aide l'Ancien, p. 515. +
Quelles sont ces Zntroductiones utilissimæ in græcam linguam qu’Alde venait d’imprimer en 1498 ? Je suppose que ce sont celles dont Renouard possédait un exemplaire unique, mais d’une réimpression faite en 1526 dans le format in-16.
Ja Bibliothèque impériale de Vienne possède un manuscrit intitulé Znstitutio Grammaticæ græcæ à Chunrado Protucio Celte Viennæ tradita, écrit de la main de Celtès, qui a inis en tête la recommandation d’y joindre la courte lettre d’Alde, son ami, adressée à la jeunesse studieuse qui veut apprendre la langue
grecque (1).
L'année 1499 n'est pas moins importante et féconde en grands ouvrages.
Au mois de mai, Alde fit paraître, en un volume -in-4°, composé de deux parties, un recueil de lettres grecques, EPISTOLARUM GRÆCARUM COLLECTIO. En tête de ce recueil sont sept vers grecs avec la traduction latine en regard. Tel en est le sens :
« Voici un recueil de lettres des meilleurs écrivains « que le temps a produits, comme il fait naître les ro- « ses; quand leurs fleurs tombent à terre, la douceur « de leur parfum n’en subsiste pas moins et flatte l’o-
(1) « Fiat ut proponatur per Aldum meum brevis Epistola ad adolescentes studiosos linguæ græcæ per Europam, et erit libellus speciosus et multis utilissiraus. »
« dorat; il en est de même des bons écrivains : leur ᾿« printemps dure peu, mais le charme de leur parole « laisse après eux un souvenir éternel. »
À la fin de la première partie, Musurus, éditeur de ce recueil, annonce, dans une épître grecque, qu’il est parvenu à réunir, non dans l’ordre qu’il aurait voulu, mais comme on avait pu se les procurer, les lettres manuscrites de vingt-six épistolographes, souvent en mauvais état, particulièrement celles d’Alciphron, auxquels il s’est abstenu de rien vouloir corriger. Cette première partie porte la souscription de mars 1499.
La seconde partie, munie d’un titre particulier, commence par une épître latine (1) adressée par Alde à Urceus Codrus, où 1] lui dédie ce recueil de lettres grecques comme gage de son amitié, et pour qu'elles puissent servir à l'instruction de ses élèves dans le célèbre gymnase de Bologne. Il l’informe qu'il a pu successivement recueillir trente-cinq épistolographes, et même réserver un grand nombre de lettres de saint Basile, de saint Grégoire et de Libanius, qu'il imprimera à la première occasion (2).
(1) Cette épitre porte la date du 15 mai 1499; le volume entier n’a donc dû paraître que postérieurement à cette date.
(2) On a lieu de s'étonner que 350 années se soient écoulées avant qu aucune édition complète des épistolographes grecs ailété publiée depuis l'édition prénceps d'Alde, réimprimée avec une traduction latine dans l'édition dite de Cujas; Aureliæ Allobrogum (Genève), 1606, in-fol. En 1815, Orelli en fit paraître un premier essai qui fut abandonné. Le travail littéraire d’une collection complète de ces épistolo-
Au mois de juillet 1499, parut le Cornucopra de PE- ΒΟΤΤΙ, professeur à l’Université de Padoue et archevêque de Siponto (mort en 1480). Ce volume in-fol. contient un ample commentaire sur la langue latine, et Alde l’a réimprimé en 1513, en 1517 et én 1527. Dans sa préface au lecteur, Alde rappelle combien les lettres sont redevables à l'imprimerie, puisque de jour en jour les écrits des anciens, altérés de plus en plus par les copistes, disparaissent successivement. Pénétré des devoirs qu’il s'est imposés de sauver par elle ces monuments de l'esprit humain, c’est avec un zèle enthousiaste qu’il se dévoue à leur publication sans per-
dre un seul jour. Mais 1] est fort à craindre, ditl,
que par le peu de soin des éditeurs, qui se permettent de corriger et de mutiler les textes, on ne finisse par perdre les avantages qu’on espérait de l'imprimerie, si on laisse à chacun cette liberté.*
Je vois ces mêmes craintes manifestées par Érasme dans son article sur la devise d’Alde: Festina lente.
Ge... Jadis, dit-il, on apportait autant de soin à « l'exactitude des manuscrits qu’à la rédaction des « actes notariés; ce soin, on peut le dire, était un « devoir sacré; plus tard, il fut confié à des moines « ignorants, puis à des femmes : mais combien plus
graphes fut commencé, depuis plus de quinze ans, pour ma Bibliothèque grecque, par MM. Westermann et Boissonade. Grâce aux soins
de M. Hercher, cette difficile publication, pour laquelle la presque-.
totalité des manuscrits des diverses bibliothèques de l’Europe a été consultée, est enfin achevée et vient de paraitre. p
« grand est le mal que peut causer un typographe ! Les « lois se taisent à ce sujet ; on punit celui qui vend « du drap teint en Angleterre au lieu d’un drap teint « à Venise, mais celui qui, au lieu de bons textes, vend
CS
de vraies crorx et de vrais supplices au lecteur, il « reste impuni... De là l’innombrable quantité de li- « vres défigurés, surtout en Allemagne. Tandis qu’il y « a des interdictions pour la boulangerie, il n’y en « a aucune pour la typographie, et cependant quel est « le coin de la terre où ne s’envolent pas comme des « essaims les feuilles imprimées (1)? »
Alde finit son épiître au lecteur en lui demandant son indulgence pour les erreurs qui ont pu lui échapper et pour celles que l’auteur du Cornucopia, Perotti, aurait pu commettre, puisque la mort l’a empêché de revoir has suas perdoctas et laboriosas lucubrationes.
Sur le titre très-détaillé de tout ce que contient ce Recueil philologique, Alde dit qu'il ἃ laissé de grandes marges pour qu’on puisse y inscrire des observations et additions, « margine expedito et va-
(1) « Ubi terrarum non volitant novorum libellorum examina ? »
Ce passage ne se trouve ni dans la première ni dans la seconde édition des Adages d’Érasme, données par Ale, ®t je n'ai pas pu dédécouvrir quelle est celle où Érasme l'a ajouté. Je l'ai trouvé dans l'édition de ses Adages donnée par Henri Estienne en 1558, Olira Roberti Slephani, p. 347 : « Adagiorum Chiliades quatuor cum sesquicenturia Des. Erasmi Roterdami. Hæc editio multis græcorum latinorumque authorum locos emendatiores quam in aliis editionibus, indicem
item longe locupletiorem habet. Henrici Stephani animadversiones in Erasmicas quorumdam adagiorum expositiones. »
cuo, ut possit, st quid libuerit, in margine, ut Jfieri a doctis assolet, annotari ». C’était répondre publiquement aux observations que Urceus Codrus lui faisait tenir en secret par l'entremise de Baptiste Palmarius, dans unelettre confidentielle d'avril 1498, qui ne devait être communiquée qu’à Alde seul (1), et où il lui reprochait de laisser trop de papier blanc aux marges de ses livres : « multumn papyri in chartis ΤΩΣ vacuis scriptura consumentes », en sorte que Ja cherté de ses livres l'empéchait ainsi que d’autres d’en faire l'acquisition, « propter caritatem rei parvæ quam ipse et socit magnam faciunt ».. Dans cette lettre, tout en s’estimant très-heureux de posséder l’Aristote d’Alde, il aurait pu, dit-il, avec le prix qu'il lui a coûté, se procurer dix manuscrits latins, « optimos et magnos ».
Le commentaire de Perotti sur Martial forme une sorte de lexique raisonné de la langue latine qui est très-estimé, et l'index rédigé par Alde, et pour lequel 11 annonce avoir obtenu un privilége (2), est fort remarquable.
Le volume in-folio, qui contient les traités de médecine de DioscoriE et de NicanDrE, imprimés pour
(1) « Si vis, hæc omnia quæ tibi familiarissime scripsi te ferre Aldo per me licet; sed ne litteras ipsas in manus alicujus sinas pervenire. »
(2) « Hoc inveniendorum vocabulorum ordine, a nobis nuper invento, non licet cuique in Domino. Ill. S. V. hos linguæ Latinæ commentarios impune imprimere. »
la première fois, est aussi une importante publication qui parut le inême mois. Dans la préface adressée à Jérôme Donalo, patricien de Venise, Alde paraît en quelque sorte cffrayé des grands travaux qu’il entreprend simultanément, mais qu’il espère, grâce à Dieu et avec de la persévérance, mener à bonne fin, en y sacrifiant ses intérêts (1). Dans cette épître à Donato il se plaint du mauvais vouloir qu'il rencontre, de l’ingratitude des hommes et du malheur des temps, « à « moins, dit-il, d'attribuer à l’infortune qui s’atta- « che aux Grecs tous les chagrins qu’éprouvent ceux « des nôtres qui viennent en aide à l’hellénisme ; et, « bien qu’on pourrait croire cela dit en plaisantant, « de nombreux exemples prouveraient qu’il en est « ainsi ».
C’est dans cette édition qu’on voit pour la première fois le petit caractère grec qui a servi ensuite à ses autres impressions.
En novembre parut le recueil des ASTRONOMIQUES,
(1) « Quod vero majore in dies animo perstiterim in proposito, et nunc maxime perstem, illud sæpe commemorans : — Tu ne cede malis sed contra audentior io, — mecum ipse demiror , atque eo magis, cum excrucier, ac pene opprimar laboribus, et juvel opprimni, juvet esse miserum. — Video meliora proboque, deteriora sequor, — nam tempus, rem quam carissimam, perdens mihi obsum, ut aliis prosim. Sed feram æquo animo mea damna dum prosim; nec, si vixero, ab incæptis unquam desistam, donec quod semel stalutum mihi est, perfecero. Et quanquam majora viribus agressi sumus, cum domi nostræ ea ad latinam, græcamque, et hebraïcam linguam formis publicandam summo studio, assiduoque labore cudantur, quæ admirationi omnibus futura speremus, tamen (faveat Deus) bene ac pulchre omnia perfcientur. »
LT tn. Ὁ
in-folio, publication considérable d’écrits jusqu'alors inédits, contenant Juzius Framicus Marennus, Μα- NILIUS, ARATUS, THÉON, PROCLUS.
Le premier traité, celui de Julius Firmicus Maternus, dont le manuscrit était parvenu à Alde « scythicts ab oris », porte ce privilége : « Ve quis impune integros hos ac emendatos Materni libros, hinc ad annos decern, formis iterum queut excudere, cautum est. » 1] est précédé de l’épitre suivante adressée en latin à Guido Feretrio, duc d’Urbin (1).
« Alde Manuce le Romain à Gui de Montefeltru, duc αἱ Urbin. Salut.
« δ᾽ αἱ toujours eu soin de mettre sous la protection des noms [658 plus recommandables les livres que j'imprime; ils acquièrent par là plus d'autorité en raison mème du savoir et du mérite de ceux auxquels je les dédie. En agissant ainsi, qu'on ne croie pas que ce soit arrogance de ma part; car, lorsque j'imprime un manuscrit qui n’est pas à moi, il m'est permis de le dédier à qui bon me semble, puisque, s’il est rappelé à la lumière, c’est par l’empressement que j'ai mis à le faire sortir des ténèbres où il était depuis longtemps perdu. Or, si l’on a vu des lois promulguées par les uns, reparaîitre ensuite sous le nom d’autres législateurs dans la partie consacrée par le temps, quand le respect séculaire qu'on leur portait s’était successivement effacé, ce qui arriva jadis à'la loi des Dix
(1) Ce surnom Pheretrius en latin, Feretrio en italien, donné par Alde à ce Guido, duc d’Urbin, ne saurait appartenir à d’autres qu’à Gui Ubald 1 de Montefellro, nè en 1472, mort en 1508.
Tables, pourquoi ne me serait-il pas permis aussi de publier sous le nom de quelque personnage illustre et souverain ces livres jetés au rebut, sales et mutilés? S'ils revivent, c’est à messoins et à mes travaux qu'on le doit ; j'use donc de mon droit, ce me semble, et c’est sous ton nom propice que j'ai voulu publier Maternus et te l'offrir en présent, dans l’idée que rien ne pourrait t'être plus agréable que de le voir revenir du pays des Gèêtes et rentrer sain ct sauf, en Italie, sa patrie, au milieu des siens, après avoir été réduit à un état misérable, et mutilé au point qu’il ne restait plus guère que la moitié de luimême.
a Mais, comme il en est qui prétendent que Firmicus Maternus ne saurait ètre lu par un vrai chrétien, parce qu'il affirme que toute chose est l’effet du destin et que tout ce qui arrive provient d’une cause naturelle, j'ai cru devoir rapporter ses propres paroles par lesquelles il enseigne que chacun peut résister au pouvoir des étoiles s’il agit avec prudence. Invoquons donc les Dieux en les suppliant d'accomplir les vœux que nous avons faits à leur toute-puissance, pour que, raffermis et confiants en la divinité de notre âme, nous résistions à la puissance des décrets des étoiles. C’est ce que nous enseigne ce personnage d’une sagesse divine, Socrate, par <a réponse à quelqu'un qui lui parlait de ses habitudes et de ses passions, semblables chez tous deux : « Elles le sont, en effet, comme tu le dis, je l’avoue. » Et alors ce grand sage dévoila sans aucune réticence tous les vices de sa nature : α Mais tous, » ajouta-t-il, « je les ai surmontés par la prudence, et ce qui restait en moi de vicieux par la matérialité du corps a été maîtrisé par la divinité de mon âme et sa conscience en elle-même. » Par là, nous devons comprendre que c’est des étoiles que dérivent nos passions et que, contre leurs ardeurs enflammiées, c’est en la divinité de nos âmes qu'est notre force. Mais Maternus te dira cela
et d’autres choses bien mieux que je ne pourrais le faire.
| Adieu.
Venise, le 17 novembre 1499. »
Vient ensuite ὑπὸ très-longue préface de Pescennius Franciscus Niger, adressée au prince et cardinal Hippolyte d’Este, contenant une sorte de traité d’astronomie astrologique et de philosophie naturelle ; je me bornerai à en citer la fin :
«..... C'est par là, ὁ prince heureusement né, que ton astre resplendissant s'élève par l’horoscope oriental. De même que l'étoile de Vénus (Lucifer) conduisit Énée aux bords de l’Hespérie ; que Mercure (Cyllentus) guida Persée aux rivages de la Gorgone et que Phébus amena Cadmus aux champs Hémoniens, de mème ton étoile m’a conduit à l’extrème bourbier des Scythes pour enlever à ces barbares Firmicus, infirme et livré dans les cachots aux grossiers outrages des Gètes. — Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu : etde retour dans ma patrie, protégé par tesrayons, j'ai ramené dansson pays natal cet illustre compagnon. Le voilà donc, ce Firmicus qui seul nous a fait connaître la science des astres; voilà celui par qui toute erreur de la tourbe des scolastiques ἃ disparu ! Voilà celui qui désormais instruira et rendra véridique la tourbe philosophique ! Voilà celui qui mettra un frein aux langues médisantes des peuples ! Voilà celui qui rendra à l'astronomie sa renommée! Voilà donc Firmicus qui ajoutera une troi: sième couronne aux deux que tu possèdes, heureux Hippolyte! issu de deux côtés de parents les plus illustres... Que la postérité sache donc que la science délaissée des astres a été rétablie par ta bienveillance et nous a été conservée par ta grande libéralité....…, que son salut soit
donc célébré par l'immolation sur un autel littéraire d'un agneau blanc, d’une génisse, d'un taureau, et par une hécatombe à Uranie.
α Salut, heureux Hippolyte. — Du municipe de Ferrare au couchant germanique d’Érigone (2 ferarriano muni- Cip10, germanico Erigones occasu. Calvas Neronias (1) quarto Calë. À concéliata divinilate volumine. M. CCCG XCVII). »
Le traité de Firmicus, qui, à l’origine, devait sans doute former une publication à part, est terminé par la souscription datée de Venise, Juin 1499.
Parmi les gravures sur bois qui accompagnent le fragment des Phénomènes d’ARATUS, traduits en latin par Germanicus, un groupe de femmes représentant les sept planètes (sn. H vj) offre un rapport remarquable avec les compositions de l'y pnérotomachie, publiée par Alde deux mois plus tard. Quoique ἃ un degré un peu inférieur, le style est semblable, et la gravure paraît être de la même main. Les autres gravures sur bois de ce traité d’4ratus, tout en ayant un certain caractère, sont grossièrement exécutées.
Le volume est terminé par la version latine de Proclus, et daté d'octobre 1499 (2).
Dans l’épître dédicatoire au prince de Carpi, Al-
(1) Je n'ai pu découvrir quelle est cette localité désignée par Calræ Neroniæ. Cette souscription d'ailleurs est obscure tout entière et l'indication du mois est omise à la date.
(2) Quoique l'impression fût terminée en octobre, l’onvrage ne dut paraître que postérieurement au 17 novembre, date de la dédicace au duc d’Urbin, placée en tête.
berto Pio, placée en tête de cette version, Alde dit que c’est de l’Angleterre, ee pays jadis barbare, que rayonnent maintenant les lumières, et que, grâce au docte Linacer, 1] a pu donner dans ce recueil la Sphère de Proclus, dont ce savant lui avait envoyé récemment la traduction.
Voici cette épitre dédicatoire :
Alde Manuce au prince Alberto de Carpi.
« Bien que. je sache qu’on me reproche souvent de trop tarder à remplir les promesses que j'ai faites aux Studieux, ces reproches ne sauraient m'émouvoir, soutenu que je suis par le sentiment des services que je rends, et de ce que je puis attester n’avoir jamais cessé d’avoir pour compagnons le Dauphin et l’Ancre, en unissant à la célérité de l’exécution la solidité de la réflexion. Or, ces derniers jours, en m’occupant de l’impression des Phénomènes d’Aratus, avec les explications de Théon, je voulus y joindre la Sphère de Proclus, d'autant plus qu'un savant anglais, Thomas Linacer, qui en a fait récemment une excellente traduction, me l’avait envoyée pour être imprimée. Cet opuscule est en effet très-utile à quiconque veut porter loin ses étudesen astronomie : et de même que Linacer, cet homme d’un esprit si judicieux, quaud il eut misla dernière main à la traduction latine de cet ouvrage, le dédia au prince Arthur (Arcturus), son élève, à cause du penchant que ce jeune homme, déjà versé dans les bonnes lettres, montrait pour l’étude des astres, de mème, à mon tour, je t’'adresse ce même opuscule que nous venons d'imprimer, parce que déjà, en bon disciple d’Aristote, tu commences à t’appliquer aux études mathématiques.
Tu le liras d'autant plus volontiers, que c’est l’œuvre de Linacer, ton ami très-cher. Plût à Dieu qu'il eût pu m'envoyer les traductions dont il s’occupe maintenant, de Simplicius sur les traités de physique d’Aristote, elde ceux d'Alexandre sur les Météoriques d'Aristote, afin de pouvoir te les adresser réunies à Proclus. J’espère cependant qu'il nous donnera bien d’autres ouvrages parmi les plus utiles en philosophie et en médecine, en sorte que, de cette mème Bretagne d’où, autrefois, des études barbares et grossières sont venues envahir l'Italie (1) et nous asservissent encore (ef adhuc arces tenent), nous allons recevoir de bonnes sciences sous une forme correcte et dans un latin élégant. C’est ainsi qu'avec le secours des Bretons, après avoir repoussé l'ignorance, nous reconquerrons notre liberté (arces nostras recipiamus) , et la mème lance qui fit la blessure viendra la guérir.
« Plein d’admiration pour la beauté du style latin et l’éloquence de ces étrangers, j'ai cru devoir joindre la lettre de Linacer à celle que m'a écrite l’illustre Guillaume Grocinus, cet homme si savant et si profondément versé dans les langues grecque et latine et en toute chose. Si j'agis ainsi, c’est pour faire rougir nos philosophes dont le style est aussi barbare qu’inepte, et exciter, non pas les vieillards, γερόντιον γὰρ ψιτταχὸς ἀμελεῖ σχυτάλην (2), mais tous les autres à rivaliser avec les Bretons (les Anglais), à écrire savamment et en bon latin. Si dans cette lettre (de Grocinus) il se trouve de grandes louanges en
(1) Alde fait allusion aux études scolastiques qu’il croit, à tort, avoir été importées en Italie de l'Angleterre.
(2) Proverbe grec que je n'ai trouvé dans aucun recueil de proverbes; mais cette manière d’instruire les perroquets est rapportée par Apulée, qui l’a empruntée à Pline l'Ancien : « Quum sermonem nosirim cogitur æmulari, ferrea clavicula (τῇ σχντάλῃ) caput tanditur, imperium magistri ut persentiscat ; hæc ferula discenti est. » (Apul., Forides, XIL.) Je crois qu'il signifie ici : Un pédagogue (un perroquet), quand à! est vieux, n’a plus souci de la férule.
ANNÉE 1499. 131 ma faveur, c’est à son amitié et non pas à mon mérite que je les dois (1).
14 octobre 1499. »
À la suite viennent deux lettres qui contiennent des détails intéressants sur les rapports d’Alde avec ces deux savants anglais, Thomas Linacer et Guillaume Grocinus, qui l’ont, malgré leur éloignement, secondé dans ses publications et auxquels il donne en plusieurs endroits des témoignages d'amitié et de reconnaissance.
La première de ces lettres, écrite à Alde par Grocinus (Londres, 6 octobre 1499), en fort beau latin cicéronien, ne conticnt guère que des compliments, dont j’omets la traduction. Elle mentionne la promesse faite par Alde à Linacer, de mettre bientôt à exécutjon la plus grande des entreprises qu'il prépare, l'Ancien Testament, publié en trois langues, l’hébraïque, la grecque, la latine, entreprise aussi difficile que digne d’un chrétien. Une œuvre aussi divine ne saurait, dit-il, manquer de réussir, et Alde peut compter sur le concours de tous les deux.
La seconde lettre est adressée par Linacer à Arthur, prince de Galles et de Cornouailles.
(1) « Ut pudeat philosophos nostros barbare et inepte stribere, æmu: latique Britannos, non dico grandævi, sed cæteri omnes latine et docte philosophentur. Sed qui in ea me laudat, facit amice.
« Venetiis, pridie Idus octobri M ID: »
En décembre 1499, parut un aulre ouvrage, d’une grandc importance sous le rapport de l'art du dessin et de la typographie : c’est l’'HYPNEROTOMACHIA Poripiz1, roman allégorique, écrit en italien macaronique, où l’auteur, François Colonna, frère dominicain, a mystérieusement déguisé son nom et le but de l’ouvrage qui est son amour pour Polia (Hippolita), qu'on croit être une religieuse. Pour reconnaître leurs deux noms, il suffit de réunir la première des lettres de chacun des trente-huit chapitres de
l'ouvrage, dont l’ensemble forme ces mots :
POLIAM FRATER FRANCISCUS COLUMNA PERAMA VIT.
4e chap. : P hœbo in quel hora manando, etc.
2e chap. : O ffuscare già principiato avendo, etc. 3° chap. : L a spaventevole Sylva, etc.
4° chap. : 1 ustissimamente se potrebbe, etc., etc. Be chap. : A Ila nobile turba, etc. ΝΕ : 6° chap. : M agna 6 nobile causa, etc.
et ainsi de suite pour les autres trentc-deux chapitres. ΟΠ | | Cette énigme est dévoilée dans le manuscrit de la bibliothèque des Dominicains, où on lit : « Women verum est Franciscus Columna, Venetus, qui fuit ordinis prædicatorum, et dum amore ardentissimo cujusdam Hippolyte teneretur Tarvisit, mulato nomine, Poliam eam autumat, cui opus dedicat ut patet. Librorum capita hoc ostendunt, ut pro uno-
quoque libro prima ltiera ita sérnul Juncta dicul. » |
La crainte des censures de l'Église avait fait ainsi déguiser leurs noms dans cet ouvrage, où les effets d’une passion plus ou moins platonique sont décrits avec un sentiment plein de charmé, témoin le passage cité par M. Baschet, quand Polia, fière de sa noble et antique origine, raconte comment, sans qu’elle y songeät, Polyphile, son bien-aimé, s'était épris pour elle d’une invincible passion.
« Je me tenais, selon la coutume des bélles adoles- « centes, à la fenêtre ou plutôt au balcon de mon « palais. Mes cheveux blonds, délices des jeuries filles, « flottaient épars sur mes candides épaules. Tout bai- « gnés d’une ambroisie à les rendre aussi rayonnants « que des fils d’or, ils séchaient aux rayons de l’ar-
dent Phébus (1). Glorieuse de me servir, une femme
(1) Le charmant écrit, les Femmes blondes selon les peintres de l’École de Venise, rédigé par deux Vénitiens (MM. Armand Baschet et Feuillet de Conches), Paris, 1865, in-8, offre la description des divers procédés employés par les dames vénitiennes pour parvenir à métamorphoser la couleur noire de leurs belles chevelures en un jaune d’or, par l'emploi de diverses substance; chimiques, dont elles les enduisaient à plusieurs reprises, les exposant chaque fois aux rayons d’un soleil ardent. On voit dans Vecellio et dans un autre livre de costumes que je possède, et qui a échappé aux minutieuses recherches de M. Baschet, la représentation des divers moyens employés par les belles Vénitiennes pour garantir leur teint contre les ardeurs du soleil, tout en lui abandonnant leurs chevelures flottantes pendant des journées entières qu'elles restent sur leurs terrasses ou leurs balcons, baignant et rebaignant sans cesse leurs cheveux à mesure que le soleil les sèche et les ressèche. C'est ainsi qu'elles obliennent le résultat désiré. (Les Femmes blondes, p. 57 et suivantes.)
« y passait un peigne avec des soins infinis. Non, je « lose dire, ni ceux d’Andromède n’apparurent aussi « beaux à Persée, ni ceux de Photis à Lucius (1). « Tout à coup Polyphile, m’ayant aperçue, ne put « détacher de moi ses ardents et dévorants regards, « et de ce moment un rayon du soleil de l’amour « s’alluma dans son sein (2). »
Dans ce roman philosophique, sorte de poëme en prose, composé en 1467, et probablement à l’imitation des amours poétiques de Pétrarque et de Dante, l'amant voit en songe sa maîtresse comme dans le Roman de la Rose ; mais, en faisant le récit d’un voyage à Cythère, l’auteur se plaît à décrire les fêtes, les monuments et les usages de l’antiquité; il n’est pas jusqu’aux tombeaux dont 1] n’explique les épitaphes pour faire montre de savoir. Les nombreuses gravures au trait, d’un très-beau dessin et exécutées sur bois avec beaucoup d'art, ont été d’abord attribuées à Mantegna, puis à Bellini; on voit en effet un ὦ à la gravure du dixième feuillet (verso), initiale qui pourrait aussi indiquer Benedetto Montagna. Ce monument, l’un des plus anciens, et sans contredit le plus remarquable de la gravure italienne sur bois (3),
(1) Dans l’Ane d’or d’Apulée.
(2) Voir sur le moine Colonna : 1 Mistero dell’ amor platonico del medio evo derivato da misteri antichi, par Gabriele Rosetti; Londres, 1840, 5 vol. in-8 (vol. III p. 740 et suiv.).
(3) L'édition d’Alde de l’Hypnerotomachia ἃ fourni à M. Albert Ilg
fut exécuté aux frais de Leonardo Crasso de Vérone. Le sujet de ces mêmes compositions a servi pour une imitation qui en fut faite à Paris, aussi sur bois, dans les trois éditions de la traduction de ce roman imprimées par Jacques Kerver en 1546, en 1554 et en 1561. L'exécution en est très-belle, et le dessin des gravures, quoique d’un style très-différent de l'original, qui est souvent modifié, offre un tel mérite que je crois devoir les attribuer à Jean Cousin. Le frontispice est en effet entièrement dans son style (1).
En 1953, Luther Garet, dansses dissertations sur le traité d'Unger, de Aldi Pit Manutit vita, etc., et en 1759, M. Manni, dans sa Κα di Aldo Pio Manu- Ζίο, ont élevé des doutes au sujet de la belle publication de l’Hypnerotomachia, que le Père Orlandi, d’après l’opinion émise avant lui, supposerait avoir été imprimée à Trévise.
Voici les raisons qu’ils donnent à l'appui :
1° L'ouvrage se termine ainsi : T'arvisit cum decorissimis Polii amore lorulis distineretur misellus Poliphilus. MCCCCLXFTII Kalendas Marti.
2° Le nom d’Alde et la date 1499 ne se trouvent que sur la seule page du dernier feuillet contenant
le sujet d’une intéressante thèse pour le doctorat en philosophie : Ueber den kunsthistorischen Werth der Hypnerotomachia. Wien, 1872, in-8.
(1) Voy. mon Étude sur Jean Cousin, et Recueil des œuvres choisies de Jean Cousin, que je viens de publier.
l'errata; il commence ainsi : Li errort del libro, facti stampando, li quali corrige cosi, et au bas de cette page, on lit : Venetiis, mense decembri M.I.D. in ædibus Aldi Manuti accuratissime.
3° L’impression de cette dernière page est faite en un caractère que l’on ne rencontre dans aucune des autres impressions d’Alde.
4° Le papier n’est pas le même.
5° Alde, qui se plaît à décorer ses ouvrages de préfaces, pièces de vers et autres renseignements, s'en est abstenu dans ce chef-d'œuvre.
6° Dans la préface écrite par Leonardo Crasso de Vérone, il n’est pas dit que ce livre soit imprimé par Alde; mais au contraire qu’il est publié par les soins et aux frais de Leonardo Crasso.
Ces observations ne sont pas sans valeur et m'ont conduit à un examen attentif.
La question des caractères, la plus importante de toutes, est précisément celle qui résout le problème, puisqu'il résulte de mon examen que l'ouvrage est imprimé avec les caractères d’Alde aussi bien latins que grecs, sauf la page de l’errata à la fin du volume, dont le caractère (dit cicéro) ne me paraît pas, non plus qu’à Renouard, se rencontrer dans d’autres livres imprimés par Alde; mais, du moment qu’Alde lui-même a inscrit son nom au bas de ces Errata, cela prouve qu’il en est l’imprimeur. Toutefois Renouard a commis une erreur en ce qui concerne la similitude
du caractère employé dans l’Hypnerotomachia avec celui des œuvres de Politien, imprimées par Alde en 1498. Les beaux caractères de l’Hypnerotomachia sont les mêmes que ceux qui ont servi à l’Ætna de Bembo et aux Draria de Bello Carolino (1495-1496), tous deux pour le bas de casse seulement, et dans le livre de Pic de la Mirandole, de Imaginatione (1501), pour le bas de casse et les capitales.
Quant aux caractères grecs, je n’en trouve l’emploi dans l’Xypnerotomachia qu'en deux endroits, signature ἔ, folio 7, verso, où sont ces deux seuls mots ποῦ ποῦ, et au dernier feuillet τηρεὺς τηρεὺς, ἐμὲ ἐδιάσατο. Mais cela suffit pour pouvoir affirmer que ce sont identiquement les mêmes caractères grecs employés par Alde dans le livre de Epidemia, 1497, dans les /nstitutiones græcæ Grammatices d'Urbain Bolzani, de 1497 (1498 πη. st.), et dans le volume in-4° des Épistolographes grecs de 1499 (1).
(1) La richesse et la variété de forme dans les caractères grecs employés par Alde rendent assez difficile la confrontation sur un aussi petit nombre de mots; on peut cependant y parvenir et les retrouver dans les Épistolographes publiés par Alde: en 1499 : ainsi, dans les deux mots που που qui se trouvent dans l’Hypnérolomachie, signature T, fo 7, la ligature πὸ a deux formes différentes dans chacun de ces mots, et je les revois avec ces mêmes différences dans les Épistolographes, au feuillet 11} de la signature ἡ, ligne 12, au mot πολίτας, et à la ligne 24 au mot ποιεῖσθαι.
A cette même page, ligne 14, la ligature τὴ du mot τηρεύς se retrouve au mot σωτηρίας, et la ligature εὐ de ce mot τηρεύς se retrouve aux lignes 3, 10, 11, 19, 20;
En outre, toujours à cette même page :
à La ligne 1, évôvuoüuev, la forme μ est la même que dans ἐμέ;
Art. 1. Cette indication de la date, mars 1465, est évidemment celle de la composition de l'ouvrage et non de son impression. Aucun livre n'avait été impruné à Trévise à cette époque : Colonna dit seulement que Polia, par lui célébrée, était née à Trévise.
Art. 2. La réponse à cette objection se trouve plus bas à la conclusion ; d’ailleurs le mot accuratissime ne saurait indiquer autre chose que le soin et la perfection apportés à l'exécution typographique de l’ensemble de l’ouvrage, et non pas à l’impression d’une seule page d’errata.
Art. 3. J'ai démontré plus haut que tout l'ouvrage a été imprimé avec les caractères d’Alde. De ce que le seul caractère de la page d’errata ne se rencontre pas, à ce que l’on croit, dans d’autres ouvrages imprimés par lu, on n’en saurait rien conclure, puisqu’on lit au bas la mention de l'imprimerie aldine. Comment d’ailleurs Alde, s’il n'avait pas imprimé l'ouvrage, aurait-il mis un errata au livre d’un autre imprimeur, et pris pour son compte les fautes d’autrui ?
Art. 4. Je ne puis voir de différence dans le papier. Il est bien de la même fabrique qui se distingue par la finesse des verjures et des pontuseaux, autant qu'on en peut juger par le peu d’apparence de ces | à la ligne 2, συμόούλους, la forme 6 est la même que dans ἐδίασατο: à la ligne 3, ὀρθώσεις, la forme ρ est la même que dans τηρεύς;
à la ligne 21, χινήσασθαι, la ligature σα est la même que dans ἐδεά-σατο, elc.
marques sur mon exemplaire, et il en est de même dans le superbe exemplaire aux armes de François [*", l’un des plus beaux ornements de notre Bibliothèque de France; la distance entre les pontuseaux, la finesse des verjures et la qualité de la pâte sont identiques. Art. 5. Je ferai remarquer que ce n’est pas le seul ouvrage où Alde n’ait pas mis de préface. Ceux qui se trouvent dans le même cas sont précisément ceux qu’il a imprimés avec. le plus grand soin et avec le plus beau de ses caractères romains, dans le désir de complaire soit aux auteurs, soit aux éditeurs qui lui firent imprimer très-probablement ces ouvrages pour leur compte personnel. Leur rareté fait présumer qu'ils furent tirés à petit nombre ; c’est ainsi que parurent l’Etna par Pierre Bembo, le traité de [maginatione par Pic de la Mirandole, les Diaria de Bello Carolino par Benedetti, et: l’Æypnerotomachia aux frais de Leonardo Crasso. Le volume de Imaginatione fut publié après la mort de l’auteur ; aussi Alde y ἃ mis une courte préface. | L’Hypnerotomachia est précédée d’une dédicace adressée à l’illustrissime Gui, duc d’Urbin, par Leonardo Crasso, où, après avoir remercié Gui de l'honneur qui résulte pour la famille des Crasso d’une récompense accordée à son frère qui s'était distingué , sous les ordres du prince, au siége de la Bibiena, il lui dit qu'ayant découvert un livre admirable (l’Æypnerotomachia) resté longtemps caché,
il tient à bonne fortune de pouvoir le dédier et le mettre sous sa protection : « Ve liber iste parente orbatus velut pupillus sine tutela, aut patrocinio aliquo esse videretur, te patronum præsentem deleginus in CuJus nomen AUDACULUS prodirel. » Attendu, ajoute-il, qu’une fois lu par Gui, personne ne craindra plus de le lire, et qu’ainsi l'ouvrage se trouvera protégé contre toute censure. Pour décharger en quelque sorte Alde de toute responsabilité, Crasso déclare avoir pris soin de faire imprimer l'Hypnérotomachie à ses frais : « Sumptibus meis tmprimendum et publicandum curavi. »
Voilà, je crois, les véritables raisons pour lesquelles le nom d’Alde n’apparut ostensiblement ni sur le titre, ni dans une préface; ce ne fut que lorsque, grâce à la protection du duc d’Urbin, ce roman d'amour, composé par un moine, vivant encore à cette époque, ne pouvait être une cause d’embarras, qu’Alde le déclara imprimé par lui et accuratissime.
L'identité des caracteres. la belle impression, la qualité même du papier, et aussi la similitude du style et de la gravure des planches de l’#)'pnérotomachie avec celle qui représente les sept planètes dans les Astronomica publiés par Alde un mois auparavant, dénoncent Alde, quand même son nom ne s’y verrait nulle part. Une pareille œuvre d’art n'aurait pu être exécutée que par Marcolini, mais il n’a commencé à imprimer que vers 1337.
Art. 6. Ce que je viens d’exposer est la réponse à la sixièine observation et termine le débat.
. Dans une pièce de vers adressée par Baptiste Scytha « ad clarissimum Leonardum Crassum, artium ac Juris pontificit consultum », placée à la suite de la dédicace, on voit que Leonardo Crasso avait dans ses attributions le Droit canonique et la Direction des affaires des arts, ce qui explique les rapports qu'il dut avoir avec les artistes. Il est donc naturel que ce soit au meilleur dessinateur et au meilleur graveur sur bois jugés par lui les plus capables d'enrichir au gré de ses désirs. l’adméirandum Polyphili opus, dont 1] fait un éloge pompeux (1), qu’il ait eu recours, et aussi au plus célèbre imprimeur pour l’exécution de cet ouvrage, objet de ses affections. Mais on regrette que dans cette pièce de vers, où sont décrites les .merveilles représentées par tant de belles gravures, le nom des artistes soit omis.
Une autre pièce en prose donne le résumé de tout ce que contient le récit bizarre des amours de Polyphile. Le triomphe par trop libre de Vertumne et de Pomone et le sacrifice à Priape y sont mentionnés, et les gravures les représentent dans toute leur nudité. On trouve même dans une autre pièce ayant quatre-
(1) « Tanta enim est in co non modo scientia, sed copia, ut cum hunc videris, non magis omnes velerum libros quam naturæ ipsius occultas res vidisse videaris..…. figurisque et imaginibus oculis subjectæ patent et referuntur. »
vingt-un vers les mêmes mentions encore plus accentuées; ces licences l'avaient besoin d’être mises sous la protection de l’illustrissime duc d’Urbin (1). C’est cette année 1499 que dut être célébré le mariage d’Alde Manuce avec Marie (2), la fille de André d’Asola Torresano, un an après qu’Alde eut été relevé de ses vœux par le pape Alexandre VI.
Après-une année aussi laborieuse, Alde consacra en grande partie l’année 1500 à la préparation d’une série considérable d'ouvrages qui parurent en 1501. Il ne publia, cette année 1500, que deux volumes :
Le premier, d’une fort belle exécution, contient les Épirres de sainte CATHERINE DE SIENNE (Epistole devotissime de sancta Catharina da Siena). La sainte y est représentée sur une gravure en bois très-bien dessinée.
Ce volume d’épiîtres recueillies pour la plupart par le frère Barthélemy da Alzano, de Bergame, de l'ordre des frères prêcheurs, est le premier ouvrage en italien qu'Alde ait imprimé.
(1) Qui cum Vertumno Pomona zoiosa Triunfa, e de Priapo el sacrificio Cum l’asinello, 6 mentula monstrosa.
(2) Son prénom nous est connu par le lestament d’Alde.
Dans la préface écrite en italien, adressée au car-
dinal diacre François Piccolomini, de Sienne, Alde fait un tableau effrayant de la société à cette époque,
où les crimes et les vices sont devenus tels, qu'ils offriraient ample matière à la satire et à la tragédie
Hélas! dit-il, comment y porter remède quand les médecins eux-mêmes ne sont pas moins malades que les autres infirmes ! Aujourd’hui l’homme, livré à l'appétit des brutes, n’a plus de l’homme que la forme : il est aussi insensible aux sentiments d’honneur et de religion que des statues de pierre. Le mal est si profond que Dieu seul peut y porter remède, et c’est lui qui a inspiré à quelques-uns de ses serviteurs de répandre, au moyen de l’imprimerie, les lettres de Catherine de Sienne, si pleïnes de piété, et dont les plus saints conseils sont inspirés par l’Esprit saint. Je suis donc heureux d’avoir pu y contribuer, et je crois que c’est par la volonté de Dieu que ces lettres si salutaires, restées jusqu’à présent cachées et oubliées, vont reparaître au moment même où les infidèles (les Turcs) avec des flottes et des armées formidables menacent d’envahir la chrétienté pour la détruire .... Ces lettres semblent, en effet, s'adresser plutôt à nos pontifes actuels qu'aux temps où sainte Catherine, canonisée par votre oncle (1); les écrivait aux papes
(1) Le célèbre pape Pie 11 (Æneas Silvius Piccolomini):
« Grégoire XI et Urbain. Présentez-les donc à Sa « Sainteté le Pape et recommandez-les aux cardinaux. « ἢ faut se hâter de s'opposer aux armes des paiens, « car nous sommes en grand péril de devenir les es- « claves des infidèles. »
Dans le privilége qu’Alde avait sollicité pour ce Recueil des lettres de Catherine de Sienne, il dit les avoir recueillies dans toute l’Italie à l’aide de savants et zélés religieux. Ce privilége lui fut concédé le 23 juillet 1500 (1) et figure sur le titre de ce livre imprimé avec le plus grand soin, en septembre 1500 (2).
Le second volume publié dans la même année est une édition de LucrÈce, petit in-%°, dont le texte fut
(1) M. Armand Baschet a retrouvé cette demande de privilège dans les archives de Venise (Voir son A/do Manuzio. Lettres el Documents).
« Serenissimo principe et Illustr$sima Signoria. Se expone per el vostro fidelissimo servitore Aldo Romano che havendo congregato insieme, per mezo de devotissimi religiosi, le Epistole de Sancla Katerina de Siena, cum gran fadiga et spesa per esser sparse in diverse parte de Italia : Le quali serano volume de cfrca cinquanta quaterni, opera admirabile, e piena de Spirito Sancto, e utilissimi amaestramenti, e stampandu al presente ditta utilissima et santissima opera cum summa diligentia, et de bellissima lettera, et temendo che poi stampato il libro da lui cum tanta cura adunato, altri trovando la cosa fatta senza alcuna loro fadiga li facia concorrentia : Supplica humilmente alla Illustrissima Signoria Vostra che a niuno altro sia licito stampare, o, fare stampare, o. daltrove portare, o, far portare a vendere le ditte Epistole in questa inclyta Cità, et altre terre, et luogi de la Vostra Illustrissima Signoria da questo di fino X anni, sotto pena de perdere li libri, et ducati uno per chadauna
1500; mais, comme l’épltre d’Alde au cardinal Piccolomini porte une date postérieure, celle du 19 septembre 1501, il est évident que le volume n’a paru qu'apres cette dernière date.
revu par Jérôme Avanzio. Ce savant avait si bien étudié Lucrèce qu’il le savait par cœur.(1}), mais il paraît n'avoir pas consulté de nouveaux manuscrits. Trois éditions de Lucrèce avaient précédé celle-ci : une imprimée sans date à Brescia vers 1472, une à Véroné en 1486, une à Venise en 1495, ce qui semble indiquer que la philosophie de Lucrèce ne rencontrait pas encore une grande répulsion, du moins au nord de l'Italie. La dédicace à Alberto Pio nous apprend que ce prince avait déjà formé une sorte d'académie, puisqu’Alde lui dit: « Tu itaque debes, Alberte humanissime, librum hunc benigna fronte in doctisstmam academiam tuam admittere (2). »
Mais, tout en faisant un grand éloge de Lucrèce comme poëte et philosophe, Alde recommande de rejeter ce qui s’y trouve de faux et de contraire aux doctrines des Académiciens, des péripatéticiens, et surtout de nos théologiens, en sachant gré toutefois à Lucrèce d’avoir dans sa belle poésie exposé les dogmes d’Épicure, imitant en cela Empédocle, qui, le premier chez les Grecs, a mis en vers les préceptes de la sa-
(1) Dans cette édition très-rare le texte a été modifié d’après les conjectures d'Avanzio. En 1515, Alde en a donné une édition préférable dont le texte fut revu par Navagero.
(2) L'édition de Lucrèce, imprimée cinq ans auparavant à Venise en 1495, par Théodore de Ragazonibus d’Asola, petit in-4° (et non in-fo comme l'indique M. Renouard), porte cette indication : Ex felicissima {ua Murani academia, virtuli el posteritati datum, qu'on lit à la suite d’ane pièce de vers en l'honneur de Nicolas Prioli. Ces réunions acadé-
miques prouvent combien l'amour des lettres était répandu parmi les familles nobles de Venise. Lo oo uen
gesse, et il annonce qu'il va publier de ce poëte ce qui a pu échapper à l’incurie, aux invasions des Barbares, et ce que Stobée en a pu recueillir.
Dans cette préface latine 1] semble qu’Alde, en multipliant les abréviations, ait voulu rivaliser avec le luxe des ligatures de ses impressions grecques.
A la suite est un avertissement où Jérome Avanzio expèse à Valerius Superchius, savant médecin de Pise, les soins qu'il a pris pour rétablir le texte de Lucrèce, si défiguré dans les précédentes impressions. Alde attachait une grande importance à cette édition qu’il voulait publier sous les auspices d'Albert, prince de Carpi, dont le magnifique palais remplace, dit-il, le Portique et l’Académie. A cette occasion il vante la science d’Alde et son amour pour les lettres grecques et latines qui le mettent au-dessus des Pisistrate et des Nicanor Séleucus, lesquels dans la Grèce, comme Marc Varron à Rome, ont créé de grandes bibliothèques particulières, tandis qu’Alde, par les innombrables éditions des anciens auteurs qu’il publie et publiera, fonde une bibliothèque immense et impérissable.
Avanzio nous dit encore que, pour complaire à un puissant personnage, viro énsigni obediens, il a revu les textes d’Ausone, de Catulle, des Priapées, des Lettres de Pline et des Silves de Stace récemment imprimées (1).
(1) C'est à Venise, chez Tridino di Cerebo, que l'Ausone parut ‘en
Ce volume de Lucrèce est terminé par une souscription datée de décembre 1500.
La petite académie, ou réunion de savants chez le prince de Carpi, mentionnée par Alde Manuce, a servi de base à une véritable académie qu’Alde eut l’heureuse idée de former, et qui, composée d'hommes les plus distingués par leur savoir, se réunissait chez lui à un jour fixé pour traiter de questions littéraires, s'occuper du choix des ouvrages les plus utiles à imprimer , et de l'adoption des meilleures leçons d’après les divers manuscrits. La constitution de cette académie fut rédigée en grec, et, pour mieux en assurer la durée, Alde sollicita de l’empereur Maximilien [°° de vouloir bien la sanctionner par un diplôme impérial ; mais les espérances dont on l’avait flatté ne se réalisant pas, cette académie fut dissoute à la mort d’Alde. Si le gouvernement de Venise ne crut pas devoir la prendre sous sa protection, on voit cependant qu’il lui fut favorable, puisqu'il accorda une subvention à Musurus, l’un des principaux chefs de cette Académie, pour l'assistance et la surveillance qu’il apportait aux publications qu'on voyait sortir avec le nom de la nowelle académie.
Le règlement de cette Académie, comme je l’ai dit,
1496, Calulle et les Priapées en 1500. J'ignore la date de l'édition des Lettres de Pline; la première édition qu’Alde en ait publiée date de 1508.
fut rédigé en grec. À ce moment les chefs-d’œuvre de la Grèce donnaient à Venise une nouvelle vie littéraire, et il semble que dans un premier mouvement d’enthousiasme on ait voulu ÿ voir aussi dominer la langue grecque. Si les Académiciens n’exécutèrent pas dans sa rigueur la loi qu’elle imposait de n’y parler que grec, du moins la tendance de cette académie se montrait plus grecque que latine.
Plusieurs de ces membres sont désignés avec leurs attributions spéciales en tête du règlement ; d’autres furent successivement admis : tels sont en première ligne et parmi les membres les plus actifs, Marc Musuros, son frère Gregoropoulos, Cartéromachos (Fortiguerra), Pierre Bembo, Andrea Navagero, Bondini, etc.
Voici, d’après la liste donnée par Renouawd (1), les noms de ceux qui la composaient ou qui par leurs rapports scientifiques avec Alde ont concouru au but
. ({) J'aï marqué d’une étoile les noms signalés plus particulièrement par Domenieo Maria Manni, professeur au séminaire de Florence et bibliothécaire de la célebre bibliothèque de Strozzi, à Florence, dans sa Fifa di Aldo Pio Romano insigne reslauratvre delle lettere greche e latine. In Venezia, 1759, in-4°. Ces mêmes noms se trouvaient déjà dans un écrit antérieur de vingt années, intitulé : Notisie leterarie intorno a i Manu:j slampatori, e alla loro famiglia. Cette notice de LXXII pages in-8° a été extraile d’une traduction en italien des Lettres familières de Cicéron, in-8°, que je ne vois citée nulle part et qui peut-être aura disparu comme bien d'autres. Je la possède isolée; elle provient des documents recueillis à Venise par Renouard. Le privilège pour la licence d'imprimer est daté du 17 juillet 1736.
Dans sa vie des Alde, Manni cite l'abbé Quadrio et le comte Mazzuchelli comme donnant des renseignements sur cette Académie.
de cette institution, appelée l'Æcademia d'Aldo. C'est ainsi que sont désignées du nom de leurs fondateurs les académies formées à Florence par Laurent de Médicis, à Naples par Pontanus, à Rome par Pomponius , etc. Alde nomme quelquefois la sienne Neaccademia nostra. | |
* Alberto Pio;
Alde, président;
* Andrea Navagero, sénateur vénitien ;
* Pierre Bembo (depuis cardinal) ;
* Daniel Rinieri, sénateur vénitien et procurateur de Saint-Marc, très-savant en grec, en latin et en hébreu ;
* Angelo Gabrielli, sénateur vénitien ;
* Marino di Lionardo Sannudo, Sanudo, ou Sanuto, sénateur et historien de Venise ;
Nicolas Giudeco, Vénitien ;
* Scipion Fortiguerra, dit Garteromaco, de Pistoie, et Michel Fortiguerra, son frère ou son parent ;
Urbain Bolzani, de Bellune, dit frère Urbaïn, religieux ;
* Didier Érasme, de Rotterdam ;
* Benedetto Ramberti, Vénifien ;
Pierre Alcionio, Vénifien (1); ᾿
*J.-B. Egnazio, Vénitien, professeur d'éloquence ἃ Venise; .
Aless. Bondini, de Venise, dit Agathéméros ;
* Marc Musuros, de C'andie, depuis archevêque de Monembasie ;
Marc Antonio Coccio Sabellico, de Vicovaro, près de Rome ;
(1) Alde le dit être « mordar el maledicus, nec pudens Mnugis quam prudens ».
Jean Gregoropoulos, de Candie , beau-frèré de Marc Musurus; ilest désigné aussi sous le nom de Giovanni Cretese;
* Benedetto Tirreno ;
Paul Canale, noble vénitien ;
Jean Giocondo, de Vérone, en latin Jucundus, philologue et architecte; ἢ | |
François Rosetto, médecin de Vérone ;
Jérôme Aleander, depuis cardinal ;
Jérôme Menocchio, de Lucques, médecin ;
Marc Molino ou Molini ;
Jean de Lucques, médecin ;
* Andrea Torresano, beau-père d'Aide;
* François Torresano,
* Frédéric Torresano, neveux d'Alde Manuce.
Savants qui ont pu fuire partie de cette Académie et qui furent les collaborateurs d'Alde :
Justin Decadyos, de Corfou; Aristobulos Apostolios, de Candie; Arsenios Apostolios, frère du précédent, depuis archevêque de Monembasie ; Thomas Linacer, Anglais, grammairien et philosophe ; Gabriel Braccio; Girolamo Avanzio, de Vérone; Démétrius Chalcondylas. Athénien.
On peut aussi ranger parmi les collaborateurs d’Alde :
Jean Lascaris Rhyndacenus, Grec; Jean-Baptiste Ramusio, de Venise, auteur du célèbre recueil des voyages ; Démétrius Doucas, de Candie, en Crète; etplusieurs autres.
Le scribe de l’Académie était le célèbre calligraphe Jean Rosos, le Crétois (1).
(1) Morelli, Aldi Manutii Scripla tria : Bassano, 1806, p. 50.
C'est ce même calligraphe qui fut principalement employé par Bessarion pour lui copier des manuscrits. Il exerça cetemploi pendant quarante ans à Rome, au monastère de Cripta ferrata, silué sur l’emplacement de Tusculum, et aussi à Florence, à Bologne et à Venise. Voy. Montfaucon, Palæographia græca, 1. 1, ch. 7, p. 81.
‘ANNÉE 1500. 1Ôi
Alde, en composant son äcadémie de savants les plus distingués de l’Europe avec lesquels il fut en relation, et dont plusieurs faisaient partie du sénat de Venise, l’avait divisée en sections ou tribus, qui devaient chacune avoir un président. Ainsi on voit par son règlement constitutif, rédigé en grec (Νόμος), que Scipion Cartéromachos (Fortiguerra) en était l’instigateur (l’eionynriç), et aussi le chef de la tribu des lecteurs (φυλῆς ἀναγνωστίδος) ; qu’Alde était le président (&pynyérns), et que Jean de Crète (Jean Gregoropoulos, beau-frère de Musuros) était le chef des correcteurs (φυλῆς διορθωτίδος). Ces trois chefs ou présidents avaient été nominés à l’unanimité des membres, parmi lesquels Baptiste (Egnazio) le doyen (πρεσδύτερος) était le chef de la tribu des ecelésiastiques (φυλῆς ἱεροπρεπίδος) ; Paul (Canale) Vénitien, de la tribu des nobles (φυλῆς εὐγενετίδος) ; Jérôme de Lucques (Girolamo Menocchio), de la tribu des médecins (φυλῆς θεραπευτίδος) ; François Rosetto de Vérone, de la tribu des professeurs (φυλῆς διδασχαλίδος), ef beaucoup d’autres qui, ayant le désir de s'instruire, ont manifesté leur intention de faire partie de la nowvelle académie, en y donnant seulement leur nom, c’est-à-dire voulant être académiciens libres (1).
On voit que le plan de l’Académie d’Alde était celui d’une véritable académie des lettres et dessciences,
(1) Leurs noms ne se trouvent pas inscrits à la suite de la Loi. Voyez le texte de la Loi, Νόμος, à l’APPENDICE.
et qu’elle aurait eu un plein et durable succès si la sanction qu’Alde sollicita si vivement, mais en vain, de l’empereur Maximilien lui eût été accordée. Pour quel motif les instances d’Alde restèrent-elles sans réponse ? On l’ignore. L'empereur était cependant bienveillant pour Alde, qu’il appelait 4/do nostro dans sa lettre où 1] le recommande à la duchesse de Mantoue, Isabelle d’Este (1). Peut-être ce prince ami des lettres, des sciences et des beaux-arts, voulait-il en créer une semblablable en Allemagne à laquelle l’Académie d’Alde eût porté ombrage.
Secondé par quelques-uns des membres de cette académie, Alde faisait paraître chaque mois un volume imprimé à mille-exemplaires (2).
On trouvera à l’appendice quelques notices sur les membres de l’Académie d’Alde et sur les savants qui l'ont secondé dans le cours de ses travaux.
C'est par un travail assidu, une constance énergique et une vie frugale qu’Alde put suffire à ces immenses travaux, accrus par la célébrité mème attachée à son nom, ce qui le forçait de répondre aux lettres dont il était accablé, d’écouter les lectures qu'on lui venait faire, et de recevoir les curieux qui
(1) Voir Aldo Manuzio. Leltreset Documents, publiés par M. A. Baschet.
(2) « Mille et amplius alicujus boni autoris volumina singulo quoque mense emiltimus ex academia nostra, » dit-il dans sa préface de l’Euri-
pide, 1503.
le questionnaient sur ses entreprises littéraires. C’était souvent en vers latins qu’on le consultait et qu'on lui conseillait d'imprimer tels ou tels ouvrages. Bien plus, des libraires, comme Bologni de Trévise, lui écrivaient en vers latins pour lui demander des livres à crédit. Tantôt c’étaient des visiteurs de distinction, qui sollicitaient de lui la faveur de voir son imprimerie, ou des oisifs qui, pour distraire leur ennui, se disaient : « Allons donc chez Alde. » Afin de les éloigner, il dut placer cette inscription latine sur sa porte (1) :
(1) « Mihi duo sunt, præter sexcenta alia, quibus studia nostra assidua interpellatione impediuntur : crebræ scilicet literæ virorum doctorum quæ undique ad me mittuntur, quibus si respondendum sit, dies totos ac noctes consumam scribendis epistolis : et ii qui ad nos veniunt partim salutandi gratia, partim perscrutaturi si quid novi agatur, partim, quæ longe major est turba, negotii inopia. Tunc enim, eamus, aiunt, ad Aldum. Veniunt igitur frequentes, et sedent oscitabundi,
Non missura cutem nisi plena cruoris hirudo.
« Milo qui veniunt recitaturi, alii carmen, alii prosa oratione aliquid, quod etiam excusum typis nostris publicari cupiant, idque rude et incastigatum plerumque..…….
« À quibus me cœæpi tandem permolestis interpellatoribus vindicare. Nam iis qui ad me scribunt, vel nihil respondeo, cum quod scribitur non magni intersit, vel, si intersit, laconice. Quam quidem rem, quoniam nulla id a me fit superbia, nullo contemptu, sed ut quicquid est otii, consumam edendis bonis libris, rogo ne quis gravius ferat, neve aliorsum, atque ego facio, accipiat. Eos autem qui vel salutandi, aut quacumque alia causa ad nos veniunt, ne posthac molesti esse pergant, neve importuni interpellent labores ac lucubrationes nostras, curavimus admonendos epigrammate, quod quasi aliquod edictum videre licet supra januas cubiculi nostri, his verbis : Quisquis Es, ROCAT TE ALDUS ETIAM ATQUE ETIAM : UT 81 QUID EST QUOD À 8E VELIS, PERPAUCIS AGAS, DEINDE AC- TUTUM ABEAS : NISI TANQUAM HERCULES DEFES80 ÂTLANTE, VENERIS SUPPO-
« Qui que tu sois, si tu veux parler à Alde, sois bref, et, cela fait, laisse-le à ses travaux ; à moins que tu ne veuilles lui prêter l'épaule, à l'exemple d'Hercule venant en aide à Atlas épuisé de fatigue. Sache que quiconque met ici le pied y trouvera du travail. »
Toute renommée a ses inconvénients : Érasme avait écrit à Alde qu’il voulait faire imprimer chez lui ses Adages : arrivé à Venise, il s’empresse de se rendre chez Alde et se fait annoncer : mais son nom, inconnu des serviteurs ou mal prononcé, le fit rester. longtemps à attendre à la porte d’Alde, qui, informé enfin de cette méprise, s’empressa d’accourir pour s’excuser auprès d’un homme d’un tel mérite, et pour lequel 1] avait la plus haute estime.
On remarque à cette époque un redoublement d'activité dans les publications d’Alde.
Cette activité, ce désir de livrer au public des livres que le temps et les circonstances pouvaient faire disparaître à jamais, justifient jusqu’à un certain point le reproche au sujet de -quelques erreurs de détails, que lui adressa, mais d’une manière détournée, Urceus Codrus, dont l’amitié pour Alde et la haute estime pour son mérite sont connues. .
SITURUS HUMEROS. SEMPER ENIM ERIT, QUOD ET TU AGAS, ET QUOTQUOT HUC ATTULERINT PEDES. » -
(Préface à André Navagero, en tête de : C'iceronis Rhelorica et Libri oratorii, 1514, in-40.)
1501 [1501-1502 n. st.]
Au mois de mars 1501, Alde imprima le texte grec de la Vie d’Apollomius de Tyane, par Piros- TRATE; Mais cet ouvrage ne parut qu'en 1504 (voir à cette date).
Le petit volume in-{4°, DE IMAGINATIONE, de François Pic DE LA MrRANDOLE, publié en avril 1501 et dédié par Alde à Albert Pio de Carpi, est une des plus belles impressions sorties des presses d’Alde. Elle n’est en rien inférieure à l’Ætna de Pierre Bembo : ce sont les mêmes caractères, le même nombre de lignes à la page. Le papier, chofst feuille à feuille, a toutes les qualités exigées pour les exemplaires de choix destinés aux amateurs de beaux livres, tels que la marquise Isabelle d’Este, ainsi qu’il en est parlé plus loin. On voit dans ces opuscules qu’Alde leur a donné dessoins particuliers pour être agréable à ses deux amiset protecteurs, Pierre Bembo et Pic de la Mirandole. Dans sa lettre, il rappelle les hommes illustres de la famille de Pic de la Mirandole, et se félicite d'offrir à ‘Alberto Pio, qui en est le digne représentant, l'hommage de ce livre.
L'édition de VirGice petit in-8°, qui parut aussi ‘en avril 1501, commence la série des chefs-d’œuvre littéraires grecs, latins et italiens imprimés par Alde
en ce format. Dans un court avis aux Studieux, Alde les informe ainsi de la composition du- volume :
Pub. Virg. Maronis Bucolica, Georgica, Æneida quam emendata et qua forma damus videtis :
cætera, quæ Pocta exercendi sui gratia composuit, et obscæna, quæ eidem adscribuntur, non censuimus digna enchiridio.
Il annonce ensuite qu’il publiera successivement les autres principaux auteurs dans le même format : Posthac est animus dare üsdem formulis optimos ‘quosque authores.
Dans sa postface aux Studieux, Alde expose les motifs qui lui ont fait préférer pour les anciens auteurs latins, surtout les poëtes, tels que Plaute, Lucrèce, Catulle et quelques autres, la forme ers par une diphthongue au lieu de ἐς dans les datifs et ablaüfs et à l’accusatif dans les mots exceptionnels indiqués par Priscien (1); il a voulu se conformer en cela aux anciens manuscrits qui écrivent véers, officieis, captiveis au lieu de νῶν, offictüs, captiwis. En outre, pour se conformer aux prescriptions des grammairiens, 1l a marqué d’un accent, dans les mots grecs, les lettres dont la prononciation l’exige. Ainsi : Simois,
(1) Ainsi dans les deux premières églogues de Virgile :
Non insueta graveis tentabunt pabula fœtas..
Et nos hinc alii sitienteis ibimus Afros...
... Atque humileis habitare casas…
Sic positæ quoniam suaveis miscetis odores.… Et Sol crescenteis decedens duplicat umbras.
Corÿdon, Amaryllida, Eurystéa, Déreta, A'don is, Æthéra, Didé, Mantüs, et de même il pense qu’ on doit écrire 4ristotéles, Penelôpe, Pentecosté, ce dont il traitera plus tard.
Alde indique une série de mots où il a cru devoir marquer par l’accent la différence qui existe entre eux, ce qui ne sera pas inutile, dit-1l, à ceux qui apprennent le latin; tels sont :
Mécuinunà ins sybis, etO’ccidit ina domus, et Stoicus occtdit Baream. — Virôsque valentes contüdit crudelis hiems, et Côntudit herbas.— Ergd age, care pater, et l'ilius ergô vénimus, et Nunc ventmus.— Curro in circum, et Maria omnia circm. — Coràäm quem quæritis adsum, et Vidi Côram et A'lias viεἶπας urbes, et Non alids cœlo ceciderunt plura sereno fulgura. Penè interiüt formidine pœnæ. — Ferë omnes et Morsu féræ.— Vencre subulci, et Abstinuit Vénere et Baccho.— Adversüm te gratum, et Ei loco ex aädversum tonstrina erat. — Multos vérsus et Romäm versus. — Düntaxat et Dum téxat lætatur. — Dic aliguando et Aliquandd quis desinat. — Legére fraga et Quia ὦ dégere placuit. — Pône Tigillinum et Ponè subit conjunx. — Curribus Automédon, et Quid facis Autômedon ? — 1ù triunphe, et Spectabat ad 76. — Mos est gestare pharétram, et Succinctam phäretram.— Ac veluti lentis Cyclôpes fulmina massis, et Znfandi Cÿclopes et altis montibus errant. — A'r-
cades legimus cantores fuisse et Soli cantare periti Arcädes. — Palñm omnibus et Pélam και. - Amici Α΄ πιγ οἱ casum gemit.
Untus οὗ iram, οἱ U’nius ob noxam.— Hominésne feræne. — Cave né titubes, et Ne pete connubiis. — Indoctésve pilæ, discie, trochive quiescit, et δὲ sensero, vde tibi causidiee. — Stc fatur lacrymans, et δὶς tua cirnæas fugiant examina taxos. ζ΄ πίε verts et genus unde latinum.
Quändo erit ut condas instar Carthaginis urbem ? Quandd eram parvulus loquebar ut parvulus.
U'bi quæram Pamphilun? et Sævus ubi Æacide telo jacet Hector. — Contrà Dalmatas εἰ Stat côntra. Tu quoque littoribus, et Quôque magis faveas. — Etc.
On connaît six exemplaires du Virgile d’Alde, 1501, imprimés sur vélin; aucun d’eux ne se trouve en France.
C’est dans ce Virgile qu’Alde introduisit l’usage du caractère appelé italique ou aldino, dont le modèle lui fut donné par l'écriture mème de Pétrarque, et qu'il annonce destiner aux autres auteurs qu'il publiera dans ce format ; il en commanda l'exécution à l'habile graveur François de Bologne, et, d’après l'affirmation de Soncino, ce serait aussi ce même artiste qui aurait dessiné et gravé les autres caractères de Fimprimerie d’Alde. Le talent et le nom
du graveur ont été consacrés par Alde lui-même dans ces vers élogieux, qu'il a placés sur le titre même du : Virgile où ces types penchés parurent pour la première fois : ue
IN GRAMMATOGLYPTÆ LAUDEM.
- Qui Graiis dedit Aldus, en Latinis Dat nunc grammata scalpta dædaleis Francisci manibus Bononiensis.
On voit qu’Alde, conformément à son habitude de ne priver personne de ce qui lui est di, a été le premier à signaler le mérite de François de Bologne. Si, plus tard, cet artiste, malgré le privilége accordé à Alde pour le caractère penché, se crut le droit de graver pour Girolamo Soncino un autre caractère italique, identique quant à la forme, mais un peu plus gros que celui qu’Alde lui avait fait exécuter (et c'est avec ce nouveau caractère que Soncino imprima à Fano un Virgile et un Pétrarque dans un format "pareil), ce fait, qu’on ne saurait approuver, rend encore plus inconvenantes les expressions dont Soncino s’est servi dans la préface de son édition de Pétrarque dédiée à l’ustre et excellent prince César Borgia, datée de 1503 (1) : |
(1) « M. Francesco da Bologna. ha excogitato una nuova forma de lit: tera dicta cursiva overo cancellaresca de la quale non Aldo Romano, ne altri che astutamente hanno tentato de le allrui penne adornarse, ma ésso M. Francesco ὁ sta primo inventore et designatore. El qual e tutte
« C’est François de Bologne qui a imaginé une ‘ « nouvelle forme de lettres dites cursives ou chance- « lières, dont ni Alde ni d’autres qui ont voulu astu- « cieusement se parer des plumes du paon ne sont « les auteurs, mais bien ce François qui en est le « premier inventeur et dessinateur; c’est lui qui est le « graveur de toutes les formes de lettres que de « tout temps a imprimées ledit Alde, de même que « celles-ci, dont on peut juger la grâce et la grande « beauté. »
La lettre de François de Bologne à Thomas Sclaricinus, placée à la suite de celle de Soncino, ne parle point de ces autres caractères qu'il aurait gravés pour Alde, mais seulement du petit caractère cursif, et c’est celui-là dont François de Bologne se plaint de ne pouvoir se servir, attendu que le privilége exclusif conféré à Alde par le sénat de Venise pour tout le territoire de Lx République en assurait l’honneur et le profit à Alde seul et non à François de Bologne qui en avait exécuté la gravure. Mais Francois de Bologne aurait dü ajouter que c’était pour le compte d’Alde, et conformément aux instructions qu’il lui avait données, que ces caractères ‘avaient été gravés pour le service spéciak de son imprimerie.
le forme de lettere che mai abbia stampato dicto Aldo ha intagliato,
et la presente forma, con tanta gratia e venustale quanta in esse se comprende. »
Cette prétention du graveur ne paraît fondée ni en droit ni en équité. Jusqu’alors on ne s'était servi dans l'imprimerie que de caractères romains. La charmante écriture de Pétrarque donna l’idée à Alde de la faire reproduire typographiquement en caractères cursifs. Cette idée constituait une véritable invention. Le privilége de dix ans que le sénat de Venise et les papes lui accordèrent était donc un véritable brevet d'invention. Quel que fût le mérite de François de Bologne, il n’était que l'exécuteur salarié. Ses poinçons lui furent payés par Alde; François n’avait donc droit qu’à l'honorable citation qu’Alde ἃ faite de son talent d'exécution, dædaleis manibus Francisci Bononiensis.
Ces caractères sont connus sous le nom d’aldini en Italie, et Geoffroy Tory, notre savant typographe, et graveur lui-même de ses caractères, en parle ainsi dans son Champfleury : « Lettre ditte Aldine pour « ce que ALDE le noble imprimeur n'agueres en Ve- « nise l'a mise en usage. Elle est gracieuse, pour ce « quelle est meisgre, comme est la lettre grecque « courant et non majuscule (1). »
Selon Chevillier (2), p. 114 : « Ce caractère fut « d’abord bien reçu parce qu'il occupe peu de place et
(1) Je possède un charrrant manuscrit de Virgile, même format que celui de cette édition d’Alde; sa belle écriture italique aurait pu servir de modèle à Alde, aussi bien que celle de Pétrarque, dont elle est similaire et contemporaine.
(2) Origine de l'imprimerie de Paris.
« approche fort de l'écriture à la main... Cependant « ce caractère italique n’est point bon pour les gros « ouvrages d'imprimerie. Que l’on compare l'édition « du Cornucopiæ de Gering en lettres rondes avec « celle-ci de Manuce en italique, l'édition de Gering « est plus Lelle et fatigue bien moins la vue.
« L'avantage que l'imprimerie tire du caractère « italique, c’est qu'il est propre à faire distinguer dans « les imprimés les titres des Chapitres, les Citations, « les Passages et les petites Pièces qu’on y rapporte. « On les détache par ce moyen de la lettre courante « de l’ouvrage : aussi ne l’emploie-t-on guère pré- « sentement que pour cet effet, et on ne voit plus « d'éditions considérables faites purement en lettre « italique. » ᾿
Pour rendre ce gracieux caractère cursif encore plus conforme aux beaux manuscrits de cette époque, Alde fit graver un grand nombre de lettres doubles imitant le jeu de la plume. Quoique ces lettres liées, manum mentientes (1), donnent un charme particulier à ce genre d’impressions, cependant Paul Manuce crut devoir plus tard les supprimer. En effet ces lettres doubles, dont l'emploi semblerait devoir épargner une perte de temps considérable au compositeur, puisqu’au licu de prendre une lettre
(1) Alde les désigne ainsi dans son Monitoire du 16 mars 1503, contre les contrefacteurs, et les signale comme un moyen de distinguer ses éditions de celles de Lyon, où chaque lettre est distincte.
isolée il peut lever un groupe, offrent plus d’inconvénients que d’avantages (1).
M. A. Panizzi, dans un petit écrit intitulé : CA era Francesco da Bologna (Londres, 1858, in-12)? établit avec toute probabilité que Fr. de Bologne n'est autre que le célèbre orfévre Francesco Raibolini dit Francia ou Franza. Les premiers graveurs de caractères furent, en effet, ou orfévres ou graveurs de médaille et monnaie. Tels furent Fust et Dunne à Mayence, Orsini de Foligno associé de Numeister, Bernardo Cencini à Florence, Nicolas Jenson et Duvet en France (2).
Doni et quelques autres prétendent que ce fut Alde qui dessina et fondit ce caractère qui porte son nom. Mais dans sa lettre agl Lettori, placée à la fin de l'édition de PÉTRARQUE, Alde dit seulement « avoir examiné le texte du manuscrit original qui a servi de modèle, qu’il était écrit avec une grande perfection par Pétrarque lui-même, et qu’on avait suivi la forme
(1) 1° Par l'augmentation d’autant de nouveaux casiers plus éloignés de la main du compositeur ;
2° Par l’extension des mouvements du bras pour lever d’abord etpour distribuer ensuite les lettres dans chaque cassetin ;
809 Par l'accroissement des frais de gravure et de fonte ;
40 Par la perte d’un groupe entier lorsqu'un acgident a endommagé le groupe en quelque endroit.
Ces considérations ont fait abandonner tous les essais en ce genre tentés à plusieurs reprises pour l’impression des textes français et latins ; nous-mêmes nous avons dû y renoncer.
(2) Dans le privilége accordé à Lyon en 1561 pour l’Apocalypse de
Duvet, on lit : «a Duvet, maistre orfévre, a portraict et figuré en table
de cuyvre et caractères pour imprimer ce volume. » À. Paniszi. LA
des lettres d’après l'écriture de Pétrarque en imitant les contours de chacune d'elles trait pour trait »(r). Les soins qu’Alde ne cessait d’apporter à la gravure de ses caractères étaient tels que, dans l’une des dernières clauses de son testament, il prescrit à son beaupère André d’Asola de ne faire compléter l’un de ses caractères cur$ifs que par le célèbre graveur de l’époque, Giulio Campagnola. Le choix fait par Alde de Raibolini, dit François de Bologne, et aussi du non moins habile graveur et peintre Giulio Campagnola, prouve qu’Alde s’adressait aussi bien aux meilleurs artistes qu'aux plus grands savants pour le seconder dans ses travaux littéraires et typographiques (2).
(1) « Petrarcha... di sua mano cosi ἃ lasciato alle genti, che doppo lui havevano ἃ venire, in teslo diligentissimamente da 6880 scritto in buona charta, il quale io appo il sopradettovi M. Piero Bembo ho veduto, che altri libri ha di man pure del nostro poeta; e dal quale questa forma a lettra per lettra ἃ levata. »
(2) Passavant, le Peintre-Gr..veur, t. V, p. 164, après avoir signalé le mérile de Giulio Campagnola comme graveur ἐπ creux, nous dit que le célèbre imprimeur Alde le Vieux avail enjoint dans son testament « de ne faire failler les matrices, pour un nouveau caractère italique, a à personne autre qu’à Giulio Campagnola, genio a niuno secundo e « incisore insigne. » Ma profession de lypographe et de graveur de poinçons de notre fonderie de caractères m'oblige derelever l'erreur commise par Passavant. C’est en relief et non en creux que sont faillés les poinçons d'acier qui, après avoir été {rempés, sont frappés dans des matrices en cuivre, et c'est dans le creux de ces matrices, provenant de l'empreinte de ces poinçons d'acier, que sont fondus les caractères en . plomb pour l'impression des livres. Les matrices n’ont donc pas été taillées par Campagnola, mais bien les poinçons gravés en relief par son burin.
Dans ma collection d’estampes, je possède plusieurs des belles gravures en laille-douce de Giulio Campagnola; les rapporis de cet artiste
Le public accueillit avec empressement et reconnaissance un format portatif et économique, réunissant presque autant de matière qu’un in-{4° ou unin-fol. Ces charmants volumes, que l’on pouvait emporter dans sa poche, à la promenade et en voyage, ne coùtaient que deux francs ct demi, valeur actuelle, et remplaçaicnt avantageusement les in-folio, qui coùtaient dix fois plus et qu’on ne pouvait lire que sur un pupitre. " |
Ce fut avec un même empressement et je dirai même un semblable sentiment de reconnaissance de la part du public que fut accueillie, en 1806, à la première des expositions faites au Louvre, l'édition de Virgile, exécutée par le procédé dit stéréotypage , inventé par mon père, et avec les caractères gravés par lui et fondus sous ses yeux. Cette charmante édition, imprimée chez mon oncle Pierre Didot dans le même format que celui d’Alde Manuce, fut relue avec le plus grand soin par mon père et par mon oncle qui la déclarèrent exempte de fautes (Voir la préface). Elle était ornée de vignettes, exécutées en relief sur acier par Andrieux, habile graveur de la Monnaie. C’est par Virgile qu’il voulut, comme Alde, commencer sa collection des éditions stéréotypes qui eurent un si grand succès. Dans le but de pro-
avec l'imprimerie d’Alde, constatés par Alde lui-même, ajontent pour moi encore plus de prix à ces gravures. Je possède aussi quelques gravures exécutées par lui sur bois.
pager le goût des lettres, le prix de chaque volume de la collection stéréotype fut fixé à soirante-quinze centimes pour les libraires et un franc pour le public : ce bas prix fut une révolution dans la librairie au profit des Studieux (1).
Un nouveau privilége de dix ans fut accordé à Alde, le 13 novembre 1502, par le sénat de Venise, pour. lui garantir l'emploi exclusif de ce caractère italique : 11 se trouve à la fin des Métamorphoses d'Ovide de 1502. Il est encore plus explicite que le précédent daté du 23 juillet 1500. Les peines infligées aux contrefacteurs sont plus sévères, puisque, outre les amendes, il y avait pour l’imprimeur perte de son matériel.
Ce privilége, renouvelé le 17 décembre de la même annég par le pape Alexandre VI, le fut de nouveau pour quinze ans par Jules IT en janvier 1513 (Voir les Commentaires de César), et confirmé l’année suivante par Léon X. On trouve ces priviléges en tête de l'édition du Cornucopia, de Perotti, 1513, in-folio.
Mais ces priviléges n’empêchaient pas ces char-
(1) Mon père et mon oncle oblinrent chacun l’une des douze médailles d’or décernées à cette exposition, qui fut la première de toutes les expositions de l'Industrie; et ce nom de s{éréotype, donné par mon père à cette édition, fut alors adopté et généralisé depuis ; il est maintenant acquis à la langue usuelle.
Quelques exemplaires des deux premiers volumes, le Virgile et l’Horace, ont été Lirés sur papier vélin et sont aujourd'hui fort recherchés des amateurs bibliophiles.
mantes éditions d’Alde d’être contrefaites à Fano, par Soncino, et à Florence, par les Juntes. Les Lyonnais contrefaisaient aussi, mais avec un caractère plus lourd, les in-8° d’Alde dès qu'ils paraissaient. Tout, jusqu’à ses préfaces, y était copié, sauf la date et la marque d’Alde. L’incorrection de ces premiers volumes était tellement révoltante qu’Alde dut en avertir le public dans un avis en forme de placard, daté du 16 mars 1503, où il exprime le chagrin que lui causent ces éditions frauduleuses, qu’on cherche"à faire passer pour a/dines, et qui, très-mal exécutées et remplies de fautes, peuvent nuire à sa réputation, outre qu’elles nuisent à ses intérêts. Pour indiquer le moyen de les reconnaître, il signala les fautés typographiques qu’elles contenaient : mais ce qui est piquant, c’est que les contrefacteurs, alertes à veiller aussi à leurs intérêts, tournèrent à leur profit cet avis qui flétrissait leurs éditions et avait pour but d’en entraver le débit. Ainsi, lorsqu’Alde indiquait telle ou telle faute dans le Juvénal ou quelque autre ouvrage, aussitôt ils réimprimaient les feuillets fautifs, en y faisant les corrections signalées, et trompaient encore l’acheteur, en lui prouvant par ce nouveau faux que leur édition n’était pas la contrefaçon qu’Alde avait dénoncée au public.
La même année, 1501, parut en mai, dans ce petit format in-8°, l’Horace, devenu aussi rare que le Fir-
gtle. On en. connaît dix exemplaires imprimés sur vélin; notre Bibliothèque de France en possède un. C’est au sénateur Marino Sanuto qu’il le dédia pour que dans cette forme exiguë, dit-il, il pût trouver place dans sa bibliothèque déjà si riche en livres qui l’encombrent, et que par sa petitesse même :1l füt invité à le lire, comme délassement au labeur des affaires publiques et à l’histoire qu’il compose. « J’ai « voulu, ajoute Alde dans cette courte dédi£ace pla- « cée derrière de titre, que, de mème qu’Horace oc- « cupe le second rang après Virgile, ce füt aussi « Horace qui sortit le second de mon imprimerie, et « dans le même format d’enchiridion. »
Au dernier feuillet, le 143, est un extrait du privilége donné à Alde par le sénat de Venise pour la jouissance exclusive pendant dix années du caractère italique avec lequel cet Horace est imprimé ; la peine stipulée est la confiscation et une amende répartie entre la justice, la maison des orphelins et le délateur.
Voici cet extrait, curieux dans sa forme :
α Jussu mandatove Ill. P. S. Q. V. Nobilis, literator, « plebeie, Impressor, Mercator, Mercenarie, quisquis es, « id genus characteres decennium ne attingito. Libros « hujusce modi literulis excusos neu impressito, neve « vendito. Siquis hujusce jussionis ergo adversus ierit, a feceritve, pœnas statutas pendito ; eæque Magistratus, a Orphanotrophii, Delatoris sunto.