S. ALDUS R
« Venetiis, 14 Julii 1504 (2). »
(1) Dans ces lettres, ce qui est marqué en caractères italiques ne l’est pas dans les originaux, où tout le lexte est uniforme. (2) Ces trois lettres se trouvent aux Archives de Mantouc.
ANNÉE 1903 (1504 N. sT.). 257
Ce Ccresara, reconnaissant du service qu’Alde lui avait rendu, lui resta très-attaché durant toute sa vie et 1] l’accompagnait dans ses voyages.
L'édition d'Euripipe, donnée par Alde en février 1503 (1504 n. st.), en deux volumes in-8, peut être considérée comme la première de ce poëte ; elle contient dix-huit tragédies. J. Lascaris n’en connaissait que quatre qu’il publia à Florence chez Alopa, vers 1496 : la Médée, l’Hippolyte, l’Alceste et l’Andromaque. Le titre du premier volume n’en annonçait que dix-sept ; la dernière, l’Æercule furieux, qui est la dix-huitième, ne fut connue d’Alde que pendant l'impression du second volume qui commence par Rhésus. L'Électre fut découverte plus tard. Quelles espérances ces rencontres successives ne devaient-elles pas faire concevoir! Ce n’est pas seulement la perte de tant de manuscrits grecs qui ont péri avec la Grèce elle-même qu’Alde déplore dans l'épitre latine à Démétrius Chalcondylas auquel 1] dédia cette édition (1), mais d'en voir chaque jour
(1) Demétrius Chalcondylas occupe le premier rang parmi les Grecs instruits qui vinrent en Italie; il professa le grec à Pérouse vers 1450, à Florence et à Milan; à Florence, il eut Ange Politien pour rival dans l'enseignement public. Deux Anglais, Thomas Linacer et Guillaume Grocyn, furent ses élèves, et l’an d’eux fonda la première chaire de grec à l’université d'Oxford.
Alde, dans l’épitre qu'il lui adresse en têle de l'édition d’Euripide, le
disparaître en Italie, soit par les guerres, soil par l'incurie, soit par les mites auxquelles ils sont abandonnés. Alde remercie Dieu que l'invention de l'imprimerie lui permette de mettre au jour chaque mois mille volumes des meilleurs auteurs publiés par son Académie. |
Diverses homélies d'ORIGÈNE, traduites en latin et précédées d’une préface d’Alde adressée à Ægidius Viterbensis (Gilles de Viterbe) (1), parurent aussi en février 1503 (1504 n. st.), in-folio, ἐπὶ ædibus Aldi. Un avertissement anonyme semble annoncer sinon l'association qui eut lieu cinq ans plus tard (en 1508) entre André d’Asola et Alde, du moins la coopération du beau-père et du gendre pour cet ouvrage dont l'impression fut faite chez Alde, aux frais d'André d’Asola et sous sa direction typographique. À en juger par un passage de l’avertissement, Alde se serait occupé plus spécialement de la
nomme Graxcorum ælatis suæ facile princeps, el le seul qui nous re- + présente par sa doctrine l’antique Athènes. Paul Jove fait l'éloge de ses mœurs et de sa sagesse.
Sa Grammaire grecque est le seul ouvrage qu'on ait de lui. Maisila ᾿ apporté des soins Lout particuliers (et c'est son plus grand honneur) à la première édition d'Homère, à Florence en 1488, et aussi à Isocrate, en 1493, et à Suidas, dont il constitua le texte à l’aide de plusieurs ianuscrils.
(1) Egidio Antonini, surnommé de Vilerbe, du lieu de sa naissance, fut un des prédicateurs les plus éloquents de son époque, et c'est à ce titre qu’Alde lui dédia les Homélies d'Origène. 1] devint patrisrche de Constantinople, évêque de Viterbe et cardinal. 11 savait le grec, le latin, l'hébreu et le chaldéen.
partie littéraire, en y apportant les plus grands soins, discutant non pas seulement les mots, mais le sens des phrases et jusqu'aux syllabes mêmes. Je présume que, vu le malheur des temps, et probablement par suite de quelques embarras financiers, André d’Asola, voyant l’imprimerie de son gendre chdmer, lui sera venu en aide en y faisant exécuter cet ouvrage pour en occuper les ouvriers.
Voici ce passage :
« Omnium ejusce artis ({ypographicæ) eximio Andreæ Asulano : necnon etiam clarissimo et celebri digno memoria viro Aldo Manutio Romano illius socio: nec latinæ solum verum græcæ quoque linguæ castigatori eruditissimo, simul omnes plurimum debemus. Quorum quidem alterius impensis (Andreæ), doctrina alterius ac studio (A/di). Nihil hac tempestate tam nitidum atque climatum in lucem exit. Quippe qui Manutius non verba solum atque sententias, verum singulas quoque syllabas ita discutit, purgat, elucidat, ut nullum vereantur censoremn. »
La première édition des Commentaires sur Aristote de Jean Pniroponus, dit le Grammairien, en grec, parut en mars 1504, in-folio ; c’est pour la première fois que les feuilles sont chiffrées par Alde des deux cotés.
Cet ouvrage fut suivi de la traduction latine de divers traités d’ARISTOTE, in-folio : De natura anri-
malium, de partibus animalium, de generatione animalium; THEOPHRASTI, de lustoria plantarum et de causis plantarum; d'ARISTOTELIS Problemata, et de ceux d'Alexandre d’APHRODISIAS imprimés pour la première fois. Ces ouvrages, traduits en latin par Théodore Gaza, sont recommandés par Alde à ceux qui veulent se perfectionner dans l'étude de la langue grecque par la comparaison. Hermolaüs Barbarus, en déplorant la mort de Théodore Gaza, en fait le plus grand éloge au pape Sixte IV. Ce volume est dédié par Alde à Matheus Longius (1), secrétaire d'État de l’empereur Maximilien. L’épître dédicatoire porte la date du Ὁ avril 1504; la date de mai 1503 se trouve à la fin des ouvrages d’Aristote, ce qui prouve que cette partie avait été imprimée en 1503, tandis qu’à la fin du volume on lit wars 1504. Cependant l'ouvrage n’a pu être mis dans le commerce qu'après le 6 avril 1504, date de l’épitre dédicatoire.
L’écrit intitulé Scrpionis CarTEROMACHI Pistoriensis Oratio de laudibus litterarum græcarum, prononcée à Venise par Fortigucrra, contient l'éloge de Venise plus riche en livres que ne le furent Athènes et Rome au temps de leur splendeur, οἱ cela grâce à
(1) Mathieu Lang de Wellenbourg, d’abord secrétaire intime de Maximilien, devint plus tard évêque de Gurck, puis de Carthagène, cardinal et archevèque de Salzbourg. 1} publia une curieuse relation de ses voyages en Autriche, en Hongrie et dans le Tyrol : Odeporicon D. Matthei cardinalis,; Vienne, 1515, in-4, ouvrage devenu fort rare.
cette nouvelle invention par laquelle les livres se multiplicnt dans toute leur beauté et leur correction, « surtout, dit l’auteur, par les soins de notre Alde qu’on est en droit de proclamer », à l'exemple de ce que Simplicius disait de Porphyre : « Omnium bonorum nobis auctor ALDUS ».
Ce petit opuscule, daté de mai 1504, est dédié par l’auteur à Daniel Rinieri.
C’est seulement en mai 1504 qu'Alde mit au jour la Vie d’Apollonius de Tyane par PHILOSTRATE, dont l'impression avait été commencée en 1501. En cffet le texte grec porte en souscription la date de mars 1901 ; la traduction latine celle de février 1502 (1503 ἢ. st.), et la préface en tête de cette dernière, atlressée à Zenobio Acciolo de Florence (1), celle de mai 1504. Alde nous y explique ce retard en exprimant le regret de s'être occupé de cet ouvrage : « lorsque je vis, dit-il, que ce n’était qu’un tissu « de mensonges, bien que saint Jérôme, tout cn ap- « pelant Apollonius de Tyane un #agicien, semble « ajouter foi aux faits rapportés par Philostrate dans « les huit livres consacrés à cette vie. Aussi, ajoute- « t-il, j'ai voulu y joindre un contre-poison en inst-
(1) Zanobio Acciajuoli, né en 1461, mort en 1519, helléniste distingué, nommé en 1518 conservateur de la bibliothèque du Vatican, et chargé par le pape Léon X de dresser le catalogue des archives papales du château de Saint-Ange.
« rant à la fin votre traduction latine du traité d’Eu- « sèbe de Césarée contre Hiéroclès, qui, d’après cette « histoire de Philostrate, avait comparé Apollonius « de Tyane à N.-S. Jésus-Christ. »
Dans le format in-4, Alde donna au mois de juin la première ‘édition des poésies grecques de GRÉGOIRE DE NAZIANZE, avec traduction latine.
Il est fait mention de cette édition dans une aimable lettre écrite par Alde en latin à la marquise de Mantoue Isabelle d’Este, datée du 17 juillet 1504, découverte par M. Baschet aux archives de Mantoue.
Alde à Isabelle, princesse de Mantoue, salut.
« Ces jours derniers, j’ai reçu la visite du jeune J.-Bapt. Ascalon, si distingué par son savoir. Dans le cours de la conversation, nous avons parlé de votre personne, et naturellement de la faveur que vous accordez si généreusement à tout homme savant et vertueux, Vous qui leur êtes le modèle et du vrai savoir et de la sainte vertu. Mon respect pour vous s’en est encore accru, et mon plus grand désir est de pouvoir, dans une dédicace, en rendre un public témoignage. En attendant, permettez-moi de vous faire hommage de la Vie d’Apollontus de Tyane (1), avec le traité d’£E'usébe contre Hiéroclès en grec et en latin, et aussi des poésies de Grégoire de Nazianze, ouvrages que je viens de faire paraître, avec traduction latine; ils meritent d’être lus par Vous, et je suis sûr qu'ils plai-
(1) Dans son édition de Philostrate.
ront à Votre Excellence. Bien que je les sache peu dignes dans leur accoutrement (1) d’être tenus dans d’aussi divines mains, cependant, sur l’avis de notre cher Asca- Jon, et dans la confiance que j’ai en votre indulgence, je m'y suis décidé, d'autant que, comme vous le savez, ceux qui n’ont point d'encens à offrir sur l’autel peuvent se contenter de présenter le lait et la farine salée. Ce sera de ma part un témoignage de ma vénération pour Votre Majesté. »
En voici le texte latin :
a Aldus Isabellæ, principi Mantuanæ, S. Fuit apud me superioribus diebus Jo. Bapt. Ascalonius juvenis sane eruditus qui cum de multis, ut assolet colloquendo, in tui incidimus sermonem. Quantum videlicet doctis omnibus et virtutum præditis faveas, ipsa non minus bonis literis, quam sanctis exornata moribus. Quapropter mirum in modum ebservantia in te mea adaucta est. Id quod nuncupatione aliqua, ut potero, cupio aliquando publice profiteri. Interea Tyanensis vilam cum libello £'usebii contra Hieroclem et græce et latine tum Gregorii Nazianzeni carmina non indigna lectu cum latina interpretatione, quæ nuper excudenda curavimus, muneri mittimus rati non displicitura Majestati tuæ. Et quanquam non me fugit minus esse condigna, ut sic inornata venient in divorum manus, tamen hortatu Ascalonii nostri nec non tua benignitate confisi id fecimus, præsertim cum scias lactem (sic) et salsa mola solere litare qui thure deficiunt. Sint igitur velim apud majestatem tuam summæ meæ in eam observantiæ monimentum. »
(1) Probablement ils n'étaient pas reliés, ou leur reliure ne paraissait pas à Alde digne du goût délicat d'Isabelle.
Sans vouloir rien préjuger de la comparaison qui résulte des expressions dont Alde s'est servi pour signaler la vertu sainte d’Isabelle d'Este avec l'éloge qu’il fait ailleurs, ainsi que Bembo, de la divine Lucrèce Borgia, je crois devoir insister sur les sentiments d’admiration pour les hautes qualités d'Isabelle qu’Alde signale aux hommes savants et vertueux comme le modèle du vrai savoir et de la sainte vertu.
Les poésies de Grégoire de Nazianze forment le troisième volume des Poetæ christiani veteres, dont les deux premiers ont paru en 1502. Pour placer en regard du texte grec la traduction latine de ces poésies (1), Alde eut l’idée, de mème que dans les deux premiers volumes de cette publication, d’imprimer d’une manière distincte le latin et le grec, afin de pouvoir les séparer l’un de l’autre. C’est ce qu'il fit aussi pour l’Ésope qu'il publia en 1505 et pour la Grammaire de Lascaris ea 1512. Voici ce que dit Chevillier à ce sujet d’après l’indication donnée par Alde :
« Alde fit aussi quelques impressions d’une manière « toute particulière et que je n’ai vue pratiquée que « par lui. Elles étoient faites de telle sorte, que chacun, « selon son inclination, pouvoit faire relier une im-
(1) I s'excuse de n'avoir pu soigner cette traduction autant qu'il l’aurait voulu : « Nam mihi lantum assidue negolium est, ut vix resistam laboribus. »
« pression ou toute grecque ou toute latine ensemble, « le grec étant dans une partie du volume, le latin dans « l’autre, ou le grec et le latin mêlés, si on en vouloit « en cette façon. Le livre commençoit par le premier « feuillet grec, suivoit le premier feuillet latin, le troi- « sième grec; ainsi alternativement, avec cette précau- « tion que le grec du premier feuillet étoit imprimé sur « la seconde page, et la version de tout ce grec étoit « vis-à-vis qui remplissoit la première page du pre- °« mier feuillet latin. Toute l’édition étoit faite de cette « manière... Bernard Junta à Venise, Jean Valet à « Paris, en 1525, et Théodore Martin à Louvain « réimprimèrent cette grammaire, mais ils n’usèrent « pas de ce bel artifice dont Alde s’étoit servi (1). »
En août parut la première édition de cinq petits poëmes de CimBriacus (Æmilianus), de Vicence, poëte peu connu, mort vers la fin du quinzième siècle; ce sont des éloges en vers latins en l’honneur de Maximilien et de son père. Ce volume :in-8, intitulé : Encomiastica, est fort rare. Il a été imprimé par les soins de Giovanni da Camerino, professeur de théologie à Vienne, qui, dans son épître dédicatoire . à l’empereur Maximilien, annonce l'impression prochaine des autres poëmes du même auteur, projet qui demeura sans effet. Mais, pour multiplier ces
(1) Chevillier, Origine de l'imprimerie de Paris.
éloges, il ne crut pouvoir mieux faire que de recourir à Alde et à son Académie, sachant que rien ne pouvait être plus agréable à Alde que de propager partout le souvenir des grandes actions et du grand mérite de l’empereur pour lequel son dévouement et son admiration sont extrêmes.
Alde publia aussi à la fin de cette année, dans le petit format in-8°, Homère, 2 vol., d’après le texte de l'édition princeps donnée en 1488 par Chalcondyle aux frais de Nerlius à Florence.
Par un heureux hasard, j'ai pu enrichir ma bibliothèque de l’exemplaire grand papier qui a appartenu à François Ier (n). |
En tête de l’/liade de cette édition d'Homère, on hit cette dédicace d’Alde à Jérôme Aléander :
u Si quelqu'un m’accuse de dédier à qui bon me semble des livres dont je ne suis pas l’auteur, ce que je me re-
(1) Je l'ai acquis, ainsi que le Bion et Moschus, exemplaire de Longepierre, et d’autres très-rares ouvrages, à la vente faite en Angleterre à Nottingham, en décembre 1868, après le décès du marquis d'Hastings. Malheureusement l’Iljade et l'Odyssée, tout en étant parfaitement conservées dans leur reliure ancienne et originale, ont été, sauf un des plats du volume de l'Odyssée, presque entièrement dépouillées de la peau supérieure. Mais on voyait parfaitement tracé sur le bois le dessin des fers qui en faisaient l’ornement et qui y élaient profondément incrustlés. Il ἃ donc été facile de recunstiluer la reliure pour l’Iliade et pour ce qui n’élail pas conservé dans la reliure de l'Odyssée, en faisant graver les fers parfaitement identiques et les appliquant aux creux profondément marqués dans les ais du bois. Ce qui restait intact de la reliure prinitive du volume de l'Odyssée ἃ été précieusement conservé et constate l’authenticité de ce superbe exemplaire qui avait appartenu
connais le droit de faire, ainsi que je l’ai déjà écrit dans une lettre à ce sujet où j'en explique le motif (4), je pense qu'en lisant ce que je dis ici, on ne saurait m'en blâmer. En ce moment où les livres renaissent, et sortent de mon imprimerie exécutés avec grand soin et grand labeur, il me semble que j'ai bien le droit, vu cette résurrection διὰ τοιαύτην παλιγγενεσίαν, de les dédier à qui je véux. Ainsi donc, mon cher Aléander, l'Jliade et l'Odyssée d'Homère et les opuscules qui y sont joints, c’est sous ton nom qu’ils vont sortir de notre nouvelle Académie. Cette dédicace n’a pas pour but d’exciter encore plus ton zèle pour les lettres (c’est plutôt au frein et non à l’éperon qu'il faudrait recourir), mais de signaler à tous dans cette épitre mon penchant pour ton esprit, ton génie, la variété de.tes connaissances et ta science en diverses langues. En effet, n’ayant pas encore vingt-quatre ans, déjà tu excelles dans les langues grecqué et latine et tu es habile en hébreu; tu t’appliques même maintenant avec une telle ardeur au chaldéen et à l’arabe, que bientôt tu seras un objet d’admiration pour avoir ainsi cinq langues à ta disposition, puisque déjà tu en possèdes trois, ce dont le grand Ennius se glorifiait (2). C’est avec une telle facilité que tu t’exprimes en grec, c’est avec une telle aptitude et habileté que tu enseignes l’hébreu, qu’on te croirait né et instruit aux temps antiques où Athènes et Jérusalem existaient encore. Que dirai-je de notre langue latine, où tu excelles à tel point que, dans le style élevé, tu as donné en poésie plusieurs ouvrages lyriques, bucoliques, épi-
à la bibliothèque de Colbert, Bibliothecæ Colberlinæ. A la Bibliothèque de France, il existe plusieurs volumes de la collection des Alde, revétus de la même reliure de François Ier.
(1) Voir plus haut, p. 125.
(2) « Ut quinque te habentem corda. » C'est ce que disait Charles- Quint, qu'un homme qui sait cinq langues est cinq fois homme. Ennius savait le latin, le grec et le phénicien.
grammes, iambes, et en prose des épiîtres, des discours, des dialogues, et tout cela dans un style facile, agréé du public? Bientôt chacun pourra juger de leur grand mérite, sans parler de ta science en musique et en mathématiques et en tous les arts libéraux, particulièrement pour ce que les Grecs appellent ἐγχυχλοκαιδείαι, dont tu t’occupais à Padoue nuit et jour (14), avec un zèle excessif, en compagnie du jeune Mapheus Léon, patricien vénitien, excellent esprit, et tous deux animés du mème sentiment d'amitié et de zèle pour les lettres et les sciences. Maïs ce que je ne saurais trop louer, ce sont tes bonnes mœurs et ta religion si chrétienne, qui te fait fuir l'exemple de ces hommes légers qui, craignant de passer pour des esprits vulgaires et communs s’ils ne méprisaient pas de marcher dans la voie des hommes de bien, deviennent des êtres dépravés après avoir à peine goûté de la doctrine des infidèles. Ainsi donc, ne voyant personne qui puisse t’égaler, c’est à juste titre que je te dédie le poëte le plus excellent et la source de toute doctrine; et comme je vois que Mapheus Léon, ton Mécène, ne te délaisse jamais, et que dans ce temps d'avarice il se montre toujours généreux à ton égard, je te prie de me recommander constamment à lui, et d’être assuré que tu m'es aussi cher par tes grandes vertus et tes saintes mœurs que tu le fus à ton père (2). »
La première édition de DÉMOSTRÈNE, publiée aussi en novembre de la même année, se compose de deux parties. Alde annonce qu’elle ne fut tirée qu’à un petit
(1) Il ne paraît pas qu'il ait été donné suite à cette Encyclopédie.
(2) On voit dans la préface d’Alde en tête de l'Odyssée, datée du 2 novembre 1504 et adressée également à Jérôme Aléander, que le père d’Aléander était un grand philosophe et un excellent médecin.
nombre d'exemplaires (1), sans nous cn donner d'autre motif, si ce n’est qu'il y fut contraint, et cela contrairement à tout ce qu'il avait imprimé dans ses Thermes. |
L'année précédente, Alde, dans la préface d’Euripide, nous avait dit qu’il imprimait les ouvrages publiés dans sa Veacademia à mille exemplaires. Pourquoi cette première édition de Démosthène, qui devait avoir un débit non moins important, aurait-elle été nnprimée à un plus petit nombre d’exemplaires ? Parce que, dit-il, il y a été contraint : édque coactus. Serait-ce manque de papier par pénurie d'argent, ou quelque grève d'ouvriers qui apporta les troubles domestiques dont il ἃ été parlé plus haut ἢ
Mais ce qui est fort extraordinaire, c’est que sous la même date deux éditions semblables aient pu paraître dans le même format, avec le même caractère et la même disposition, et ce gros volume contient non-seulement Démosthène en entier, mais encore les arguments sur Démosthène, et aussi sa vie par Libanius et par Plutarque. Renouard pense que cette nouvelle édition, qui donne un texte bien supérieur, fut faite en 1513, lorsqu'Alde donna ses ORATORES ATTICI en deux volumes in-folio, et que c’est par mégarde que la date de la première édition a été re-
(1) « Has Demosthenis orationes ex Neacademia nostra emittimus.… cum et admodum quam pauca exempla imprimenda curaverim, idque coactus, quod in nullo ante accidit volumine excuso in Thermis nostris. »
produite sans être changée (1); en ce cas Alde en agissant ainsi aurait eu pour but de ne pas décourager les acheteurs qui, possédant déjà l'édition de 1504, auraient vu avec peine l'apparition d’une autre édition plus correcte. Ce serait donc par un sentiment de délicatesse qu’Alde aurait agi en vendant au même prix et sous la même date une édition postérieure fort améliorée.
En. tête de la première partie est une longue préface d’Alde adressée en latin à Daniel Clary (Clarius) de Parme, et en tête de la seconde, une autre préface, celle-ci en grec, de Scipion Cartéromachos, adressée aux philologues, où il leur rappelle le mérite éminent de Démosthène.
(1) On distingue ces deux éditions. Dans la première, sur le titre, le nom d'Alde est aussi divisé ALDUS...... MA. RO. Dans la seconde, AL... DUS. La première édition porte en tête l'ancre d’Alde gravée au trait seulement et à la première ligne le mot ἀλχιδιάδι est ainsi coupé αλ-. La seconde édition porte en tête l'ancre ombrée et à la première ligne le mot ἀλχιδιάδι est coupé aussi ἀλχι-
Celle qui a l’ancre ombrée et que Renouard dit être la seconde, moins bien imprimée, ou du moins dont les caractères sont moins neufs, et le papier moins beau, est plus correcte que la première.
Toutes deux contiennent le même nombre de feuillets, et ce qu’il y a de plus singulier, c'est qu'à la première et à la seconde la préface est la même quant au texte, et qu’on y trouve reproduit le passage qui devait ne s'appliquer qu’à la première édition. Quant à décider jusqu'à quel point la seconde est plus correcte, le temps m'a manqué pour en faire la vérification. Dibdin, dans son Introd. to the classic, vol. 1, Ρ. 296-8, et dans la Biblioth. Spenceriana, vol. IL, p. 13 et 14, signale aussi les différences qui distinguent ces deux éditions, et je Îles ai constatées sur les deux exemplaires de notre Bibliothèque de France, où celui de la première édition est aux armes de Henri 11 et de Diane de Poiliers. Je ne possède que la seconde édition.
Dans la préface à Clary, Alde donne un aperçu de la vie de Démosthène, si glorieuse ct si importante, et il montre, par l’exemple des chefs de l’éloquence chez les Grecs et chez les Romains, Démosthène οἱ Cicéron, combien fut malheureux le sort de ces génies supérieurs qui se sont consacrés à la défense de la liberté.
Puis il ajoute :
« Cette mauvaise fortune de Démosthène semble même s'être perpétuée jusqu’à nos jours, car voici plus de trois ans que je voulais publier les discours de Démosthène pour satisfaire à tes désirs, mais de nombreux obstacles sont venus m'en empêcher, au grand étonnement de Cartéromachos, sur ce que je n’en imprimais qu’un petit nombre d'exemplaires, et cela y étant contraint (1), ce qui n'avait jamais eu lieu pour aucun des livres imprimés dans mes ateliers. De tout cela est témoin Angelo Gabrieli, ce digne praticien, aussi savant en grec qu’en latin et grand admirateur de Démosthène, qui presque chaque jour insistait pour que je me hâtasse davantage. Toutefois, par bonheur, ce chef-d'œuvre de l’éloquence dont la beauté est sans égale, va sortir de mes presses avec une exécution supérieure à tout ce que j'ai produit en typographie. S'il te parvient plus tard que tu ne l'aurais voulu et que je ne l’aurais désiré, ce n’est pas à moi qu'il faut s'en prendre, mais au malheur attaché à la destinée de Démosthène, qui lui fit en tout temps une existence si pénible. » “
(1) Idque coactus.
On croit que c’est dans cette année qu’Alde publia la première édition sans date de Quinrus SuYRNæ&ts.
C’est en Calabre que fut découvert le poëme grec de Quintus de Smyrne, accompagné de Triphiodore de la Ruine de Troie, et de Coluthus de l’Enlèvement d'Hélène. C'est à Bessarion qu’on en est redevable, ainsi que l'indique Alde dans le court avis qu'il a placé en tête. La découverte de ce manuscrit, généralement connu sous le nom de Quntus Calaber, fut un événement dans le monde littéraire, et l’on eut l'espoir que dans le vaste territoire de la Grande Grèce, où s'était maintenu si longtemps l'usage de la langue grecque, on pourrait retrouyer quelque autre monument littéraire.
Renouard ἃ fort bien établi que l'édition d’Alde sans date, qu'on plaçait à l’année 1521, ne saurait être postérieure à l’année 1513, puisqu'elle figure sur le catalogue d’Alde daté de 1513, et qu’elle doit avoir été publiée vers 1504 ou 1505 pour faire suite à l'Homère de cette date. L’impression de Quintus offre avec celle-ci une grande ressemblance.
Sur le catalogue d’Alde daté de 1503 qui est à notre Bibliothèque de France, Renouard a trouvé un ajouté écrit de la main d’Alde où figurent Démosthène, Ésope, J. Pontañus, Augurellus et aussi Homère et
Quintus.
M. KR. Fulin a récemment découvert aux archives de Venise, dans la collection des registres dits Notatorio del Collegio (1499-1505), une supplique d’Alde datée du 17 mars 1505 (1), à l'effet d'obtenir un privilége, de dix ans pour pouvoir imprimer correctement deux écrits de Bembo, l’un en italien, l’autre en latin. Ces deux ouvrages sont : Gl£ Asolant et De corruptis poetarum locts.
Le texte de Οὐ Asolani, dialogi de amore, par Pierre ΒΕΜΒΟ, a été imprimé en mars 1505, date de la souscription, mais le volume ne fut livré au public qu'après Le 1 août suivant, date de l’épître dédicatoire (2). Cette dédicace assez insignifiante adressée par Bembo à Lucrèce Borgia, fille du pape Alexandre VI, manque dans certains exemplaires, et sa suppression ἃ nécessité de réimprimer la feuille entière contenant le titre et les feuillets 2, 7, 8.
On aurait pu croire que la réputation de Lucrèce incriminée par plusieurs auteurs, Pontanus et d’autres, avait motivé cette suppression. Cependant ce n’en saurait être la cause, puisque Bembo a réimprimé ses Asolani chez Alde en 1515 avec cette même préface,
(1) Elle est publiée dans l’Archivéo Veneto, Venise, 1871, t, I, p. 159. (2) Voir la note de la page suivante.
et qu’en janvier 1913 nous verrons Alde lui dédier, avec des éloges ct des sentiments dévotieux, son édition des poésies de Strozzi père et fils, et la désigner dans son testament parmi les personnages les plus honorables, pour être ses exécuteurs testamentaires.
Il est donc présumable que la suppression de la préface en tête des 4solani fut occasionnée par suite des différends survenus alors entre Jules IT et Alphonse d’Este que Lucrèce Borgia avait épousé en quatrièmes noces (1). Pierre Bembo et Alde, étant tous deux trèsdévoués au souverain pontife, auront craint de lui déplaire en laissant subsister cet hommage rendu à ‘épouse de son ennemi.
Les poésies d'AURÉLIUS AUGURELLUS, publiées en avril suivant, ont joui d'un grand renom en leur temps. Est-ce à ses recherches sur l'art de faire de l'or consignées dans son poëme de Chrysopæa qu'Augurellus dut sa réputation ? Scaliger l’a critiqué trop sévèrement, et voici les vers de Toscani à son sujet :
Archilocho arte minor vibrabat iambos Aurelius, at innoxios
Scaliger oblatret licet usque : haud ultima nostri Est ille sæcli gloria.
(1) Renouard fait observer que cette épitre est datée du 1er août 1504, et que Lucrèce Borgia y est qualifiée de duchesse de Ferrare; or Hercule de Ferrare, père d’Alphonse, mourut le 25 janvier 1505; Alphonse d’Este ne pouvait donc porter, du vivant de son père, le titre de duc de Ferrare, ni Lucrèce Borgia, son épouse, celui de duchesse de Ferrare. 1l est évident qu'il y ἃ erreur dans la date de l’épitre et
Sed nimium captus fulgore metalli, Auro creando dum studet,
Cum Pluto sit quanta, docet, discordia Musis, Delusus arte futili.
Dans sa lettre datée du 16 mai 1505, la marquise Isabelle d’Este recommande à Alde de lui envoyer un exemplaire sur papier de tous les livres latins qu’il a imprimés en petit format :
« Envoyez-nous tous ceux que vous pouvez avoir bien conditionnés (1), excepté le Virgile que nous avons (celui de 1501), et quand vous imprimerez d’autres volumes, n'oubliez pas d’en faire tirer aussi sur beau papier et le plus tôt possible. Vous nous en ferez connaître le prix, que nous nous empresserons de vous faire remettre, en restant toujours à votre disposition en tout ce qui peut vous être agréable. » |
Alde dut mettre un grand empressement à répon= dre à cette lettre, car onze jours après, le 27 mai 1505 , Isabelle lui écrit de nouveau :
a Messer Alde, vous me ferez un singulier plaisir en m’envoyant un exemplaire de toutes vos petites éditions .
qu’il faut lire 1505 au lieu de 1504, rectification qui répond à l’objection de Renouard. De cette manière la date de l'’épitre sera postérieure de quatre mois à celle de la souscription, et non pas antérieure de sept mois, ce qui sérait surprenant. |
(1) Che siano corretti. 11 ne saurait s’agir de réimpression de plusieurs de ces livresen petit format ; l’Horace seul avait été réimprimé avec des corrections. Renouard indique bien à l’année 1504 une édition de Pétrarque, mais il croit qu’elle n'existe pas, et qu’on aura pris l'édition de 1514 pour la date de 1504. Quant au Virgile, la seconde édition parut en 1505, au mois de décembre.
que vous m'avez mandé avoir en vélin, reliés non comme le Pétrarque, qui est exceptionnel (1); et au cas où ils nous conviendraient, nous vous en ferons remettre le prix, sinon nous vous les retournerons immédiatement. Je vous en serai infiniment obligée ; tout en restant à votre disposition, en ce qui pourrait vous faire plaisir.
« Rappelez-vous, quand vous imprimerez dans ce même petit format d’autres ouvrages, d'en faire tirer un exemplaire sur vélin, avec notre nom, ainsi que nous vous l’avons écrit (2). »
Alde se häâta d’exécuter les ordres de sa haute cliente, et, avec une lettre du 9 juin 1505, il lui dépêcha par Jean d’Asola, peut-être un parent de son beau-père, les volumes suivants : Martial, Catulle, Tibulle et Properce, et Lucain non reliés, et aussi Horace, et Juvénal et Perse reliés ensemble et ornés d’initiales peintes et dorées (muniati); il regrette de ne pouvoir lui en donner d’autres. Voici les prix qu'il indique sur unc note séparée :
Horace, Juvénal et Perse, avec initiales enluminées et reliés ensemble, six ducats (ou au moins quatre ducats} ;
Martial, quatre ducats (ou au moins trois; ;
(1) « Cosi ligale como non dal Petrarcha infuora che altra. »
(2) Quelle bonne fortune pour un bibliophile si on retrouvait quelqu'un de ces livres ainsi inscrits au nom d'Isabelle d'Esle! — Le British Museum possède un exemplaire sur vélin du Virgile d’Alde de 1501, légué à cet établissement par M. Cracherode. Cet exemplaire porte une note aulographe daté: de 1594 de Vincent de Gonzigue, duc de Mantoue, dont Isabelle d’Este était la bisrieule ; or il avait appartenu à cette illustre bibliophile!
Catulle, Tibulle, Properce, trois ducats (ou au moins deux et demi) ;
Lucain, trois ducats (ou au moins deux et demi) (1).
Un tout petit livre d'HEURES, en grec, très-bien imprimé cn rouge et en noir, et non moins recherché que l'édition de 1497, parut en juillet suivant.
Les poésies diverses de Ponranus, publiées en août, se composent de deux parties dont la première est dédiée à Jacob Collaurius , secrétaire de l’empereur. Dans son épiître dédicatoire, Alde insiste de nouveau pour qu’il lui fasse accorder par Maximilien, natus ad commune bonum, le diplôme qu’il sollicite en faveur de l’académie qu’il venait de crééer, et que l'empereur lui avait fait espérer. Mais, malgré ses instances réitérées pendant plusieurs années, il ne put obtenir la consécration de cette institution littéraire.
On ne s'explique pas les motifs qui s’opposèrent à la demande d’Alde, auquel l’empereur Maximilien avait témoigné en mainte occasion des sentiments d'estime et d'amitié, cependant Maximilien était ami des lettres et protecteur de l'imprimerie dont il encourageait les progrès, principalement én ce qui la rattache aux beaux-arts, et il recherchait les occasions d’être utile à ceux qui se distinguaient par leur instruc-
(1) Ces trois lettres, publiées par M. Arm. Baschet, sont aux archives de Mantoue.
tion, et c’est ainsi qu’il a agi envers Henri Estienne, qui lui avait dédié, ainsi qu'à trois autres souverains, son Thesaurus Græcæ Linguæ (1). Peut-être Maximilien s’est-il laissé influencer par le mauvais vouloir de son entourage, et particulièrement d’un certain général dont 1] est parlé dans une des lettres de Grégoropulos où ce général est représenté comme peu ami des lettres et sentant son paysan, ἀγροικίαν ὄζων (2). (Voir à l'APPENDICE.)
Sept ans plus tard, Alde, n'ayant pu obtenir de Maximilien ce qu'il sollicitait, recourut au pape Léon X, ainsi qu’on le voit dans la dédicace qu’il lui
(1) Je crois devoir rappeler que Henri Estienne, dans un de ses livres devenus presque introuvables (*), nous dit qu'ayant envoyé à l’empereur Maximilien son Trésor de la langue grecque, .« il me fit recevoir « en deux sortes ce.que les Latins appellent honorarium. Desquelles « l’une est nouvelle; car m’ayant envoyé un beau présent, il tint ledict « livre environ deux mois auprès de s0oy (comme il me fut escrit par « monsieuf Crato et par un autre), en faisant ses monstres à tous ve- « nans (j'enten entre ceux qui estoyent gens de lettres), comme du plus « beau présent qu'il eust onque receu, etc. »
Un an après, Henri Estienne, étant venu remercier Maximilien, lui rappela ce dicton : Honos alil artes, « ce qu’aussi j'avois touché en un « épigramme que je luy avois envoyé auparavant ».
(2) « Quant à n'avoir point fait parvenir les livres à l'Empereur (qui « vient de mourir), le général quetu sais, qui sent son paysan, et, pour « ne rien dire d’irréligieux sur la most, moins lettré que les fossoyeurs « (il venait de parler de la mort de l’empereur Maximilien), λειδηθρίων a ἀμουσότερος, m'a fort injurié, même avant d’avoir reçu les livres (il « s’agit du livre des Dix Orateurs, imprimé par Alde). » Cette lettre inédite ne porte ni lieu ni date. |
(*) Les Prémices ou le premier livre des Proverbes épigrammatizez, dédié à M. Bucker, 159%, sans nom de Heu. Voy. ma notice sur Henri Estienne, dans la Nouvelle Biographie générale, t. XVI, col, 587 et 548,
fait de son édition princeps des œuvres de Platon, en septembre 1513.
Dans les Opera politica de Bilibald Pirckheymer , qui fut en correspondance avec Alde et qui lui témoigna toujours beaucoup d’intérêt, on lit une sorte d’épitaphe sur le sort de cette académie qu’Alde aurait voulu rendre universelle : |
Posset ubi tandem concepta Academia condi Nullus in hoc Aldo cum locus orbe foret,
Seclum ait insipiens, tellusque indigna valete! Atque opus ad Campos transtulit Elysios (1).
Au mois de septembre parut un petit traité du cardinal Apriex sur la chasse, auquel Alde a joint une préface.
C’est tout ce que nous dit Renouard au sujet de cet écrit qu'il n’a pas connu, et, en effet, 1] est d’une extrême rareté (2). En voici le titre: Æ4driani cardi-
(1) Édit. de Francfort, 1610, in-fo. De vila ejus Commeniarius, Ρ. 27.
(2) N'ayant pu trouver cette édition dans aucune des bibliothèques de France, je m'adressai à l’obligeance de Me” le cardinal Dom Pitra pour qu’il voulôt bien, en cette circonstance, me rendre le même service que pour l'édition donnée par Alde De’ Zichi. Voici la réponse qu’il daigna m'adresser, le 2 août 1873, et je me fais un devoir de lui exprimer ici mes remerciments, pour son zèle en tout ce qui concerne les lettres :
« Ni à la Bibliothèque Vaticane, ni à la Barberine , ni à l'Angelica, « ni à l’Alexandrina, ni à la Casenata de la Minerve on n’a pu rien trous « ver. J'ai le plus souvent vérifié par moi-même et fait recommencer « l'enquête en pure perte.
« Nous n'avons à la Vaticane qu’une édition de 1534 sans préface. De
nalis 5. Chrysogoni ad Ascanium cardinalem Venatio ; in-8° de huit feuillets.
Alde au cardinal Adrien, salut.
« Le charme que m'a fait éprouver la lecture de votre Traité sur la Chasse, docte Adrien, vous, la gloire du sacré Collége pontifical, est tel que rien ne m'a semblé plus digne de sortir de mes presses et d’être offert au public, en raison même de l'élégance du style et aussi de utilité résultant des conseils, aussi pieux que prudents, qui se trouvent à la fin.
« nombreuses éditions, postérieures à 1505, abondent aillenrs. Cette « abondance, comme il arrive souven!, a fait disparaitre l’édilion prin- « ceps. Si je puis étendre les recherches à quelques bibliothèques « d’Italic, je saisirai volontiers les bonnes occasions. »
Enfin je m'adressai au British Museum, et, par l’extrême obligeanc: de M. Ph. Berjeau, je pus enfin obtenir une copie de la lettre d’Alde au cardinal Adrien, placée en tête dans Pexemplaire, probablement unique, que possède le British Museum; encore ne put-il le découvrir que difficilement, attendu que « ce livre est calalogué sous Ic nom de Castellensis Hudrianus ». Je reprodais cette préface latine telle qu’il voulut bien me la remettre, ligne pour ligne et avec les abréviations :
Ald. Adriano card. S.
a Adeo me delectavit Venatio tua Pontificii Senalus decus Adriane, ut dignissimum judicarim, quæ excusa typis nostris prodiret in publicum tam elegantia, dicendiq; ornatu, tum admonitionis in calce pie simul, prudenterq; posilæ utilitate. Ego Le antea uti ecclesiæ antistitem opt. ob religionem veneraber, nunc etiam admiror ob docrinæ, ac morum suavitatem. mirü in modum igitur debeo Pherno nostro, qui ad me cultissimas hasce lucubraliones (018 muneri misit. Quia vero parentem filia desyderare impendio videbatur, remitlo eam ad te qua polui ornatam veste. {a {uam recognosces, in eaq; Aldi tui erga Le animum.
Vale. »
« Précédemment je vénérais en vous le plus ferme soutien de l’Église par votre savoir, et maintenant, ce que j'admire en vous c’est l’aimable accord de la grâce et de ᾿ l'instruction. Je ne saurais donc trop remercier notre ami commun Phernus (4) qui m'a fait présent de cette charmante production de vos veilles; mais, quand il me l’a remise, son état était celui d’une fille qui désire qu’on lui fasse don d’un costume moins négligé; je vous la renvoie donc revêtue du mieux qu’il m'a été possible; en la reconnaissant, puissiez-vous y reconnaître une marque de mes meilleurs sentiments pour vous. Adieu. »
Ce traité ἃ été réèmprimé dans le volume Poeteæ . tres (Alde, 1534, in-8), mais la préface d’Alde y ἃ été omise. Cette suppression des préfaces, dédicaces et avertissements des auteurs ou éditeurs donne aux éditions originales une véritable valeur, et j'ai eu souvent occasion de regretter de semblables suppressions dans les réimpressions de nos auteurs classiques même les plus célèbres.
En 1505, parut un seul volume grec, format infolio : ÉSOPE , suivi de GABRIAS et d’autres écrits parmi lesquels le texte grec de Æieroglyphica de Horus APOLLO, donné ici pour la première fois. Alde dit en avoir beaucoup amélioré la traduction, ce dont il est facile de s'assurer si on la compare avec
(1) C'est probablement Michel Ferno, mort en 1513, biographe et historien du pape Alexandre VI, son protecteur, qui le fit chanoine en 1500. °
les précédentes ; quelques exemplaires ont la traduction latine intercalée dans le texte, à d’autres elle manque ; ce qui a fait croire à deux éditions. Cependant Alde, dans un avis placé en tête et à la fin, annonce qu’il a imprimé le texte et la traduction de manière qu’on püt les séparer, et former au besoin deux exemplaires, l’un grec, l’autre latin.
Une nouvelle édition de VIRGILE, datée de décembre, complétée par le treizième livre de l’Énéide et par de petites poésies de Virgile, du Culex, des Diræ, de l’Ætna, du Moretum, de Copa, et des poésies libres, etc., est précédée de cet avis d’Alde aux Studieux :
« Voici une seconde édition que nous donnons de Virgile, avec les mêmes petits caractères que ceux de la précédente et dans ce même format exigu, si commode pour ceux qui veulent l'avoir pour compagnon dans un long voyage. Nous y avons ajouté quelques opuscules que l’auteur a composés dans sa jeunesse, et que nous avons cru devoir y joindre, bien qu’il nous semblät que par leur obscénité elles ne convinssent pas à l’exiguité d’un format portatif; cependant, sur les demandes réitérées qui m’en ont été faites, 1 Ὑ ai consenti, mais à cette condition, que chaque partie du volume pourrait en être séparée. Quant à la correction du texte de ces opuscules, il sera facile de s’en assurer si On le compare avec nos autres éditions (4). »
(1) « Si cum nostris collata vobis fuerint cognoscetis ».
A la seconde partie du volume se trouve cette note adressée par Alde aux studieux. Elle précède le recueil intitulé Epigrammatum libellus quem quidam Virgilio, quidam Ovidio, plerique diversis ascribunt.
« J'espérais vous donner l’Æfna, le Ciris, les Diræ, Virgtli lusus plus corrects; mais il n’a pas été possible d’acquérir de meilleurs manuscrits. C’est un peu malgré moi que le livre de l’Énéide par Maphæus Végius a été ajouté à la divine Énéide, mais j'ai dû faire encore cette concession. »
Cette année les travaux de l'imprimerie d’Alde furent interrompus entièrement par la guerre qui désolait une partie de l’Europe, et surtout lItalie (la ligue de Blois). Alde, dépouillé de ses biens en terre ferme, dut perdre son temps en voyages et en démarches pour les recouvrer. « Il lui fallut donc « souvent s’absenter et regagner ses pénates plus « pauvre et plus obéré que quand 1] les avait quittés « l’année précédente. » Des amis lui vinrent en aide, entre autres Pierre-François, père de Sanctus et petit-fils du doge Marc Barbarigo, et André Torregiano, son beau-père (1). Aucun ouvrage ne sortit des presses d’Alde cette année 1506.
(1) « Nec reticere volo Sancti patrem adjuvisse compatrem meum Aldum Manutium aliquot millibus ducatoram, quibus ille græcos latinos-
Après avoir consacré à ses affaires particulières une partie de l’année 1506, Alde s’occupait de la recherche des manuscrits, et c’est le 17 juillet 1 506 que, revenant d’un voyage en Lombardie où il espérait retrouver le Culex pour compléter les poésies légères de Virgile, et recueillir de meilleures lecons dans les manuscrits de Milan, il fut arrêté, à son retour, près de Mantoue et conduit en prison dans les circonstances suivantes. Α la suite des troubles et désordres politiques, deux malfaiteurs avaient été signalés au préposé à la garde des frontières du duc de Mantoue. Le soir même du jour où il reçut l’ordre de les arrêter, 17 juillet, deux hommes bien enveloppés dans leur manteau se présentèrent vers la frontière. Sur le commandement qui leur fut fait de se découvrir pour qu'on vit leur figure, l’un d’eux, qui avait à son chapeau un panache rouge et vert, piqua son cheval et prit la fuite; on le poursuivit jusqu'aux confins d’Asula. Étant tombé de cheval, il disparut , après avoir traversé la rivière, laissant sa monture et une valise contenant des manuscrits et des vêtements. Au dire de son compagnon, c'était Frédéric Ceresara.
Aussitôt le préposé à la garde des frontières écrit au marquis duc de Mantoue pour lui demander ce
que libros ære torcularique scripsit, quibus studiosos excitavit ad bonas artes capessendas. » (Morelli, Dissertazione inlorno ad alcuni Viaggiatori erudili Veneliani, p. 22, cité par Renouard, p. 391.)
qu'il devait faire de l'individu arrêté « qui prétend « s’appeler Aldo Romano, et être connu de Votre « Seigneurie. Il dit que son compagnon s’est enfui « par la crainte d’être au ban du territoire de Votre « Seigneurie et il réclame les effets saisis, affirmant « qu'ils lui appartiennent. »
Le même jour 17 juillet, le marquis approuve ce qui a été fait, et ordonne qu’on lui envoie le prisonnier sous bonne garde.
Alde écrit au marquis ce même jour, et lui expose comment son familier Frédéric de Ceresara , craignant d’être arrêté sur le territoire du duc, s'était revêtu des habits d’Alde, et, se voyant près d’être pris, avait cru devoir s'enfuir.
Le 18 juillet, nouvelle lettre d’Alde plus insistante ct signée comme la précédente 4ldus Pius Romanus. Il rappelle au duc qu’il est Aldus Manutius Romanus, et porte le nom de Péius qui lui fut concédé par le prince Alberto Pro de Carpi, gendre et figliolo de l’illustrissime seigneur le duc de Mantoue dont Alberto Pio est le fidèle serviteur, de même qu’Alde l’est de son patron le prince de Carpi, et qu’ainsi Alde se trouve l’être aussi du duc de Mantoue ; que sa profession était d'imprimer des livres à Venise où il demeure. Il expose son aventure et termine sa lettre par ces mots : « Pour avoir voulu donner un « nouveau lustre aux œuvres de Virgile qui naquit « à Mantoue, je mériterais, au lieu de souffrir au-
« cune violence sur le territoire mantouan, y être « bien plutôt protégé (1). »
Le 20 juillet, troisième lettre d’Alde au marquis de Mantoue, où il le prie de ne pas le faire venir à Mantoue parce que la peste y règne, ce qui l’obligerait de faire quarantaine pour pouvoir rentrer à Venise; 1l le prie de l’envoyer soit à Caneto, soit ailleurs. Il ne sait à quoi attribuer sa captivité.
Le gouverneur d’Asula pour la république vénitienne recommande Alde au marquis de Mantoue.
Le 21 juillet, Alde est conduit à Caneto où il fut betenu en prison, et le surlendemain, on l’envoya, par ordre du marquis, à Charles de Jouffrey (Giafredo), vice-chancelier du sénat de Milan et président du Dauphiné, qui, pour le service de Louis XIE, se trouvait en voyage dans le Milanais et le Mantouan, ct qui avait intercédé en faveur d’Alde. C’est en reconnaissance de ce service qu'Alde lui dédia plus tard son édition d’Horace de 1509.
Sorti de sa prison, Alde écrit au marquis de Man: toue, le 25 juillet, se plaignant amèretnent de l’emprisonnement qu’il a subi, et veut croire que c’est à l'insu du prince. « Si je fusse resté, dit-il, deux jours « de plus dans le lieu infect où j'étais enfermé, je « n'aurais pu y survivre; mais, Dieu soit béni, j'y « vois la punition de mes péchés. »
(1) « Illustrando io le opere di Virgilio, il quale fu Mantuano, meritarei non paterli violenlia alcuna, ma piu presto esserli difeso. »
Le marquis de Mantoue s’empresse de lui répondre le même jour, en exprimant le regret qu'il éprouve qu’une personne de sa qualité et de sa vertu ait été victime d’une aussi grande méprise à son entrée dans le pays mantouan. Il lui en explique la cause : deux malfaiteurs devaient passer dans cet endroit, on l’en avait informé et il avait donné ses instructions pour les faire arrêter. Alde et son compagnon se sont trouvés les premiers voyageurs passant de ce côté ; la fuite soudaine et le trouble de celui qui l’accompagnait ont fait croire aux gardes qu'ils étaient les deux incriminés. Après s’en être excusé, le marquis de Mantoue renvoie à messer Alde ses manuscrits avec sa valise, et proteste que son entière faveur lui est assurée pour l'avenir (1).
Informé qu’une lettre adressée à Alde le 30 septembre 1506 par Jean-Fr. Pic de la Mirandole 86 trouvait au British Museum, j'eus recours à l’extrême obligeance du bibliophile infatigable M. Ph. Bcrjeau, qui m’en communiqua la copie. À quiconque ignore tous les détails de l’arrestation d’Alde que nous devons à M. Baschet, cette lettre semble unc énigme; la voici :
« Messer Aldo mio piacquemi l’opera facta circa quella cosa di che vi scripse il signore Alberto da Mantua. E
(1) Les documents faisant connaître toute celte aventure se trouvent dans Aldo Manu:io, Leltres et documents, recueillis par M. Armand Baschet, p. 27-36 et 83-88.
bono non sia successo altro. Ne daro advizo al predetto signore che e cum lo Illmo ὅτε Marchese et spero se piaccia a Dio faremo facti non se habandonara la praticha. E per questo etiam fatene fare orazione μέ quæ justa sunt cito consequamur. Racordaro che quando sera il tempo sia scripto a Messer Lascari. Mia moglie et amalata grave di pleuresi ete gravida; pregoui mandate al Monasterio delle Sore di St° Franc® in Murano dove a amicitia di fare fare orazione per lei et etiam alibi. Al presente videte che sia seruito di quello feltro vi dira, et ben valete. Novi, die ultima sept. 1506.
« Vester Jo. F. Picus dm Mirandulæ. »
L'adresse au dos porte :
Al mio messer Aldo Manucio Pio amico honorando, etc. Venetiis. A San Paternjan, in casa di Messer Andrea de Asua, che fa slampar.
En voici la traduction :
« Mon cher messire Alde,
« Je suis content de voir que l'affaire au sujet de laquelle le seigneur Alberto (Pio da Carpi) vous a écrit de Mantoue soit terminée. 1] est heureux qu'elle n’ait pas eu d’autre suite. J’en aviserai ledit seigneur (Alberto), qui est avec l'illustrissime seigneur le marquis (de Mantoue), et j'espère, s’il plait à Dieu, que nous ferons en sorte que l'affaire ne sera pas abandonnée. Et à ce sujet, faites des prières pour que ce qui est juste n’éprouve pas de retards. Je n’oublierai pas, quand le moment en sera venu, qu’on écrive à Lascaris.
« Ma femme est malade d’une pleurésie et elle est enceinte; je vous prie donc de recommander au monastère
des sœurs de Saint-François, à Murano, où elle est fort aimée , que l’on y fasse des prières pour elle, et aussi ailleurs.
«a À présent, avisez à ce qu’on vous donne ce feutre (feltro) dont on vous parlera, et portez-vous bien. Novi, le dernier jour de septembre 1506.
a Votre JEAN-FRANÇOIS PIC DE LA MIRANDOLE. »
A mon cher messire Alde Manuce Pio, ami très-honoré. Venise.
L'enveloppe porte :
À Sainl-Palernian, maison de messire Andrea de Asula ‘là où on imprime.
En relisant attentivement la correspondance concernant l’arrestation d’Alde, je vois que dans la pre- . mière lettre, en date du 17 juillet, au marquis de Mantoue, 1] dit que quand son compagnon Ceresara prit la fuite, il était revêtu de son manteau (le manteau d’Alde) ct monté sur le cheval d’Alde (afin de mieux éviter d’être reconnu).
Dans sa seconde, en date du 18, il est dit que Ceresara dans sa fuite avait laissé tomber une partic du’ vêtement , et qu'ayant atteint le territoire d’Asola, il abandonna les effets et le cheval. Alde demande qu'on lui restitue le tout.
Le 25 juillet, le marquis de Mantoue écrit à Alde qu’il lui renvoie la valise et ses lettres et manuscrits, mais sans lui parler de ses effets.
. Mais ce feltro, ne serait-ce pas ce manteau de drap dont Fr. Ceresara était parti revètu, et que dans sa fuite il aurait jeté sur la route ? Or on sait qu'il est difficile partout et en tout temps de faire sortir du greffe quoi que ce soit.
Ces tribulations de tout genre, ces absences prolongées de Venise, ne permettaient pas à Alde de répondre en temps opportun aux lettres d’admiration et d'encouragement qu’il recevait, souvent de contrées fort éloignées, de petites localités obscures, où sa renommée et ses livres avaient néanmoins pénétré.
Voici une lettre adressée par un moine de l’Allemagne (1) et qui n’a pas dû trouver Alde chez lui, car sa réponse est postérieure d’une année,
Henri Urbain à Alde Manuce.
4 Salut, homme très-éminent, salut en Jésus-Christ,
« La considération que notre couvent a pour toi est inexprimable! Tes livres si corrects, si remarquables, sont presque tous entre nos mains; nous désirons vivement posséder . ceux qui nous manquent, et nous prions, nous supplions constamment Dieu, qu’il conserve et protége en toi le soutien des érudits: Notre voisin Mutianus Rufus, chanoine de Gotha, qui, au jugement même des plus
(1) Cette lettre est insérée dans : Sagittarius (Casp.), Historia Gothana; ed, W.-Ern. Tenzelio; Jenæ, 1700, in-4, p. 43:
savants, est un lettré accompli (4), et dont nous connaissons particulièrement la vertu et l'intégrité, ne cesse de te nommer la lumière de notre siècle, de te prodiguer les plus sincères louanges. C’est à son instigation que nous venons te saluer, te féliciter, et en mème temps te prier d’adjoindre Henri Urbain au savant essaim dont tu as composé ton académie. Nous avons auprès de nous maître Spalatin (2), homme doué des plus rares qualités, qui s’empresse aussi de te saluer. Nous devons à ton intelligence supérieure, ainsi qu'à Mutianus, nos progrès dans les lettres. Aussi faisons-nous pour votre santé à tous deux des vœux qui vous sont dus à si juste titre et que nous nous empressons d'accomplir.
« Nous t’adressons quatre écus d’or, et, en échange, nous te demandons de nous envoyer par l’entremise de la maison Fugger (3), l’Etymologicum magnum (4), Juuius PoL- LUX [1502], et, si ce n’est pas trop, les opuscules de Bss- SARION (5), de XÉNOPHON (6), d'HIÉROCLES (7), et les Lettres de MÉauLa (8).
« Le Christ te conserve!
« Au couvent [des Citeaux] du val Saint-Georges (Georgenthal}, 1505, le 12 des calendes de décembre.
(1) Conrad Muth, dit Rufus, de la couleur de ses cheveux, condisciple d’Érasme, fut reçu docteur en droit à Bologne, et à son retour en Allemagne devint ardent propagateur de l'humanisme,
(2) Georges Burkhard, dit Spalatinus, était alors professeur au couvent de Georgenthal.
(3) Les Fugger (Focchari), célèbre maison de banque et d'industrie, avaient une succursale à Venise. — On sait que les Fugger furent les protecteurs d'Henri Estienne, qui, en reconnaissance des bicnfaits qu'il en avait reçus, a mis souvent cette indication sur le titre de ses livres: Henricus Stephanus Fuggerorum lypographus:
(4) Venise, Calliergi, 1499, in-fol:
(5 et 6) Voir plus haut, p. 246 à 248.
(7) Hieroclis in aureos versus Pylhagoræ (lat. ἃ. Aurispa); Patavii, 1474, in-4; Romæ, 1475, in-4.
(8) Merula, Enarraliones; Venellis, 1474 el 1478, in-fol,
- ‘« Salut, patron des hôunes lettres. Mutianus, à qui je ne saurais rien refuser, veut que je tâche de l’introduire dans ton intimité. Mais comment le faire, étant si loin de toi? Je te demande seulement de me ranger, ainsi que le docteur Mutianus, parmi ceux que distingue le plus ton affection. Nous demeurons au pays de Thuringe, non loin des forges de Fugger (1). Adieu. — Du val Saint-Georges, aux calendes de décembre (2). »
Voici la réponse d’Alde (1).
ΓΑ Henri Urbain, prêtre vénérable de Saint-Bernard et savant érudit, Alde Manuce le Romain, salut.
” a J'aime fort Mutianus Rufus pour sa science et ses rares qualités; je suis son obligé, je l’avoue, puisqu'il ne cesse de bien parler de moi, et que ses éloges m'ont fait trouver en toi un ami que recommandent la sainteté des mœurs et l'étendue de ton érudition. Ce serait donc de ma part le comble de l’ingratitude, si je n’avais pour toi, pour Mutianus et Spalatin, hommes si savants, si pleins d’amitié à mon égard, une profonde amitié, et si je ne vous rendais affection pour affection. Je vous aime et je vous vénère; je vous dois des grâces immortelles pour m'avoir convié à cet échange d’une mutuelle amitié. Et vraiment, si vous n’aviez fait la première démarche, vous méritiez bien que je vous y invitasse le premier. J'ai appris avec beaucoup de joie que tu priais Dieu de me venir en aide au milieu des rudes travaux que j’accomplis dans l'intérêt des lettres. Continue ces prières, je te le
(1) « Non procul ab æraria Foccharioram officina. »
(2) Ce post-scriplum ajouté à la suite de la lettre doit étre de Spalatinus. |
(3) Cette lettre est insérée dans : Melch. Adami Vitæ germanorum Jureconsullorum (art. Murianus); Heidelbergæ, 1620, in-8.
demande instamment, et engage ceux qui t’entourent à y joindre les leurs. L'œuvre que j'ai entreprise est en effet des plus difficiles; elle sera d'un très-grand profit à tous les lettrés, aux vivants et à nos successeurs. Adieu. — Venise, le 22 février 1506 (style vénitien, soit 1507 n.st.). »
En 1507 il ne parut qu’un petit volume in-8 : c’est la traduction faite en latin par Érasme de deux tragédies d’Euripide, l’Hécube et l’Iphigénie en Aulide, suivie d’une Ode en l'honneur de l’Angleterre, de son roi Henri VII et de ses fils, et d’une Ode en l’honneur de la vieillesse.
Ce petit volume est d’une extrème rareté. Renouard en possédait un exemplaire fort mutilé par quelque ardent orthodoxe dont il stigmatise avec indignation la stupide barbarie. Ainsi l’épitre adressée par Érasme au cardinal de Cantorbéry, Guillaume, laquelle devait avoir quatre pages, en avait été coupée. Dans l’exemplaire de notre Bibliothèque de France, imprimé sur peau vélin, lès deux dernières de ces quatre pages ont été enlevées, et partout le nom d'Érasme est recouvert d’encre. Ce qui a pu être cause de la mutilation de la dernière page de la préface, c'est cette souscription : « Vale et Erasmum in eorum numerum « ascribito, qui tuæ paternitati toto pectore sunt « addicti. » Mon exemplaire contient heureusement ces quatre pages et nulle part le nom d'Érasme n’a subi d'outrage. En effet, la haine contre Érasme était grande en France dans l’Université et à la Sorbonne,
et faisait mutiler son nom sur un grand nombre de livres qu’on lisait cependant avec avidité. Dans l’exemplaire de la traduction d'Hécube dont parle Renouard, partout les mots d'Érasme, de Britannia, de Henricus septimus, qui se rencontrent particulièrement dans sa pièce de vers ἐπ Laudibus Britanniæ, sont barbouillés d’encre, et je possède plusieurs exemplaires des Episrammata Erasmi imprimés à la suite de l’Utopia de Morus où partout le nom d’Érasme est effacé (1).
Dans sa préface adressée aux Amis des lettres, Alde s’exprime ainsi :
a Érasme de Rotterdam, savant aussi docte en grec qu’en latin, a fait récemment une traduction en vers latins de l’Hécube et de l’Iphigénie en Aulide d’Euripide, avec autant de fidélité que d'élégance. Sur la demande d’un savant aussi éminent et d’un ami aussi cher, je me suis hâté de les mettre sous presse, d'autant qu’elle vous servira de modèle pour comprendre et interpréter le texte grec. Je ne saurais donc trop vous en féliciter. Jadis on manquait de livres et encore plus de maîtres instruits dans l’une et l’autre langue; maintenant, grâce à Dieu, nous avons suffisance de bons livres et d'hommes savants en Italie et ailleurs, au point que de l'Islande (2) mème on vient ici chercher des professeurs. Je ne me repens donc point des grands travaux que depuis long-
(1) Voyez sur cette animosité et la lutte incessante des catholiques et des protestants contre Érasme, ce philosophe chrélien qui usa sa vie à les vouloir concilier : Études sur la Renaissance; Érasme, Morus, Mélanchthon, par M. Désiré Nisard. Parmi ces excellentes monographies se distingue celle d’Érasme.
(2) Thulé.
temps je consacre à publier les meiïlleurs auteurs, pour votre utilité et celle des hommes lettrés, et aussi du bonheur que j'en éprouve, pourquoi m’en tairais-je, βάλλ᾽ οὕτως dit le Poëte; si je puis encore faire mieux, comme je l’espère, ce sera pour votre bien, et plus encore pour les générations futures, et pour moi-même aussi :
Sublimi feriam sidera vertice.
« Adieu. »
Vient ensuite une longue épître d’Érasme adressée à l'archevêque de Cantorbéry, primat de la Bretagne, dans laquelle 1] expose les difficultés, résultant de la dépravation des manuscrits, pour l'interprétation de bien des passages, surtout dans les chœurs qu’un OFdipe aurait peine à comprendre. Il signale les tentatives de traducteurs où échouèrent ceux qui ont voulu s’essayer sur Hésiode, sur Théocrite, et l’essai plus malheureux encore de Philelphe qui a voulu nous donner aussi la première scène d’Hécube. Il espère donc que, tout en s'étant astreint à la difficulté de traduire vers pour vers, il aura un meilleur sort.
L’épître est suivie de cette pièce de vers adressée par Érasme au même archevêque.
Carmen iambicum trimetrum.
Seite poetas doctus apellat Maro
Cycnos, Guielme presulum eximium decus Res mira dictu, ut cuncta consensu novo Vati, atque holori congruant divinitus.
Niveus utrique candor, alter lacteis
Plumis, amico candet alter pectore.
Musis uterque gratus, ac PhϾbo sacer.
Et Hmpidis uterque gaudet amnibus, Ripis adæque uterque gaudet herbidis, Pariter canorus uterque tum potissimum, Vicina seram mors senectam cum premit.
Sed, qui tenent arcana naturæ, negant Audiri olorem, ni sonent Favonii,
Nil ergo mirum, barbaro hoc si seculo Canorus olim obmutuit vatum chorus, Cum tot procaces undique obstrepant Noti, Boreæque tristes, invidorum et pinguium, ΝῺ]: faventum provocent Favonii.
Quod si bonis clementer ingeniis tuæ Benignitatis blandus aspiret favor,
Jta ut facit, tota statim Britannia
Vates videbis exoriri candidos,
Adeo canoros, atque vocaleis, uti
In alta fundant astra Cycnorum melos, Quos ipsa et ætas posterorum exaudiat.
” En tête de l’Iphigénie est une autre dédicace au même archevêque où Érasme traite de la métrique dont Euripide a fait usage principalement dans les chœurs. Sur l’exemplaire cité par Renouard on lit ces mots en tête de la dédicace : défense de la lire sous peine de damnation éternelle. Le seul crime est le nom d’Érasme qui s’y trouve en deux endroits, mots recouverts d’encre dans l’exemplaire de la Bibliothèque de France.
En avril 1508, parut la seconde édition de la GRAM - MAIRE LATINE D'ALDE, format in-4; c’est la réimpression de l'édition publiée en 1501.
Cette année ÉRASME vint à Venise, où il fit imprimer chez Alde une édition beaucoup plus ample de ses ADAGEs, dont il avait donné un premier essai à Paris, en 1500, chez Jean Philippi. L'édition d’Alde parut en septembre 1508.
Dans sa préface adressée à Guillaume Montjoye, Érasme rend grâce à Alde de sa coopération et le remercie d’avoir mis à sa disposition tous les documents qu’il avait déjà réunis sur le même sujet ; en sorte que, secondé par son obligeance et par le secours des amis d’Alde, non moins obligeants, Jean Lascaris, Baptiste Egnazio, Marc Musurus, le frère Urbain, et Jérome Aleander, Érasme put compléter à Venise son recueil d’Ædages dont il n’avait apporté que de maigres et confus matériaux (1); à mesure qu’il écrivait, Alde imprimait ; et c’est ainsi qu’en neuf
(1) « Venetiam nihil mecum apportabam, præter confusam et indigestam operis materiam...., magna mea temeritate simul utrique sumus agressi : ego scribere, Aldus excudere. Aldus nihil habebat in Thesauro suo quod non communicaret, etc. (Erasmi Adagia, chüil. II, cent. 1, art. I, au mot Festina lente, Ὁ. 350 de l'édition d’Oliva Roberti Stephani, 1558.) ΕΝ
mois l’édition fut exécutée. « Alde, nous dit Érasme, « avouait qu’il était étonné que je pusse autant écrire « au milieu du bruit effroyable que faisaient les ou- « vriers. Je revoyais chaque feuille après les autres « corrections pour pouvoir faire les changements que « je jugeais nécessaires. Il ÿ avait un autre correc- « teur nommé Séraphin. Alde relisait après moi, et « lorsque je lui demandais pourquoi 11 prenait cette « peine, il me répondait que c'était pour s’ins- « truire (1). »
Dans son long commentaire sur l’adage Festina lente, Érasme se plait à donner les plus grands éloges au savoir et à l’obligeance d’Alde et à son zèle infatigable pour améliorer les textes au moyen des manuscrits, qu’il faisait rechercher en Pologne, en Hongrie et ailleurs, et qu’on lui envoyait souvent accompagnés de présents pour en faciliter l'impression. « Si, dit-il, « quelque divinité protectrice venait en aide à Alde, « on le verrait publier tout ce que les langues grec- « que, latine, hébraïque et chaldéenne (2) nous ont « laissé de monuments littéraires. » Dans cette dissertation Érasme entre dans de grands détails sur l’imprimerie d’Alde et sur l'anere et le dauphin, « marque « bien autrement glorieuse sur les livres sortis de ses « presses pour circuler parmi les amis des lettres et
(1) Érasme, livre II contre le prince de Carpi. (2) Alde avait alors l'intention de faire graver des caractères syriaques, mais ce projet ne paraît pas avoir été exécuté.
« des sciences jusqu’aux confins de l'univers, que ne « l’est celle des monnaies impériales destinées à cir- « culer comme objets de commerce aux mains des « marchands. »
L'éloge qu’il fait d’Alde et de ses travaux mérite d’être reproduit (1).
(1) « Neque vero symbolum hoc tum illustrius fuisse crediderim, quum inscalptum imperatorio nomismati, negociatoram manibus terendum, circumferretur, quam σης, quum ubique gentium, vel ultra christiani Iroperii terminos, una cum omnigenis utriusque linguæ voluminibus propagatur, agnoscitur, tenetur, celebratur ab omnibus, qui liberalium studiorum colunt sacra : præsertim ils, qui fastidita barbara ista pinguique doctrina, ad veram atque antiquam aspirant eruditionem, ad quam restituendam Vir is, quasi natus, et ab ipsis, ut ita dixerim, fatis factus scalptusque videtur. Tam ardentibus votis unum hoc optat, tam infatigabili molitur studio, usque adeo nullum refugit laborem , ut literaria supellex, et integra et sincera puraque, bonis ingeniis restituatur, Quam quidem ad rem, quantum jam attulerit momenti, tametsi fatis pene dixerim invitis, resipsa nimirum indicat. Quodsi pulcherrimis planeque regis Aldi nosiri votis Deus aliquis, bonis literis amicus, aspiraverit, et si quem numina [νὰ sinant intra paucos annos, illud faturum polliceor studiosis, ut quicquid est bonorum auctorum in quatuor linguis, Latina, Græca, Hebraïca, Chaldaica, tum autem in omni genere disciplinarum, id unius hujus operæ, et plenum habeant et emendatum, nullamque jam literariæ supellectilis partem quisquam desideret. Quod simul atque contigerit, tum vero palam fiet, quantam adhuc bonorufn codicum in abdito sit, vel retrusum ob negligentiam, vel suppressum quorundam ambibitione quibus hoc unum cordi est, ut soli sapere videantur. Tum denique cognitam erit, quam prodigiosis ntendis scateant autores, etiam hi qui nunc satis emendati putantur. Cujus rei si cui libebit, velut ex degustatione, conjecturam facere, Plinianas epistolas quæ propediem ex Aldina officina prodibunt in lucem, cum vulgatis exemplaribus conferat, quodque ibi deprehenderit, idem id aliis expectet autoribus. Herculanom me Hercle facinus, ac regio quodam animo dignum, rem tam divinam , quasi funditus collapsam, orbi restituere, latentia pervestigare, eruere retrusa, revocare extincta, sarcire mutila, emendare tot modis depravata, præcipue vulgarium istorum excusorum vitio, quibus unius etiam aureoli lucellum antiquius est, quam vel universa res literaria. Adde lis, quod quantumlibet exaggeres eorum virtutem qui
Après avoir signalé les immenses travaux littéraires et typographiques de ce savant imprimeur, Érasme compare sa gloire à celle que Ptolémée s’est acquise en formant une vaste bibliothèque, mais restreinte à ses murs, tandis que celle d’Alde n’aura d’autres bornes que celles de l’univers.
Un exemplaire de cette édition de 1508, provenant de la bibliothèque de Grolier, se trouvait dans la collection Yemeniz. On y lisait cette note au verso du feuillet 112, au-dessous d’une médaille citée dans le texte :
« Ex eodem numismate cujus nobis ipse Aldus cum « Mediolani apud nos esset copiam fecit, hoc exem- « plum deductum propriam et inscriptam hic eff- «giem refert fidelissime Jo. Grolierius Lugdunensis. »
À la fin du volume l'inscription suivante est écrite de la main de Grolier : « Grolieri et amicorum ».
Une nouvelle édition, plus complète que celle de
respublicas sua virtute vel tuentur vel etiam augent, in re certe profana tum anguslis circumscripta spatiis versantur, qui literas collapsas vindicat nam id pene difficilius quam genuisse primum rem sacram molitur et immortalers, {um non unius alicujus provinciæ, sed omnium ubique gentium omnium seculorum negotium agit. Postremo quondam Principum hoc munus erat, inter 4008 præcipua Ptolomæi gloria. Quanquam hujus bibliotheca domesticis et angustis parietibus continebatur, Aldus bibliothecam molitur cujus non alia septa sint quam ipsius orbis…
« Aldo hæc molienti, quis non favit eruditorum ἢ quis non saggessit aliquid, quod illum, laboribus tantis imparem, sublevaret ? Quoties ad illum, ab Hungaris ac Polonis missa sunt ultro velusta exemplaria, non sine honorario munere, ut ea justa cura publicaret orbif »
Chiliad. II. Cent. I. n° 1, édition de 1508, fol. 113, verso.
ιὅοϑ, parut à Venise en 1520 , apud Aldum et Ardr. socer., par, les soins de François d’Asola. L'avis d’Alde aux studieux et la préface d'Érasme à G. Montjoye, qui figurent dans celle de 1508, n’ont pas été réimprimés.
Érasme, dans les éditions publiées de son vivant, ne cessa d’y apporter des changements et des additions ; ainsi, dans la belle édition qu’en donna Henri Estienne en 1558 (Oliva Roberti Stephani) (1), Érasme, dans sa préface adressée À TOUS LES PHILOLOGUES, nous donne des détails sur les éditions publiées jusqu’à l’époque où il écrivait cette préface (2).
« J'ai donné le premier essai à Paris chez Jean « Philippi l’4Zemand (Germanus), dont l'imprimerie « était dans la rueSaint-Marc (3), à l’enseigne de la « Trinité, l’an 1500; le mois n’est pas indiqué, mais « Faustus Andrelinus a daté l’épitre (qui se trouve
(1) Adagiorum Chiliades quatuor cum sesquicenturia, Des. Erasmi Roterdami. Hæc editio mullos græcorum latinorumque authorum locos emendatiores quam in aliis sint editionibus, indicem item longe locupletiorem habet. Henrici Stephani animadversiones in Erasmicas adagiorum expositiones.
(2) J'ignore dans quelle édition parut pour la première fois cette préface qu'Érasme ἃ adressée à {ous les philologues; mais, en tout cas, elle est antérieure au 4 juillet 1536, date de la mort de ce savant.
(3) Outre cette première édition imprimée en 1500 chez Philippi, rue Saint-Marc, notre Bibliothèque de France en possède une autre imprimée chez le même Philippi, datée de 1505, mais avec ce changement d'adresse : rue Saint-Marcellin. Ces deux éditions sont d’un format petit .in-4°. Dans toutes deux, le nom d’Érasme est écrit Herasmus.
Ji parait qu'Érasme n'avait pas eu connaissance de cette seconde édition, faite à Paris cinq ans après la première.
« en tête) du 15 juin de cette année. Peu après, « Josse Bade lui ἃ fait concurrence (æmulatus); puis « Mathias Schurer à Strasbourg: ensuite nous en « avons publié en 1508, chez Alde Manuce, une qui « fut tellement augmentée, qu'elle forma un volume « in-folio. Froben l’a réimprimée et en ἃ donné plus « de sept éditions, toutes-avec des additions. »
A la suite de cette préface, Érasme en ajoute une autre où il annonce avoir publié deux index trèsaméliorés. Et au-dessous est un avis de H. Estienne, Typographus Lectori, où il explique les nowelles améliorations qu’il a apportées à la rédaction de ces index.
Dans la préface qui précède celle d'Érasme, adressée à tous les philologues, Hen“ Estienne s'étonne qu'Érasme, cet homme si célèbre et si vénérable, ait pu en si peu de temps exécuter un ouvrage qui exige une lecture aussi complète de tous les auteurs grecs οἱ latins, et qui rend un si grand service à tous ceux auxquels ce recueil épargne un tel soin. « Plüt au « ciel, ajoute-t-il, que la mort n’eüt point interrompu « les perfectionnements et les additions qu’Érasme « apportait successivement à cette œuvre; 1l aurait « rendu inutile ce que moi et d’autres y aurions pu « faire, et malheureusement le temps ne me l’a pas « permis autant que je l’aurais voulu (1). »
(1) « Quæ tamen aliquando adeo favente ἃ me accipies : tum nimi-
Au bas de cette préface on lit ces quatre vers, que je crois composés par H. Estienne :
Erasmus loquitur :
Perfacile est, aïunt, proverbia scribere cuivis. Haud nego; sed durum est scribere Chiliadas,
Qui mihi non credit, faciat licet ipse periclum ; Mox fuerit studiis æquior 1116 meis.
Budé partageait l’admiration d’Estienne pour un travail aussi utile, qu’il appelait le Répertoire de Minerve (Zogotheca Minervæ). Michel Sonnius a donné à Paris (1579, in-fol.) une édition des 4dages encore plus complète que celle d’Estienne. Il n’y a pas mis la longue préface d'Érasme A tous les philologues, mais seulemept celle qu’il adresse à Guillaume Montjoye, et qui a figuré dans l'édition d’Alde de 1 508.
C’est surtout en Allemagne que les Adages d'Érasme eurent un prodigieux succès. Mathieu Schurer les réimprima onze fois de 1509 à 1520; et Froben en donna dix éditions de 1513 à 1539, sans compter sept à huit éditions publiées ailleurs; mais en Italie, excepté à Venise, l'influence du clergé ne permettait même pas de les imprimer, et Paul Manuce, sur ses Catalogues, était obligé de dissimuler le nom ἃ Ἐrasme par cette vague désignation : Batavus quidam
homo.
« rum quum linguæ græcæ Thesauro (in quod opus paterno auspicio « atque ductu dies incumbo noctesque) colophonem imposuero. »
En novembre de cette année, parut, dans le format petit in-8, la première édition donnée par Alde des LETTRES DE PLINE, avec cette désignation : Venetits, in ædibus Aldi et Andreæ soceri, qui annoncait publiquement l’association d’Alde avec son beaupère.
Cette édition, devenue d’une excessive rareté, est des plus précieuses sous plusieurs rapports, et peut être considérée comme une édition princeps, puisqu’elle contient 375 lettres divisées en dix livres, tandis que la précédente édition de Rome 1490 n’en contenait que 236 divisées en neuf livres, et que les éditions sans date de Venise (vers 1471), celle de Naples de 1476 et celle de Milan 1498, n’en renfermaient que 122 en huit livres.
C'est au sénateur vénitien Aloisio Mocenigo, ambassadeur en France, qu’Alde a dédié cette édition publiée d’après le très-précieux manuscrit que Mocenigo avait rapporté de Paris, et qu'il remit à Alde ; mais, déjà deux ans auparavant, Joconde de Vérone (Fra Giocondo), dans son voyage en France, avait pris soin de transcrire ce même manuscrit et de le collationner avec ce soin, nous dit Alde, que cet homme, aussi célèbre comme savant érudit que comme architecte, apportait à toutes choses. Avec cette copie, Fra Giocondo avait donné à Alde le maauscrit de Julius Obsequens, qui fut publié par Alde
à la suite des lettres de Pline; on voit que des liens
d'amitié existaient dès lors entre Alde et Fra Giocondo.
L'écriture du manuscrit original sur vélin était si ancienne, qu’on aurait pu, au dire d’Alde, la faire remonter au temps même où vivait Pline. Étaitelle en lettres onciales ou gothiques? Alde ne nous dit rien à ce sujet, et l’on ignore si ce manuscrit a été conservé.
L'espoir qu'avait Alde de retrouver l’histoire de Trogue-Pompée et autres manuscrits d’auteurs célèbres, ce dont il reparlera dans sa préface en tête de Pompeius Festus en 1513, n’a pu malheureusement être réalisé. Voici ce qu'il nous dit à ce sujet. Bien que cette préface soit fort étendue, j’en donnerai la traduction en entier; elle nous offre un spécimen
de l'esprit critique d’Alde.
Alde Manuce, Pius Romanus, à Aloïsio Mocenigo, chevalier et sénaleur vénitien, salut.
«Il y a quelques années, quand j’entendais dire qu'on avait découvert soit des Décades de Tite-Live, qu’on croit à jamais perdues, soit des Histoires de Salluste ou de Trogue-Pompée, ou de tout autre ancien auteur, je traitais ces nouvelles de bavardages et de mensonges. Mais, depuis que tu nous as rapporté de France, où tu as rempli si honorablement les fonctions d’ambassadeur de notre Sénat, en te signalant par toutes les qualités qui constituent le grand orateur, ces Lettres de Pline, écrites sur vélin, en caractères tellement différents des nôtres qu’on ne peut les déchiffrer sans une longue étude, j'ai conçu
un merveilleux espoir qu’on découvrirait dans notre siècle la plupart des bons auteurs que nous pensions ne plus exister.
4 Ce manuscrit, en effet, outre qu'il est très-correct, est si ancien que j’inclinerais à le croire du temps même de Pline. Or si, comme il semble, ce recueil de lettres nous a été conservé dès cet âge jusqu’à nos jours, je croirais volontiers que les œuvres de Tite-Live et celles d’autres écrivains, que nous supposions anéanties par l'effet du temps, de l’incurie humaine, d’accidents ou d’invasions étrangères, se retrouveront en quelque endroit cachées comme dans une prison impure et souillées sous la poussière. Je puis donc espérer les voir reparaître à la lumière, et même, avant la fin de mes jours, ressuscitées par la grâce de Jésus-Christ, σωτῆρος ἐάων, Aujourd’hui je suis heureux de publier, le plus correctement possible, ces lettres de Pline le Jeune, dont un grand nombre paraissent pour la première fois ; mais d’abord c’est à toi, illustre Aloïsio, qu’en est due la plus grande reconnaissance, toi qui, nous rapportant ce manuscrit, me l’as donné à imprimer. Cette reconnaissance s'étend aussi à Jucundus de Vérone, cethomme d’un génie supérieur, et si zélé pour les bonnes études, qui, deux ans avant que tu me livrasses ce manuscrit, m'en avait remis gracieusement, et par bienveillance pour les érudits, une copie faite par luimême en France, avec le soin qu'il met à toute chose; et, de plus, six autres recueils de ces lettres, soit inédites, soit imprimées en partie, mais collationnées par lui sur les anciens manuscrits. Ces lettres de Pline, aussi correctes que possible, vont donc être mises aux mains d’un public lettré, qui en sera redevable à toi et à notre Jucundus.
« Mais, puisque des lettres du dixième livre, adressées à l’empereur Trajan, semblent à quelques-uns n’ètre pas de Pline, soit parce qu’elles paraissent différer des autres sous le rapport du style et de l'élégance, soit parce que, contrairement à ce que les érudits ont remarqué, Pline,
dans ces lettres écrites à Trajan, lui donne 16 titre de Dominus, il faut démontrer que ces lettres sont aussi de Pline le Jeune. Sans doute, comme 1] le dit lui-même, quelquefois dans ses lettres son style est plus négligé ; mais, pour celles qu'il adresse à Trajan, si on les examine attentivement, on reconnait qu’elles sont doctes et élégantes, et ne s'éloignent pas du style de Pline, toujours reconnaissable, particulièrement dans celle où il est question d’un certain Dion, qui avait placé les restes mortelsde ses proches dans un lieu consacré. Dans ce procès dont il était juge, Pline, eneffet, rapporte ce qui fut dit de part et d’autre ; mais c’est ce qu'il a fait également dans d’autres lettres, où il rend compte à ses amis des causes qu’il a plaidées. Quant à démontrer qu'au temps de Pline 1] était déjà d’usage de donner aux princes le titre de Dominus, il suffit du passage suivant de Martial dans une lettre du huitième livre à Domitien : Omnes quidem libelli met, Domine; et aussi celui-ci : £'dictum domint deique nostri.
« On peut prouver par de nombreuses raisons que les lettres à Trajan sont de Pline : d’abord parce que, dans le plus ancien manuscrit, elles sont réunies, sous le nom de Pline le Jeune, avec celles qui sont déjà imprimées ; et ensuite, que, dans une de ces mêmes lettres à Trajan, se trouvent et le passage de Pline sur les chrétiens et le rescrit de Trajan sur le mème sujet, mentionné par Tertullien, Eusèbe, Paul Orose; en outre, divers passages des mêmes lettres attestent incontestablement qu’elles sortent de la main qui a tracé les lettres de Pline à ses amis, Ainsi, par exemple, ce qu'il dit au sujet de Voconius Romanus, dans la lettre du second livre adressée à Priscus : « Honorez, je vous prie, les miens d’un regard « favorable ; je veux dire quelques-uns des miens, car, « voulant mettre de la discrétion à ma demande, je ne « parlerai que d’un ou de deux, ou plutôt d’un seul : c’est a Voconius Romanus. » Et peu après il ajoute : « Notre
a amitié a commencé avec nos études. Nous n'avions « qu'une mème maison, à la ville et à la campagne. 1] « prenait part à mes affaires comme à mes plaisirs. Où « trouver une affection plus sûre, et une compagnie plus « agréable? » Dans la mème lettre, il félicite Voconius de ce que « son père était l’un des plus distingués dans l’ordre des chevaliers », et de ce que «son beau-père y acquit encore plus de considération ». Il vante aussi sa science et ses mœurs. Enfin, il parle de sa mère.
« Dans la quatrième lettre du dixièmelivre, à Trajan, 1 revient encore sur ce même Voconius : α La bienveillance α dont vous m’honorez, seigneur, et dont je recois tant « de preuves, me donne la hardiesse de vous demander a des grâces, mème pour mes amis, entre lesquels Voco- « nius Romanus tient l’un des premiers rangs. Nous avons « été élevés et nous avons toujours demeuré ensemble. » Et un peu plus bas : « Ce qui soutient ma confiance, ce « sont les mœurs de mon ami, c’est son attachement aux « belles-lettres, sa tendresse pour ses parents. C’est à ces « sentiments affectueux qu'il doit la succession de son « père, qu’il recueillit à sa mort, la libéralité de sa mère, « et l’adoption que fit de lui le mari de sa mère. Tout « cela reçoit un nouvel éclat par sa naissance et par ses « richesses héréditaires. »
« Au second livre, dans les lettres à Arrien, il parle ainsi de Marius Priscus : « Marius Priscus, proconsul d'Afrique, « accusé par les Africains, se borne à demander des juges « ordinaires, sans recourir à aucune défense. Corneille « Tacite et moi, chargés par ordre du sénat de la cause de « ces peuples, nous crûmes qu'il était de notre devoir de « remontrer au sénat que les crimes dont il s'agissait « étaient d’une telle énormité, qu'ilétait denotre devoir de « livrer à la justice Priscus, accusé d’avoir mis à prix d’or « la condamnation et mème la vie des innocents. » Il revient de nouveau sur Marius Priscus dans la troisième lettre du dixième livre, à Trajan : « Par cette raison, dit-il,
a quand les peuples d’Afrique me demandérent au sénat « pour avocat contre Marius Priscus, je m'y refusai, et « mon excuse fut reçue. »
« La grande amitié de Pline pour Tranquille Suétone est encore plus évidente dans ses lettres, et surtout dans celle où il lui dit : « Acquittez enfin la promesse que mes « vers ont faite de vos ouvrages à nos amis communs. » Elle se termine ainsi : « Donnez-moi le plaisir de voir « votre nom mis en lumière; d'entendre dire que l’on « copie, que l’on entend lire, qu’on lit, qu’on achète les « œuvres de mon cher Suétone. Il est bien juste que notre « amitié réciproque vous engage à me rendre la mème joie « que je vous ai donnée. » On lit dans une lettre du dixième livre, à Trajan : «Ïl y a longtemps, seigneur, que, charmé « des mœurs et de l’érudition de Suétone, je l’ai retiré « chez moi. Plus je l’ai vu de près, plus je l’ai aimé. Deux « raisons sollicitent en sa faveur le privilége dont jouis- « sent ceux qui ont trois enfants. L’une, qu’il mérite que « ses amis s'intéressent pour lui; l’autre, que son maα riage n’a pas été heureux: il faut donc qu’à ma très- « humble supplication il obtienne de votre bonté ce que « la malignité de la fortune lui a refusé. »
« Ajoutons que, dans ses lettres en réponse à celles de Pline, Trajan se sert presque toyjours de l'expression Secunde carissime, preuve d’une amitié peu commune. De toutes ces raisons, il ressort que Pline le Jeune est en effet l’auteur des lettres à Trajan, et elles doivent suffire pour convaincre mème les plus obstinés contradicteurs, ceux qui cherchent, comme on dit, un nœud dans un jonc (c’est-à-dire des difficultés là où il n’y en a pas) (1).
a J'ai cru bien faire de publier avec cet ouvrage le Panégyrique de Trajan, d’abord parce qu’il m’a semblé très-
(1) M. Benjamin Aubé a publié sur cette question intéressante une dissertation des plus remarquables, insérée dans la Revue contemporaine, le 15 février 1869.
convenable de réunir dans un même volume tout ce que je pourrais avoir de Pline; ensuite, parce que ce Panégyrique, à mon avis, est si élégant, si docte, si finement travaillé, si utile, que Pline me parait s’y être surpassé. La noblesse des pensées et leur abondance, les purs et excellents préceptes qu'il donne pour guider sagement et heureusement sa vie, en font un ouvrage que tous doivent lire assidûment, mais surtout les hommes haut placés, les princes, ceux qui commandent aux autres, ceux à qui la direction et le soin des peuples est confié (λαοί τ᾽ ἐπιτετράφαται, xai τόσσα μέμηλε). Il nous montre en effet dans Trajan la réunion de toutes les qualités qui font l'excellent prince, et indispensables à celui qui a reçu du fils de Saturne le sceptre et les lois pour régner sur les hommes (ᾧ ἔδωχε Κρόνου παῖ; ἀγχυλομήτεω oxnrpov τ᾽ ἠδὲ θέμιτας, ἵνα σφίσι βασιλεύη). C'est donc à juste titre que l'on souhaite aux empereurs d'être « plus heureux qu’Auguste et meilleurs que Trajan ». On ne saurait à ce dernier comparer même le Cyrus de Xénophon, dont le portrait n’a pas été tracé conformément à la vérité historique, mais, comme le remarque Cicéron dans une lettre à son frère Quintus, pour donner le modèle idéal d’un gouvernement équitable. Trajan, au contraire, fut tel que nous le fait connaître son panégyriste. Aussi, de même que Scipion l’Africain avait toujours en main les livres de Xénophon, parce qu’il y trouvait exposés tous les devoirs de celui qui veut unir le zèle à la modération dans l'exercice du commandement, de même nous devons toujours tenir sous les yeux le Panégyrique de Pline le Jeune, afin que l’exemple d’un homme accompli, d’un empereur vaillant, du plus juste des princes, nous porte à l’imiter. .
« Nous donnons aussi dans le mème volume deux autres écrits, l’un de Pline, sur ceux qui se sont illustrés par les armes où par l'administration de la république, l'autre de Suétone, sur les grammairiens et les rhéteurs illustres. Je n’ignore pas que ces écrits ont été l’un et l’autre attribués
par quelques-uns à Suétone, et cela d’après l’autorité de saint Jérôme, qui, dans son propre livre sur les hommes illustres, s'exprime ainsi : «Tu m’exhortes, Dexter, à suivre l'exemple de Suétone, et à passer en revue les écrivains ecclésiastiques, comme il le fait pour ceux qui se sont acquis un nom dans les lettres païennes.» Voilà ce que dit saint Jérôme ; mais, en examinant ses paroles, on voit qu'il réfute les érudits qui ont émis un avis contraire au nôtre. Il n’affirme pas que le livre de Suétone traite des capitaines ou des hommes publics, mais des écrivains; c’est effectivement ce que nous pouvons voir dans son De claris grammaticis et rhetoribus, écrit imité par saint Jérôme, à la demande de Dexter. Le livre sur les hommes qui se sont distingués dans la carrière des armes ou de l’administration de la république est éyidemment de Pline ; on en a pour garant le titre qui dans aucun manuscrit ne porte le nom de Suétone, ni de Tacite ou de quelque autre auteur, mais partout celui de Pline. C'est afin que l'édition de ces opuscules sur les hommes illustres parvint plus correcte entre les mains des lettrés, que le savant Jean-Baptiste Egnazio l’a soigneusement revisée avec moi, bien qu’à la hâte, selon le peu de temps qui nous était donné.
« Enfin, j'ai ajouté à tout le reste le livre de Julius Obsequens sur les Prodiges, dont mon cher Jucundus, aussi aimable que l’indique son nom, m'a fait présent pour être imprimé en même temps.
« C’est sous tes auspices, Aloïsio Mocenigo, gloire du noble sénat de Venise, que nous avons mis au jour ce volume. Puisque tu t’es donné le soin de rapporter ces lettres de France et que tu m'en as confié l’impression, c’est à toi que les érudits en seront principalement redevables, et qu’ils en garderont la reconnaissance. Adieu.
« Venise, novembre, M. D. VIIL »
RaerTores GRæci. Cette importante publication forme deux volumes qui contiennent un grand nombre de rhéteurs publiés pour la première fois. Le tome premier parut en novembre 1508 ; le second, en juin 1509.
C'est dans le premier volume, après les Progymnasmata d’Aphthonius, qu’Alde, ayant retrouvé les traités d’Anistote sur la Rhétorique et sur la Poëtique qu’il n’avait pu joindre à sa grande édition, les fit paraître pour la première fois (voir plus haut, Ρ- 104).
En tête du premier volume, Alde a mis une épitre à Jean Lascaris, dont voici la traduction.
Alde à Jean Lascaris, ambassadeur du roi de France.
α Illustre et savant Lascaris, je sais avec quelle joie tu verras sortis de mes presses et livrés au public les ouvrages de rhétorique, puisque cela constate qu’au gré de tes désirs la langue grecque, presque anéantie par les incursions des barbares et l’injure du temps, revit et se propage au profit de tous les hommes zélés et studieux. Oui, je dois l’attester, toujours, dans ma longue et pénible carrière, tu m’es venu en 8146 et par tes conseils et par ta coopération en tout temps, en tous lieux, et maintenant à Venise, où depuis cinq ans tu remplis, avec autant de sagacité que de probité, les fonctions d’ambassadeur du roi très-chrétien. Non-seulement tu mets à ma disposition tes manuscrits, dont ta bibliothèque est comble, mais tu me stimules sans cesse à en hâter l’impression, surtout des plus importants. J’aurai donc la satisfaction de t'en offrir la dédicace, et à d'autant plus juste
titre que c’est toi qui nous as ramené de Grèce en Italie les Préceptes pour la composition des déclamatiôns, de l’excellent rhéteur Sopater, qui font partie de ce recueil, et aussi tant d’autres qui sont l'honneur de la littérature ; tels sont Antiphon, Dinarque, Andocide, Lycurgue, Isée, ce groupe des dix orateurs qui florissaient au temps de Démosthène, parmi lesquels Antiphon, nommé, en raison de son admirable talent pour persuader, Πειθὼ ᾿Αντιφῶντος, et Dinarque, dont l’énergie se rapproche de celle de Démosthène, en sorte que si l’un était le blé, l’autre était l’orge, à moins que par cette désignation on n’ait voulu signaler son infériorité; de mème que, au dire de Suétone, Plotius Gallus, Plotius le Français, qui enseigna à Rome la rhétorique à Marcus Tullius Cicéron, encore enfant, était appelé par M. Célius ordeaceus rhe- .tor, c’est-à-dire rude et vide.
« Ajoutez à cette collection Syrianus, Marcellin, Sopater, ces zélés et savants interprètes des œuvres rhétoriques d'Hermogène, que tu m'as confiés pour les imprimer, ce que j'ai promis et ce que j'exécute, et aussi les quarante-huit chants héroïques des Dionysiaques de Bacchus. Enfin, à qui mieux dédier ces savants maîtres qu’au ministre du Roi de France, toi dont la maison, toujours favorable aux hommes studieux, les accueille en si grand nombre, et dont plusieurs sont tes commensaux, justifiant ainsi ce que disent Euripide (1) et Horace (2)?
« En effet, tu n’es pas seulement issu de cette nation grecque, mère des plus grands hommes, mais encore de la race impériale des Lascaris, qui compte deux saints du nom de Théodore, et les deux Jean qui portent le même prénom que toi, le plus docte des Grecs dont tues la gloire. Car les Grecs et les Latins te doivent une égale reconnaissance, puisque tu excelles aussi bien dans ces deux lan-
(2) Fortes creantur fortibus et bonis.
gues, et ne t'en doivent pas moins tous ceux de ces morts illustres que tu as rappelés du trépas à la lumière.
« Que tous ceux qui s'intéressent aux lettres se réjouissent donc de t'avoir pour patron, et prient Dieu que, conformément à tes désirs, tu restes toujours favorable à nos études. Quiconque les favorise, favorise les amis des lettres, et leur rend service aussi bien de nos jours que dans les temps futurs.
« Quant à moi, je ne cesserai jamais de poursuivre mon but, et, avec l’aide de Dieu, je redoublerai mes efforts en bravant toute fatigue et tous les obstacles. Si pourtant je ne pouvais continuer comme j'ai commencé, soit par quelque juste motif, soit parce que j'aurais trop promis, et qu’il survint quelque arrêt dans le sauvetage des livres enfouis dans les ténèbres, sois certain que ce ne serait que comme ceux qui dans les luttes reculent pour mieux. sauter.
« Adieu, Mécène de notre âge!
Méæcenas atavis edite regibus.
« Venise, novembre 1508. »
À la suite de cette épître est celle de Démétrius Doucas (qui a soigné le texte de cette édition), écrite en grec au Crétois Marc Musurus, et dont voici la
a Alde, auquel doivent savoir gré tous les savants qu'il oblige en sauvant du naufrage ce grand nombre de livres menacés ΟὟ être engloutis, les multiplie à tel point qu'au lieu d’un seul manuscrit, souvent si rare à rencontrer, c’est mille exemplaires qu’il livre à la fois aux amis des lettres, à l’aide de l’intelligent et fécond procédé de la typographie. Si les dieux en eussertt gratifié nos
ancêtres, combien de manuscrits dont nous sommes privés, soit par la fréquence des guerres, soit par les variétés des opinions théologiques, nous auraient été conservés par elle!
a C’est aussi par tes soins, Musurus, que dans la célèbre et très-docte cité de Padoue, où tu professes publiquement dans la chaire comme du haut d’un trône, on voit sortir chaque année de ton école, comme des flancs du cheval de Troie, tant de doctes disciples qu’on pourrait croire nés au sein de la Grèce et autochthones d'Athènes.
« C’est donc pour nous une consolation, dans les malheurs de notre patrie, de voir accourir en foule, à Padoue, tant d'amis de l’instruction qui se pressent autour de toi pour profiter de tes leçons. Courage donc, Musurus, et sans cesse, sans relâche, continue à interpréter pour tes amis et tes auditeurs cette rhétorique d’Hermogène, imprimée par notre cher et habile Alde, mon savant ami, et qui est aussi le tien.
« À la suite d'Hermogène , tu trouveras Île traité de rhétorique du prodigieux Aristote, ce grand génie, δαιμόvos, qu'on ne saurait trop louer, puisqu'il est le commencement, le milieu et la fin de la science.
« Puis après, les Dissertations de Sopater, cet ouvrage sirare et presque introuvable, que Jean Lascaris, ce digne descendant de la race impériale, a rapporté de Grèce en Italie, avec tant d’autres livres non moins utiles, et qui font le charme de la vie (βιωφελοῦς). »
Suit un éloge de Jean Lascaris, protecteur zélé de Musurus, et ambassadeur du roi des Celtes (France) près Venise, dans ces temps calamiteux.
Doucas parle ensuite des Méthodes de Denys d’Halicarnasse, « cet excellent critique dont les œuvres
« sont conservées comme un trésor inappréciable par « ceux qui ont le bonheur de les posséder, car ce ne « sont point des écorces et des feuilles qu’il donne, « mais des fruits aussi agréables que nourrissants. »
« Pour nous, après avoir longtemps et péniblement travaillé sur les manuscrits que de fortune nous avons rencontrés, et les avoir corrigés, nous en livrons la réunion aux amis des lettres et à tous ceux qui s'intéressent à la rhétorique; ils y trouveront une source inépuisable. Dans ce magnifique Jardin hellénique, cultive donc et fais prospérer par tes soins et ton savoir tant de beaux arbres pour Putilité de tes initiés, et cela d’une manière digne de notre nation et de la gloire immense que tu t’es acquise. »
En tête du second volume, Alde, dans la lettre qu'il adresse à Musurus (1), professeur de lettres grecques à Padoue, le félicite de son savoir en grec et en latin et du service qu'il rend dans lillustre gymnase de Padoue en propageant et faisant aimer les études grecques dont il fait l’éloge en s'appuyant sur Horace et Cicéron, et il en cite les plus beaux passages. En lui dédiant les ouvrages des Rhéteurs grecs qui composent ce second volume, 1] lui dit qu’il s’étendrait davantage sur leur mérite, si son âme était plus calme dans ces temps désastreux.
Vicinæ ruptis inter se legibus, urbes Arma ferunt; sævit toto Mars impius orbe.
(1) Cette lettre est datée du 12 juin 1509, tandis que la souscription finale de ce second volume est de mai de la même année.
En 1509 Alde ne publia dans le format petit in-fol. que les Opuscules de PLUTARQUE; c'est la première édition des traités divers de Plutarque plus connus sous le nom de Moralia. Ils forment un énorme volume in-fol. de près de onze cents pages en petit caractère. Démétrius Doucas de Crète, un des membres de l’Académie aldine, en fut l'éditeur, ainsi qu’il nous en informe dans sa’ préface en grec. Alde, dit-il, s’est conformé aux textes des excellents manuscrits appartenant au cardinal Bessarion alors à Venise. Il fut aidé dans ce travail par Érasme qui s’occupait de la révision des textes dans l’imprimerie d’Alde, et aussi par Jérôme Aléander (1) qui en versgrecs, comme Déinétrius Doucas dans sa préface grecque, rendent grâce à Alde d’avoir exhumné ce recueil où tant de précicux traités honorent l’humanité qui va jouir de cet inappréciable présent, Ἄλδου χορηγοῦντος, ἡμῶν τε διορθούντων.
La publication des OEuvres morales de Plutarque fut un des plus grands services qu’Alde ait rendus aux lettres, et il témoigne sa joie et sa satisfaction avec
(1) C’est vers cetle époque que Louis XII appela Aléander, dontla réputation était justement méritée, à Paris pour y professer les belleslettres. 11 y expliquait le matin les auteurs grecs et le soir Cicéron, et, malgré les statuts qui excluaient les étrangers, ses succès le firent nommer recteur de l’Université.
une sorte d'expansion pour avoir pu mener à bonne fin un aussi grand travail. On lira avec intérêt dans la lettre en tête des Horalia le tableau fait par Âlde des mœurs du temps, et aussi le récit de l’accucil qu'il reçut dans la famille d’Antiquario, auquel il les a dédiés , et de la fête que lui firent ses amis lors de son arrivée à Milan.
A Jacques Antiquario de Pérouse (1).
« Tout ce qui est bon est difficile à faire. Cette vérité, applicable à tant de choses, l’est en particulier aux ἤοrales de Plutarque, dont j'ai fait rechercher avec soin et réunir les manuscrits pour en livrer le recueil à l’impression. Jusque-là, que d’empèchements dans cette tâche, et, d'autre part, que d’ennuis et de contrariétés ! 1] m’a fallu plus d’une fois laisser la besogne en chemin; mais, puisqu’à force de peine on vient à bout de tout, la voici enfin accomplie.
« Pour te dédier ce livre, mon cher Antiquario, j'aiune foule de bonnes raisons : ton admirable droiture, tes connaissances variées, ton goût exquis, notre amitié commune, et, par-dessus tout, l’excellence de tes mœurs, qui te rendent supérieur même aux lecons du sage Plutarque.
(1) Jacques Antiquario, né à Pérouse, mort à Milan en 1512, fut secrétaire des ducs de Milan jusqu’à l'occupation française, et passa alors dans le parti du roi de France, qui le combla de bienfaits. Après la victoire d’Agnadel, remportée par Louis XII sur les Vénitiens, Antiquario composa ce panégyrique en l’honneur de son protecteur : Oratio Jacobi Anliquark pro populo Mediolanensi in die triumphali Ludotici Galliarum regis et Mediolani ducis de fractis Venelis; Mediolani, Alex. Minutfanus, 1509, in-40. 11 eat des rapports d'amitié avec les savants les plus célèbres de son Lemps, et se montra très-libéral envers les liltéraleurs.
Saurait-on mieux rencontrer pour la dédicace d’un traité de morale que le nom de celui qui en est la vivante expression ?
« À Milan, où j'étais ton hôte, j'ai su apprécier tes éminentes qualités et la pureté de ton cœur. Un adolescent aussi, le jeune Antiquario, ton neveu, m'y a ravi d’aise; il y avait en lui un parfum de modestie, un goût si vif des belles-lettres, que l’élève, déjà si fort en grec et en latin, devait à mon sens bientôt passer maître et t’égaler en science et en vertu. Quoi encore? Tout, jusqu’à tes secrétaires, me charmait dans ta famille, si distinguée, si pure, si semblable au maitre.
a Quelle vérité dans cet adage, auquel je m'associe : «Tel on voit le chef de famille, tel le noble, tel le prince, tel l’homme d’État, tels aussi seront les membres de la famille, les employés, les serviteurs, l'État mème et le peuple » ! Cette pensée, Cicéron, dans son 7raité des lois, l’a rendue en termes choisis, comme il sait le faire. Les fautes des grands produiraient moins de mal (sans en vouloir atténuer l'importance), s’ils ne servaient d'exemple à tant de gens. Interroge l’histoire : tu y verras que tels sont les chefs de l’État, tel a ‘été aussi l’État. Partout où l’on se règle sur la conduite des grands, on les copie servilement. Cette remarque n’est pas moins juste que celle de Platon, quand il dit : Changez la musique de vos artistes, et la république se moditiera. A mon tour, je dirai : Que les grands prennent un autre train de vie, et les mœurs du peuple se corrigeront. Les princes vicieux font à leur pays un mal d'autant plus cruel, que les vices qu’ils engendrent, ils les communiquent à leurs sujets; ils sont doublement funestes, et par leur corruption et par celle d'autrui. Leur exemple nuit encore plus que leurs fautes.
« Ah! mon cher Antiquario, si tous ceux qui s’élèvent au-dessus du vulgaire étaient, comme je le souhaite, des modèles de vertu ; s'ils pouvaient te ressembler, certes on ve tarderait pas à voir le bonheur régner parmi les hom:
mes, les crimes et les vices bannis de la terre d’un mouvement unanime, et avec eux, suivant Ovide, ruse, perfidie, trahison, violence, soif des richesses ; et l’on verrait tout le cortége des saintes vertus, probité, franchise, vérité, bonne foi, prendre leur place. Mais bien rares sont les honnètes gens à notre époque. C’est précisément pour cela qu'il me serait doux de toujours être à tes côtés, dans ta compagnie, toi que j'ai connu si bon et si honnète jusque dans cette causerie familière qui reflète si bien le caractère de l’homme; car cette maxime attribuée à So- Jon : « Telle vie, telles paroles, et telles paroles, telles actions », ne manque pas de réalité.
« Ils avaient bien raison, Galéas et Ludovic, ces illustres ducs de Milan, de te tenir en grande estime, et tes concitoyens ont encore bien raison d’être unanimes à faire ton éloge. Je rougirais, mon cher Antiquario, de te parler ainsi de toi-mème dans une lettre privée; mais ces épîtres dédicatoires, placées en tête des ouvrages qui sortent de nos presses, bien qu’adressées à de simples particuliers, sont écrites dans l’intérèt public et doivent être lues de tous les savants qui les auront entre les mains. Veuille donc me pardonner si je veux, d’après le sincère témoignage que je porte ici de tes mœurs si pures, de ta vie irréprochable, de ta haute probité, de ta perfection morale, si je veux, dis-je, faire connaître mon cher Antiquario à tous les hommes d’étude de notre siècle, et même à ceux de l'avenir, tant qu'on lira nos écrits et qu'ils seront, avec les Morales de Plutarque, sous les yeux des: gens instruits. Bien plus : il y a entre nous une si tendre sympathie, qu'aux trois ou quatre couples d'amis fameux dans l'antiquité, je veux qu’on en ajoute un nouveau, celui d’Antiquario et d’Alde.
« IL m'est venu à l’idée de reproduire plus bas les vers hcndécasyllabes qu’à mon arrivée chez toi, à Milan, tu as improvisés pour fèter ma bienvenue ; qu’ils servent à témoigner des liens qui nous unissent!
ANNÉE 1509. 321 Aldus venit en, Aldus ecce venit, δίς.
Nunc, o nunc, Juvenes, ubique in urbe Flores spargite. Vere namque primo Aldus venit en, Aldus ecce venit.
Le mois suivant (avril), Alde donna, dans le format in-8°, sa première édition de SALLUSTE, d’après deux excellents manuscrits rapportés de Paris par Lascaris ct par Frère Giocondo de Vérone, ces deux personnages si distingués et si dévoués au culte des lettres; c’est ce que nous apprend Alde Manuce dans sa dédicace à Bartolomeo Liviano (1), Fenetarum copiarum gubernatori, Romanæque militiæ instauratori. |
Le même mois (2) parut une seconde édition d’Ho- RACE, plus correcte que la première. Alde y ajouta un excellent traité de Metris Horatianis, composé par lui avec tant de méthode que ce traité fut souvent réimprimé. Cette édition, presque aussi rare que celle de 1501, est suivie de l’indication des changements introduits dans le texte. Elle contient quelques leçons importantes et particulièrement celle-ci, ode 25 : Dedicet Euro au lieu de Hebro (3).
(1) Barthélemy Alviano, en latin Livianus, mort en 1515, célèbre général vénilien qui perdit contre Louis XII la mémorable bataille d’Agnadel, etait un ami passionné des belles-lettres.
(2) La souscription finale porte la date de mars, mais l’épttre dédicaloire est datée du 3 avril.
(3) Cette meilleure leçon que la prononciation gréco-ilalienne ren-