‹ Alde Manuce et l'hellénisme à VeniseChapitre 25 sur 103 · ANNÉE NOI · texte numérisé non relu

ANNÉE NOI

travaux des érudits de toutes les parties du monde permettent, par le nombre des textes nouveaux et l'exactitude plus grande obtenue postérieurement, de publier une Polyglotte très-supérieure aux précédentes.

Le désir, que. partageait mon frère, d'élever. un monument semblable qui eût honoré notre siècle, m'engagea à rédiger un projet dont l’exécution n’offrait pas de difficultés insurmontables ; mais, avant de s'engager dans une pareille entreprise, la sanction du pape était indispensable.

Je me rendis donc à Rome en 1838, auprès de Sa Sainteté, le vénérable pape Grégoire XVI, ami des sciences οἱ des lettres, pour lui exposer la nécessité d’une œuvre aussi importante qui aurait honoré 5017 pontificat.

Après en avoir préalablement soumis le projet au cardinal Lambruschini, au savant Angelo Mai, au célèbre polyglotte Mezzofanti et à d’autres savants clercs et laïques de la Ville Éternelle, qui m’encouragèrent de leur approbation, Sa Sainteté daigna m’accorder une audience particulière. Dans une longue conversation, Elle parut approuver la grandeur et l'utilité de ce projet, qui eût remplacé avec tant d'avantage la Polyglotte de Ximénès, dédiée au pape Léon X (1), celle d’Arias Montanus publiée sous la

(1) Curis Demetrii Crelensis, Antonii Nebrissensis, etc., en 1514-17; Complutum (Alcala de Henñares), 6 vol. in-fo. “

protection de Philippe IT (1), celle du président Le Jay imprimée en France avec un si grand luxe (2), celle de Walton en Angleterre (3), celle de Reineccius en Allemagne (4) et enfin celle de Sam. Lee (5). J'offris même à Sa Sainteté, pour donner plus de solennité à cette grande entreprise, d’y faire concourir pour une partie l’imprimerie de la Propagande avec les caractères orientaux qu'elle possède. Mais cette publication devrait-elle être faite à Rome ou à Paris? cette question resta longtemps indécise. Enfin, par des motifs que j'ignore, et peut-être contrairement à l’intérêt que Sa Sainteté avait témoignée pour ce grand projet, l'exécution en fut indéfiniment ajournée. II n’en restera donc que le plan raisonné qu’en rédigea le savant érudit en langues orientales, Joseph Brunatius, d’après lequel cette Bible polyglotte aurait offert la réunion de quarante-quatre versions, tant textes originaux que traductions (6).

Qu'il me soit permis de rappeler ici un souvenir qui me sera toujours aussi précieux qu’il est honorable

pour la typographie. Dans cet entretien, Sa Sain-

(1) En 1569-73, à Anvers jfar Plantin, 8 vol. in-fo.

(2) En 1628-45, 10 vol. très-grand in-fo, imprimés à Paris par Vitré, entièrement aux frais du président Le Jay.

(3) En 1657, 6 vol. in-fo, Londres.

. (4) En 1747-51, Leipzig, 3 vol. in-fol.

(5) En 1819-28 et 1835, Londres, 1 vol. in-fol.

(6) Dans la crainte que cet écrit, qu’il m'a dédié et qui fut tiré à petit nombre à Rome, ne se perde, j'ai cru devoir le reproduire dans l'Ap-

pendice.

teté, qui avait daigné accepter l’hommage des premiers volumes alors publiés du Thesaurus : Græcæ Linguæ, tout en me témoignant l'intérêt qu’Elle prenait à cette grande et savante entreprise, se plut à me rappeler les premières impressions exécutées à Rome dans le palais des Massimi, le Lactance de Subiaco, les bélles éditions de Bodoni, et, après m’avoir fait un grand éloge d’une très-savante et magnifique édition de Vitruve tout récemment imprimée à Rome, Elle voulut bien me dire : « Il faut que je vous . la montre. » Et, se levant, Grégoire XVI me fit monter par un petit escalier dans une chambre au-dessus du cabinet où 1l m'avait recu, et me fit voir, avec une véritable complaisance, cette très-belle édition, dont il tira successivement chaque volume de sa bibliothèque particulière, qui était peu nombreuse.

Cette édition de Vitruve, en quatre volumesin-folio, méritait en effet les éloges du pape : le texte original a été revu sur un grand nombre de manuscrits, et accompagné d’amples commentaires et de très-belles gravures par l'éditeur Aloysius Marini. Elle a été imprimée dans une typographie établie par Marini, spécialement pour cette publication, dans le théâtre de Pompée à Rome (1).

(1) Vitruvii de Architectura libri decem, apparatu præmunili, emendationibus et illustrationibus refecti, thesauro variarum lectionum ex codicibus undique quæsitis et editionibus universis locupletati, tabulis centum quadraginta declarati, ab Aloysio Marinio : accedunt velus com-

Sa Sainteté, en daignant m’honorer du don d’une superbe médaille en or, m’a laissé de sa bienveillance et de cet entretien un souvenir à jamais durable, et un témoignage de l'intérêt qu’Elle portait à la typographie.

Alde, deux mois après ce qu’il avait écrit à Conrad Celtès (1), en lui annonçant la mise à exécution de sa Bible en trois langues, l’informe, par sa lettre du 3 septembre 1501, qu’il s’empresse de lui adresser la première feuille de la Bible (polyglotte) en trois langues : « Folium tribus excusum linguis mittimus perquam libenter, » et lui demande de lui indiquer quels sont les manuscrits qu’il a pu trouver dans quelques monastères : « Illud rogo te, humanissime «- Celtis, ut librorum græcorum, quos apud Druidas « esse scribis, des ad me nomina (2). »

pendium architecturæ emendatum et indices tres. Romæ, ex {ypis ejusdem Marinii ad opus comparalis in Pompei theatro, 1836.

Marini ἃ suivi l'exemple du célèbre archéologue Inghirami, qui avait établi dans l’ancienne abbaye de Fiesole, pour l'impression de 863 Monumenti elruschi, une imprimerie et un atelier de gravure.

Le prix du grand papier vélin était de 1,000 francs. Les deux premiers volumes contiennent l’apparatus et le {exte; le troisième, les variantes; le quatrième, les planches.

(1) On est redevable à Celtès de l’ancienne Table géographique connue sous le nom de Peutinger, parce que Celtès lui en avait légué le manuscrit par son testament ; c’est Celtès qui a aussi découvert les œuvres de Hroswitha ; quant à des manuscrits grecs inédits, on ignore si effectivement il en a trouvé. On lui attribne aussi le Ligurinus poëme reconnu aujourd’hui pour être du moyen àge.

(2) Voir Renouard, Annales, p. 517.

Il lui recommande aussi, dans le cas où il posséderait les derniers livres des Fastes d’Ovide, de l’en informer, car il a des doutes à cet égard et n’a pas confiance dans les deux petits vers concernant le mois de juillet (1).

Il est fâcheux qu’Alde ne nous cite pas ces deux vers vrais ou faux. Ils prouvent toutefois qu'on avait alors l'espoir de retrouver les derniers mois des Fastes d'Ovide.

Dans cette même lettre, Alde lui témoigne le regret de ne pouvoir adhérer à son désir d'imprimer son poëme où la jeunesse est invitée à s'exercer sur l’éloge de l'empereur (Maximilien), ce qu’il eût fait avec grand plaisir, « sed timendi sunt reges, non immemor sum Ovidiani ilhus :

« An nescis longas regibus esse manus ? »

Ce poëme lyrico-dramatique célébrait la victoire remportée par l’empereur Maximilien sur le roi de Bohême et de Hongrie. Alde crüt devoir s'abstenir de l’imprimer , de crainte sans doute de déplaire aux Hongrois et aux Bohémiens, parmi lesquels il avait de savants amis et des protecteurs qui lui fournissaient des manuscrits. Il a été récité dans un

(1) « Cures præterea accuratissime ut habeas ultimos illos Fastorum libros, quamquam ita sum videndi ipsorum cupidus, ut adduci non possim ut extare eos credam; nam versiculis illis duobus de mense Julii non habeo fidem. »

spectacle public à Vienne en 1504 et imprimé à Augsbourg l’année suivante (1).

Dès le mois de janvier 1501 (1502 n. st.), Alde fit paraître le 1“ vol. petit in-4° des Poeræ curis- TIANI VETERES, contenant Prudence, Prosper, les poésies grecques de saint Jean Damascène et autres, avec la traduction latine. En tête de ce recueil est une vie de Prudence par Alde. Le 2° volume, qui parut en 1502, commence par Sedulius ; il est suivi d'un grand nombre de poésies diverses : c’est dans ce volume que l'ancre d’Alde se voit pour la première fois ; le 3°, publié en 1504, se compose des poésies de Grégoire de Na:ianze; le ἡ“, qui contient le texte seul de VNonnos (Paraphrasis Evangeli secundum Johannem), parut sans date. Ce volume, qui n’a été complété ni par la traduction latine qu’Alde avait annoncée ni par quelques poésies qu’il se proposait d'y joindre, est devenu très-rare (2). Excepté deux

(1) En voici le titre : « In hoc libello continentur Divo Maximiliano « Augusto Chunradi Cellis ῥαψωδία, Laudes et Victoria de Boemannis per « septem electores et regem Phæbam, Mercurium et Bacchum et novem « Musas personatas publico spectaculo acta Viennæ anno MDIIII. Aua gustæ Vindelicorum per M. Joannem Otmar, anno MDV, in-4°. »

Je ne le trouve pas mentionné par les bibliographes, mais je le possède à la suite des poésies de Celtès, précieuse collection ornée de phasienrs gravures d'Albert Dürer.

(2) A la fin de l’avertissement du troisième volume (Poésies de Gré-

ou trois pièces, toutes ces poésies étaient publiées pour la première fois par Alde.

Dans sa préface du 1° volume adressée à Daniel Clary (1) de Parme, professeur des lettres et sciences à Raguse, Alde se plaint de voir toujours les bons en butte aux méchants. « Ainsi, nous dit-il, dès que j’eus « voulu publier les poëtes chrétiens pour les substituer « aux mensonges et aux livres des anciens chez la « jeunesse , et lur faire distinguer le vrai du faux, « m'étant, à cet effet, mis en rapport avec les ortho-

« doxes et les vertueux, et non avec les méchants, « comme il y en a tant aujourd’hui, aussitôt ont surgi « des pervers (des contrefacteurs ) et, même la dé- « sertion de mes ouvriers (2), obstacles qui m'ont « presque accablé; mais enfin, à’ l’aide de Jésus- « Christ, le Dieu suprême, ayant pu mettre sous

goire de Nazianze), il est dit que le texte était imprimé depuis trois ans. -

(1) C'est à Daniel Clary de Parme qu’Alde avait dédié en 1498 son édition d’Aristophane ; il lui dédia encore en 1504 son édition d'Homère. Ces preuves d'amitié et d’estime font regretter de n’avoir pas de détails plus précis sur les rapports si intimes qui ont pu exister entre eux. M. A. Baschet donne quelques renseignements sur cette famille à qui l’empereur Charles IV avait accordé l’indigénat et qui perdit ses biens pour avoir servi Charles-Quint en 1534. Georges Clary, neveu de Daniel, était l'ancêtre du prince Clary et Aldringen, résidant à Venise dans l’ancien palais Priuli.

(2) Tot üllico oborla sunt impedimenta malorumque invidia et domeslicorum, χαὶ ταῖς τῶν χαταράτων καὶ δραπετενόντων δούλων ἐπι- Gou)aïs, uf pene opprimerer. Dans son Monilum, il nous dit aussi que ces troubles domestici provenaient de ses ouvriers et d’une augmentation de salaire. Ceci, jusqu’à présent, n'avait pas été remarqué. Voy. plus loin son Monifumn daté du 16 mars 1509.

« presse Prudence dont le manuscrit m'est parvenu de « la Grande-Bretagne, où depuis onze cents ans 1] « restait caché, je pense qu'il sera favorablement ac- « cueilli des Chrétiens et aussi de l’illustre ville de « Raguse, puisqu'il sera recommandé par la faveur « méritée dont tu jouis, Clary, dans les écoles de cette « ville opulente. »

Au tome second, dans la préface adressée par Alde au même Daniel, il lui dit : « Si, malgré tout mon « désir, je n’ai pu t’envoyer plus tôt les poëtes chré- « tiens imprimés dans mes thermes depuis un an, la- « cause en est aux obstacles sans nombre qui s’y sont « opposés, et qui souvent m'ont fait croire que je « devrais m’en prendre aux mauvais démons de m’a- | « voir suggéré l’idée de substituer nos poëtes chré- « tiens aux livres des poëtes trop séduisants des gen- «tils; mon but était cependant de voir dans nos « écoles où les âmes tendres de la jeunesse sont ins- « truites, ces ouvrages mis en rapport avec les hom- « mes pieux,

Quo semel est imbuta recens servabit odorem Testa diu.

« Mais enfin, ces obstacles ayant été surmontés, je « remercie Dieu d’être parvenu à publier les livres . « saints, cachés depuis mille ans ; ils pourront donc « désormais être lus et aimés dans les écoles, ce qui « empêchera les fables dont se nourrissent les enfants

« dès l’âge le plus tendre, d’être à l’avenir, comme « auparavant, prises par eux pour des événements « réels, et c’est là, dans mon opinion, que se trouve « la principale cause qui rend la plupart d’entre les « doctes des vicieux et des impies. Il faut, au contraire, « que ce qui est faux soit reconnu faux, et vrai ce qui « est vrai. Si donc ces livres peuvent être profitables, « c’est surtout à Raguse, où la probité des citoyens « se transmet de père en fils depuis des siècles comme « un héritage, et aussi grâce à ta présence, Clary, et à « ton enseignement. »

Un privilége de dix ans fut accordé à Alde, le 23 mars 1501, pour l’impression de ces poésies chrétiennes. Renouard indique l'existence de ce privilége. M. Armand Baschet a retrouvé l’original aux archives de Venise. Il y est parlé pour la première fois des lettres cursives et chancelitres. |

«…..Serenissimo Principe et Excelsa Signoria. Perchè Aldo Romano habitatore za molti anni in questa nostra Cità ha facto intagliare una lefttera corsiva et cancellaresca de summa belleza non mai più facta. Supplica che per diexe anni a niuno altro sia lecito stampare ὧι lettera corsiva de niuna sorta nel Dominio di Vostra Serenità, ne portare, et vender libri stampati da terre aliene in loco alcuno de esso nostro Dominio cum dicta letlera corsiva, sotto pena a chi contrafarà de perder i libri et duxento ducati per cadauna volta che contrafacesse, qual pena sia per uno terzo de quello officio dove serà facta la conscien-

tia, per l’altro terzo de la Pietà, per l’altro del accusaἀ0Γ..... Et perche al presente stampa Sedulio, Juvenco,

Aratore, Prudentio, poeti latini et antiqui, et similiter in greco in versi Vonno, san Gregorio Nazanzeno et san Joanne Damasceno li quali lu? fraduce in latino, Supplica a Vostra Signoria se degni conciedergli gratia che poy compito de stampare dicti libri per fina diese anni a niuno altro sia licito restamparli nel dicto Dominio..…. et prega che dicti libri facti per lui in lettera corsiva niuno possa restampar de niuna sorta lettere in forma minor de quarto de foglio comun, sotto pena ut supra. »

Cette concession est signée par les conseillers Dominique Marimi, Pierre Duodo, André Venerio, Marc Sanuto, et par Jacques Mauro, vice-conseiller.

Alde, se rappelant les ennuis que lui avait causés la grammaire d'Alexandre de Villa Dei que, conformément aux méthodes d’alors, on l'avait forcé d’apprendre par cœur, voulut que ses RuDIMENTA Grammatices latinæ linguæ, qu’il avait dès longtemps composés, facilitassent l'étude du latin aussi bien aux Latins qu'aux Grecs.

Ce volume parut en février 1501 (1502 n. st.). .

Pour accroître l'utilité de cette grammaire, Alde voulut combiner l'impression du texte grec et de la traduction latine de manière que, tout en étant en regard, chaque partie püt en être détachée, soit le grec, soit le latin, et qu’on püt acquérir séparément la grammaire grecque seule, ou la grammaire latine seule, mais il en cst résulté une assez grande difficulté pour s'assurer si un exemplaire n'offre pag

de lacunes. Aussi cette édition bien complète est-elle d’une excessive rareté.

L'opinion d’Alde sur la manière d’enseigner le latin aux enfants me paraît devoir être reproduite. Voici les sages avis qu’il donne dans son épître aux maîtres” d'école, literarii ludi magistris, datée du mois de février :

4..... Je veux aussi vous rappeler de n'obliger les enfants à étudier que les meilleurs auteurs, et surtout de ne leur faire apprendre, en fait de règles de grammaire, que des abrégés; les plus courts seront les meilleurs, et parmi eux ceux qui peuvent le mieux se graver dans leur mémoire; mais aussi, qu’ils les lisent assidûment et avec grande attention, et qu’ils sachent parfaitement décliner les noms et les verbes. Quand nous les forçons d'apprendre par cœur nos compositions en prose ou en vers, il me semble que c’est une grande erreur de notre part : puisque ce qu'ils ont appris avec grande peine, ils l’auront désappris en peu de jours. C’est ce que je sais par expérience, aussi bien dans mon enfance que dans ma jeunesse, et même pour des règles que je m'étais faites moi-mème, car ce que j'avais fixé dans ma mémoire avec tant de peine, bientôt je l’avais oublié, et je crois qu'il en est de même pour tous. Aussi, rebutés par tant de difficultés et du sujet et du style, ils en viennent à un tel désespoir qu’ils fuient les écoles, les lettres et les études, qu’ils ne peuvent plus aimer, et les prennentenhaine (1). Combien plus agréablement, plus facilement et plus utilement n’emploieraient-ils le temps qu’illeur faut consacrer à nos élucubrations, s’ils

(1) « Præterea difficultate tum materiæ, tum styli, eo desperationis veniunt, ut et scholas et Literas fugiant, et studia, quæ amare nondum possunt, maxime oderint. »

étudiaient les beautés de Virgile, de Cicéron et des autres illustres auteurs! Quel regret pour moi qu'il n’en ait pas été ainsi lorsque, par la contrainte que m'imposait mon précepteur, je devais apprendre par cœur les règles de la grammaire mises en vers latins par Alexandre (de Villa dei)! Ajoutez qu'en étudiant les auteurs ignorants et barbares, nous le devenons nous-mêmes de plus en plus (1) : car, d'ordinaire, on devient pires que ne le sont ceux qu’on imite. Parmi les modèles, ce sont les plus parfaits que Quintilien recommande de lire et de relire. »

C’est absolument de la même manière que s’exprime Henri Estienne, qui, comme Alde, ἃ joint l'exemple au précepte.

En tête de sa Grammaire, Alde a mis ce quatrain :

Non mihi per scopulos aut devia parvus lulus Ducitur Aonias ebibiturus aquas.

Est via per placidos colles, per florea rura : Hoc iter ad Musas perbreve carpe, puer.

Érasme, dans son Éloge de la Folie, se montre comme Alde peu favorable à l'étude de la grammaire, à en juger par le portrait qu'il fait d’un homine entiché de la grammaire :

α ..... Je connais un homme versé dans toutes les sciences, sachant le grec, le latin, les mathématiques, la philosophie, la médecine et tout cela à fond. Eh bien, il a tout laissé pour se casser la tête dans l’étude de la grammaire.

(1) « Addite quod cum incultos et barbaros discimus, lales et ipsi evadimus. »

Tout son bonheur serait de pouvoir vivre assez longtemps pour établir au juste la distinction des trois parties du discours, chose que jusqu’à présent personne, ni chez les Grecs, ni chez les Latins, n’a su faire parfaitement. Comme si c'était un cas de guerre que de prendre une conjonction pour un adverbe ! Dans ce dessein, comme il y a autant de grammaires que de grammairiens (et même davantage, car mon ami Alde en a donné à lui seul plus de cing), il n’en est aucune, si barbare et si ennuyeuse qu'elle soit, que notre homme ne lise et ne relise..….»

Ce dégoût pour la grammaire et ses abstractions que les enfants ne peuvent comprendre et qu’on les force d'apprendre, « ce qui leur fait fuir les écoles, et, dans leur désespoir, hair les lettres et les études qu'on leur rend impossible d'aimer, » voilà ce que Alde déplore énergiquement et avec juste raison. Mais quelle ne serait l’amertume de ses regrets et de sa critique, s’il eût cu à nous dépeindre les dégoüts que fait éprouver à l'enfance, et même aux hommes de tous les âges, notre or{hographe (ce mot si barbarement défiguré, tandis qu’il est si correctement et si simple-

ment écrit en italien ortografia) (1)!

(1) Dans un article très-remarquable inséré au Journal des Débats le 8 septembre 1872, sur un nouveau système d'éducation des enfants par les instituteurs primaires dans les campagnes, pour développer leur intelligence et leur rendre intéressante et aimable l'instruction, M. Paul Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi : « On s'attache aux minulies de l’or- « thographe que l'on veut graver dans l'esprit des jeunes paysans; on « ne réussit ainsi qu'à stupéfer l'intelligence de l’enfance, qu’à leur « enlever pour toujours le goût de l'étude. » C’est ce que ne cessent de

Qu'il me soit permis de faire une digression.

À l’époque de la Renaissance, alors que prédominait l'influence grecque et latine, et que Robert Estienne dans ses grammaires et dictionnaires, méconnaissant notre ancienne ortografie française, revêtait de ἐᾷ et ph certain nombre de mots qu’on écrivait auparavant plus simplement, Alde, sous une même influencé de la langue latine, dont il mélait souvent des mots à l’italien lorsqu'il écrivait dans la languc usuelle, rapprocha de l’ortografie latine des mots qui antérieurement , et en remontant à un siècle et demi, s’écrivaient conformément à la prononciation et sans tenir compte des lettres étymologiques.

On en peut juger par la comparaison que j'ai faite des vingt premiers feuillets de l'édition de Dante, donnée par Alde en 1501, avec deux très-anciens manuscrits (petit in-fol.) de la Divina Comedia que je possède : l’un daté de 1357, et l’autre daté du dernier jour de septembre 1378. Dante étant mort

répéter depuis trois siècles les hommes les plus éminents dans les {ettres οἱ les sciences, à commencer par Descartes.

A l’un desexamens que je présidais à l’Hôtel de ville, j'ai vu refuser une aspirante pour avoir eu le malheur, après qu’elle eut fort bien répondu en histoire, mathématiques, grammaire, etc., d'écrire dans sa composilion écrile le mot diapason par un z. En vain j'objectais qu’au lieu de la punir on devrait la féliciter puisqu'on écrit ainsi gazon, hori- 3on, elc., on ne voulut pas même admettre « la demi-faute » que je proposais en désespoir de cause. L'élève fut refusée. Nous étions sept juges : comme président j'avais deux voix. Le professeur de mathématiques fut le seul qui vola comme moi. Pour avoir été logique, l'avenir de cette jeune fille fut peut-être brisé.

en 1321, le premier de ces manuscrits n’est donc postérieur à sa mort que de trente-six ans et l’autre de cinquante-sept ans (1).

Ms. de 1357. Ms. de 1378. Édit. d’Alde 1501.

e aspra e forte. etaspraet forte. et aspra et forte. .Silencio. . . . . silentio. . . . . silentio. huomo. .... homo...... huomo.

sapiencia. . . . Sapiença . . . . sapientia.

nacion . . . . . nation . .... nation.

alor ....,.. allor ...... allhor.

elettione. . . . electione . . . . elettione. salvacione . . . salvacione . . . salvatione. anno potencia . anno potencia. . hannho potentia. Or Va. «+ Or Va... . . . ΒΟΥ va.

in ebbe l’anno . in ebbe l’anno . .in hebbe l’hanno. giusticia . . . . giusticia . . . . giustitia.

scuola . . . . . scola . ..,,.. schola.

philosofica,. . . filosofica . . , . philosophica. tema...... tema.....,. thema.

(1) Ce dernier manuscrit, admirablement écrit sur très-beau vélin, et qui a appartenu au cardinal impérial Jos. René (ex bibl. Jos. Ren. card. imperialis), porte à la fin cette souscription de la même main, que le texte : « Ego Franciscus M. Ture. olim de Cesena et nunc Attor (habilator) Pens. (sic) hunc librum comedie Dantis Alagherii de Florencia scripsi.

« Quem complevi in annis Domini nostri Jesu Christi MCCCLXX VIII die ultima mensis septembris tempore Domini Urbani papæ VI. Indictionc prima inter quem papam et cardinales erat quæstio et sisma quia cardinales asserebant ipsum non esse papam ex eo quod eum elegerunt timore Romanorum, et non eorum propria volontate. »

L'autre manuscrit, sur papier, daté de 1357, pofte cette indication : « Iste liber est Domini magistri Georgi de Calderariis quem Deus ipsum benedicat in corpore et in anima. Amen. »

Et en gros caractères peints :

« Dantis Aligherii de Florentia comedia, oo GCCLVII (1857). »

hospicio . . ..

giudicio . . ..

hofficio. . . . .

gracios0 . . . .

tencione . . ..

perfection . . .

avaricia , . . .

ignoranza . . .

permutaciorr. .

Flegias. . . ..

stracio . . . ..

ringracio. . . .

intenciona . . .

Thesiphone . .

condicion. . ..

sepulcri . . . .

o Toscho, . ..

malacia. . . ..

disposicion. , .

hetica . . . ..

fisica, . . . ..

hospicio. . . ..

giudicio. . . ..

officio. . . . . .

gracioso . . . . tristicia. . . , .

prophani . . ..

tencione . . ..

perfecion . . ..

avariçia. . , . .

ignorantia . ..

permutation . .

Flegias. ..., Sacio . + : + .

stracio . . . ..

ringracio. . . ὁ

intençcona. . . .

Tesiphone. . ..

condicion. . . .

sepoleri. . . ..

0 Toscho . . ..

disposicion . . .

etica . . . . ..

fisica , . . . ..

hospitio.

giuditio.

offitio.

gratioso.

tristitia.

prophani.

tentione.

perfettione.

avaritia.

ignorantia.

permutation.

phlegias.

satio.

stratio.

ringratio.

intentiona.

Thesiphone.

condition.

sepolchri.

ο Thosco. malatia.

disposition.

ethica.

phisica.

Antérieurement à Alde, l'imprimerie, au lieu de se

conformer à la simplicité de l’ortografie des manuscrits, s'était rapprochée, plus que ne le fit Alde lui-même, de celle de la latinité. À la première

page de la préface de la grande et belle édition du

Dante, in-folio, imprimée à Florence chez Nicolo de

la Magna en 1481, je trouve ces mots ainsi écrits : Spetie, gratie, generatione, lucubratione, an-

chora, sobto, doctrina, adolescentia, auctorità, nationi, sanza (1), eloquentia, facto, chose, licteratura, ad chome, alchuni, haro, conducto, tracto, vincto, truova, péregrinatione, proficto, corropto.

L’habitude pour toute personne instruite d'écrire en latin devait nécessairement influer sur l’ortografie des mots italiens dérivés du latin; on en peut juger par les lettres qu’adressait Alde à la marquise de Mantoue, Isabelle d’Este, dont je donne des spécimens pages 255 et 256 (année 1503).

Crescimbeni, dans son histoire de la Volgare Poesta, |. 1Π, p. 109, dit qu’Alde, dans ses éditions en langue italienne (2), « fut le premier qui aporta, avec « l’aide de Bembo, la régularité dans l’ortografie, « ortografia. Bien des mots s’écrivaient auparavant « dediverses manières. L'emploi du point et des deux « points était à peine en usage et d’une manière « arbitraire (3). » À ce sujet Crescimbeni nous dit :

(1) On trouve chez Alde senza plus souvent que sanza. La prononciation vénitienne senza aura prévalu sur la prononciation florentine sanza, conservée dans notre mot sans.

(2) Je me suis permis d'écrire selon l’ortografle que je désirerais voir adoptée, la traduction des passages ilaliens cilés ici. C'est à ce système mitigé que je crois que l’on devrait s'arrêter, ainsi que je l'ai exposé dans mes Remarques sur la réforme de l’orthographie française, adressées à M. Raoux, présidant du comilé central de la Sociélé ncografique suisse el élrangère; Paris, 1872, in-8.

(3) L'emploi de la virgule avait été adopté dans la grammaire grecque de Lascaris imprimée à Milan en 1476, dans l'édition d’Homère de 1488, à Florence, et ailleurs. Ce système de ponctuation, attribué à Alde par Bembo, se borne donc à une régularisation négligée jusqu'alors des autres imprimeurs.

΄ ed τ τδ

« Au seizième siècle, à l’occasion de l’étude sérieuse « de la langue latine des anciens, de savants littéra- « teurs, en écrivant dans cette même langue, s’apli- « quirent à introduire l’uniformité dans la ponctua- « cion, et l’introduisirent dans la langue moderne, « pour régulariser J’ortografie. Parmi ces littéra- « teurs, c'est surtout Bembo, et parmi les impri- « meurs, c'est Alde Manuce le vieux, qui par leurs « soins la portèrent à sa perfeccion. Les uns afirment « que Bembo invanta le point-virgule (;) punto coma, « mais qu'Alde mit en usage la virgule (,) ou coma,

. « dont Bembo profita pour en faire l’apostrofe (). »

(Commentari intorno all” Istoria della Volgare Poesia, t. I, hb. νὰ, p. 377.)

En 1524, Trissino, le célèbre poëte qui avait étudié le grec à Milan sous Démétrius Chalcondyle (1), tenta d'introduire deux lettres grecques, l’e et l’w, pour marquer la différence du son long et du son bref (les Grecs ayant l’e psilon et lo méga); mais l'emploi qu'il en fit, étant mal appliqué, ne put être accepté, non plus que quelques autres changements qu’il avait proposés. On en peut juger par son essai dans sa Sophonisba, Rome, 1524, in-4°, et dans son recueil de poésies, le Rime di Trissino, Vicence,

(1) 11 lui éleva un tombeau dans l’église de Sainte-Marie, où il fit graver sur le marbre une inscription en l’honneur de Chalcondylas, son maître.

L’ortografie d’Alde fut généralement suivie avec une tendance à se rapprocher quelque peu de la simplicité primitive, ainsi qu’on le voit dans la première édition de Machiavel de 1515, et même dans les impressions de Paul Manuce.

C’est en 1584, que Salviati, dans ses 4wertimenti della Lingua sopra il Decamerone, 2 vol. in-4°, imprimés à Venise, réimprimés à Florence en 1586, chez les Junte, et à Naples en 1712, demanda « que l’ortografie fût indiquée conformémant à la « prononciacion, atendu que l’usAGE étant un ABUS, « ce m'est plus à un pouvoir légitime, mais à une « tiranie qu’on est contraint d'obéir (non come ἃ « diritto Signore, ma come ἃ Tiranno gli si ubbi- « disce) ; pourquoi, dit-il, écrire Auomo, bai, ha, « puisqu’en écrivant uomo, ai, a, aucune distinccion « n’est sensible à l’oreille (1) » ?

Ce fut en 1612 que parut à Venise le Focabolario degli Acadermici della Crusca (G. Alberti), en un volume in-folio à deux colonnes de plus de mille pages. Il précédait de quatre-vingt-deux ans le premier Dictionnaire de l’Académie française, qui parut en 1694.

Dans la préface, les académiciens de la Crusca disent : « Quant à l’ortografie (2), nous avons suivi

(1) T. I. p. 143, édition de Naples, 1712, in-4°, 2 vol., et aussi p. 169 et 240.

(2) Par un singulier hasard, dans ce vaste Dictionnaire le mot orto-

grafia a été omis.

« presque en totalité celle qui est indiquée par Sal- « viati. Persone, ce nous semble, n’a mieux traité « que lui cette question. »

Et, d'accord avec ce système, tous les mots de la langue italienne furent écrits conformément à la prononciation.

L'édition suivante du Vocabolario della Crusca, imprimée aussi à Venise, en 1623, 2 vol. in-fol., fut augmentée d’un certain nombre de mots approuvés par ladite Académie. Dans la grande et belle édition impmmée à Florence, Stamperia della Crusca, 1691, 4 vol. in-fol., je remarque que luomo n’y figure que pour être renvoyé à uomo (1).

Dans l'édition suivante, plus magnifique encore et dédiée au duc de Toscane par l’Académie de la Crusca, 4 vol. gr. in-fol., Florence, 1729, Stamperia di Domenico Maria Manni, elle annonce avoir fait peu de changements à sa précédente édition, si ce n’est pour l'amélioration de l'ortografie, où, tout en suivant le même système de simplification qu’elle avait adopté, elle a retranché certaines lettres superflues que ses prédécesseurs, pour ne pas trop blesser les habitudes des lecteurs, avaient cru devoir conserver ; ainsi, au lieu d’écrire Æuomo avec un ἡ

(1) Dans une nouvelle édition qui s’imprime en ce moment à Florence sous le patronage d'ilusires personnes, les mots womo, nuoro sont inscrits : ΟἹ, novo, conformément à la prononciation florentine qui doit, à leur avis, servir de règle à toute l'Italie.

elle a retrauché l’Æ qui n’était qu’un vestige de la latinité. Enfin elle annonce qu'elle s’est conformée à figurer exactement la prononciation (1).

En voyant cette simplicité de l'écriture italienne que les académiciens de la Crusca n’ont pas hésité d'introduire radicalement dans leur Dictionnaire, changement qui fut immédiatement adopté comme un bienfait, je ne saurais trop regretter que l’Académie française, dans son Dictionnaire qui s’imprime maintenant, n'ait pas cru devoir s’avancer plus résolüment dans la voie où ses prédécesseurs entrèrent hardiment lorsqu’en 1730 l’ortografie de près d’un quart des mots de notre langue fut simplifiée dans la troisième

(1) « L’ortografia dell’ ultima stampa del vocabolario è quasi l’istessa che l’Infarinato (Salviali) nostro propone ne’ suoi Avertimenti s0pra il Decamerone, e seguita ne” suoi libri, come protestarono i nostri maggiori, i quali solo da essa si dipartirono in alcune cosette, che tenevano troppo del Latino, a cui erano gli uomini di quella stagione s0verchiamente attacati. Noi abbiamo seguitate le vestigia medesime, toltone solamente dalla Scrittura alcune superfluità che non ardirono di abbandonare affatto i nostri antichi, per non offendere tanto gli occhi de’ leggitori, che ad esse erano de troppo gran lunga ausati. Essai scrissero sempre kuomo coll’ À dove noi abbiamo sempre scritto uomo senz’ essa, stimando la prima guisa un residuo di latinismo, poichè nel nostro idioma l’uso del } in principio delle voci ἃ superfluo per quello che risguarda la pronunzia, e solamente l’ammettiamo per una distinzione di una voce ἃ un’ altra, come in anno nome de’ dodici mesi, e }anno dal verbo avere; πὸ percid neghiam che altro contrassegno non si potesse usare, ma a noi ὁ piaciuto questo, che già in uso. Ma per recare le molte regole in una, abbiamo proccurato ognora, che la scrittura segua la pronunzia e da 6388 non s’allontani un minimo che; etc. (quant aux accents) per questo motivo abbiamo scritto ὁ coll’ accento quando egli ὁ verbo, per distinguerlo dal e copula, ed ho 6 ha verbo coll’ ἢ per differenziarlo dal o disgiuntivo e dall’ a preposizione. »

202 ALDE MANUCF.

édition de son Dictionnaire (1). L’italien, qui pourtant est plus près que nous du latin, sa langue maternelle, écrit ortografia et non orthographia, Λίοtecnia et non philotechnia, ipocondria et non hy-

pochondria, éppofagia et non hippophagia, ritmo et non rhithmo (2), épocrito et non hypocrito, imno et non hymno, apoftegma et non apophthegma, filosofia et non philosophia. C’est ainsi que le mot filosofie devrait s’écrire, de même que nous écrivons fantôme, frénésie, fantaisie, flegme, faisan, etc. Voltaire, qui voulait qu’on écrivit ainsi le mot /£losofie,

(1) A présent surtout qu’il nous faut consacrer cinq années à porter armes, présenier armes et autres exercices militaires, le besoin de simplifier l’orlografie me semble de plus en plus indispensable. Ce n’est point exagérer que de dire qu’il faut consacrer au moins un an à apprendre les irrégularités, les anomalies et contradictions de l'ortografie française, qui dégoûtent les paysans οἱ les étrangers d'apprendre notre langue. 1] suffit d'entendre à ce sujet les instituteurs primaires dans l'intimilé, et nos professeurs de langue française dans les pays étrangers. C'est ce que nous disait M. Dechamps, interprète des ambassadeurs chinois venus en France, et aussi M. l’officier Louro, envoyé de la

᾿ Cochinchine pour étudier les moyens de faciliter nos rapports avec les Annamites, au sujel de la répugnance que les indigènes, si bienveillants à notre égard, témoignaient, pour apprendre à lire, en raison de ces difficultés illogiques.

Un de mes amis, professeur de l’Université, me disait qu'ayant fait apprendre en même temps l'allemand et l'italien à l’un de ses fils, il avail été frappé de le voir immédiatement lire et écrire en italien et en allemand, ce qui coûtait tant de temps et de peine pour le français.

(2) Cinq lettres seulement au lieu de sept.

Ce mot est modifié dans la nouvelle édition, maintenant sous presse, par une décision de l'Académie qui a décidé que dans tous les mots contenant deux marques élymologiques, une d'elles serait supprimée : elle écrira donc rihme, diphlongue, el non rythme, diphthongue.

J'aime à croire que le mot orthographe sera réduit à ortographe, ainsi que l'écrivait Corneille et tant d’autres anciens auteurs classiques.

a renvoyé, dans son Dictionnaire philosophique, ce mot à la lettre F, d'accord avec son ordre logique.

Puisqu’en 1835 l’Académie française, dans son Dictionnaire, se décida à écrire, conformément au vœu de Voltaire, français et non françois; écrivaierit et non écrivoient; j'avais et non j'avois; qu'il paraisse et non qu'il paroisse; pourquoi n’en pas faire autant en écrivant félosofie au lieu de philosophie, antropofagie au lieu de anthropophagie, et même ortografie au lieu de orthographe (ad libitum), confor- mément à l’ortografie des langues néo-latines, l'italien, l'espagnol, le portugais, et à cet arnour du progrès et à cet esprit logique dont se vantent les Français? .

Savoir si l’on doit mettre deux p ou deux £ ou deux π᾿ dans tels ou tels mots dont la prononciation est identique, un ὦ ou un y dans tel autre, embarrasse souvent à tel point même un académicien qu’il n’en est pas qui ne s’avoue quelquefois obligé de recourir au Dictionnaire pour ne pas s’exposer à être accusé d’ignorance ; car les grammairiens sont sans pitié ! l’orthographe est pour eux l’arche sainte à laquelle on doit se garder de porter une main pro-

fane!

Alde, pressentant l’utilité dé la Grammaire comparée, voulut que sa Grammaire latine pût faciliter aussi l’étude de la langue grecque, et c’est dans cette vue qu’il mit une traduction latine interlinéaire sous

204 | ABDE MANUCE.

chaque mot de divers textes grecs que les enfants doivent apprendre; et, afin que les préceptes de morale se gravassent surtout dans leur mémoire et dans leur cœur, il compléta sa grammaire par les sentences de Phocylide (les Vers dorés), « car, comme il le dit « dans sa préface, puisqu'il est indispensable que les « hommes s’instruisent, il faut surtout leur inspirer « le goût du beau et du bien pour éviter qu'ils ne « deviennent des démons, δαίμονες »; « rien de pire, dit-il, qu'un sarant perverti », c'est ce que signifie en grec le mot démon (1).

Alde insiste fortement sur le soin que doivent apporter les parents dans le choix des maîtres auxquels ils confient leurs enfants, et 1] préfère la supériorité des mœurs à celles du grand savoir. S’adressant aux précepteurs, il leur dit : « Vous n'êtes pas seu- « lement des maîtres, mais vous êtes les pères des « enfants, et puisque vous avez voulu vous mettre, « vous, précepteurs, au lieu et place des parents, c’est « de vos qualités bonnes ou mauvaises que dépend « [6 sort du monde entier en bien et en mal (2). »

(1) Ὅτι φρόνιμοι καὶ δαήμονες ἧσαν, δαίμονας ὠνόμασε. Plat. Cratylus, ch. XVI, 1. 54, édit. Didot.

(2) « Nec solum rectores magistrosque vos esse adolescentiaom, sed « et parentles putelis. Scitis enim illud :

Qui præceptorem sancti voluere parentis Esse loco...

« Equidem bonos malosvé Lantùm referre existimo, ut ausim dicere « bonorum malorumve omnium quæ ubique terrarum fiunt, vos esse a polissimam causam. »

La grammaire d’Alde eut un grand succès et fut souvent réimprimée. Ses petits-fils et neveux en donuérent six éditions de 1553 à 1575. Les Junte en firent à Florence deux contrefaçons (en 1516 et 1519), à l’une desquelles ils osèrent même apposer l'ancre aldine, procédé déloyal qui leur fut reproché * par le neveu d’Alde, François d’Asola. Elle fut aussi imprimée à Lyon; et, à Paris, Josse Bade et Poncet- Lépreux en donnèrent chacun une édition en 1513.

Dans cette Grammaire, le caractère latin est inférieur à celui de la Graminaire de Lascaris; le grec s’en rapproche pour la forme, mais il est plus petit et diffère de celui qu’Alde a employé pour ses éditions petit in-8°. L’explication ct l'exemple qu'il y donne des ligatures très-nombreuses qu’on rencontre dans l'écriture grecque est très-utile et même indispensable pour la lecture des manuscrits et des impressions grecques des Alde et des Estienne; l'usage s'en est maintenu jusqu’au commencement de ce siècle. A la suite de cette Grammaire se trouve une instruction pour lire l’hébreu ; les caractères sont en partie les mêmes que ceux qu’Alde avait déjà employés, mais alors entièrement neufs, dans une /xtroductio utilissima hebraice discere cupientibus, dont il n’existe qu’un seul exemplaire dans la biblio-

thèque de lord Spencer.

1502 ‘(1502-1503 n. st.).

En avril 1502, parut l'édition originale du Vo- CABULARIUM OU ONOMASTICON de PocLux. Comme on le trouve souvent relié avec le traité de STEPHANUS «de Urbibus, auquel il se rattache par la nature du sujet, j'en donne une description collective à l’année 1503.

(Voir plus bin, p. 238.)

ÉPITRES FAMILIÈRES DE CIGÉRON. Cette’ édition, format in-8, publiée en avril 1502, est tellement rare que Maittaire n’en a pas eu connaissance. Elle a été réimprimée par Alde en 1512, et cette édition est devenue non moins rare, Treize autres éditions de ces lettres ont été successivement imprimées par les Alde. On ne peut s’expliquer la rareté de ces Épittres familières que parce qu’elles étaient alors le modèle du style épistolaire et par le grand usage qu’on en faisait journellement. |

Voici ce qu'Alde écrit en tête de cette éditio dans unc épître dédicatoire au savant Sigismond Thurzo, alors ambassadeur à Venise et plus: tard gouverneur de Carlsbourg ou Weissenbourg (Alba), en Transylvanie, et archevêque de Grosswardein, en Hongrie :

Aldus M. Ro. Sigismundo Thurzo Pannonio Alben. prœposito ac Viro regio S. P. D.

Acer, οἱ ad palmæ per se cursurus honores, Si tamen horteris fortius ibit equus.

« Vois par cet exemple ce que peuvent les exhortations, puisqu’elles rendent les chevaux et les autres ἄλογα plus ardents encore que les hommes. J'étais certes bien disposé à imprimer toutes les œuvres de Cicéron en petit format, pour en rendre l’usage plus commode aux studieux, mais aussitôt que je reçus la lettre si belle par laquelle, en ton nom et au nom de Georges, évèque de Varadin, tu m'exhortes à imprimer ces mêmes œuvres, afin qu'absorbés comme vous l'ètes par vos affaires personnelles et celles du Roi, qui vous empêchent de vous livrer dans les bibliothèques aux études sédentaires des chefs-d’œuvre, vous puissiez, en recevant de nous ces petits livres, les porter avec vous et les lire à votre loisir, je me suis hâté pour satisfaire à ce désir de vous donner ces Lettres familières de Marc Cicéron. Bientôt elles seront suivies des Lettres à Atticus et successivement des autres œuvres de Cicéron. La publication d’une Bibliothèque portative, grecque et romaine, profitable aux amis des lettres, sera l'objet de mes soins, et j'espère y parvenir avec l’aide de Jésus-Christ. Cette édition des Lettres familières, ainsi que tu le reconnaîtras aisément, a été revue et corrigée avec une grande attention. Je ne saurais oublier de dire combien sont profitables les écrits de Cicéron si on les lit assidûment, surtout les épitres. Mais, diras-tu, il en est à qui Cicéron ne plait pas; à cela Fabius répond ainsi : « Ille se proficisse sciat, cui Gicero valde placebit. »

C’est avoir profité que de savoir s’y plaire,

« Mais c’est ici le cas de dire γλαῦκα εἰς ᾿Αθήνας (1). « Salut donc à toi et à notre (Georges) de Varadin, et aimez votre ALDE LE ROMAIN.»

Renouard possédait un exemplaire sur vélin de ce livre si rare; 1l ne croit pas à l'existence d’une réimpression qu’on prétend avoir été faite en 1503.

On va voir successivement s'accroître chaque année cette collection des meilleurs auteurs dans le format portatif petit in-8°, dont on est redevable à Alde. Dans cette seule année, 1502, il parut onze volumes.

Α cette occasion je ferai remarquer combien, dans les impressions des Alde, les publications littéraires l’emportent sur celles qui concernent l’histoire : ainsi, dans la longue durée de l'imprimerie des Alde, de 1495 jusqu’en 1598, c’est-à-dire pendant plus d’un siècle, sur plus de mille éditions sorties de leurs presses, je remarque plus de cent éditions de Cicéron et une seule de Tacite, et encore ne parut-elle qu’en 1534 chez Paul Manuce; cependant Tacite avait été imprimé à Venise par Vindelin de Spire dès 1470.

Ce même mois d'avril parut Lucain (2), dédié à Antoine Mauroceno, equiti clarissimo. Alde dit s’être

(1) Des choueltes à Athènes. Proverbe grec répondant à : Porter de l'eau à la rivière.

(2) De nombreuses éditions de cet auteur ont précédé celle d'Alde. L'édition originale est de Rome, 1469, in-fol.

servi pour cette édition d’un manuscrit ancien et correct que lui avait communiqué ce chevalier, parent du sénateur, autre ami des lettres et protecteur d’Alde. Conformément à son habitude de faire précéder tous les livres qu’il publie d’une préface, comme un hommage rendu à l'amitié et à la science, c’est à lui qu’il dédie cette édition, avec ses remerciments. « C’est à toi d’ailleurs, lui dit-il, que ce livre devait « être dédié, puisque Lucain, en décrivant les combats « des Romains sur mer et sur terre, est à la fois « orateur et poëte, et que toi, Mauroceno, dans tes « discours au sénat de Venise, ne lui es en rien infé- « rieur. »

Au mois de mai parut l'édition originale de Tau- ΟΥ̓ΡΙΘΕ, in-folio, précédée de deux vies de cet historien, et des extraits de Denys d’Halicarnasse et de Suidas. Dans l’épitre dédicatoire en latin, adressée à Dan. Rinieri, membre de l’Académie Aldine et sénateur vénitien, à la date du 13 mai 1502, Alde s'exprime ainsi :

« Lorsque je parviens à publier ou plutôt à délivrer des cachots ténébreux où ils étaient emprisonnés quelques bons mauuscrits, il n’est personne qui en éprouve une plus vive joie que toi, docte Daniel Rinieri, et j’en suis le meilleur témoin; chaque fois, en effet, que je te rencontre, tu ne manques jamais de m’exhorter à continuer courageusement mes efforts, et bien souvent tu viens à l'imprimerie examiner toi-même ce qui s’y imprime soit

en grec, soit en latin, soit en hébreu. Ces trois langues te sont familières. Mais je ne saurais taire les services que tu m'as rendus en me confiant tes manuscrits grecs et latins, et en m’encourageant à me hâter d'imprimer ceux surtout qui sont le plus profitables à la jeunesse studieuse, sans que jamais j'aie pu soupçonner en toile moindre sentiment de déplaisir de me voir rendre publics ces chefsd'œuvre littéraires : sentiments jaloux que j'ai observés chez des esprits pusillanimes, vrais enfouisseurs de livres, βιόλιοτάφοι. Maïs passons là-dessus, car je ne doute pas que bientôt ils crèveront de jalousie, quand j'aurai publié, si Dieu me prète vie, tout ce qui est digne d’être lu. »

Trois ouvrages : DANTE, SOPHOCLE et STACE, tous dans le format in-8, portent la date du mois d'août.

C’est à partir, du Dante que toutes les impressions d’Alde dans ce petit format portent la marque typographique de l’Ancre et du Dauphin. Elle est d’une dimension moins grande que celle qui apparut pour la première fois dans les poésies de Sedulius. Comme cet emblème ne se trouve qu’à quelques exemplaires seulement de l’édition du Dante, Renouard pense « qu’Alde ne l'avait pas encore à sa disposition au « commencement du tirage de ce volume ».

Cet emblème, le dauphin s’enroulant autour d'un ancre, se trouve sur des médailles impériales. On le voit sur le revers d’une médaille de Vespasien, en argent, et aussi sur une médaille de Domitien. Bembo avait fait présent d’une d'elles à Alde, qui y ajouta les deux mots latins, Festina lente, adage adopté par

Auguste; en cffet, le dauphin désignant la vitesse, par la rapidité avec laquelle il fend les ondes, οἱ l'ancre étant une marque de solidité et de constance, ces deux emblèmes expriment avec justesse que, pour travailler solidement, 1] faut un labeur sans relâche, accompagné d’une lente réflexion. C’est ce que rappelle Alde dès 1499, lorsqu'il écrit au prince de Carpi, à la fin du recueil des 4nciens Astronomes : « Sum ipse mihi optimus testis me semper habere « comites, ut oportere aiunt, delphinum et ancho- « ram. Nam et dedimus multa cunctando, et damus « assidue (1). »

Parmi les nombreuses gravures qui décorent le beau livre de l'Hypnérotomachie, imprimée par Alde cette même année 1499, il en est une où l’on voit figurer l’ancre et le dauphin réunis. En 1591, l’empereur Maximilien IT, par un diplôme de noblesse du 28 avril, accorda à Paul Manuce le droit d'ajouter à ce blason de famille l'aigle impériale. Mais la mort de Paul Manuce, survenue peu après, ne lui permit d'imprimer ces armes sur aucun de ses livres; elles ne parurent que sur ceux d’Alde le jeune, son fils.

Cette édition de Dante est la première qui ait été publiée dans le format petit in-8 ; toutes les précédentes étaient in-folio, et presque toutes ornées de

(1) « Nul mieux que moi ne saurait attester que j’eus toujours pour compagnons assidus l'ancre et le dauphin; car c’est en retardant qué je donne, et je donne sans relâche. »

gravures sur bois. Une seule, la grande et belle édition de Florence de 1481, contient deux planches gravées sur métal par Baccio Baldini, dit-on, d’après le dessin de Sandro Botticello. Elles sont rangées parmi les pièces rares et précieuses de l’origine de la gravure en Creux.

L'édition de SoPxocce donnée par Alde est la première de ce poëte tragique; elle a été faite avec grand soin d’après de bons manuscrits. Brunck, qui en ἃ fait l'éloge, l’a suivie en grande partie pour son texte (1786). C’est le premier livre portant cette souscription : Venetiis in Aldi Romani Academia.

Voici l’épiître adressée par Alde au célèbre Jean Lascaris:

« Durant ces froids brumeux où nous étions assis autour du feu dans l’hémicycle (de Padoue) (1) avec les membres de notre nouvelle académie, parmi lesquels se trouvait Marc Musurus, il fut question de toi dans notre conversation, et alors Marc, ton disciple tout dévoué, et que tu chéris autant pour ses mœurs que pour sa science, s’étendit longuement sur tes mérites, et nous dit t'avoir rencontré dernièrement, en juillet et août, à Milan et à Pavie, où, après s'être entretenus longtemps des études grecques dans le but de l'utilité commune, sujet qui te convenait à merveille, on fit grand éloge de nos travaux. Et, comme en ce même moment j’imprimais

(1) Aide se trouvait alors à Padoue, où Musurus était professeur de belles-lettres.

sept tragédies de Sophocle, j'ai voulu qu'elles sortissent de notre nouvelle académie sous la protection de ton nom, en te les adressant εἰς μνημόσυνον de la trèsgrande amitié que j'ai pour toi. Mais je n’ai pu encore imprimer les scolies ; elles le seront sous peu, s’il plaît à Dieu. Bientôt après viendra l'explication des mètres. Plût à Dieu que j’eusse pu les avoir plus tôt et avant l’impression achevée des tragédies, car, malgré tous les soins apportés à un travail aussi pénible, 1] est des vers, particulièrement dans les chœurs, qui laissent à désirer, et auxquels j'aurais pu remédier, ce que chacun fera de son mieux. Quant à toi, mon cher Lascaris, je souhaite que tu m'aimes autant que je t'aime. »

Les commentaires de Sophocle, rédigés par ce Jean Lascaris et qui manquent dans cette édition, malgré l'annonce du titre, n’ont paru qu’en 1518, à Rome.

L'édition de Srace est composée de deux parties. La première, de 72 pages à deux colonnes, contient une table analytique (1) faite par Alde, et dont il parle dans son épître à Marc Musurus, placée en tête. Voici la traduction de cette épître :

᾿ «J'ai pensé qu'il serait utile de faire connaître l’orthographe de tous les mots grecs qui se trouvent dans les œuvres de Stace, ainsi que les cas auxquels ils sont employés et les accents dont ils sont marqués dans leur langue. Ce travail considérable, accompagné de la traduction

(1) Orthographia et flexus diclionum grxcarum omnium apud Stattum, cum accenlibus et generibus ex variis uitriusque lingu:æ auloribus.

latine des mots grecs rangés par ordre alphabétique, doit paraître sous ton nom, très-érudit Musurus, puisque tu y as pris part avec moi lorsque tu vins dans notre Académie, en compagnie de notre prince Albert de Carpi, la gloire des philosophes d'aujourd'hui; tu lui enseignais alors les lettres grecques, dans les heures où il se reposait de la lecture des livres théologiques. Notre coutume, en effet, n’est pas de ravir l'éloge à qui l’a mérité (4). Bien plus, nous avons résolu de faire connaitre aux érudits tous ceux qui nous sont venus en aide, soit par leurs propres ouvrages, soit en découvrant de nouveaux manuscrits, soit en nous en procurant de très-rares, soit en les corrigeant, afin que les érudits, s'ils ont de la reconnaissance pour moi, en aient aussi pour eux. Plût à Dieu que nous eussions un grand nombre de ces bienfaiteurs de la république des lettres ! Mais nous espérons qu’il s’en trouve encore plus qu’on ne le pense, aussi bien en Italie, qu’en Allemagne et en France, et chez les Bretons séparés de tout l'univers. C’est parmi ces derniers que nous possédons le prêtre Grocyn et Thomas Linacer, hommes d’une érudition accomplie, qui autrefois à Florence s’appliquèrent à l’étude des lettres grecques, sous Démétrius Chalcondylas, l’illustre restaurateur de l’éloquence grecque. C’est donc avec un vif désir que nous attendons d'Allemagne certaines parties de Valère Maxime qui ne se trouvent pas en Italie; j'attends aussi de France douze livres des É’légances d’Asconius Pedianus; dès mon enfance, lorsque je suivais à Rome les lecons de Domizio (Calderino), j'ai cru comprendre qu'ils existaient, empruntés à Quintilien, et qu'ils avaient fourni à Laurent Valla une bonne partie de ses Elégances (2). Que les amis

(1) « Non est moris nostri fraudare quenquam sua laude. »

(2) Ce passage est peu intelligible : « Ex Gallia vero daodecim Asconii Pediani Elegantiaram libros percupidi expectamus, quos extare esseque M. Fabii Quin. ac inde bonam partem Elegantiarum suarum

des bonnes lettres se réjouissent donc; car, si Dieu le permet, par nos travaux assidus, et avec l’aide des membres de notre Académie, et aussi d’autres hommes de bien et de science qui désirent voir se propager de notre temps les belles-lettres et les arts, nous leur fournirons tous les moyens de se familiariser avec les génies supérieurs. Adieu, »

La seconde partie contient les œuvres de Stace. Dans un avis au lecteur, Alde nous apprend ce qui suit :

« L'an dernier, lorsque Valère Maxime, Papinius « Stace et Ovide étaient sous presse, j’ai été empêché « de les corriger moi-même par un procès et diverses « autres causes, et j’ai dù confier ce soin à plusieurs per- « sonnes. Mais, tout accablé que je sois des affaires de la « république des lettres, j'ai revisé avec tout le soin α possible Stace qui sort de mes presses et j'y ai fait des α annotations qu'on verra plus bas. On devra donc lire « et éerire ainsi les passages suivants. »

Suivent ces passages, au nombre de dix.

Cette seconde partie est précédée d’une épître dédicatoire adressée par Alde à Jean Pontano ; elle est courte, mais l’éloge est grand et semble, surtout à présent, bien exagéré; l’amitié seule excuse ces excès.

« δ᾽ αἱ reçu, il y a quelque temps, la visite de Soardinus Soardus de Bergame, homme d’une vie pure et sans

tache, appliqué à l’étude des belles-lettres, et qui t'aime passionnément. Il m'apportait ce divin ouvrage que tu as

accepisse Laurentium Vallam vel puer Romæ cum audirem Domitium intelligebam. »

il paraît avoir échappé aux historiens de la littérature latine.

écrit sur les signes célestes, et auquel tu as donné le titre d’Urania (1) , parce qu'il traite des choses du ciel (τὰ κατ᾽ οὐρανόν): il m’apportait de toi en outre, avec un dialogue en prose, tes livres des Météores et des Jardins des Hespérides, en vers héroïques. Dans tous ces ouvrages, à mon sens, tu soutiens la lutte avec les anciens auteurs. Aussi, mon cher Pontanus, je me pris immédiatement pour toi d’une vive amitié : c'est ce que j'éprouve pour tous les hommes d’une érudition supérieure. Auparavant, j’avouerai que bien des gens m'’avaient dit que tu étais un grand homme, mais, comme on le raconte d’Isée, je te trouvai soit en vers, soit en prose, plus grand que ta réputation. Or, exceller avec un égal bonheur dans l’un et l’autre mode d'écrire, en vers et en prose, c’est une gloire aussi rare chez nos écrivains que chez les Grecs. Je résolus de publier sous ton nom les Poésies de Stace, dès qu’elles sortiraient de nos presses, pour te prouver, autant qu'il est en moi, mes sentiments à ton égard, et prendre l'engagement d'imprimer tous ceux de tes ouvrages que tu voudras me confier, glorieux de montrer que nous possédons de notre temps un écrivain qu'on peut opposer à ceux de l'antiquité. »

La première partie de Stace porte la date d’aoë 1502, et la seconde, celle de novembre suivant.

Quatre mois après la publication de l’édition princeps de Thucydide, Alde donna en septembre celle d’HéRODOTE, aussi dans le format in-folio. Cette apparition presque simultanée de ces deux chefs-d’œuvre historiques de la Grèce est un fait à signaler dans l’histoire littéraire.

(1) Alde imprima ce poëme en 1505, avec les deux suivants.

Dans sa préface, il réfute les accusations contre la véracité d’Hérodote, et cela avant qu’une connaissance plus exacte des faits nous eût montré combien sont vrais ceux mêmes d’entre eux qui semblaient fabuleux. Cette préface fort étendue est adressée par Alde à Jean Calpurnio, de Brescia, célèbre professeur

de belles-lettres au gymnase de Padoue; en voici le début : |

« Je n'oublierai jamais, cher et savant Calpurnius, le proverbe grec χεὶρ χεῖρα νίπτει (une main lave l’autre); je désirais donc vivement t’envoyer une preuve qui attestàt à tous les studieux mes sentiments de reconnaissance, et qui fit connaître publiquement quelle est ta générosité et ton caractère serviable. En effet, je ne t'ai jamais demandé quoi que ce fût que tu ne te sois empressé de me l’accorder, et tu m'en donnas une grande preuve, lorsque ces jours derniers, dans ta bibliothèque, je te fis la demande des Lettres de Cicéron à Atticus et d’un Pausantias en grec dont tu vantais le mérite et la correction; aussitôt tu les mis à ma disposition, comme tous ceux que, sur ton invitation, j'ai imprimés en vue de l'utilité publique. Ainsi ‘ donc, puisque tu m'as toujours accordé ce que je te demandais en ce genre, je veux à mon tour t'offrir et te dédier les Neuf Muses d'Hérodote qui sortent de mon imprimerie; elles te seront d'autant plus agréables, que c’est après avoir été corrigées dans notre nouvelle académie, qu’elles vont toutes s'offrir à la fois aux hommes studieux (1). Le livre de Clio y est plus complet que dans les autres manus-

(1) Alde aurait pu même y adjoindre l’Imprimerie, cette Sœur des Muses, et dixième d'elles, selon la jolie expression de Du Bellay, rappelée par M. Egger dans son bel ouvrage, l’Hellénisme en France.

crits qui ont une lacune d’environ dix feuillets, lacune qui se trouve aussi dans la traduction de Valla. Je ne doute pas qu’auprès de toi qui es l’équité même, les Muses d’Hérodote ne perdront rien de leur autorité, bien que nos modernes les aient accusées d’être mensongères, et qu'au sujet d'Hérodote, on n'ait quelquefois nommé menteuse cette Grèce, la mère de toutes les vertus et l’école du savoir; mais cette erreur est facilement reconnue, puisque, si on lit attentivement dans l’histoire d'Hérodote quelque fait peu croyable, presque toujours il s’en excuse en disant : οὕτω λέγουσι ou bien ὡς ἀχήχοα ou ὅπερ ἐμοὶ où πιστὸν, Où ἅγ᾽ ἐμοὶ ἄπιστα, ou autre semblable expression (1). »

Alde, après avoir fait l'apologie d'Hérodote, termine sa préface en disant à Calpurnius : « Je ne « doute pas que toi, qui es aussi juste que vrai, tu ne « sois de mon avis, et que le présent que je t’adresse « ne soit favorablement accueilli, ne füt-ce que « comme une preuve de ma reconnaissance. »

Wesseling, dans l’avertissement en tête de sa grande édition d’Hérodote, fait l'éloge du texte donné par Alde et lui sait gré d’y avoir soigneusement conservé les ionismes. Henri Estienne a suivi ce même texte et, comme Alde, il a fait aussi l’Apologie d’Héro-

(1) Dans une longue dissertation appuyée de preuves, Alde réfute le proverbe ancien : Tous Les Crétois sont menteurs, el s'amuse ici à recourir à ce syllogisme : Qui a dit cela? — C'est Épiménide. — Qu'était Épiménide? — Réponse : un Crétois. — Donc: Tous les Crétois sont

Ses rapports fréquents avec un grand nombre de savants de cette ile, dévoués à son imprimerie, excusent ce hors-d'œuvre.

dote , d’abord dans une préface latine, puis en français dans un ouvrage qui est devenu un véritable pamphlet sur l’histoire de son temps (1).

L'édition de VaLèREe-MaxIME, qui parut en octobre, offre une particularité singulière qui a fait croire à deux éditions publiées la même année. Quelques mois après l'apparition de son édition, Alde reçut d’un savant allemand, Cuspinianus (2), la transcription, d'après un très-ancien manuscrit de Vienne, de vingt-quatre exempla inédits de Valère-Maxime (3), ce qui lui fit réimprimer les 8 premiers feuillets qu'il remplaça par 12 autres contenant en plus ces 24 nouveaux exemples, un second titre et une lettre à Cuspinianus. Il n’y eut donc, sauf cette modification aux premiers feuillets, qu’une seule édition. Dans la dédicace, datée d'octobre 1502, qu’il adressa à Jean Ludbrancius (Lubranski), savant jurisconsulte polonais et évêque de Posen, Alde se félicite de voir sortir de sa nouvelle Académie, dans un format aussi commode, ce précieux recueil d'exemples et de pré-

(1) Begler, Act. erud., ann. 1716, p. 378, met cette première édition au rang des meilleures productions d’Alde, et dit que letexte en est préférable à celui du manuscrit de la Médicéenne si vanté par Gronovius.

(2) Nom latinisé de Jean Spiesshammer, conseiller intime et garde de la bibliothèque de l’empereur Maximilien Ier (et non Robert Spiesshammer comme le dit Renouard qui a lu cet intitulé de l’épttre dédicatoire : Aldus Ro. Cuspiniano, non pas A/dus Romanus, mais A/dus RoBERTo).

(3) Ces fragments avaient paru l’année précédente (10 novembre 1501), à Leipzig, chez Martin Herbipolensis, dans le format in-fol.

ceptes tellement utiles aux hommes « qu'ils devraient en faire la lecture et de nuit et de jour ». En effet, plus de vingt éditions de Valère-Maxime avaient précédé celle d’Alde, mais toutes dans le format in-folio ou grand in-4°, ce qui les rendait d’un usage peu commode. Alde rappelle à Lubranski que, dans leurs conversations littéraires à l'hémycicle de Padoue, avec Raphaël Regio (1) et autres savants de leurs amis, il leur avait promis d'envoyer à la recherche d'anciens manuscrits jusqu'en Dacie où, disait-on, une tour en était remplie (2), et que dans son zèle Lubranski offrait, en cas de besoin, de partir luimême à leur recherche. « Plût à Dieu, s’écrie Alde, « que nous eussions grand nombre de chefs pareils « pour le bonheur de l’humanisme (3)! »

Alde, qui partage cet enthousiasme, termine plus loin son épître à Cuspinianus , datée du premier avril 1503, par ces mots où il exprime son indignation contre ceux qui, par un sentiment de jalousie et la passion de posséder des trésors littéraires, les enfouissent et les gardent pour eux seuls : « Vive autem « tu diu vel hoc solo beneficio, Cuspiniane! Vivant

(1) Raphaël Regio, professeur de rhétorique à Padoue avant 1486 et de 1503 à 1508, a donné des éditions de Quintilien et d’Ovide, avec commentaires. C’est lui qui prononça l'éloge funèbre d’Alde à Venise.

(2) D’après la tradition populaire, les Goths, après le pillage de l'Italie, auraient transporté en Dacie des manuscrits précieux, et les auraient enfermés dans des tours isolées (Manni, p. 35).

(3) « Utinam tui simillimos plurimos haberemus antistites, optime enim ageretur in humanis. » |

« et cæteri tales, et rumpantur si qui sunt βιδλιοτάφοι « et invidi! » Cette épître, comme je l’ai dit, ne se trouve qu'aux exemplaires enrichis de l'addition que Cuspinianus avait procurée à Alde.

À l'exemple d’Alde s’indignant contre ceux qui lui refusaient la communication de leurs manuscrits, Musurus s'élève avec non moins d'énergie contre les bibliotaphes qui, possédant des livres imprimés, ne veulent pas les prêter, et voici le reproche qu’il leur fait dans sa lettre en grec à Nicolaos (Blastos), lettre inédite que je possède :

α Le manque de livres, mon très-cher Nicolas, est un grand malheur pour chacun et surtout pour ceux qui, brûlant du désir de s’instruire, ne sauraient s’en procurer vû leur pauvreté, et cela par la faute des bibliotaphes, τοῖς βιδλοτάφοις, qui s’en applaudissent et mème s’en font gloire, afin de pouvoir, en gardant le tout pour eux, priver autrui de tout éloge, de toute renommée. Et en effet, quand, à l’aide des livres qui leur en fournissent les moyens, ils ont pu éclaircir quelque point obscur, ils se croient des dieux, et dignes de l’admiration universelle ; ils croient mériter d’être montrés au doigt et de s'entendre dire : — C’est lui! le voilà celui à qui nous devons l'explication de cet exposé de Platon, de ce fait historique dans Homère, enfin de tout ce qui était incompréhensible, impénétrable, et qui ne laisse rien, pour peu que ce soit, à découvrir aux autres! et cela, au moyen d’un livre! Enfin, pour citer le proverbe, il en est d’eux comme de la chienne qui, couchée sur une bonne litière de paille, ne permet pas au cheval d'y venir goûter. »

C'est aussi au mois d'octobre que parut un petit écrit latin où Baptiste EGnazio fait l'éloge de Benoît Prunuli (Brugnolo). Cet éloge est précédé d’une préface à Marco Sanuto.

Ce Brugnolo de Vérone professa quarante ans à Venise, et fut éditeur de Diogène Laerce, de Priscien et de divers ouvrages de Cicéron. Politien le dit

« l’homme de son temps le plus savant dans les lettres | grecques et latines ». Le Père Filice le nomme ævi nostré ornator ac decus, fama et gloria Academis Venetæ. Egnazio suivit ses lecons. Ce petit écrit, qui est d’une rareté excessive, porte : ex Academia Aldi Ro. MDII. pri. kal. octobr.

Un petit ouvrage qui ne forme que huit feuillets est aussi devenu d’une extrême rareté (1). Il est intitulé : la Vita et Sito de’ Zichi, chiamati Circassi; lustoria notabile. C’est, sinon le premier, au moins un des plus anciens écrits sur le Caucase. L'auteur de cet écrit est Georges Interiano de Gênes. En tête est une

(1) Cet opuscale est devenu tellement rare, que je n'ai pu me le procurer dans aucune bibliothèque. Grâce à l’obligeance de ΜΕ’ le cardinal Pitra, qui avait bien voulu m'informer qu'il venait de faire terminer le catalogue des éditions d’Alde que possède la Vaticane, j'ai eu l’idée de recourir à la bienveillance dont il m’honore pour le prier d'examiner si cet opuscule s’y trouverait, et il voulut bien m'envoyer une copie de la préface. Mais, me dit-il dans sa lettre : « Cette recher- « che eût été inutile, si une note du catalogue de la bibliothèque Capponi « ne m'avait pas aidé à le repêcher au milieu d’autres œuvres d’Alde, « où, selon l'expression familière de Champollion-Figeac, il était « noyé. » .

lettre d’Alde en latin qu'il adresse à Sannazar (1), datée ἀ 20 octobre 1502. En voici la traduction :

Alde Manuce le Romain à Jacques Sannazar, chevalier et patricien de Naples.

« Georges Interianus de Gènes, cet homme si honorable, vint à Venise il y a un an, et, bien qu'il ne m’eût jamais vu et que nous n’eussions jamais eu aucun rapport, il m’aborda affectueusement, autant par bienveillance et civilité, que parce que Daniel Clary de Parme, qui professe avec tant de distinction à Raguse les lettres grecques et latines, lui avait enjoint de venir me saluer. en son nom. L’intimité s'établit entre nous comme si nous étions de vieilles connaissances. Tu sais qu’il est en effet d’une humeur agréable, d'une intègre vertu, et tout dévoué aux hommes studieux. Il m’apparut donc comme un autre Ulysse qui, ainsi que nous le dit Homère :

« Aussi ne suis-je pas surpris que sa société te plaise fort et aussi au savant Pontanus, cet autre Virgile de no-

(1) Ce poëte aimable, né en juillet 1458, à Naples, avait fait de bonnes études grecques et latines sous le professeur Maggio. Il fut, pour son savoir, nommé par Pontanus membre de l’Académie Pontanienne, et reçu sous Je nom de Actius Sincerus. Sannazar avait rapporté de France la copie d’un très-bon manuscrit de Gratius Nemesianus et autres poëles, qu’il donna à Paul Manuce pour l'édition publiée en 1534 par ce dernier. Il mourut en 1530, et fut enterré dans l’église de sa campagne, située près du tombeau de Virgile. Pierre Bembo, dont il était l'ami, lui fit cette épitaphe :

Da sacro cineri flores : hic ille Maroni Sincerus Musa proximus et tuomulo,

tre siècle, et à Politien dès longtemps célèbre par son savoir et son génie, et qui s'est plu dans ses Miscellanées à mentionner ce Georges (Interiano) qui a composé en langage vulgaire un écrit sur la vie et mœurs des Sarmates, appelés Zigi par Strabon, Pline et Étienne (de Byzance), et qui habitent l’Orient au-delà du fleuve Tanaïs et les Palus Mæotides. Mais, en me l’envoyant à imprimer, il y mit pour condition que j’y changerais ce que je jugerais convenable. Je n’y ai modifié que ce qui pouvait concerner l’ortografie. Quant au reste, et en ce qui concerne l’histoire, je l’ai laissé naturellement tel qu'il l’a composé. Je t'envoie donc cet opuscule, tant en raison du mérite de cette histoire, que de la grande ami- * tié que tu portes à l’auteur, et aussi pour te demander par cette lettre de m'envoyer ce que tu as écrit de si parfait en latin ancien et en latin moderne (en italien), après l’avoir revu, afin de pouvoir mettre à la portée des hommes studieux ce que Sannazar a composé de plus parfait. En effet, ce qui en a paru jusqu’à présent a été bien défiguré par les imprimeurs. |

« Adieu, homme aussi docte que chéri ; garde-moi une amitié aussi réelle que celle que j’ai su que tu me portes, si j'en crois le récit de Marc Musurus le Crétois, ce jeune homme aussi savant en grec qu’en latin et qui nous est si cher à tous deux. »

Venise, XX octobre 1502 (1).

Le volume des Hétamorphoses d'Ovine parut en novembre 1502 (2), ἐπ ædibus Aldi, et fut suivi

(1) La rareté des exemplaires m'engage à reproduire cette lettre en latin à l’APPENDICE.

(2) Ce volume se compose de deux parties : la première, contenant le texte, porte à la fin la date d'octobre 1502; la seconde, qui renferme les pièces préliminaires consistant en une épitre dédicatoire, le privi-

de deux autres volumes contenant l’ensemble trèscomplet de diverses poésies d’Ovide recueillies par Alde.

Cette édition est très-estimée. Alde lui consacra des soins particuliers et l’enrichit d’une vie d'Ovide qu’il composa en empruntant aux diverses œuvres de ce poëte tout ce qui pouvait lui servir de documents positifs. Henri Estienne déclare le texte d’Alde préférable à celui des éditions postérieures et même supérieur à celui de tous les autres poëtes publiés par Alde (1). Dans la préface qui accompagne le volume des Métarmorphoses, Alde écrit à Marino Sanuto : « Nous regrettons beaucoup de ne pou- « voir jouir de votre présence dans notre aca- « démie autant que nous le désirons : vos grandes « occupations politiques vous en empêchent; mais « notre académie a résolu de placer sous le patro- « nage de votre nom, si cher aux lettres, cette édi- « tion d'Ovide, afin qu'elle prenne place parmi les « cinq cents volumes de choix dont se compose « votre magnifique bibliothèque. » Il lui adresse ses remerciments pour le privilége que le sénat lui ἃ accordé. Les termes de ce privilége, imprimé à la

lége, un index gréco-latin, la vie d’Ovide et un index de noms propres, est daté du 14 novembre 1502, et par conséquent le volume ne pat paraître antérieurement à cette date.

(1) Pseudo-Cicero, p. 71.—Epislola de suo Thesauro Græco, Ὁ. 52 οἱ 50-51.

suite, sont si honorables que je crois devoir le reproduire à l’Appendice.

Ce privilége accordé par le sénat de Venise protégeait pendant dix ans contre toute contrefaçon tous les ouvrages qu'Alde publierait avec son caractère cursif; cette faveur s’étendait même aux livres en langue grecque. On a trouvé dernièrement dans les registres du sénat de Venise (Terra, Reg. XIV, p. 112), la supplique d’Alde datée du 11 octobre 1502, et adressée au sénat en vue de l'obtention de ce privilège.

Alde Manuce y expose avec un certain orgueil « le grand nombre et la correction de ses livres, ses caractères grecs avec ligatures qui semblent tracés avec la plume, ses lettres cancellaresche si belles qu'elles paraissent écrites à la main, et la dépense de son imprimerie qui s'élève chaque mois à deux cents ducats, circonstances qui fomentent l'envie et la jalousie des autres typographes et causent de grands dommages à Alde par les contrefaçons dont il se plaint. » Il y est même parlé de la contrefaçon faite à Brescia, d’un de ses ouvrages où l’on a mis la date fictive de Florence; Alde ne le désigne pas. Il se plaint aussi des contrefaçons lyonnaises, et exprime la crainte que l'abus des impressions, si l’on n'y prend garde, ne finisse par ruiner les bons livres (1\.

(1) L'original de cette supplique, découvert depuis la publication des Documents sur Alde, recueillis par M. Baschet, a été inséré par M. R. Fulin;

Le second volume, qui parut en décembre 1502, in ædibus Aldi, commence par les Héroïdes et est

dans l’Archivio Veneto (Venise, 1871), t. Ier, p. 157. Sa nouveauté et son intérêt m’engagent à le reproduire.

« 1502, Ottobre. — Serenissimo Principe etexcellentissimo Senato : cum sit che Aldo Romano se sia poslo in questa cita za molti anni et cum laiuto de Dio habia stampato de molli libri in greco et in latino cum grande spesa et fatiga et stampa tutavia : ita che spende al mese da circa ducati ducento et usa summa diligentia et correctione più che niuno altro che mai habia stampato et perche ha facte lettere greche cum ligature che pareno cum calamo, et ha ritrovato invention et inzegni che ciascuno se ne maraveglia, et più di novo ha excogitato lettere cancellaresche sive corsive latine bellissime che pareno scripte ἃ mano, et cum esse ha stampato et stampa de molti libri cum maraveliosa diligentia et correctione, cosa che ὁ laudata da cascaduno che ὁ grande utile et honore de questa inclita cita, et perche li vengono tolle le sue fatiche et guasto quello che lui conza, come e slato facio ja Bressa che hano slampato una de sug opere et falsato, dicendo impressum Florentiæ. Et al presente li sono state contrafacte le sue lettere et mandate a Lione et cum esse controfacto i suoi libri et più messoli el nome de esso Aldo e la sua epistola et scripto stampalo in Venetia in caxa de Aldo Romano et li sono molte incorrectione che e vergogna de questa terra et de 6880 supplicante. Per tanto azio possa proseguire el suo degno incepto et utile a tuto el mondo supplica a questo gravissimo Senato che lettere grece et cancellaresche latine a niuno altro sia licito fare o contrafare ne slampare o contrafare li libri facti et che fara esso supplicante ne portar stampati o contrafacti da terre aliene nel vostro dominio damo ad anni diece sotto pena de perder el lavoro o libri et ducento ducati per cadauna volta che se contrafara : quale pena sia per uno terzo del hospitale de la pieta, per laltro deli signori dove sera facta la conscientia, per laltro del accusatore : et benche esso supplicante habia havuto più gratie dalla Ill®s Signoria Vostra delettere grece et cancellaresche latine et de li libri havesse stampati cum esse, tamen per mazor sua fermeza supplica che la supradicta gratia et petitione Ii sia facta per questo gravissimo Senato a benefitio de tuti li letterati perche spiera cum laiuto de Dio mettere in breve bono asselto ne le stampe, le quali se non se li rimedia sono per ruinare li boni libri. Recorre adunque “al soccorso di Vostra Serenità et di questo consiglio sapientissimo il qual Dio salve et mantegna in eternum.

« Consiliarii die XVII Octobris. Quod auctoritate hujus Consilii attenta honestate petitionis et studentium commoditate concedatur suprascripto Aldo Romano sicut humiliter supplicat ex supplicatione superius anno-

suivi des Élégies (ou des Amours), de l’4/t d'aimer, du Rernède d'amour, de l’Ibis, de la Consolation à Livie sur la niort de Drusus, de la Noïx, et autres petits poëmes, parmi lesquels celui qui est intitulé : de Medicamine faciei elegia. En tête du volume est une préface adressée à Marino Sanuto, ordinum saptenti, fils de Léonard. Alde le félicite de la nouvelle magistrature (la questure) qui lui a été conférée à son ‘retour à Vérone, et, en lui témoignant le regret de ne pouvoir être toujours auprès de lui , il lui envoie ces Épitres pour que l’exiguité du format, le mettant sans cesse dans ses mains, le rappelle souvent à sa mémoire.

Alde y a ajouté la vie de Sapho extraite de Suidas et quelques poésies concernant Sapho, et aussi trois Épitres de: Sabinus, bien qu’il ne les regarde pas comme étant d'Ovide, et il en donne les raisons.

Α la fin, Alde s'adresse aux studieux sur la nonauthenticité des Épiîtres de Sabinus.

Le troisième volume des œuvres d'Ovide est divisé en deux parties.

La première, composée des Fastes, est aussi imprimée in ædibus Aldi au mois de janvier 1502 (more veneto), c'est-à-dire 1503 de notre style. En

tala ila quod infra decennium nullus allius possit imprimere seu imprimi facere sub pena superius contenta in omnibus. — De parte 103, de - ROR 16, non sinc. 3. »

tête est une préface au même Marino Sanuto, où

Alde lui dit :

« Voici ce qui nous est resté de cet ingénieux poëte : « les six premiers livres des Fastes; le temps nous a « privés de la suite, car il avait composé les six autres « qui complétaient l'ouvrage, ainsi qu’il l’annonce dans « ces vers :

Sex ego Fastorum scripsi : totidemque libellos : Cumque suo finem mense libellus habet.

« Mais je sais que tu seras charmé d'apprendre qu’au « sixième livre des Fastes, sont six vers qui ne se trou- « vent imprimés dans aucune édition; les voici :

Ipsa volubilitas subjectum sustinet orbem (1) Quique premat partis angulus omnis habet, Cunque sit in media rerum regione locata, Et tangat nulluni plusve minusve latus, Ni convexa foret parti vicinior esset Nec medium terræ mundus haberet onus.

«a Ces vers sont à la suite de ceux-ci :

Terra pilæ similis nullo fulcimine nixa, Aere suspenso Lam grave pendet onus.

a 1185 m'ont été communiqués par François Roscius de « Vérone, aussi savant en grec qu’en latin, et diligent a rechercheur des livres des anciens. C’est dans un trèsa ancien manuscrit qu'il les a trouvés, et il me les a don- « nés pour être imprimés. »

C'est en effet dans l'édition d’Alde que ces vers sont insérés pour la première fois, et quoique

(1) Fastes, VI, sign. kkk ijii. ΄

les critiques les croient én£erpolés, ils ont été reproduits dans toutes les éditions avec cette variante : nec medium terram, au lieu de terræ, et aere subjecto, au lieu de suspenso.

Quant à la croyance (erronée) qu'avait Alde de l'existence des six derniers livres des Fastes, cette croyance était alors partagée par d’autres et particulièrement par Conrad Celtès. J. Fréd. Gronovius annonçait à Heinsius avoir vu à Nuremberg un ancien exemplaire d'Ovide, où Celtès avait écrit que les six autres livres des Fastes existaient dans l’abbaye d’une bourgade, près d’Ulm, et 1] citait même les deux premiers vers de ce 7° livre :

Tu quoque mutati causas et nomina mensis, À te qui sequitur, maxime Cæsar, habes (1);

et c'est d’après cette idée qu’on expliquait ainsi le vers d'Ovide :

Sex ego Fastorum scripsi totidemque libellos.

« J’ai composé ces six livres des Fastes et un pareil nombre de livrets (chants). »

Mais on voit, à la fin de chaque chant, que par libellé on doit entendre le petit livret, le petit chant consacré à chaque Faste, le sens est donc : « Jai

(1) Notitia lifteraria. — Alberti Fabricii Bébliotheca latina, t. 1, eap. 15.

écrit six fastes formant tout autant de livrets. » Ovide au 6° chant en s’exprimant ainsi :

Jam sex et totidem luces de mense supersunt.

Huic unum numero tu tamen adde diem, Sol abit e Geminis (1);

nous annonce qu'il finit avec ce mois les Fastes du mois de juin; et c’est, en effet, par une sorte de prosopopée lyrique qui forme une différence caractéristique avec la fin des précédents /ibellf (chants) consacrés à chaque Faste, qu'Ovide termine ce chant.

La seconde partie de ce volume contient le de Tristibus et de Ponto; elle est annoncée comme imprimée in 4cademia Aldi en février 1503 (st. vén.), c’est-à-dire 1504 de notre style, ce qui retarderait sa publication d’une année entière. Au-dessous de cette date on lit cet avis aux contrefacteurs :

Cavimus; at si quis nobis non credet avarus, Incidet in casses præda petita meos.

Dans les fastes de l'imprimerie aldine, l’année 1 502 peut compter parmi les plus fécondes, mais aussi parmi les plus laborieuses pour son chef. Il ἃ fallu

(1) « Déjà il ne reste plus pour achever le mois que deux fois « six jours; à ce nombre ajoutez encore un jour, ce sera le moment « où le Soleil quitte les Gémeaux. »

de la part d’Alde une activité merveilleuse pour mettre à la lumière dans l’espace d’une année trois volumes in-folio, trois volumes in-quarto et onze volumes in-octavo, sans compter ceux qui, achevés en partie ou totalement, ne parurent que plus tard. Son rôle, en effet, ne se bornait pas, comme celui de la plupart des éditeurs de nos jours, à surveiller ou à faire surveiller l'exécution matérielle des livres; 1] centralisait tout en lui et était successivement initiateur, réviseur et annotateur des textes, prote d’imprimerie, correcteur des épreuves, rédacteur des préfaces, et enfin commerçant-libraire.

Les savants de cette époque, lorsqu'ils avaient besoin de quelque volume publié par Alde, préféraient s'adresser à lui-mème, pour rendre en même temps hommage à son mérite et l’encourager dans ses travaux. Alde n'eut garde de se soustraire à ces commissions qui lui procuraient l'occasion, soit de resserrer les liens d’ancienne amitié, soit de nouer des relations nouvelles, afin de s’entourer de toutes les influences et de faire concourir tous les esprits zélés et cultivés à la réussite de ses entreprises littéraires.

Nous possédons trois lettres d’Alde relatives à des demandes de livres; l’une adressée à Marcel-Virgile Adriani, d’abord professeur des belles-lettres à Florence, instituteur du célèbre Machiavel, et, depuis 1498, secrétaire de la république florentine.

En voici la traduction (1) :

Aide Manuce à son ami Marcello.

a Alexandre Accaiolus (Acciajuoli), cet homme extrèmement bienveillant et d’un savoir remarquable, m'a acheté en votre nom tout ce qui est sorti de mes presses. Je saisis donc cette occasion, mon cher Marcello, pour vous offrir un don littéraire comme témoignage de la haute estime pour le mérite éminent que chacun se plait à reconnaître en vous. Vous y verrez la preuve de mon désir d’être au rang de vos amis et de pouvoir vous rendre les services que votre amitié voudrait bien réclamer de moi; soyez assuré de mon zèle en toute circonstance. Mais, comme on n'a pu vendre à Acciajuolo à prix réduit les livres qu’il a achetés pour vous, car ils m'appartiennent en commun avec plusieurs personnes (2), je viens, pour réaliser mes promesses, vous prier d'accepter comme souvenir, ἐς uvnudouvov, de notre amitié, parmi les livres qui sont ma proprieté exclusive (meos solius), Dioscorine et Ni- CANDRE avec leurs commentaires, et aussi mes petites Heures grecques à la Vierge.

« Adieu et aimez-moi.

a Venise, 28 octobre 1499. »

Cette lettre, qui était restke inconnue à Renouard, contient un renseignement nouveau et important.

(1) Elle a été insérée par Baldini dans sa Collectio velerum aïiquot monumentorum ad hist-riam præcipue lillerariam pertinentium ; Arrelii (Arezzo), 1752.

(2) « Quod cum aliis quibusdam mihi communes erant. »

Alde n'avait pas de fortune; il n’a donc pu fonder son imprimerie que grâce aux libéralités du prince de Carpi, et dès son début nous le voyons réclamer avec instance de ses lecteurs de lui venir en aide en achetant ses livres (voir plus haut, p. 55). L'extension progressive de ses opérations exigeait des capitaux plus considérables. Alde, n’étant pas encore marié, ne pouvait avoir alors, comme cela eut lieu plus tard, l'appui de la fortune de son futur beau-père André d’Asola.

Il n’aura sans doute pas voulu recourir toujours à son bienfaiteur le prince de Carpi, et, forcé de se procurer des fonds, il aura préféré intéresser à son entreprise quelques capitalistes. Le fait d’une sorte d'association en commandite résulte clairement de cette phrase de la lettre ci-dessus : « car ils (certains livres) m’appartiennent ex commun avec plusieurs personnes », et les clauses de cette société devaient être assez sévères pour qu'Alde n’eût même pas le droit de faire sur un livre une diminution .en faveur d’un ami.

Le renseignement qu'Alde nous fournit dans la même lettre au sujet d’autres livres publiés à ses propres frais, semble prouver, soit que cette association n'eut lieu que pour certaines publications trop coûteuses, soit qu’Alde, devenu plus à son aise, put marcher avec ses propres ressources à partir de cette date.

Les deux autres lettres qui suivent (1) sont adressées au célèbre Reuchlin, premier initiatèur des études grecques en Allemagne. Alde était déjà en rapports avec lui depuis plusieurs années, car il avait imprimé en septembre 1498 (voir plus haut, p. 114), le discours prononcé par Reuchlin, le 7 août préctdent, devant le pape Alexandre VI, pour défendre le droit d'investiture de Philippe, duc de Bavière et électeur palatin, droit que le pape avait enlevé à ce

prince sur une plainte des moines.

Voici la première lettre :

Alde Munuce le Romaïn à Jean Reuchlin de’ Pfortzheim Salut. °

« Je sais, et cela depuis longtemps, mon cher Jean, combien tu m'aimes, et cela non que j'aie jamais pu te rendre quelque service, mais par ta seule bienveillance pour moi. Je serais donc bien ingrat si je ne mettais pas à un haut prix cette marque d'estime; aussi j’y suis trèssensible, et je ne t’en aime que plus.

« Voici, conformément à ta demande, les livres que je puis t’envoyer : Juzius PoLLux, ÉTIENNE de Urbibus, Tau- CYDIDE, l’£tymologicon magnum (2), PRUDENCE le poëte chrétien, avec quelques autres écrits en grec, et aussi SEDULIUS avec JuvEnNcus et ARATOR, et les Homerocen-

(1) Elles se trouvent dans : C{arorum virorum cpistolæ ad Joannem Reuchlinum; Tubingæ, 1514.

(2) 1l est à remarquer que ce livre n'a pas élé imprimé par Alde, mais par Zacharias Calliergi, en 1499, aussi à Venise. Alde avait en effet un dépôt de livres grecs de ses confrères, dont plusieurs sont annoncés dans son Catalogue de 1508.

tra que j'ai imprimés à la suite (1). Je n’avais pas Sui- DAS (2), et ton commissionnaire nous déclara qu’il n’avait plus d'argent, mais que, sous peu, il reviendrait à Venise et se conformerait à tes ordres. En fait de livres grecs, on a imprimé depuis notre édition des œuvres d’ARISTOTE que tu as déjà, les neuf coméllies d’ARISTOPHANE [1498], avec commentaires, les Epistolographes grecs [1499], au nombre de trente-six, DiosconIDe [1499], ARATUS avec les commentaires de Théon, ensemble avec Juzius FIRMICUS [1499]; Srwezicius sur les catégories d’Aristote (3), Ammo- NIUS tn quinque voces [Porphyriü commentarius] (4), environ huit mille vers de GRÉGOIRE DE NaAziANZzE, le poëme de Nomxus en vers héroïques, sur l'Évangile de saint Jean (5), le poëte APoLLONIUS avec les commentaires (6). Mainteuant sont sous presse et presque achevés d'imprimer les sept tragédies de SoPHOCLE avec les commentaires, et aussi HÉRODOTE (7). Jusqu'à présent je n’ai rien d’imprimé en hébreu.

(1) Voir plus haut, p. 186.

(2) ΠῚ s’agit de la première édition de ce lexique, dédiée au prince Albert de Carpi, et imprimée à Milan en 1499, im;ensa el dexlerilate D. Demetrii Chalcondyli, Joannis Bissoli et Benedicti Mangii Carpensium. Chalcondyle, dans une préface écrite en grec, signale le mérite de ces deux typographes, tous deux de Carpi, qui ont exécuté cette édition, l’un comme imprimeur, l'autre comme graveur des types dont la complication des ligalures augmente la difficulté. Ce caractère est fort beau et a 866 grande similitude avec le petit grec d’Alde. Ce livre est annoncé dans le Catalogue d’Alde, de 1503, au prix de 3 ducats et demi.

(3) Preniière édition : Venise, Calliergi, 1499, in- fol.

(4) Première édition : Venise, Calliergi, 1500, in-{ol.

(5) Ces deux auteurs, qui font partie des Poetæ christiani, ne furent publiés par Alde qu'en 1504.

(6) Première édition : Florence, Alopa, 1496, in -4.

(7) Cette déclaration constate que la date de la souscription d'une Cdition d’Alde n’est pas toujours celle de la mise en vente : ainsi Sophocle est daté du mois d'aodft, et Hérodote du mois de septembre 1502, tandis que, dans cette lettre de la fin du mois d'octobre, Alde les annonce comme étant encore sous presse.

« Je me réjouis de savoir ce dont tu t’occupes ; courage, continue à te rendre utile aux studieux.

a δ᾽ δἱ imprimé aussi en latin, et en petits caractères, VIRGILE, HORACE, JUVÉNAL, PERSE, MaRriAL [tous en 1501], Lucain [1502], CaTuLLe, TIBULLE, PROPERCE (4), les Lettres familières de CicÉRON [1502], et aussi en ce moment j'ai sous presse, avec les mêmes caractères, les œuvres d'O- VIDE, STACE, VALÈRE MAXIME (2). Si tu désires quelquesuns d'entre eux, fais-le moi savoir, eten attendant aimemoi toujours de même.

« Venise, 28 octubre 1502. »

La seconde lettre à Reuchlin est ainsi conçue : Alde le Romain ἃ Jean Reuchlin, salut.

« Je ne saurais te dire combien je suis heureux de savoir que tu prends en affection mes lettres et mes travaux ; et de même que « ce n’est pas petite gloire que d’a- « voir pu plaire aux grands », ce mérite, quand il m'est accordé par un homme aussi éminent que toi, me fait croire que j'ai aussi quelque valeur. Mais je pric Divcu que nous puissions chaque jour nous réjouir de nos œuvres réciproques, ce qui ne saurait manquer si tous deux nous pouvons vivre aussi longtemps que durera une vie dévouée à l'utilité générale.

« Tous les livres que tu désires ont été remis à ton agent, excepté Nonnus et Grégoire dont l'impression n'est pas encore terminée (3). Je m'étonne que tu croies possible d’acquérir nos publications là-bas meilleur marché qu'ici, car il est de fait qu’elles ne se vendent pas à Venise

(1) Voir plus loin, p. 239.

(2) Ovide porte les dates d'octobre et de décembre 1502; Sface, celles d'août et de novembre, et Valère Maxime, celle d'octobre.

(3) Voir plus haut, p. 186.

à un prix moindre, et je dirais même plus cher. J'en attribue la cause à ce que le marchand dont tu parles, lorsqu’il les achète à Venise en gros à notre sociélé (Académie aldine), les obtient à des conditions meilleures selon l’usage, afin, comme de raison, qu'il puisse y trouver son bénéfice; et en outre, parce qu'il ne les solde pas au comptant (nous lui accordons du temps pour payer), il se figure peut-être qu’elles ne lui coûtent rien. Adieu.

« Venise, 23 décembre 1502. »

Les deux ouvrages in-folio : Juzius Pozcux (3 ὁcabularium) et Srepaanus (de Urbibus), publiés, le premier en avril 1502, et le second en janvier 1502 (1503 n. st.), peuvent être réunis en un par la nature même des sujets qu'ils traitent et par la même dimension de format. Alde, en dédiant le premier à Hélias Capréolus de Brescia (1), et l’autre à Jean Tabérius, professeur de langue grecque et latine dans cette même ville, a voulu, dit-il dans sa préface, attester leur commune amitié, que leur rappellera la vue dans leur bibliothèque de ces deux ouvrages portant leurs deux noms, gage de l’estime qu’Alde a su faire de leur mérite, bien qu’il n’ait jamais vu ni l’un ni l’autre, et c’est ce qu'il désire pouvoir bientôt réaliser. |

(1) Élie Capreolo ou Cavriolo, natif de Brescia, mort en 1519, était jurisconsulte et historien.

ANNÉE 1502 (1503 N. sT.). 239

Voici ce qu’Alde écrit à Jean Taberio, de Brescia, LA Φ en tête du volume d’Etienne de Byzance Sur les villes, etc., ouvrage publié pour la première fois :

« Je ne saurais te dire quelle joie j'ai éprouvée quand j'ai appris que dans la grande ville de Brescia les hommes les plus distingués s’adonnaient passionnément aux études grecques sous ta direction ; je vois en effet surpassé le résultat que j’espérais, quand j’entrepris la publication des manuscrits grecs, et souvent je m'étonne avec mes amis que depuis tant d’années que les chrétiens et les infidèles se combattent avec fureur (c’est en effet avec la première année où ces guerres ont envahi l'Italie que j'ai commencé, dans l’intérèt des lettres, à me consacrer à l’imprimerie), je m'étonne, dis-je, de voir qu'avec non moins d’ardeur on se livre à l'étude des belles-lettres, passion qui s’accroit de jour en jour, en sorte que c’est au milieu des armes que surgissent les livres, enfouis depuis tant de siècles. Et ce n’est pas seulement en Italie, c’est en Allemagne, en France, en Pannonie, en Angleterre, en Espagne, et partout où la langue latine est connue, que jeunes et vieux se livrent avec amour aux lettres, grecques. La joie que j’en ressens me fait oublier mes fatigues, et redouble mon ardeur à venir de plus en plus en aide à tous les studieux, et surtout à la jeunesse née en ce temps de la renaissance des lettres. »

CATULLE, TIBULLE et PROPERCE parurent aussi en janvier 1502 (more veneto) réunis en un volume. Alde annonce dans la préface adressée à Marino Sanuto que Jérôme Avanzio l'a secondé dans la révision du texte, et que, par les corrections, les vers ajoutés et restitués, Catulle est devenu tout autre

comparé à ce qu'il était. Quoiqu'il annonce que ces trois auteurs ont été tirés à trois mille exemplaires, on doit entendre par ces mots que chacun d'eux a été tiré à mille, ce qui pour les trois ferait trois mille, puisqu'Alde dit précédemment que ces éditions exrisua forma, in-8°, étaient tirées à milleexemplaires. A la suite de Catulle vient une autre épitre adressée par Jérôme Avanzio au même Marino Sanuto, Veronæ quæstori litterarum litteratorumque patrono. |

1503 (1503-1504 n. st.).

Le 16 marsde cette année, Alde publia son Monrrux contre les contrefacteurs. « Lorsque, dit-il, j'ai entre- « pris de fournir aux amis des lettres de bons livres, « je croyais que je n’aurais d’autre préoccupation que « de veiller à ce que les livres grecs et latins sortis- « sent de notre Académie le plus corrects qu’il serait « possible, en y apportant tous mes soins. Mais 1] de- « vait en être autrement : « Tant la fondation de la « langue latine devait coûter de peine (1). » Car, sans « compter la guerre qui commença, je ne sais par « quelle fatalité, en même temps que ma pénible « entreprise, guerre qui continue toujours, au point « que, depuis sept ans, 1] semble que les livres luttent

(1) « Tantæ molis erat Romanam condere linguam. » C'est l'imitation de ce vers de Virgile :

Tantæ molis erat Rowanam condere genie.

PR

Cas

contre les armes, j'ai dû encore subir quatre fois dans mon imprimerie la conspiration de mes ouvriers et manœuvres agissant sous l'influence de la cupidité, mère de tous les maux (1). Mais avec l’aide de Dieu j'ai pu vaincre ces obstacles et punir la perfidie. Il ne me restait plus que de voir dans la ville de Lyon mes livres frauduleusement imprimés et publiés sous mon nom. Ils ne portent ni celui de l’imprimeur-ni le lieu de l'impression, omis tous deux à dessein pour tromper les acheteurs par l'aspect des caractères et du format, et leur faire croire qu'ils ont été imprimés par nous à Venise. C'est donc afin qu’un tel état de choses ne tourne pas au préjudice des amis des lettres et aussi à mon propre malheur ct déshonneur , que jai voulu prévenir le publie par cette lettre, où l’on trouvera les indications nécessaires. Déjà ont été imprimés, que je sache , à Lyon, en caractères très-semblables aux miens : Virgile, Horace, Juvénal et Perse, Martial, Lucain , Catulle, Tibulle et Properce, Térence ; tous sans nom d’imprimeur, ni de lieu, ni date, tandis que tous les miens portent : Venetirs, in ædibus Aldi Ro:, avec indication de telle ou telle date. Dans les leurs, pas

(1) « Ita ut literæ jam septennium cum armis quodammodo strenue

pugnare videantur, quater jam in ædibus nostris ab operis et stipendiariis in me conspiralum est, duce malorum omnium matre : Avarilia. Quos, Deo adjuvante, sic fregi, ut valde omnes pœænileat suæ perfidiæ. "

« de marques : aux miens l’Ancre entourée du Dau- « phin, comme on le voit à la fin de cet avertisse- « ment. Le papier de leurs livres est inférieur et « même il a mauvaise odeur. Les caractères ne dé- « plaisent pas à l'œil (zfuentt sapiunt) et ont un « certain aspect français; mais les capitales sont « d’une forme défectueuse (grandiusculæ item sunt « perquam deformes). Ajoutez que les consonnes ne « sont pas liées aux voyelles; chez nous, elles le sont « à l’imitation de l'écriture. C’est surtout par leurs « incorrections qu'il est facile de les distinguer. »

(Suit l'énumération des fautes des diverses éditions.)

« C’est à ces marques, dit Alde, qu’on reconnait « facilement si ces livres ont été imprimés par nous « dans notre imprimerie de Venise, ou si c'est à « Lyon. »

Nulle part Alde n'avait encore parlé de cette sorte de révolte des ouvriers de son imprinerie, et c'est ce qui m'explique un passage qui m'avait frappé dans sa préface à Daniel Clary, en tête de l'édition des Poetæ Christiani, donnée par Alde, passage que j'ai cité plus haut, p. 187. Ce monitun, imprimé sur un feuillet in-folio, est daté du 16 mars 1503 (1).

En tête du second catalogue de ses livres, qui parui cette année (le 22 juin 1503), Alde annonce en la-

(1) 11 a été réimprimé en entier par Renouard, p. 321

tin qu'il l’a imprimé pour s’épargner de répondre par correspondance aux demandes qui lui étaient adressées par ceux qui désiraient savoir quels étaient les livres qu’il avait publiés, ses occupations ne lui permettant pas de suffire à ces demandes (1).

Alde ἃ publié un troisième catalogue en 1513 (2).

Au mois de juin 1503, Alde imprima l'édition grecque, in-folio, de Lucien (3), suivi de divers écrits de PRHILOSTRATE, mais sans la Vie d’Apollonius de Tyane, imprimée précédemment en 1501. Alde n’a

(1) On lit à la fin : « Hos ad hunc usque diem excudendos libros curavimus. Mox vero daturi sumus Demosthenis orationes cum argu: mentis Libanii et commentariis in 3 (orationes). Item Hermogenis Rhetorica cum comméntariis, Commentarios etiam in Opera Aristotelis, tum Platonis opera : Pausaniam. Omnia Plutarchi : et cætera quæ desiderantur : etiam in Medicina et mathematicis, quemadmodum a principio polliciti sumus;.vivam modo et licet misera hæc tempora adversentur ; tamen quia non cedimus malis, sed imus contra audentiores : ferendo vincemus, Quandoquidem labor omnia vincit improbus. Quod si quid jamdiu parturimus, aliquando pariemus, maximis omnes beneficiis afficiemini. Nec pœnitebit hisce natos esse temporibus. Valete, meque de hac re, üt puto facitis : amate. Debetis enim, quoniam suppeditando vobis optimos quosque libros assidua et incredibili cura ac summis laboribus pro ministro sum vobis a manu. Equidem in hac re fungor vice cotis acutum reddere quæ ferrum valet exors ipsa secandi. Facile enim vos mea opera evadetis in summos viros, ipse vero tantum suscipiam vos ut indoctus pater éxultans doctrina et excellentia filiorum. Sit ila sane. Unum pro cunctis dabitur caput. Venetiis, XXII junii MDIII. »

(2) Tous les catalogues publiés tant par Alde que par ses successeurs ont été réimprimés textuellement par Renouard, dans ses Annales, p. 329-345.

(3) C’est la seconde édition de cet auteur. La première avait été publiée à Florence, en 1496.

pas mis de préface en tête de cette édition, qui paraît être la reproduction, sans travail critique, d’un ma- ” nuscrit inférieur à celui de l'édition de Florence de 1496. |

L'inscription grecque que je reproduis, et qui est placée en tête de Lucien, montre la diversité des opinions sur les écrits des hommes.

« Voicil’œuvre de Lucien; il sait que la folie est de tout « temps, et que ce qui est sage pour les uns est ridicule « pour les autres; ce que l’un admire, l’autre s’en mo- « que : tel est le jugement contradictoire des hommes. »

Certains exemplaires, où les traités de Morte Peregrini et le dialogue Phrlopatris ont été arrachés (1), tandis que les deux dialogues très-licencieux 4/nores et Lucius seu Asinus ont été respectés, semblent confirmer cette réflexion qu’Érasme a si bien développée dans son Éloge de la Folie où il se montre souvent le rival de Lucien.

Les Commentaires d'AmMmonios HERMEIOS et de MAGENTINOS, métropolitain de Mytilène, sur l’'Epun-

({) Au commencement des deux morceaux arrachés on ἃ écrit prohibilus, ce que Renouard attribue à la censure ecclésiastique.

veia d’Aristote, sont imprimés dans le plus petit des caractères d’Alde, format in-fol. Quelques autres traités philosophiques, non mentionnés sur le titre, y sont

ajoutés.

Voici la préface d’Alde, adressée au prince Alberto Pio (1): .

« Si l’on doit, d’après le proverbe, donner ce qu'on a promis, c’est, je l’avoue, aux commentaires qui sortent de notre Veacademia que le proverbe s’adresse, pour les avoir si tardivement remis aux mains du public et aux tiennes. En effet, si le temps se mesure au nombre des années, je m'avoue coupable; mais, si tu songes quelles furent ces années et de combien de maux de tout genre elles ont été remplies, tu verras qu'il n’y a pas eu de retard; ons’étonnera plutôt de ce qu’ils aient pu paraître, et de ma persistance pour atteindre ce but au milieu des malheurs publics et privés dont j'ai tant souffert et dont je souffre encore chez moi et au dehoïs, en Italie etautres contrées, depuis que je me suis chargé d’un aussi lourd fardeau. Mais, bien qu’il en est qui par avidité s’étudient à tirer profit des embarras d’autrui, en mettant partout le trouble, et par tous les moyens me découragent maintenant et se plaisent à en trouver l’occasion (2), ils me. verront toujours d’autant plus constant à leur résister, qu'ils in-

(1) Cette préface est datée du 16 novembre 1503; il est donc évident que le volume n’a pu paraître qu'après cette date, bien que la souscription finale porte celle de juin de la même année.

(2) « Dum quidam qui ex aliis incommodis student ut sua comparent commoda interturbant avari omnia, meque manibus pedibusque ἃ proposito conentur et conentur quandiu placet. »

J'ai traduit aussi fidèlement que possible ce passage sur lequel Alde ne s'explique pas davantage, non plus qu’en d’autres endroits où il se plaint des traverses qu’il a éprouvées. Voyez ci-dessus le Monilum et plus loin la préface de Démosthène (année 1504).

. sisteront davantage, et cela avec l’aide de Jésus notre Dieu suprème : S? pro nobis, quis contra?

« Nous donnons donc aujourd’hui les commentaires d’Ammonios en dix lecons et le livre de /nterpretatione Aristotelis, avec les additions très-utiles de Magentinus, archevèque de Mytilène, et la paraphrase de Psellus. Enfin, en te dédiant ce livre, je me félicite de pouvoir annoncer publiquement que, comblés par toi de bienfaits, nous nous honorons de porter aussi le nom de famille dont la tienne s’honore. »

C’est en effet dans cette préface que pour la première fois Alde ajoute à son nom celui de Pio.

En juillet 1503 parut le traité de BESSARION (1) contre le calomniateur de Platon (Georges de Trébizonde). Il est précédé d’une préface adressée par Alde à Accurse Mainer, jurisconsulte avignonnais et

(1) Bessarion, né à Trébizonde, ville du Pont, fut un zélé protecteur des lettres, et recueillit dans son palais les Grecs réfugiés à Venise, parmi lesquels Georges de Trébizonde, Théodore Gaza, Jean Argyropulos, Constant Lascaris, Michel Apostolios, Andronicos, Jean Lascaris et autres qui sont mentionnés dans les éloges de Paul Jove; il leur vint en aide et les encourage à propager l’étude des belles-lettres, en venant prendre part à leurs conférences dans une maison qu'il avait mise à leur disposition. |

Son amour pour les livres lui fit consacrer trente mille écus d’or à sa bibliothèque, et c’est à la bibliothèque de Saint-Marc qu’il la légua en mourant.

Il seconda le pape Pie II (Æneas Sylvius) et, par un éloquent discours, il engagea les princes chrétiens à se liguer contre les Turcs.

Sur la vie de ce savant cardinal et zélé protecteur des lettres, consultez : Hodids, Dissertationes de Græcis illustribus, et Platina, Panegyricus,; dans Bœrner, De doctis hominibus græcis. — Voyez aussi plus haut, p. 26.

ambassadeur du roi de France à Venise, comme un gage d’ancienne affection. Les hautes pensées de Platon renfermées dans ce volume sont, de l'avis d’Alde , tellement profitables dans toutes les circonstances de la vie, qu'on ne saurait trop les lire ct les relire.

À la suite des quatre livres qui composent cette réfutation, se trouvent les corrections faites par Bessarion au traité des Lois de Platon, traduit par Georges de Trébizonde, et un traité de Bessarion sur la nature et l’art, écrit aussi savant que passionné contre le même Georges de Trébizonde.

L'édition princeps avait été imprimée à Rome dès l'année 1469 par Sweynheÿm et Pannartz; celle d’Alde contient des additions et corrections faites sur un exemplaire annoté par Bessarion et qui fut remis à Alde, lorsqu'il imprimait le troisième livre du traité Contre le calomniateur de Platon.

En octobre parut la première édition des commentaires d'ULpien sur les Olynthiaques et les Philippiques de DÉMOSTHÈRE, suivis du Lericon decem Khetorum d'HARPOCRATION.

La première édition de l'Histoire grecque de X£ÉNo-

PHON, accompagnée des extraits par GÉMISTE PLÉTHON et HéroDiEN, 1 vol. in-fol., imprimée in Aldi Neacademia, aussi en octobre, contient tout ce qu’Alde

avait pu découvrir jusque-là des œuvres de Xénophon.

Cette édition des HELLÉNIQUES de ΧΕΝΟΡΗΟῪ est, comme le dit Alde, la suite immédiate et en quelque sorte faite d’après les documents laissés inachevés par Thucydide, Παραλειπόμενα (1).

Il paraît que plus tard François d’Asola sépara cette partie pour qu'elle püt être jointe soit à l'édition de Thucydide, soit aux autres œuvres de Xénophon. C'est seulement en 1525 que parut dans l'imprimerie A/dine la collection plus complète de Xénophon et surtout plus correcte que celle qu'en avaient donnée les Junte en 1516.

Dans la longue préface écrite en grec et adressée à Guido Pheretrio, duc d’Urbin, à la date du 14 novembre 1503 (2), Alde, à l'exemple -des Conseils adressés par Isocrate à Démonique, donne à Guido, qui alors pouvait être âgé de vingt et un ans, des conseils, pour lui rappeler qu’il ne suffit pas d’avoir recu les meilleurs préceptes et les meilleurs exemples dès son enfance. Il lui dit donc : -

« O fils d’un excellent père!

« C’est ainsi que Jules Polkux qualifiait Commode encore enfant, du vivant de son père Marc-Aurèle, homme de bien et vrai philosophe, en lui dédiant son ouvrage (3).

(1) Voy. mes préliminaires sur Thucydide, sec. édit., (. 1, p. XVIII. (2) Cette préface doit être ajoutée à la liste donnée par M. Baschel. (3) Jules Pollux, auteur de l’Onomasticon, était l'un des précep-

Mais, pourquoi ne lui écrit-il pas plutôt : ὁ excellent fils? C’est, je crois, parce que trois choses s'opposent à pouvoir reconnaitre la bonté de caractère d’un enfant : le jeune àge, la timidité et le maitre. Pourtant, s’il y eut jamais un bon enfant, c'était Commode, non-seulement du vivant de son père, mais mème après sa mort, et au premier début de son règne, quand on le croyait trèsdigne de son père et de l'instruction qu'il en avait reçue dans l’art de gouverner. Mais’ presque aussitôt il devint si pervers que, selon l'historien Hérodien, il fut l’homme le plus scélérat de son temps et de l’antiquité. Donc, puisque, dans l’aveuglement que cause la liberté, on devient d'ordinaire plus pervers et un esclave du vice, je crois devoir t'adresser ces paroles :

«Ὁ bon fils d’un excellent père!

« Ton héritage paternel ne consiste pas seulement dans le pouvoir souverain, mais dans {a sagesse et la vertu, qualités qu’on a vues briller en toi, enfant, garçon, adolescent et maintenant dans l’âge viril, réalisant la vérité de ces vers de la tragédie :

« Grand et noble caractère qu'imprime aux mortels a une illystre naissance et dont le renom de noblesse « grandit encore chez ceux qui s’en montrent dignes (1)! »

« Je me permets de dire de nouveau :

« O bon fils d’un excellent père!

« Puissé-je, ὁ Zeus! père des dieux, Athéné et Apol- « lon, avoir dix rois et princes semblables (2)! »

teurs de Commode. Alde, précepteur du jeune prince de Carpi, fut plus heureux dans son élève.

Euripide, Hécube, v. 319 οἱ suiv.

(2) Homère, Iliade, B, 370.

aAh! dans ces temps malheureux, quel ne serait pas notre bonheur si nos États étaient gouvernés par des rois philosophes, selon les préceptes du divin Platon, qui. interrogé sur la manière dont les États seraient le mieux gouvernés, répondit : Quand les philosophes seront rois, ou les rois philosophes ! Maintenant tu nous es un souverain semblable, ne désirant rien que faire du bien aux hommes et à l’État : aussi les peuples qui en sont convaincust’ont ramené, non sans danger, deux fois dans ton royaume, vaincu par les forces de l’ennemi, mais rentré aux acclamations et aux félicitations de tous. Vois donc comme il est beau, comme il est utile, même pour un roi, d’être philosophe ! Mais ce serait peu si la philosophie ne nous procurait pas d’autres bienfaits plus grands encore : tels, entre autres, que le courage imperturbable dans les traversesde la vie. « Que « la fortune et le sort bouleversent au gré de leurs capri- « ces toutes choses humaines, soit en bien, soit en mal : α Hippoclide ne s’en soucie guère (4).» Oui : dans le bonheur comme dans le malheur, le philosophe restera toujours le même, l’histoire nous en offre des exemples. Quant à toi, nous savons: comme tu as été admirable dans les diverses phases de la fortune. Car, dans la prospérité, outre que tu es juste et toujours d’une bonté et d’une douceur accompagnées d’une bienveillance incessante et gracieuse, si la fortune ne te sourit pas comme tu le mériterais par tes vertus, ta conduite est toujours telle qu’on croirait que tu ne souffres en rien de l’adversité. Pour n'en citer qu’un exemple, je me bornerai à signaler ta bravoure et ta sagesse, et toutes les souffrances que tu as éprouvées, et comment Dieu t'est venu en aïde pour ton salut, lorsque tu as dû fuir tes ennemis pour éviter la captivité. Et nous ne sommes pas les seuls témoins de ton énergie contre la fortune adverse : tous à Venise l’avon$

(1) « C'est le dernier des soucis d'Hippoclide. » Proverbe grec.

connue et admirée. Voilà un des bienfaits de la philosophie.

a C’est comme un témoignage de la haute idée que j'ai de ta valeur, qué je t'offre les Æelléniques de Xénophon, appelées les Paralipomènes de l’histoire de Thucydide, ouvrage plein d'intérêt dont je viens d'achever l’impres- ὁ sion. L'auteur en est si éloquent et si inspiré de l'esprit attique, que les Grecs l’ont appelé l’Abeïlle attique, et c’est aussi en cela qu'il te ressemble, surtout dans le commandement. Comme toi, il fut chef d'armée, et, comme toi, savant, bien élevé et distingué par ses mœurs. Voilà de part et d’autre de grandes qualités. Mais c’est assez t’'entretenir de ce sujet.

«a Enmème temps que cette Histoire de Xénophon, j'ai fait imprimer celle de «l’Empire après Marc-Aurèle », par Hérodien, et aussi ce qui nous reste de Pléthon et quelques scolies utiles sur Thucydide, sans lesquelles cet historien serait presque inintelligible. En te faisant ce présent, j'ai pensé qu’il t’agréerait et que tu le conserverais comme un souvenir de ma considération et de mon dévouement pour toi et pour ton gouvernement.

« Salut!

« Venise, ce 14 du mois Anthestérion (février) 1508. »

Dans le format petit in-8°, 1l ne parut cette année (novembre) qu'un seul ouvrage grec : l'ANTHOLOGIE ou Florilesium diversorum Epigrammatum. Alde y a suivi le texte de la première édition donnée par J. Lascaris, et imprimée à Florence par Alopa en 1494 ; mais il y a joint dix-neuf épigrammes inédites, des variantes d’après d’autres manuscrits, plusieurs pièces inédites et un petit poëme de Paul Silentiaire qu'il imprima sur deux colonnes, ce qui a été cause

d’une erreur singulière commise par Junte dans la réimpression ou plutôt la contrefaçon qu'il fit en 1519 de l’Anthologie d’Alde, dans le même format (1).

Voici la traduction d’une aimable lettre inédite que je possède, adressée en grec à Alde, pour le féliciter de cette publication :

Scipion Cartéromachos, salut à Alde le Romain.

« Aux yeux du public, plus les choses sont mignonnes, plus elles sont précieuses. « C’est dans les petites propor- « tions que réside la grâce, » nous dit cette épigramme du

(1) La pièce de vers de Paul Silentiaire est en demi-lambes , vers de sept syllabes seulement. Alde crut devoir les mettre sur deux colonnes, et dans toutes ses éditions ils sont ainsi disposés; mais Ph. Junte, en les imprimant sur une seule colonne, au lieu de placer le premier vers de la seconde colonne après le premier vers de la première, οἱ ainsi de suite, plaça toute la seconde colonne à la suite de la première, et ainsi de suite pour les autres pages. Ce qui est extraordinaire, c’est qu'on fut longtemps à s’apercevoir de celte errtur commise par Ph. Junte, et reproduite par Josse Bade et par Henri Estienne à Paris, par Froben à Bale, dans les éditions données par Brodæus «et Gelenius, et par Wechel à Francfort. C’est le savant Huet, évêque d’Avranches, qui signala 16 premier cette erreur. 11 est regrettable que Henri Estienne, qui, dans son commentaire sur l'édition de l’Anthologie qu’il a donnée, cite souvent le texte d'Alde, ait négligé de le confronter pour cette pièce, et s'en soit rapporté aux éditions de Junte, de Josse Bade et de Froben. Il est vrai que le Commentaire de Henri Estienne s’arrêle dans son édition à la page 486, et que le petit poëme de Sientiarius ne commence que deux pages plus loin. Si Henri Estienne eût continué son.Commentaire, il est certain qu’il se serait aperçu de celte méprise; mais il est probable que quelqu'un de ses fréquents voyages aura forcément fait cesser sa coopération en cet endroit. Au reste, il faut reconnaître que, par un singulier hasard, le sens ne se trouve pas sensiblement troublé par cette interversion.

recueil des dix livres (de l’Anthologie), qui renferment la fleur et le choix de toutes -les plus gracieuses poésies, et c’est à toi qu’on doit de les avoir concentrées de la manière la plus charmante, et avec une telle perfection qu'il n'est personne qui ne soit passionné pour ce bijou. Nul livre en effet, dans un ensemble plus ou moins volumineux, ne saurait offrir autant d’attrait que ce recueil portatif, dont tu rends l’acquisition facile à tous les amis du beau. Tu as prévu combien l'utilité en serait grande, aussi bien pour eux que pour ceux qui, chargés du poids des affaires publiques, trouveront dans sa lecture le repos à leurs soucis. Adieu. »

Une nouvelle édition de l’Anthologie parut en 1521, 4x ædibus Aldi, et une autre en 1551, apud Al filios, chacune d'elles avec des améliorations.

Je possède un très-bel exemplaire de lédition de 1503, sur papier fort , exemplaire ayant appartenu à Grolier, protecteur et bienfaiteur d’Alde. Au bas de la première page sont deux médaillons, trèsbien exécutés en peinture : sur l’un sont les armes de Grolier avec cette devise : M. JEHAN GLORIER (sic) (1) CONSEILLER DU ROY TRÉSORIER GÉNÉRAL DE MILAN; sur l’autre, un emblème représentant une main ἴοnant un fer et entamant une des montagnes (des Alpes) pour la diviser. La devise porte : ÆQUE DirFi- CULTER (s£c).

(1) Quant à cette variété d'écriture, Grollier ou Grollierus et Glorier ou Glorerius, qu’on remarque souvent, j'en attribue la différence à la prononciation italienne : Grollerius, ct par euphonie Glorerius.

Van Pract (1), dans la description qu'il a faite du magnifique exemplaire de Lucrèce d’Alde 1515, revêtu de la belle reliure de Grolier, et où se trouvent aussi les deux médaillons entièrement semblables à ceux de mon exemplaire de l’Anthologie, explique ainsi cet emblème : « Il devait, dit-il, représenter « une main sortant d’un nuage et enveloppée d’une « banderole sur laquelle on lit : ÆQUE DIFFICULTER ; « elle essaye d’arracher avec effort un fer en forme « de coin et fixé sur la cime de plusieurs monti- « cules en forme de cônes. On aperçoit au loin une « chaîne de montagnes qui paraissent être les Alpes. »

Je crois cependant que par cet emblème Grolicr , trésorier de François [* à Milan, aura voulu représenter les efforts de la France pour aplanuir les obetacles qui nous séparent de l'Italie, et, de même qu’au dire de Juvénal, Annibal #ontem rupit aceto, c’est par le fer que Grolier crut possible d'attaquer les Alpes à leur sommet , et non en les calcinant par le feu et le vinaigre. Entreprises aussi vaines l’une que l’autre!

C’est cette année, 1503, qu’Alde se trouve de houveau en relation avec la charmante marquise de Mantoue, Isabelle d’Este.

Voici à quelle occasion :

Alde fut solhcité par la mère de Frédéric Ceresara

(1) Catalogue des livres sur vélin de la Bibl. du Roi.

d'intervenir auprès du duc de Mantouc pour obtenir la grâce de son fils, retenu en prison depuis deux ans, pour avoir tué son frère à la suite d’une discuse sion. Sa mère, {psa infelix mater, n'ayant plus d’autre fils, demandait qu’on lui pardonnät , afin qu’elle püt vivre et mourir en paix.

Alde écrivit donc à Isabelle d’Este la lettre suivante : |

Illustrissima et ercellentissima Madamua,

« Due cose maxime me faño ardire dimandare gratia a V.E. : zoe la observatione mia verso di quella : etla summa clementia et benignità. La una poveretta per nome Joanna de Ceresara. La quale havendo doi figliuoli maschi, in la divisione dei loro beni venerno alle mani : et uno dessi amazo laltro secundo diffusamente se narra in la supplicatione porgera tpsa infelixr mater a V. ILL. S. dove li dimanda misericordia : accio habiando infelicemente perso uno de li figliuoli za sono doi anni : non sia ancora privata del vivo : per esser bandito del Dominio di V. E. ma che li sia perdonato tale delicto accio possa viver et morire cum ipsa matre sotto la ILL. 5. V. qual cosa io uno cum ipsis li dimandemo di gratia, et supplices ne recomandemo a quella. [0 lhavero si accepto ac st in me ipsum duntazat conlatum hoc fuerit beneficium, il quale son servitore benche humile di V. Excellentia. |

Ser, Aldus Romanus,

« Venetiis, 12 sept. 1503. »

Après une seconde lettre écrite à Isabelle d’Este , le 3 janvier 1503 (1504 n. st.), Alde, ayant appris

que Frederico de Ceresara restait en prison sous prétexte que la grâce accordée par la marquise Isabelle, n'ayant pas été sanctionnée par Île marquis son seigneur, n’était point valable, supplie Isabelle d’aviser à ce que rien de fächeux n'arrive à ce jeune homme, attendu qu’après s'être entremis dans cette affaire, ἢ serait à jamais malheureux si, après avoir obtenu cette grâce, son ami était mis à mort.

Voici cette lettre :

Illustrissima et excellentissima Domina,

« Ho inteso che quello Federico da Ceresara, in favore del quale io scripsi a V. 11]. 5. et quella per benignitate et humanitate, uf solet, concesse quanto io li richiedeva, e stato messo in presone, dicendose che la gratia li fo facta, non vale, per esser facta senza saputa del S. Marchese, quod si ita est demiror. Et 80 certo che V. S. non ne sapia cosa alcuna : perchè non comporterebbe tale inconveniente. Si per la benignità sua, come per il dovere, per laqual cosa ho subito mandato il presente : accio V. S. intenda la cosa, et facia avere loco alla gratia li e stata facta. Como me rendo certo quella fara. C'erte vitam mihi esse acerbam putlarem, si le potesse dire che 10 sia stato cagione de la morte de uno mio amico sotto fede de la gratia facta a lui a mia istantia perche me sarebbe perpetua infamia. Quod ne eventat : ne supplico etiam atque etiam alla ILL. S. V. et a lei sempre me recommando (1).

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