‹ Alde Manuce et l'hellénisme à VeniseChapitre 27 sur 103 · ΑΓΕ MANUCE · texte numérisé non relu

ΑΓΕ MANUCE

L’épitre dédicatoire, aussi aimable qu’enjouée, adressée par Alde au jurisconsulte Charles Giaffredo (de Jouffrey), président du sénat royal de Milan, contient le récit de son arrestation sur le territoire de Mantoue en 1506, arrestation dont les motifs étaient connus jusqu'à la publication faite par M. Baschet de la correspondance d’Alde avec le duc de Mantoue (voyez plus haut, p. 286). Giaffredo était alors à Mantoue comme ambassadeur du roi de France.

Dès qu’il fut informé de l’arrestation d’Alde à Canneto, à vingt milles de Mantoue, 1] accourut près du prince pour obtenir l’ordre de la délivrance d’Alde et vint lui-même, avec sa suite, à cheval, accompagné -de nobles mantouans, pour le mettre en liberté ct lui faire restituer son argent en totalité, wsque ad assem, ses vêtements, ses chevaux et tout son bagage. Alde raconte gaiement l’étonnement du préfet de cette petite ville, lequel, après l’avoir fait comparaître la veille devant lui, escorté par près de cent hommes armés, et fait jeter pendant les chaleurs de juillet dans un affreux cachot; le voyait maintenant assis à table en si nombreuse compagnie tout à côté de l’ambassadeur du roi de France. Se confondant en excuses de l’avoif traité avec si peu d'humanité, il se mit à remplir humblement les fonctions d'architriclin,

dait homophone, fut introduite par les contrefacteurs de Lyon dans l’édition d'Horace, même format et d’un caractère à peu près semblable, publiée par Simon Charpentier.

comme Nasidienus lorsqu’Horace était assis à table à côté de Mécène. Alde croit donc ne pouvoir rien offrir de plus convenable à Giaffredo que la dédicace de sa nouvelle édition d’Horace fort améliorée, se souvenant que c’est à Mécène qu’'Horace a, dédié ses œuvres, comme à son protecteur et à son bienfaiteyr ; hommage qui lui est d’autant mieux dû que pour Alde et bien d’autres il est un véritable Mécène par ses bienfaits, son mérite, sa dignité et son amour des lettres. « Vous êtes plus que mon bienfaiteur, lui dit- «il, vous êtes mon sauveur. En me délivrant de ma « prison, vous m'avez plus obligé qu’'Horace ne le fut « par Mécène ; à plus juste titre je puis donc vous « dire :

« O et præsidium et dulce decus meum! »

Alde mentionne aussi le travail auquel il s’est livré dans son traité de Mctris Horatianis (1), qui n’occupe pas moins de quarante pages, et qui a été reproduit d’abord par Henri Estienne, et ensuite dans un grand nombre d'éditions, particulièrement dans la grande et magnifique édition d'Oxford, publiée par Combes en 1792.

(4) Voici comment Alde l’annonce : « Rationem undevigenti metrorum generum, quibus Horatius in hoc opere usus est, sic inserui suis locis, ut se sponte offerant vel nolentibus,; et dislinctiones subindicationesque,ut quisque locus exigebat, apposui, quæ cum bene collocatæ sunt commentariorum vice funguntur. »

Dans son édilion d’Horace, Henri Estienne l’a réimprimé parmi d’au- “ tres savantes dissertations et commentaires, sous ce titre : De undevigenti generibus metrorum Horalii tractatus Aldi Manutii:

1910 et 1911.

La ligue de Cambrai contre Venise et les désastres qui en furent Ja suite forcèrent Alde à suspendre encore une fois les travaux de son imprimerie pendant les années 1910 et 1511. C’est en 1510 que l’empereur Maximilien écrivit à Isabelle d’Este, marquise de Mantoue, pour lui recommander son familier (c'est ainsi qu’il désigne Alde), afin de lui faire obtenir la restitution des biens qu’on lui avait enlevés.

Voici cette lettre :

α Maxtmilien, par la grâce de Dieu, empereur des Romains.

« Déjà nous vous avons écrit pour vous recommander notre cher, notre fidèle et notre familier Alde le Romain. Nicolas Phrysius (1) a dû vous en parler, selon l’avis que nous lui en avons donné, particulièrement au sujet de quelques possessions, maisons et autres biens appartenant audit Alde dans le château d’Asola; et comme, en raison des très-grands services qu’il a rendus et rend journellement à tous les littérateurs par son savoir et sa bienveillance, nous avons pour lui une véritable affection, nous ne doutons pas que vous n'ayez pour lui les mêmes sentiments. Nous voulons qu’en toute occasion on lui vienne en aide et qu'on lui soit favorable ; à cet effet, nous vous le recommandons de tout notre pouvoir, afin que vous avisiez à ce qu'on lui restitue ce qu’on a pu lui prendre,

4, Aiubassadeur de l'empereur aupres de la cour de Mantoue,

y compris les intérêts arriérés et les revenus. Et si, pour une cause quelconque, on ne pouvait lui restituer 16 tout, faites en sorte qu’äu moins il ne soit rien innové (?) contre ledit Alde, et aussi contre son beau-père André d’Asola, qui en était possesseur, et que les revenus et intérêts soient mis en séquestre dans les mains des fermiers et des débiteurs, jusqu’à ce que, en temps opportun, la justice puisse en connaître. En agissant ainsi, vous me serez très-agréable. |

« Fait dans notre cité impériale de Vienne le 926 (?) 1510, et de notre règne le vingt-cinquième.

« Écrit de la main propre de Sa Majesté impériale. « DE BanNissis (1). »

(1) Mazximiliano, divina favenie clementia, Romanorum Imperalor semper Auguslus, elc.

« Te havemo scripto altre volte in recomandatione del fidele dilecto Aldo Romano familiare nostro e anchora te ne debe essere sta parlato da Nicolao Phrysio, secundo la commissione alhora da noi data, precipue sopra certe possessione, case, et altri beni pertinenti a detto Aldo nel castello de Asula, e perche epso Aldo per la doctrina, bontà sua, e grandi comodi facti e va facendo generalmente a tutti li Eitterati noi grandemente amiamo, como etiam per li medesimi respect non dubitamo sia amato da te, volemo in ogni sua occurrentia continuamente aiutarlo 6 favorirlo, per tanto quanto possemo te lo recomandiamo che sei contenta provedere li sia restituito dicta sua roba cum li fructi e denari inde percepti. Et si per qualche causa non potesse fare totale restitutione, al mancho opera che in le supradicte robe contra dicto Aldo et anchora contra Andrea suo suocero al quale gia pertinevano non sia innuato cosa alcuna, et che li fructi de epsi restino sequestrati in mano de li presenti fictuali e debitori, finche si possa in più apto tempo sopra ciù conoscere quello vole la justitia et in ciù ne farai cosa gratissima.

Datum in civitate nostra Imperiali Augusta die vigesima sexta (?) aono Domini MDX regni nostri Romani vicesimo quinto.

Ad man; Caes. Mtis ppm.

De BaAxmiIssis. n

Il s’agit ici sans doute de quelques propriétés que la femme d’Alde lui avait apportées en mariage, et qui avaient souffert de l’invasion des alliés sur le territoire vénitien. Ὁ

On se rappelle que, grâce à la munificence de son protecteur le prince Alberto de Carpi, Alde possédait aussi des terrains à Carpi, localité qui à cette époque dépendait beaucoup de la famille d'Este. Ces propriétés se trouvant aussi exposées aux éventualités de la guerre, Alde se rendit -en 1511 à la cour de Ferrare pour y solliciter la protection de la duchesse, qui était alors Lucrèce Borgia. Il dut recevoir près d'elle un accueil bienveillant, car il dédia plus tard à cette princesse, comme témoignage de gratitude, les poésies des Strozzi (1514), et lui décerna l’épithète de divine dans son épiître dédicatoire.

De Ferrare il alla à Bologne, d’où il adressa en latin la lettre suivante à un de ses amis :

Alde à Paul Bombasio, de Bologne (1).

« Je te salue, mon cher Paul, ainsi que notre cher Scipion, ton beau-père, et tous ceux avec qui tu vis là-bas. Sache que je suis présentement à Bologne, dans ta maison, où j’ai recu de ton frère Jérôme, suivant sa coutume, la plus affable hospitalité. Je préférerais cependant te voir ici, avec Scipion, ou être moi-même auprès de vous. Mais

(1) Le texte latin de cette lettre a été donné par Renouard, p. 519.

j'espère qu'un jour viendra où il nous sera donné de vivre longtemps ensemble.

« Peu avant de quitter Bologne pour aller à Venise par Raveune, tu m'’écrivis d'envoyer Virgile à l’archevèque de Salerne, qui réclamait instamment ce volume. Comme je n’avais pas le loisir de t’écrire, je mandaï à Frédéric (1) de te conseiller, ainsi qu’à Scipion, de ne pas prendre par Ravenne, attendu que la mer n'était pas sûre au mois de mars, et que votre navire risquerait d’être capturé par les galères ferraraises; j’ajoutais que le mieux était de passer par Ferrare, où vous auriez pu rester quelques jours avec mot. En mème temps que la lettre à Frédéric, je remis le volume pour l’archevèque, à qui j'aurais rougi de rendre visite avant qu’il ne l’eût reçu; mais, à mon grand regret, ni la lettre ni le livre ne sont parvenus à leur adresse. L’un et l’autre avaient été confiés aux Malchiavelli, banquiers de Ferrare, qui devaient les envoyer à Bologne. Lorsque Frédéric revint auprès de moi et m'informa de ce qui était arrivé, j'’allai trouver ces Malchiavelli; je leur demandaiï à qui ils avaient remis le livre. Ils me répondirent : « Nous l'avons envoyé à Hercule, surnommé le Sage; nous vous donnerons une lettre pour lui. » Mais Hercule affirme n’avoir recu ni lettre ni livre. Tu vois que les embarras ne me manquent pas. Je pourrais donc dire plus justement qn'Énée : « Nous sommes entraînés de malheurs en malheurs; nos alia ex als in fata vocamur. » Adieu, et aime-moi comme tu sais aimer. — Bologne, 20 avril 1511. — Ton Alde. »

(Adresse : ) « Au savant Paul Bombasio, de Bologne, l’un des maîtres d’aujourd’hui en langues grecque et latine. À Venise, près le pont du Rialto, à l’enseigne de la Tour. Aux soins de M. André d’Asola. »

(1) Probablement Frédéric d’Asola, beau-frère d’Alde . ou peut-être Frédéric de Ceresara. |

L'imprimerie fut enfin rouverte en 1512, année de la naissance de Paul Manuce, par une seconde édition des Erotemata de CarysoLoras, in-8° (νον. Fabricius, VII, p. 39). Ce volume contient, outre les Ἐρωτήματα τοῦ Χρυσολορᾶ et son traité Πεοὶ ἀνωμάλων ῥημάτων, un traité de Démétrius Chalcondylas, Πεοὶ σχηματισμοῦ τῶν χρόνων, un traité de Théodore Gaza et des pensées morales, μονόστιχοι, de divers poëtes.

Alde dédia ce volume au jeune César d'Aragon (Cæsari Aragonio), qu ne peut être que le troisième fils de Frédéric III d'Aragon, roi de Naples, et de sa seconde femme Isabelle dite Éléonore de Baux, fille de Pierre de Baux, duc d’Andria. Le roi Frédéric, dépouillé de ses États par Louis XII et Ferdinand le Catholique, obtint du roi de France le titre de duc d'Anjou, et mourut à Tours en 1504. César d’Aragon se retira à Ferrare, où il décéda à l’âge de vingthuit ans, sans laisser d’autres traces dans l’histoire (1). C’est pendant son séjour à Ferrare qu’Alde a dû faire la connaissance de ce jeune prince exilé, doué des plus heureuses dispositions. Voici la traduction de l’épître dédicatoire qu'il lui adresse :

« Manuel Chrysoloras, qui le premier (Primus Juniorum) a rapporté en Italie les lettres grecques et les a

(1) Art de vérifier les dates. — Moréri.

professées longtemps à Florence, a publié les Rudiments de la Grammaire grecque, très-bien et très-brièvement exposés. C’est d’après le conseil de Marc Musurus, de Crète, qui professe ici devant un auditoire aussi nombreux que savant, que nous avons cru devoir les imprimer, en y joignant quelques traités qui ne seront pas inutiles à l’étude du grec. En raison de l'affection que je porte à la famille d'Aragon, et à toi particulièrement, j'ai cru devoir t'offrir la dédicace de ce livre que je viens d'imprimer, afin qu'il t’aide à te perfectionner dans l'étude du grec, à laquelle tu t’es adonné, de même qu’à la langue latine, et que dès l’âge de douze ans tu savais déjà assez bien pour comprendre à la lecture leurs écrits en vers et en prose (4). Courage donc, jeune prince, courage! Applique-toi aux bonnes lettres, et tu y acquerras tous les mérites que les enfants des rois doivent posséder. Je suis convaincu qu'avant d’avoir atteint l’âge viril, tu seras l’honneur de ton illustre maison, bien qu'Homère ait dit :

Mais je ne doute pas que ta nature, ton génie, ta modestie ettes mœurs, dans un âge si tendre, ne te rendent semblable à ton père, cet excellent roi, et même, ce qui serait une grande exception, supérieur, s’il est possible (2).n

Une troisième édition de la Grammaire de Lascaris, in-4°, en grec, avec la traduction latine en rc-

(1) «... quando sic jam latints profecisti nondum annos natus duo-

decim υἱ οἱ carmine, et prosa oratione quod legis intelligas. »

(2) « ... ea est indoles, id ingenium, ea modestia, 11 mores tui in hac na tenerrima ætate, ut non modo Patris similis, optimi Regis, sed vel eo inelior, id quod paucis admodum datum est, futurus videare. »

gard, parut en octobre de cette année. Dans un avis au lecteur, Alde dit que la traduction latine qu'il ἃ faite de la Grammaire de Lascaris lui a donné beaucoup de peine, et qu'il y a joint le Tableau de Cébès pour encourager la jeunesse à entrer dans la bonne voie. Dans sa première préface en tête de cette Grammaire (édition de 1495), Alde avait regretté que cet homme si renommé à tous égards n’eût pu revoir sa grammaire avant sa mort, arrivée récemment.

Cette troisième édition contient une dédicace à Ange Gabrieli, sénateur vénitien, élève de Lascaris et membre de l’Académie aldine. Alde y déplore ainsi la mort de Lascaris :

« Sed illud non possum non dolere, non licuisse Constantino lucubrationes suas omnes cura nostra impressas ante videre quam e vita discederet, quod si accidisset, visus sibi fuisset superare omnium fortunas. Id ego et ex epistolis, quas ad me super ea re scripsit, facile perspexi, et quia librum tertium περὶ ὀνόματος χαὶ ῥήματος sic finivit : εἴη εὐτυχὲς ὥσπερ τὸ πρῶτον, quasi præsagiens futurum, ne non secundum et tertium libros suos, ante quam moreretur, impressos videret, ut primum vidit. Atque hoc illud est, quod mihi maxime dolet, et si quicquam in illius interitu mali accidit, non ipsi, sed nobis accidit qrbatis viro optimo et parente literarum græcarum. »

Alde a donné cette année une nouvelle édition des ÉPITRES FAMILIÈRES de CICÉRON, et, ce qui est ἐχtraordinaire, c’est qu'à cette même date 1] en ait exécuté deux différentes éditions. Cependant Re-

nouard, qui les a possédées toutes deux, indique des différences qui ne laissent aucun doute à ce sujet; mais il n’en est pas de même de la sincérité de la date. Malgré le fréquent emploi que, surtout vers cette époque, on faisait des Lettres familières de Cicéron qui servaient de modèle à quiconque écrivait en latin, et le nombre en était grand, il me semble cependant difficile qu’une édition ait été épuisée si vite qu’il eût fallu en réimprimer une autre dans le cours de la même année. Peut-être, vu le malheur des temps, Alde n’avait-il tiré de la première qu’un très-petit nombre d'exemplaires, en sorte que le besoin journalier de ces Épîtres l’aura forcé d’en hâter une nouvelle édition.

Renouard fait remarquer, et avec raison, que toutes ces éditions des Lettres familières de Cicéron, imprimées par Alde en 1502, 1512 (deux éditions), 1522 et 1533, sont devenues d’une extrême rareté; jusqu’à présent je n’ai pu en acquérir une pour ma collection d’Alde.

Elles ont eu le sort des autres ouvrages populaires, qui, lus et relus, usés par l’usage journalier, ont fini par disparaître complétement. C’est ce qui arriva aussi aux Colloques familiers d'Érasme , imprimés à 24,000 exemplaires, et dont Renouard n’a pu trouver qu’un seul, qui était encore imparfait.

En tête de cette édition, accuratius recognita, est

reproduite la préface d’Alde à Sigismond Turzo qui avait figuré dans celle de 1502.

1513 (1913-1514 n. st.).

En 1513, Alde unprima, dans le format petit in-8, les Commentaires de CÉSAR, revus sur un grand nombre de manuscrits par Fra Giocondo (Jucundus) qui ἃ enrichi cette édition d’une carte des Gaules, des figures du célèbre pont sur le Rhin et des plans de plusieurs villes de la Gaule, le tout sur bois. Dans une préface, qui n’a pas moins de cinq pages, adressée par Jucundus à Julien de Médicis {frère de Jean de Médicis, depuis Léon X, et fils comme lui de Laurent de Médicis) , il dit avoir trouvé pour ce travail un très-grand nombre de manuscrits, et en avoir acheté plusieurs tant en France qu’en Italie. Il rend compte des soins qu'il a pris pour cette édition en confrontant ces manuscrits et en consultant à Venise les savants les plus distingués convoqués par lui à cet effet. En tête sont deux préfaces d’Alde adressées l’une au lecteur, l’autre aux studieux. La première, datée de novembre 1513, traite du plan de l'ouvrage; la seconde, datée de décembre suivant (1), est un résumé

(1) D’après la souscription finale, l'impression du texte des Commentaires de César a été terminée en avril 1513 ; mais le volume n'a pu paraître qu'à la fin de cette année, la seconde préface d’A/de étant datée du mois de décembre.

de la géographie de la Gaule, suivi d'un index de noms propres eu latin et en français.

Parmi les pièces préliminaires, on trouve le bref du pape Alexandre VI, en date du 17 décembre 1502, accordant à Alde un privilége pour ses petits caractères cursifs; il est suivi d’un nouveau privilége, daté .du 27 janvier 1513, du pape Jules IT, qui, dans l'intérêt des lettres et à la demande d’Albert Pio, conte de Carpi et ambassadeur (orator) de l’empereur Maximilien, le renouvelle pour quinze ans. Cette protection pour toute impression en ces mêmes petits caractères s'étend, sous peine d’excommunication, à toute la chrétienté; la pénalité dans les États du pape est fixée à la confiscation des livres et à une amende de cinq cents écus d’or : « Et pour que personne n’en « ignore, avis en sera donné à tous les patriarches, « archevêques, évêques, abbés et leurs vicaires, enfin « à toutes les administrations qui dépendent de nous, « et nous leur demandons expressément d'assurer à « ces lettres toute la publicité nécessaire. »

Le volume est terminé par un ample index géographique de Raimond Marliani, index qui avait déjà été imprimé séparément. ΑΜ

Cette mêine année parurent, en avril etimai, dans le format in-folio : RHETORUM GR&CORUM ORATIONES, deux volumes en trois parties, vaste recueil publié

pour la prennère fois.

La première partie comprend les vies et les écrits d’Eschine et de Lysias ; la seconde partie, les discours d’Isée , Dinarque, Antiphon, Lycurgue, Gorgias, Lesbonax, Hérode; la troisième partie, Isocrate, Alcidamas, l'Éloge d'Hélène par Gorgias, et les éloges d'Athènes et de Rome par Aristide.

L’épitre adressée à François Fascolo, jurisconsulte et grand chancelier du sénat de Venise, placée en tête du premier volume, contient des détails intéressants. Alde, après avoir signalé les hommes les plus célèbres de cette famille et rappelé le mérite et la considération dont jouissait le père de François Faseοἷο, ainsi que son trisaieul, honoré par Sabellico dans son Histoire de Venise, fait l'éloge de Faseolo, qu'il déclare , comme il est d’usage , le plus grand de tous par son éloquence, sa modestie, sa piété et ses vertus, qui l’ont fait nommer le grand chancelier.

« Et si quelqu'un, lui dit Alde, te demandait comment tu as pu acquérir tant de talents, tu pourrais répondre comme Alexandre le Grand : Μηδὲν ἀναδαλλόμενος. Excité par ton zèle, par ton savoir et par cet amour des lettres, qui a fait de Venise une autre Athènes, où tous accourent entendre Marc Musurus, l’homme de ce siècle le plus éru-

Φ dit, et nommé à une chaire publique par ton intervention, j'ai voulu que les discours d’Eschine et de Lysias, et d’autres dont les noms figurent en tête de ce volume, et qui sortent de mes presses pour l’utilité des studieux, te fussent dédiés. Ilste seront d'autant plus agréables, que la plupart de ces discours restaient depuis longtemps cachés au mont Athos, dans la Thrace. C’est le savant Lascaris,

cet homme sans pareil, ambassadeur du roi très-chrétien il y a cinq ans, à Venise, qui, de retour de la mission que lui avait donnée Laurent de Médicis, d’aller en Grèce rechercher et acquérir à grand prix les bons manuscrits, les a rapportés à Florence avec d’autres non moins précieux et non moins rares. Mais ce n’est pas seulement à Lascaris que nous sommes redevables de tant de richesses littéraires qu’il ‘a recueillies en Grèce; c’est surtout à Laurent de Médicis, car ce fut lui qui donna cette mission à Lascaris avec une générosité et une largesse toutes royales. Jamais la famille des Médicis n’a cessé d’encourager et de protéger les lettres et tout ce qui est beau etbien; mais, quelque grands que soient les services rendus au monde par Laurent de Médicis dans ces temps malheureux, celui quiles surpasse tous est de nous avoir donné Léon X, notre souverain pontife, fils glorieux, ἀγαθὸς ἀγαθοῦ, et, je dirai plus, πατρὸς ἀρείω. C’est sous ce pontife que tant de rapines, de meurtres et de crimes vont disparaitre, ainsi que la guerre, cause première de tous les maux ; le monde sera renouvelé sous ce fils de la paix. Le voilà, celui que nous tous, affligés, opprimés, submergés, attendions comme le Messie; le voilà, cet homme qui ramènera l’âge d’or et fera renaître dans le Latium la royauté des temps de Saturne. Le voilà, le Léon (Lion) qui vaincra, le lion de la tribu de Juda (1)!

(1) « Hoc enim Pontifice tot rapinæ, tot cædes, tot hominum scelera cessabunt, et bella in primis omnium malorum causa : hoc pacis filio renovabitur mundus. Hic ille est quem afflicti, oppressi, submersi, promissum expectabamus. Hic vir hic est aurea condet secula qui rursus Latio regnata per arva Saturno quondam. Hicille Leo , de quo scriptum est: Vincet Leo de tribu Juda.

Di Patrii indigetes, et Romule, Vestaque mater Quæ Tuscum Thyberim, et Romana palatia servas, Hunc saltem everso Juvenem succurrere sæclo

Ne prohibete. Satis jampridem sanguine nostro Laomedonteæ luimus perjuria Trojæ: »

« Nous savons qu’il existe trois époques de l’éloquence oratoire : la premitre, celle de Thémistocle, Périclès et autres, dont rien ne nous est resté; la deuxième, celle de Démosthène, d’Eschine, de Lysias, d’Isocrate et d’un grand nombre d’autres, dont l’illustre décade, après avoir brillé d’un grand éclat de leur vivant, profite à la postérité. Dans cette foule se distinguent les dix orateurs dont Plutarque ἃ écrit la vie dans son livre intitulé Βίοι τῶν δέχα ῥητόρων, les rangeant dans cet ordre : Antiphon, Andocide, Lysias, Jsocrate, Isée, Eschine, Lycurgue, Démosthène, Hypéride, Dinarque. Dans son livre de Claris Oratoribus, Tullius Cicéron y ajoute Démade et Démétrius de Phalère, et, en parlant d’Isocrate, de Lysias et de Démosthène, il nous dit : « Ceux qui approchent le plus de « Démosthène sont Hypéride, Eschine, Dinarque, Dé- « made (dont il ne reste rien) et plusieurs autres; car telle « fut la fécondité de ce grand siècle ; et c’est, à mon avis, « jusqu’à cette génération d’orateurs que se conserva cette a sève et cette pureté de sang qui donnait à l’éloquence « un coloris naturelet une beauté sans fard. En effet, tous « ces orateurs étaient vieux quand Démétrius de Phalère, « encore jeune, leur succéda ; il était le plus savant de tous, « mais, moins exercé au maniement des armes qu’aux jeux « de la palestre, il charmait les Athéniens plus qu'il ne les « enflammait. » Voilà ce que dit Cicéron ; il prétend qu’il n’existe plus rien de Démade; nous avons cependant ici son discours : Περὶ τῆς δωδεχαετίας. Fabius cite ses discours au livre X, où il établit une comparaison entre eux. Ces deux premières séries d’orateurs appartiennent à Athènes. La troisième appartient à l’Asie; ce sont: Polémon, Hérode, Aristide et autres.

« Pour toi, François Faseolo, protecteur et gloire des lettres, grand orateur toi-mème, recois dans ta maison, pour en faire ta lecture habituelle, avec des amis qui la fréquentent, ces grands Orateurs, et sois toujours favorable à Alde dans la rude tàche qu'il a entreprise. »

C'est ἃ Jean-Baptiste Egnazio que le second volume est dédié par Alde, qui lui dit dans sa dédicace :

« Au milieu des guerres qui déchirèrent l’Italie et presque le reste de l’Europe, et qui nous amenèrent la peste après la guerre, λιμὸς μετὰ λοιμόν, je m'étonne que les Lettres puissent encore fleurir à Venise; et comme tu y brilles, cher Egnazio, par ton savoir et ton éloquence, j'ai voulu que cet Isocrate, revu soigneusement, te fût dédié, conformément à mon usage, puisque je ne puis te donner d'autre preuve de mon amitié $incère que par ces Épitres, où je rends témoignage des services que ma reconnaissance atteste ainsi et aux hommes de mon âge, et à la postérité la plus reculée, si ces livres y parviennent.

« δ᾽ αἱ ajouté à Isocrate, et cela sur le conseil de Musurus, le discours d’Alcidamas contre les rhéteurs, l’éloge d'Hélène par Gorgias et celui d’Aristide le Parrathénaique, et aussi son Éloge de Rome; de sorte qu'on aura du mème auteur et l'éloge d'Athènes et celui de Rome, ces deux illustres villes. »

Cette publication importante fut suivie de : Cice- RONIS Épistolarum ad Atticum, ad Brutum, ad Quintum fratrem, libri XX.

Cette édition, à laquelle Alde a ajouté l’interprétation en latin des passages grecs, porte, sur le titre même, l'interdiction qui, en vertu des priviléges accordés par Alexandre VLet Jules IT, protégea , sous peine d’excommunication, les livres imprimés par Alde.

Voici la préface adressée par Alde : Philippo Cyrulano Moræ, Pannoruv.

Alde Manuce, Romain, à Philippe Moré de Coula (1), Hongrois, secrétaire du rot et son envoyé à Venise.

« J’ai eu, dans la conduite de mes nombreux travaux, plus d’une satisfaction, illustre Coulai; mais la plus sensible est de voir de grands esprits, et aussi de grands princes, aimer les belles-lettres et reporter sur notre immense et constant labeur la meilleure part de cette affection. Et tu partages ces sentiments, toi, l’ami le plus dévoué aux lettres et à nos intérèts, toi qui es un véritable savant, toi l’insigne honneur de la maison de Coulai, déjà illustre par tes ancètres, et rendue plus glorieuse encore, par toi-mème, gouverneur d’Éger, secrétaire du roi (Ladislas VII), homme d'État considérable et incorruptible, envoyé pour la quatrième fois à Venise. Tes trois frères, Ladislas, Georges et Nicolas, vaillants capitai- ‘nes, luttant sans relâche pour la foi chrétienne et la patrie, ont infligé aux hordes des Turcs plus d’une honteuse déroute ; mais tu fais encore plus d'honneur à ton pays, la Hongrie, car, outre le savoir et l'éloquence qui te distinguent, 11 y a en toi un tact merveilleux, une loyauté rare, un mélange heureux d'imagination et de jugement, qualités que Béroalde sut discerner en germe, alors que tu suivais ses lecons à Bologne, et qu’il attacha ton

(1) Philippe Moré de Coula (en hongrois Coulai Moré Fülüp, où l'i final correspond à notre particule de), devenu plus tard évêque de Cinq- Églises, fut tué à la célèbre bataille de Mohacs (1526), livrée au sultan Soliman par le jeune roi de Hongrie Louis II qui y périt, ainsi que les deux archevèques du royaume, cinq évêques, cinq cent magnats εἰ vingt-quatre mille Hongrois, et cela dans l’espace d’une heure. C'est à la suite de cette sanglante victoire que Soliman dévasta Bude et anéantit la célèbre bibliothèque formée par le roi Mathias Corvin et composée de 55,000 vol., principalement en manuscrits ornés de peintures: un tréspetit nombre échappa à celte destruction. — Je dois ces renseignements à l’obligeance de M. le comte Alex. Apponyi, membre de la Société des bibliophiles français et fils de 5. E. l'ambassadeur de l’empire d'AutrichesHongrie à Paris.

nom à ses Commentaires sur les Tusculanes de Cicéron. « En raison même de tes mérites et de ta bienveillance, tu auras plaisir à apprendre qu’Alde, ton ami, n’est pas un ingrat, qu’il aime au contraire avec passion ceux qui l’aiment; et la preuve qu'il t'en donne, c’est de mettre sous tes auspices ces Épiîtres de Cicéron nouvellement imprimées dans la forme d’un manuel à l'usage des studieux. Je l’ai fait d'autant plus volontiers que tu te glorifies de trouver un grand charme au langage et à l’éloquence de Cicéron, et que tu blâmes ceux qui, engoués du style des écrivains du troisième ou du quatrième siècle, dédaignent Cicéron et tout ce qui lui ressemble; s’ils font fi du pain de froment, eh bien! qu’ils mangent de la glandée! Ces écrivains-là peuvent avoir de l’érudition ; mais, s’il faut° les lire, loin d’imiter leur style on doit s’en garder le plus possible; c’est ton avis, et je m’y associe pleinement. « Ainsi pensait, je m'en souviens, un certain Paul, jeune Hongrois d’un sens judicieux, et mon condisciple (nous suivions ensemble”les cours de Baptiste Guarini, à Ferrare); ainsi pensait Sigismond Thurzo, jadis mon hôte à Venise, homme d’un cœur généreux et de grande science, un dévot de Cicéron dans toute la force du terme, nommé quelques années plustard gouverneur d’Albe[Kaïlsbourg|, puis évêque de Varadin [Grosswardein], et dont la mort soudaine et prématurée m’a rempli d’affliction (1). Je lui ai beaucoup d'obligations, et en lui j'ai perdu un excellent ami. Tous tes compatriotes (j'ai entretenu avec plusieurs des relations intimes, car je ne sais quel astre régit ensemble nos sympathies), tous, dis-je, me paraissent, grâce à la sûreté de leur jugement, goûter infiniment les œuvres de Cicéron, et toi, cher Philippe, plus que les autres. « Accepte donc aujourd’hui ces vingt livres de la correspondance de Cicéron, dont seize sont adressés par lui à

(1) Alde lui avait dédié sun édition d'Épitres fumilières de Cicéron, de 1502 (voir plus haut).

Atticus, avec qui dés l’enfance(ilsfurent camarades d'école) il eut toujours les rapports les plus étroits et les plus tendres, étant mème plus familier avec lui qu’avec son propre frère Quintus, comme si l’amitié avait pour base l’aflinité des idées et des caractères. Ils s’aimaient si tendrement que l’un souffrait de l’absence de l’autre, et qu’Atticus versait des larmes en voyant son ami partir pour un long voyage. Entre autres témoignages de cette sensibilité, ouvre la lettre du quinzième livre, qui commence par ces mots : « Antium veni VI calendarum » ; c’est Cicéron luimème qui parle. (Suit un long extrait de cette lettre.)

« Dans cette correspondance, il est question, presque à chaque page, des troubles et des malheurs de ce temps, *On peut, à mon avis, en rapprocher le nôtre, si fécond en misères et en catastrophes, telles qu'actes de cruauté, meurtres, rapines, ravage des campagnes, sac des villes, vicissitudes de la fortune, toute une foule de maux dont la guerre a été, est et sera toujours la mère, et je dirai comme Cicéron, dans une épitre à Brutus : «C’est la déplorable guerre qui engendre tout cela ! »

.« Et nous aussi, nous voici arrivés en un temps où nous pouvons répéter en toute vérité : « Plus de lois! les « cités voisines se déchirent entre elles; le monde est en « proie aux fureurs de Mars ».

« On peut facilement vérifier, d’après cette correspondance, la parfaite exactitude des faits que rapporte César dans ses Commentaires. À ce sujet, dans la vie d’Atticus par Cornelius Nepos, qui fut un des témoins de cette époque, et qui vécut dans l'intimité d’Atticus, 11 y a un passage qu’il ne me paraît pas hors de propos de rappeler ; le voici (suit le passage chap. XVI, commencant par) :

Quanquam eum præcipue dilexit Cicero ut ne frater quidem.…

« ..... Les seize livres de lettres que Cicéron a écrites à Atticus depuis son consulat jusqu’à sa mort, pouvaient

tenir lieu d’une histoire suivie de ces temps. En effet l'ambition des grands, les fautes des chefs, les révolutions de la république y sont retracées ; pas un trait ne manque au tableau, et l’on serait tenté de croire que le génie est une sorte de faculté prophétique; car Cicéron n’a pas seulement prédit ce qui arriva de son vivant, il a annoncé, comme un augure inspiré des dieux, les événements survenus de nos jours. C’est ce que dit C. Nepos.

« Tu reconnaitras la justesse de ces réflexions par une lecture assidue du recueil que je t'envoie ; le format t'y engagera du reste, car, bien que les lettres de Cicéron te soient connues, l’exiguïté du volume t'aidera à les connaître encore plus.

« On collationne en ce moment avec soin tout ce qui reste des œuvres de Cicéron, qui sortiront de nos presses en trois volumes, comprenant : l’un les traités de morale et de philosophie, l’autre la rhétorique, le troisième les harangues : s'ils sont aussi bien corrigés que je l’espère, ils laisseront peu de chose à désirer. Je ne doute donc point que les lettrés de nos jours, s'ils étaient assez déraisonnables pour se déplaire en compagnie de Cicéron, ne viennent à résipiscence, et qu’en devenant plus sages, ils u’aient sans cesse entre les mains les beaux volumes de Cicéron.

« Comme il y a dans ces lettres un grand nombre de mots grecs, nous y avons substitué des équivalents latins, d’une part à cause du contraste des caractères grecs, de l’autre, parce que ces mots ont donné lieu à de nombreuses variantes, ce qui nous permettra de faire en passant quelques remarques qui ne seront pas inutiles. En voici la liste (suit la nomenclature des citations grecques).

« Tous ces passages, nous en avons donné une interprétation rapide peut-être, mais attentive, avec l’aide du savant Marc Musurus, mon excellent collaborateur, dont le secours dans la correction des textes m'est tellement précieux que, si la Grèce avait produit encore deux hom-

mes de son mérite, je ne désespérerais pas de donner biéntôt aux gens de goût, dans des éditions châtiées, les chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque et latine. — Adieu.»

5 juillet 1513 (1).

La belle édition de PLATON, aussi rare que précieuse, publiée par les soins réunis d’Alde et de Musurus, parut en septembre suivant.

Pour cette édition, Alde eut à sa disposition d'excellents et anciens manuscrits, ainsi que le déclare la souscription : Ἑνετίησιν ἐτυπώθη, παρὰ τοῖς περὶ τὸν Ἄλδον παλαιοῖς τισι χαὶ ἀξιοπίστοις χεχρημένον αὐτογράφοις.

On y trouve plusieurs discours découverts au mont Athos par 7. Lascaris pendant la mission que Laurent de Médicis lui avait donnée pour recueillir des manuscrits en Grèce : « En sorte, dit Alde, que si ces discours nous sont conservés, c’est autant à Laurent de Médicis qu’à Lascaris, cet homme unique sous le rapport du savoir et des mérites en tout genre, qu'on en est redevable. »

Alde eut l’insigne honneur de transinettre le premier à la postérité la plus reculée les œuvres originales d’Aristote et de Platon, sauvées désormais par l'imprimerie de toutes les chances de destruction. Jusqu’alors 1l n’en avait rien paru, même isolément.

(1) Bien que la souscription placée à la fin de l’ouvrage porte la date

de juin 1513, le volume n’a pu paraître que postérieurement à celle de l’épitre dédicatoire.

L'apparition des œuvres complètes de Platon fut un événement dans le monde littéraire, . peut-être plus grand encore que celui des œuvres complètes d’Aristote. Au moyen âge Aristote était plus et mieux connu que Platon, soit par ses écrits traduits en latin, soit par ses commentateurs; mais 1] n’en était pas de

même pour les écrits de Platon, bien qu’au douzième

siècle Bernard de Chartres eût dit, en parlant de tous deux : « Nous sommes des naïns assis sur les épaules des géants (1). »

Dans sa dédicace ou plutôt sa prière à Léon X, Alde rappelle les grands services rendus aux lettres par le. pape Nicolas V et par Laurent de Médicis, père de Léon X. . |

C'est surtout à la famille des Médicis qu’est dù l'enthousiasme pour Platon qui se manifesta dans toute l'Italie, et aussi la fondation de tant de sociétés qui se formèrent à l'exemple de l’Académie de Florence, toute platonicienne, créée par Cosme de Mé-

(1) Joannes SarisBeriensis, Metalogicus, 1. III, chap..rv. Cité par M. Hauréau, Hist. de la Philosophie scolaslique ; Paris, 1872, in-8.

(1) Dans sa traduction de Plotin, Marsile Ficin s’exprime ainsi :

« Magnus Cosinus, senalus consulto patriæ pater, quo tempore consilium inter Græcos atque Lalinos, sub Eugenio pontlifice, Florentiæ tractabatur, philosophum Græcum, nomine Gemistum, cognomine Plethonem, quasi Platonem alterum, de mysteriis Platonicis disputantem frequenter audivit. E cujus ore fervente sic afflalus est protinus, sic animatus, ut inde Academiam quamdam alta mente conceperit, hanc opportuno primo tempore pariturus. Deinde, cum conceplum tantum magnus ille Mediceus quodam modo parturiret, me, electissimi medici

‘ sui filium, adhuc puerum tantÿ operi destinavit....… » Plotini Opera;

Florentiæ, 1492. Dédié à Laurent de Médicis.

dicis. Toutes ces sociétés étaient animées du même

esprit et uniquement consacrées à l’explication et à ‘étude du philosophe dont elles portaient le nom.

Cosme de Médicis, passionné pour Platon, avait suivi assidüment les cours de Gémiste Pléthon qui en expliquait les textes et en enseignait la doctrine à Florence. C’est là qu'ayant remarqué dans le jeune Marsile Ficin les plus heureuses dispositions , 1] dirigea ses études en vue de faire de lui un des principaux soutiens de l’Académie, et 1] l’engagea à donner une traduction complète en latin de Platon; Marsile Ficin l’acheva à l’âge de trente-cinq ans. Mais alors Cosme était mort depuis quatre ans. Son fils Pierre, dévoué aussi à la philosophie platonicienne, et qui, non moins que son père, affectionnait Marsile Ficin, donna l’ordre de l'imprimer pour servir à l’explication publique des écrits de Platon, mais 1] mourut sans avoir vu la réalisation de ses désirs. Laurent, son fils, imbu, dès sa jeunesse, comme son père et son aieul , des principes de la philosophie platonicienne, composa un poëme sur ce sujet (1). Il voulut même

(1) « Altercatione overo Dialogo composto dal Magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de’ Medici, nel quale si disputa tra el cittadino ed el pastore quale sia più felice vila o la civile o la rusticana, con la determinatione facta dal philosopho dove solamente si trovi la vera felicità (sans lieu ni date, in-12). »

Ce poëme n’a été, dit Ginguené, cité par aucun bibliographe, et il ne l’est pas encore aujourd’hui; les passages qu’en donne Ginguené sont cependant fort intéressants, et nous présentent des discussions philoso-

phiques d’une manière neuve et piquante. 11 a été réimprimé dans l’édition des poésies de Laurent de Médicis : Londres, 1801, in-4.

avec ses amis renouveler avec un éclat solennel la fête annuelle qui avait été célébrée, après la mort de Platon, pour honorer sa mémoire, et qui s'était perpétuée jusqu’au temps de ses disciples Plotin et Porphyre. Cette fête, après douze cents ans d'interruption, fut fixée au 7 novembre, date qu’on suppose être’ celle où Platon mourut dans un festin, à l’âge de quatre-vingtun ans, entouré de ses amis. Une de ces fêtes fut présidée par Laurent. Cette institution, qui subsista pendant plusieurs années, maintint avec éclat la philosophie platonicienne à tel point que ceux qui la professaient furent considérés comme les hommes les plus respectables et les plus éclairés de leur siècle (1). Il suffisait d’ailleurs que Laurent en füt le chef pour que l’admiration qu'avait Florence pour lui se reportât sur tout ce qu’il aimait et protégeait.

Un autre puissant soutien de la philosophie platonicienne fut Pic de la Mirandole.

C'est sans doute au zèle de ces illustres amis des lettres pour la recherche des manuscrits grecs dans tout l'Orient, et particulièrement des écrits de Platon, qu'est due leur réunion en totalité. En mettant cette édition princeps sous la protection de l’illustre descendant des Médicis, le pape Léon X, Alde lui adresse cette dédicace, placée, ainsi que le poëme de Musurus, en tête de ce bel ouvrage. Je suis heureux de la faire connaître.

(1) Roscoe, Vie de Laurent de Médicis, t. 1, p. 195, trad. de Thurot.

Prière adressée au pape Léon X par Alde Pio Manuce, au nom de l'Eglise chrétienne et des lettres.

« Il est un vieux proverbe, Saint-Père, qui dit que, quand la tête souffre, les autres membres souffrent aussi; et cette vérité pour le corps est bien plus vraie encore pour le moral des grands et des princes, qui sont la tête des peuples. Nous savons en effet, par une longue expérience, que, tels sont les princes, tels sont les États, et que de leur conduite dérive celle des peuples. Aussi, quand tu fus élu pape, chacun, dans l’excès de sa joie, déclarait et affirmait que tous les maux dont nous sommes assaillis disparaîtraient soudain, et qu'on allait voir renaître ce bonheur qu’on dit être de l’âge d’or, puisque nous avions un prince vrai pasteur et père des peuples, tel que nous l’attendions, et dont nous avions tant besoin dans ces temps si désastreux. C’est ce que j'ai entendu de mes oreilles sortir partout comme d’une seule bouche. Et ce n’est pas un vain espoir.! En toi les gages sont certains : d’abord les précédents de ta vie, toujours vertueuse et sainte dès ton enfance jusqu’à ton pontificat, puis le bonheur d’être issu de la célèbre famille des Médicis, de tout temps souche de grands hommes. Formés à de tels exemples, il n'en pouvait sortir que des hommes distingués ; et pour n’en citer qu’un seul, tel fut ton père, Laurent de Médicis, dont la haute sagesse assura tant qu'il vécut la paix à sa patrie et à toute l'Italie. PIût au ciel qu’il vécût encore à présent ! on n'aurait pas vu renaître ces guerres qui, presque aussitôt après sa mort, ont ravagé l'Italie, et, par contre-coup, l’Europe à cause de l'Italie. Jamais elles n’auraient éclaté, ou bien on eût vu ce grand homme, par l'influence de sa piété et de ses mérites, nous ramener la paix. Le souvenir de ce qu’il a fait, et qui reste gravé dans notre mémoire, justifie cette croyance, qui est générale.

O mort fatale et à jamais déplorable! Mais, ce qui doit nous consoler, c’est que ces guerres, survenues peu après la mort de ton père, seront bientôt terminées par toi, son fils, et maintenant que tu es élu pape, par ton zèle et tes seuls efforts. Ton jeune âge nous est une promesse de plus, car ce n’est pas sans la volonté des Divinités que dans cette élection tu as été préféré, quoique à peine âgé de trente-huit ans, à tant d’autres Pères de l’Église et de vieillards les plus vénérables ; mais il fallait une longue vie à celui qui devait relever l’Église chrétienne et corriger les mœurs des peuples de la terre. Dieu a voulu que ce fût toi, dont la vie irréprochable et le noble caractère pourront, vu ton jeune âge, suffire à la peine et aux veilles sans y succomber. Car « un sage conseiller, à qui les destinées des peuples sont confiées, ne saurait dormir toutes les nuits» (1), surtout quand de tels soins sont dus à tant de pays, de mers et de peuples divers, inconnus même aux Romains, ces maîtres du monde, sans parler de ce que notre siècle a découvert et soumis à des rois chrétiens. C’est donc sous ton pontificat que l’on pourra dire qu’il n’y a plus qu’une seule bergerie et qu'un seul pasteur, aussi bon que pieux.

« Aussi ne saurait-on trop faire l’éloge du roi des Lusitains, l’iuvincible Emmanuel, qui, depuis bien des années, cherche incessamment, avec une flotte puissante, de nouvelles terres et de nouveaux royaumes, et, vainqueur des peuples auxquels il donne ses lois, est heureux d'atteindre ainsi aux célestes demeures. De Lisbonne où il s’est em-. barqué, après avoir successivement traversé les signes du Cancer, de l’équinoxe et du Capricorne, ets’être rapproché de l’Antarctique, changeant sa direction, il a repassé les mèmes signes du Capricorne, de l’équinoxe et du Cancer, faisant ainsi la circumnavigation de toute l’Afrique et

(1) Homère, Jliade, II, 24.

d’une partie de l’Asie. Dans sa route de plus de cent quarante fois cent milles romains, il atteignit le riche pays des aromates, nommé Calicut; puis, laissant à droite l'ile de Ceylan, il parvint en dernier lieu à‘une ile nommée Malacca, contrée fertile, peuplée et riche en toutes sortes de marchandises. Une sanglante bataille le rendit maître de ce pays, dont les peuples, ayant eu connaissance de la religion et de la conduite des chrétiens, s’empressèrent de se faire baptiser. O roi fortuné! O héros à jamais admirable et digne aussi bien de nos éloges présents que de ceux des siècles futurs! Plaise à Dieu que les autres rois en fassent autant, au lieu de vouloir se détruire, ou plutôt leurs malheureux peuples!

« Alors tous les hommes de la terre reconnaîtraient en peu d’années le vrai Dieu, seraient fidèles à la croyance en Jésus-Christ, Dieu tout-puissant, seul Dieu, qu'ils adoreraient humblement. Mais c’est toi aussi, comme pape, qu’ils connaitront, qu’ils adoreront et-en qui ils croiront, et c’est alors, ὁ Saint-Père ! quand tu auras forcé tes fils à s’entr’aimer, à rejeter leurs armes, et que, par le rétablissement de la paix, tu auras secouru tes peuples affligés, tu donneras tous tes soins à combattre les ennemis acharnés de la religion chrétienne, et aussi à découvrir des peuples encore inconnus sur la terre, auxquels, après leur soumission, tu enverras des apôtres prêcher l’Évangile, afin que, munis des sacrements de l’Église romaine, ils readent hommage à Dieu seul. Déjà tu peux cummen- . cer par les Indiens, et aussi par d’autres peuples découverts depuis peu d’années par les Espagnols dans l’Océan atlantique. Mais une gloire non moins grande t'est réservée, ὁ Saint-Père ! c’est de faire revivre les lettres et procurer les meilleurs livres aux hommes studieux de notre temps et à ceux de l’avenir, et de propager les arts et les sciences. C’est ce que, dans l'antiquité grecque, romaine et même barbare, d’illustres personnages, qui par ἰὰ ont acquis une gloire éternelle, ont tenté de faire; et leur

exemple fut suivi de nos jours non-seulement par de simples particuliers, mais par des rois, par des empereurs, par des papes, et, pour n’en citer qu’un seul, que n’a pas fait pour les lettres le pape Nicolas V, et aussi ton père Laurent? S'ils eussent vécu plus longtemps, que de choses précieuses n’auraient jamais été perdues, et combien d’autres par leurs soins eussent été mieux exécutées! C’est donc à toi, illustre successeur de Nicolas, à toi, digne fils de Laurent, d'accomplir ce que la mort les a empèchés de faire. Pour moi, qui comme Sisyphe roule mon rocher sans pouvoir le porter au sommet de la montagne, et qui suis comparé à Hercule par les savants pour n'avoir pas succombé sous les pénibles travaux qui me font aimer d'eux à tel point que je suis accablé, soit directement, soit par des lettres officieuses qui me comblent d’éloges, pour avoir, disent-ils, fait à moi seul plus que tout autres dans les siècles précédents; ah! combien je suis loin de croire à leurs paroles! Car jusqu’à présent je n'ai publié aucun livre qui ait pu me satisfaire en tout point (4), et mon bon vouloir pour les lettres est tel qu’il n’est sorti de mes presses, pour être mis aux mains des hommes studieux, aucun livre qui fût aussi correct et aussi beau que je l’aurais désiré. Aussi, lorsque, par ma propre négligence ou celle des correcteurs qui revoient avec moi les épreuves, une faute nous échappe, j’en éprouve un tel regret que, s’il se pouvait, je rachèterais chacune d’elles à prix d’or, bien qu'il soit naturel que le sommeil nous surprenne quelquefois dans de tels labeurs qui se renouvellent journellement sans trève ni repos.

« Aujourd’hui, c’est sous ton nom fortuné, ὁ Saint- Père! que nous publions les œuvres complètes de Platon, d’autant que c’est à Laurent, ton père, que Marsile Ficin

(1) «... Ita me amant de tantis laboribus ut, nunc coram, nunc accuratis litleris laudando obtundunt, sed non ego credulus illis. Nullum enim adhuc dedi librum in quo mibi satisfecerim... »

en avait dédié sa traduction latine. C’est par la protection que ton père accorda aux études grecques que Florence devint alors une autre Athènes; c’est donc à toi, son fils, l'espoir de ce siècle, que le texte original, tel que Platon le composa lui-même en grec, et dans l’idiome attique, doit être dédié. C’est en obtempérant d’autant plus volontiers à l’opinion de mes amis, qui du reste était la mienne, que j'ai cru ne pouvoir faire rien de plus convenable que de t'offrir, à toi qui es le représentant des choses divines et le chef de l’Église chrétienne, les pensées de cet homme divin. J’espère donc que tu voudras bien donner ton appui à l'Académie dont nous nous occupons depuis tant d'années (1), en accordant ta faveur et ton affection à une entreprise digne du plus grand des princes, et, mieux encore, en instituant à Rome mème cette . Académie, bienfait à jamais profitable pour les hommes savants, parmi lesquels, au premier rang, figure Musurus le Crétois, dont le jugement est aussi sûr que l’intelligence est grande. C’est lui qui a revu avec le plus grand soin les écrits de Platon, en collationnant le texte sur les plus anciens manuscrits; me venant en cela en aide, comme toujours, pour l'utilité des Grecs et de nos concitoyens. Gomme nous, c’est la paix qu'il désire, et comme nous il fait des vœux pour que l’Académie se consolide sous ta libérale protection, ainsi que tu en jugeras par l’élégie suivante, qu'il a composée en grec, et qui est aussi remarquable par l’élégance du style que par l’élévation des pensées.

« Nous espérons donc que notre édition de Platon obtiendra ton suffrage, d'autant plus que jusqu'à présent, depuis bien des siècles, les membres dispersés de Platon

(1) Alde, ayant été déçu dans son espoir d'obtenir le patronage de l’empereur Maximilien pour son Académie, crut devoir recourir à Léon X pouren étre le protecteur; mais le souverain pontife se borna à créer une école pour l'instruction des jeunes Grecs en Italie : ce que le pape mit à exécution.

erraient à l’aventure, tandis que maintenant, ne formant plus qu’un seul corps, ils sont réunis en un seul volume, où, conformément aux indications données par Diogène Laërce dans sa vie de Platon, d’après l’autorité de Thrasylle, les neuf parties se composent chacune de quatre traités. |

« Mais, arrètons-nous ici.

«Ὁ toi, très-Saint-Père, qui nous représentes Jésus- Christ, le Dieu tout-puissant, et à qui le soin des peuples est confié, tu consacreras tous tes efforts, aidé par ta loyauté, ta sagesse et ta piété, à rétablir la paix que le Christ a léguée comme par testament aux hommes, pour que tes fils, les chrétiens, en puissent jouir; maïs, hélas! maintenant, dans une guerre cruelle, ce sont eux qui détruisent les forces si puissantes de la chrétienté par le fer, qui devrait bien plutôt être tourné contre les terribles Turcs pour les exterminer !

«Ὁ notre commun Père ! et je ne crains pas de le redire encore, emploie ta grande autorité à pacifier tes fils belliqueux et avides de sang, en répétant sans cesse : « Non, « jeunes gens, non, n’accoutumez pas vos âmes à de telles 4 guerres; non, à mon peuple ! mais rejette au loin le fer « dont tes mains sont armées. »

« Cependant, en récompense de nos longs travaux littéraires, sois-nous favorable autant que nous pouvons l’es-

pérer de toi, sisavant en grec et en latin. Ah! si jamais nous avons renuu des services aux amis des lettres, quels ne seraient-ils pas si tu daignais y participer toi-mème? On en jugera par la distance qui sépare Alde Manuce de Léon X, le souverain pontife. »

A la suite de cette noble prière adressée par Alde à Léon X (datée de mai 1513), Musurus ἃ joint un poäne ou plutôt un hymne lyrique, où il invoque

352 ALDE MANUCS.

Platon pour qu’il engage le pape à faire un appel aux peuples chrétiens afin de repousser d’un.commun accord l'invasion des musulmans.

. Dans ce poëme, Musurus déploie à la fois son inspiration poétique et sa connaissance profonde de la langue grecque. On en pourra juger en lisant le texte original que je reproduis en entier à l’#ppendice, et à ces quelques passages que je me suis borné à traduire, mais la timidité de la prose française ne saurait donner qu’une bien faible idée du coloris et de la hardiesse du style pindarique dont cetts pièce est animée.

Voici le commencement de l’allocution de Musurus à Platon :

« Divin Platon ! illustre assesseur des dieux et des génies dont le cortége accompagne le grand Jupiter lorsque, assis sur son char traîné par des coursiers rapides comme la tempête, il les guide dans le vaste ciel, laisse à présent le chœur des dieux célestes, et, dans ton vol rapide, descends sur cette terre des êtres dont l’âme est immortelle (1). Reçois ce livre, qui contient à la fois et les entretiens de Socrate et les célestes conceptions de ton génie... Viens dans la reine de toutes les villes, que le soleil contemple du haut des cieux, cette Rome aux sept collines, qui garde à jamais la domination de la terre. »

Après une excursion pindarique, où l’Olympe εἰ

les souvenirs de l’antiquité se mêlent aux idées chrétiennes, Musurus fait au pape l'éloge de Platon et

de ses œuvres, et aussi de Laurent de Médicis, de Lascaris et de Bembo, puis il annonce à Platon qu'il trouvera à Roine de nombreux admirateurs de son génie qui le présenteront à Léon X dont il sera

reçu avec joie.

« Et c’est alors que, baïsant son pied sacré, suivant l'usage, tu lui diras : | « Sois propice, ὃ notre père! ὁ pasteur des peuples! sois propice à tes troupeaux, et accueille avec bienveillance « le préseut que du meilleur de son cœur le digne Alde adresse, imprimé par lui sur les peaux bien préparées α des chevreaux. Pour récompense de cette offrande, il « sollicite de ton pouvoir divin (1), non pas de l'or, de l’ar- « gent ou des vètements de pourpre, mais d’éteindre α l'incendie allumé par Mars, cette divinité alternative (2), « et par qui tout s’abime, tout périt. Ne sais-tu pas comme « dans les champs Euganéens (3) tout est couvert de sang, « tout est couvert de moïts? Antiphate et le Cyclope lui- « même auraient pitié des sanglots des enfants, des cris « lamentables des femmes. Les flammes ont dévoré les « temples sacrés, les maisons des citoyens et le labeur des « malheureux agriculteurs; même le peu que Vulcain a « épargné est ravagé par les barbares sans cœur, sans « pitié !

« Arrête, souverain pontife, cette guerre civile, inspire « à tes fils ‘la Paix et l’Amitié, et de ta main puissante

(2) ᾿Αλλοπρόσαλλος ’Apnc. Belle expression homérique dont nos derniers malheurs justifient la triste vérité. Je ne la vois employée que dans deux endroits du cinquième chant de l’Iliade d'Homère; vs. 831 et 889.

(3) Au nord de Vérone, Vicence et Padoue,

« viens les délivrer des profondeurs de l’antre où le farou- « che Mars les retient renfermées.

« Fais donc revoir saine et sauve aux serviteurs de « Dieu cette paix qui nous apporte la joie avec ses fruits et « ses raisins, cette paix si chère au monde entier, et pré- « cipite l’enrôlement des nations sur ces hordes sans lois, « ces Turcs, loups dévorants qui, après avoir asservi la « Grèce, veulent avec leur flotte envahir l'Italie, mena- « çant de nous mettre sous le joug de l’esclavage et d’a- « néantir le nom de la Vierge. Mais toi, préviens-les, fais- « leur trouver leur perte, en envoyant dans les plaines de « l’Asie les peuples de tous pays : la Bellone impétueuse α des Celtes couverts d’airain, éperonnant des coursiers « solides comme des rocs, et aussi la nation belliqueuse « des ardents Ibères, etla noire nuée des fantassins de « l’Helvétie, et les phalanges innombrables des hommes- « géants (1) de la Germanie, et le peuple belliqueux de la « Grande-Bretagne, et tout ce qui reste encore des Italiens « que le sort a protégés contre les lances de l’étranger. »

« C’est en conseillant ainsi 1 Léon X que facilement tu lui persuaderas, divin Platon! puisqu'il tient de ses pères l'amour de la paix, de repousser loin du territoire ausonien la rude guerre des barbares, et de faire prospérer les bois sacrés de l’Hélicon, dont les rameaux sont toujours verdoyants. Oui, il ne méconnaîtra pas tes conseils, charmé par ta persuasion qui enchante le cœur, et par la grande beauté de ta figure, semblable aux dieux immortels; l'ampleur de tes épaules, et ta chevelure abondante qui, en blanchissant ta tête, inspire le respect, ainsi que ta barbe vénérable.

« Mais il est temps que je descende du char ailé des Muses ! » |

(1) ’Avôpoyiyavtuv.

Daus ces pages éloquentes, Alde et Musurus se faisaicnt surtout les interprètes de la partie éclairée de la nation, dont les efforts pour propager la civilisation étaient paralysés par les discordes intestines et l'ambition des envahisseurs.

Le même mois que Platon, fut terminée l’impression de l'édition princeps d’un des commentaires

d'Aristote : ALEXANDRI APHRODISIEI ὧδ T'opica Aris-

totelis Commentariü, mais cet ouvrage ne parut qu'en février 1513 (1514 n. st.) (voir plus loin,

En novembre suivant parut une nouvelle édition du Cornucori&, ou Commentaire sur la langue latine (par Nicolas ΡΈΒΟΤΤΙ de Syponte) suivi d’un recueil de grammaires et commentaires latins, Zerentius V'arro, Sexrtus Pompeius Festus, et Nonius Marcellus, dont un grand tiers inédit a été ajouté et publié par les soins de Giocondo de Vérone, qui a aussi collationné MVonius sur les manuscrits de Paris. Parmi les pièces préliminaires, on trouve la reproduction des priviléges accordés à Alde par les papes Alexandre VI et Jules II, et un nouveau privikge de Léon X, du 28 novembre 1513, contre-signé par P. Bembo. |

Alde renouvelle ici l'espoir de retrouver un manuscrit des histoires de Tr'oguc-Pompée dont il a parlé

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# s NE2 2-7

en 1508 voir Lettres de Pline, à l’année 1508) ct qui parait fondé sur des renseignements plus précis, puisqu'il nous dit que ce manuscrit se trouve chez un de ses amis, homme honorable, savant, et en qui on peut se fier. Il ajoute qu’il ne désespère pas non plus de découvrir un Tite-Live complet, et témoigne toute son indignation contre ceux qui se sont plu à abréger et à mutiler les savants écrits de Trogue-Pompée

-et ceux de Tite-Live, comme l’a fait Florus (1).

(1) Voici cette préface, adressée par Alde aux Sludieux :

« Non possum non vehementer irasci audaculis, ac temerariis quibusdam, etiam antiquis, qui diminuendis el mutilandis alienis Libris delectati, Lotam in eo studio curam, operamque posuerunt : id quod, si fecissent, ut sibi inde digerint quæ magis probarent, quæque facilius memoriæ mandare et tenere audacius possent, non improbarem eorum consilium ; sed ob eam causam id fecisse videntur, ut reliclis, ac spretis, lanquam verbosis ac nugacibus propriis Authoribus ipsi laudarentur, ipsi legerentur, obliteratoque illorum nomine, suum substituerunt. Sic Trogi Pompeii Justinus ; sic T. Livii Lucius Florus; sic Sexti Poinpeii nescio quis Paulus abbreviator faclus est; qui utinam antequam tam iniquum facinus aggrederentur, ipsi vel mutilati, vel discerpli octidissent! Esset enim in manibus Trogus; integri et Livius et Pompeius haberentur, tanquam Trogum brevi me spero daturum in medium : extat enim et penes amicum quendam meum frugi hominem ac doctum et fide plenum. Nec despero et Livium quoque, et cæteros bonos vel mea, vel aliorum cura aliquando inventum iri. Faveat Deus cœplis nostris. Cur autem Paulus is, cujus nomen memini, Sextum Pompeium mutilaverit cognosces ex ejus Epistola, quam hic curavi imprimendam, non quod digna lectu videretur (est enim indocta sane ac barbara), sed ut qualiscumque es est, plenior testimonio foret, ab arroganti homine doctissimas Pompeii lucubrationes, indigne, ac inique diminutas et laceratas fuisse. Vale. »

A. Renouard, qui possédait deux exemplaires de cette édition devenue rare (l’un d'eux contenait des notes manuscrites d’Alde), s’en est servi pour bien établir que celte édition est de 1513, portant, à la colonne 1054, la date de septembre MDXIIL, οἱ à la colonne 1436, la date

Il existait alors un très-beau manuscrit de Tite- Live (jusqu’à quel point était-il complet ?). C’est celui dont il est fait mention dans l'Histoire littéraire de l'Italie (1), et qui fut cédé par Cosme de Médicis à Alphonse, roi de Naples, si passionné pour les belleslettres et les beaux manuscrits. Ce don précieux servit à mettre fin à des différends assez graves entre ces deux princes. Circonstance heureuse et unique dans l’histoire où des querelles politiques ont pu se terminer ainsi!

Tiraboschi ajoute que les médecins du roi voulurent le persuader que ce livre était empoisonné ; mais le roi n’en voulut rien croire, et lut les histoires de Tite-Live avec un grand plaisir.

de novembre MDXIII. On ne peut donc pas la confondre avec une nouvelle édition qu’Alde a publiée en 1517. Mais je crois qu’il y a eu des exemplaires où ces deux parties ont été publiées séparément, en sorte que Maittairene mentionne seulement comme une édition que la partie contenant : Ten. Varr. De Lingua latina; Pos. Fesrus. Non. ManceuLuSs in ædibus Aldi et Andreæ soceri, Venise, 1513, mense novembri, in-fol.

Je m'étonne que Renouard n’ait point cité le passage relatif à Trogue- Pompée ; il n’en parle pas non plus à la date de 1508, quoiqu'il mentionne la préface d’Alde en tête de l’édition de Pline le Jeune.

Cette destruction des manuscrits anciens et l'indignation d’Alde ont été l’occasion pour Renouard d’une vigoureuse sortie contre les moines, et cependant si parmi eux des ignorants ou des fanatiques anéantissaient les livres des paiens, il en était d’autres plus éclairés ou plus indulgents qui nous ont conservé la presque-totalité de ceux que l'imprimerie a sauvés à jamais.

(1) Tiraboschi, t. VI, part. 1, p. 95; — Crinitus, de Hones!a Disci- plina, 1. XVII.

Le même mois de novembre, fut imprimé le troisième et dernier Catalogue des éditions d’Alde publiées jusqu’à ce jour-là ; 1] forme cinq pages in-folio à deux colonnes.

Alde donna aussi cette année une réimpression , iu-8, de l’édition de 1505 des Poésies de PONTANUS, revue , corrigée et augmentée.

C'est au mois de janvier 1513 (1514 n. st.) que parut le recueil de poésies latines des deux SrRozzi, Tite-Vespasien et son fils Hercule (1). Alde dit en avoir entrepris l'impression à la sollicitation des frères d’Hercule Strozzi, pendant son séjour à Ferrare posteriore anno. Ce volume in-8 est divisé en deux parties : la première contient les poésies d'Hercule : la seconde, celles de son père. On trouve à la fin le récit fait par Celio Calcagnini de la mort tragique d’'Hercule Strozzi qui, ayant épousé Barbe Torelli, femme d’un mérite distingué, fut assassiné par un rival puissant, qu’on croyait être le duc Alphonse. Alde ἃ composé une pièce en trente-trois vers pour

(1) Tite-Vespasien Strozzi, homme d'État intègre et poëte élégant, était élève du célèbre Guarini de Vérone. Son fils le surpassa comme poële, aussi Arioste l'a-til appelé Orphée (Orlando, ch. 42).

servir d’épitaphe à Hercule Strozzi, qui avait été son ‘lève à Ferrare (1).

En tête de ce volume, est une épître d’Alde à Lucrèce Borgia, avec cette inscription. : 4#/dus Man. Rom. Divæ Lucretiæ Borsiæ duci Ferrariæ δ. P. ἢ.

Il paraîtrait qu’alors aucun des soupçons qui plus tard entachèrent la réputation de Lucrèce n'avaient encore transpiré dans le public, puisque Alde, dont les mœurs étaient sévères et que ses nobles sentiments, fortifiés par l’étude de la philosophie, éloignaient de toute basse flatterie, ne craint pas, en lui adressant cette épître, de vanter les vertus qui la distinguent et « qui la mettent à l’abri de tout reproche ». Dans cctte épître, 1l rappelle que Lucrèce avait promis de protéger l’académie qu’il avait créée : « rien ne pouvant, disait-elle, lui être plus agréable que de plaire à Dieu et aux hommes, afin de laisser après elle une

gloire durable (2) ».

. (1) Elle est insérée à la fin de la première partie et se termine ainsi :

Sed mulierum quæ est gloria et honos, Barbara Taurells conjux quam plentissima, viro, et

Una ut quiesceret ipsa, donec corporum

Erit excitatio, sibi hoc viva posuit.

Renouard l’a reproduite en entier, p. 542.

(2) a Quid dicam de tua in Deum, divosque omneis pietate? quid itein de liberalitate in pauperes, de bonitate in tuos, de justitia in omneis? Mirum est enim quantam pauperibus qui mendicare erubescunt, clam per pios ministros pecuniam eroges. Quot subvenias miseris, quanta præterea gravitate et prudentia negotiis rebusque publicis (co- #ilur nam apud te senatus) et intersis et præsis; el quad est justitiæ

Alde finit son épître par quelques vers empruntés à Strozzi et 1l la termine par cette recommandation :

Sed jam libros hosce lege, atque Aldi tui memineris,

et par ce vœu :

Jesus Deus oPrIMUS MAxTMUS res tuas fortunet.

L'amour des lettres aurait-il aveuglé Alde au point de lui faire croire impossibles des vices dont souvent les plus grands princes ont été injustement soupçonnés ἢ Pierre Bembo, en dédiant à Lucrèce en 1505 ses Asolani, a célébré sa beauté, son mérite et ses vertus. Le vertueux Sadolet, qui fut aussi cardinal, lui témoigna en tout temps une grande estime; tous les poëtes et les écrivains de cette époque, et surtout ceux de la cour de Ferrare, qui ont célébré sa beauté, son goût pour les belles-lettres et son amabilité, ne lui font aucun reproche; enfin les ministres étrangers à Mantoue et à Ferrare, qui n’avaient aucune raison, aucun intérêt pour ne pas dire la vérité dans des dépêchesdont le secret était assuré, semblent fournir des témoignages assez nombreux et assez importants pour contredire l’opinion vulgaire. Si les historiens, prin-

proprium suum cuique tribuendum cures. Tum probos ornandos, sceleratos puniendos et velis et imperes. Quibus in rebus miratur senatus ipse, mirantur cives tui acerrimum judicium, acumen summum ingenii tui. Denique quidquid loqueris, quidquid agis, nulla ex parte reprehendi potest. »

cipalement ceux qui ont écrit après sa mort, la représentent comme l’une des femmes les plus vicieuses de son temps, on peut croire, dit Ginguené, qu’on a peut-être exagéré ses vices, mais non son amabilité.

Enfin, Alde dans son testament nomme la très-illustre duchesse de Ferrare ( Lucrèce Borgia ) parmi les honorables exécuteurs testamentaires qu'il y désigne, tels que le prince Alberto de Carpi et Leonello son frère, Jean-Baptiste Egnazio, prieur de Saint-Marc, et plusieurs autres.

Est-ce la haine sourde contre la papauté, et l'indignation bien méritée contre Alexandre VI et son fils César Borgia, le frère de Lucrèce, est-ce enfin la beauté même de Lucrèce, qui ont pu animer contre elle la jalousie au point d'inventer les vices et les crimes que quelques poëtes lui ont attribués, et qui vont grossissant de siècle en siècle? Son estime et son amitié, geut-être plus tendre qu'elle n'aurait dû être, pour Bembo à qui elle donna une mèche de ses cheveux (1), et l'estime qu’Alde, si connu par sa vertu, lui conserva jusqu'à sa mort, ne sont pas les seuls témoignages qu'on peut invoquer contre ses détracteurs. Nous avons le récit du Loyal Serviteur dans sa chronique de Bayard (2), qui nous dit

(1) Déposée à l’Ambrosienne de Milan. Voir les Femmes blondes selon les peintres de l’École de Venise, par deux Vénitiens (MM. Baschet et Feuillet de Conches), p. 12.

(2) Chapitre quarante-quatrième.

que, après le glorieux combat de la Bastide, où les seigneurs de Montoison, du Lude, de Fontrailles et le bon Chevalier sans peur et sans reproche se dislinguèrent, ils furent reçus dans Ferrare avec de grands éloges par l’ami de François Ier, Alphonse [er d'Este, duc de Ferrare, et par Lucrèce, sa femme, que le Loyal Serviteur dépeint ainsi :

«Sur toutes personnes, la bonne duchesse, qui estoit une perle en ce monde, leur fit ung merveilleux recueil (sic); et tous les jours leur faisoit festins et bancquets à la mode d'Italie, tant beaulx que merveils. Bien ose dire que, de son temps ne devant, ne s’est point trouvé de plus triumphante princesse, car elle estoit belle, bonne, douce et courtoise à toutes gens. Elle parloit espaignol, grec, ytalien, françois, et quelque peu très-bon latin, et composoit en toutes ces langues. Il n’est rien si certain que, combien que son mary feust saige et hardy prince, ladicte dame, par sa bonne grace, lui a rendu de grands et bons services. »

Ercole Strozzi, en dédiant son poëme de la Gigantomachie à Lucrèce Borgia, témoigne aussi la haute estime qu’il avait pour elle (1).

« Lucrèce Borgia, dit M. A. Baschet (2), était célèbre par l’extrème goût qu’elle avait aux belles-lettres, aux beaux-

(1) Je ne trouve dans aucune des éditions des poésies de Pontanus, imprimées par les Aldes, de 1505 à 1533, les deux vers sur Lucrèce Borgia qu’on lui attribue et qu’on n'ose citer, jusqu’à ce que l’histoire ait pu résoudre ce problème insoluble encore aujourd’hui, comme le sont tant d’autres.

(2) Aldo Maruzio, Lettres et Documents, p. 39.

arts, goût dont les témoignages abondent dans tous les documents émanés de la plume des écrivains, historiens ou poëtes, et des ambassadeurs qui, ainsi que cet honnête Alde Manuce, avaient connu la cour de Ferrare et la personne même dé la duchesse, aimable, aimée, appréciée, et point empoisonneuse. 1l suffit de se reporter aux textes du temps pour reconnaître les mille et une erreurs qui -ont été acceptées depuis sur le caractère de cette princesse, dont le malheur le plus vrai est d’avoir eu pour père un homme tel que le pape Alexandre VI, et pour frère le prince qui fut César Borgia. Le ZLoyal Serviteur, Pierre Bembo, et Alde Manuce, et surtout les ministres étrangers accrédités à Ferrare, n’avaient aucune raison ni aucun intérêt pour ne pas dire la vérité dans des dépèches dont le secret était assuré. Malgré tant de preuves contraires, les préjugés trouvent une si grande facilité pour se bien établir dans l'esprit des hommes, que l’on se sent presque ridicule à vouloir penser autrement que ceux qui n'ont rencontré Lucrèce Borgia que sur la scène. »

Toutes les recherches que M. Baschet a faites à ce sujet aux archives de Venise et de Mantoue ne lui ont rien fourni qui puisse ternir sa mémoire. La correspondance de Jacopo delli Tebaldi, envoyé de . Ferrare à Venise, a été malheureusement détruite par un incendie (1).

Le même mois de janvier 1513 (1514 n. st.) parut pour la première fois le texte grec de Pinpare. Cette

(1) M. Baschet nous donne l’espoir qu’il publiera bientôt l'ouvrage auquel 1] ἃ consacré bien des années, traitant de la Vie et des Actes de Mavonna LucreziA Boncta, de sa Cour et de son Temps, 1492-1519. La collection des documents qu'il ἃ réunis se compose de huit à neuf

édition princeps, aussi belle que rare, est aussi dans le format in-8 des éditions aldines. Deux ans après (1515), Calliergi en donna, avec ses beaux caractères grecs, une nouvelle édition accompagnée des scholies (1), et ces deux éditions ont servi de base à toutes les autres, jusqu’à la nouvelle récension des manuscrits faite par Bæœckh. A la suite, Alde donna pour la | première fois aussi les poëmes de CALLIMAQUE (2), de Denys PÉRIÉGÈTE et de EycoPHRON. En tête de ce volume, est cette lettre intéressante d’Alde à André Navagero :

Alde Manuce Romain à André Navagero, sénateur vénitien, salut.

« Voici déjà quatre ans, cher Navagero,-que j'ai dû suspendre mes travaux, quand j'ai vu l'Italie presque tout entière en proie au crnel fléau d’une guerre acharnée, et que je fus forcé de quitter Venise pour tâcher d'obtenir la restitution de mes champs et jardins perdus, non par ma faute, mais par celle de ces temps désastreux. Hélas ! nous aussi, nous en sommes venus à ce point de misère d’entendre redire ces dures paroles qu'’entendit Virgile :

ον Hæc mea sunt, veteres migrate coloni. .

« Mais, comme je n’arrivais à rien, et que le fléau de la guerre paraissait se rallumer au moment où nous espé-

cents pièces provenant de sources contemporaines de tout genre et de toute nature. |

(1) C’est le premier livre grec imprimé à Rome.

(2) La première édition de ce poëte a été donnée par Jean Lascaris, Florence, chez Alopa, entre 1494 et 1498.

rivns le voir s’éteindre, je revins à Venise, cette Athènes de notre temps, où, parmi tant d'hommes d’une érudition singulière, nous comptons notre cher Musurus. Cédant à ses exhortations, aux tiennes, à celles de notre aimable Gjocondo et d’autres hommes dévoués aux belles-lettres, j'ai repris ces travaux dont une expérience de vingt ans m'avait appris la difficulté, et auxquels je savais mes forces à peine égales. Comme depuis longtemps je me suis fait un devoir de ne reculer devant aucun désagrément, aucune dépense, aucun travail, pour être utile à l’humanité, j'ai courbé la tête, le cou préparé à porter le joug.

« Je suis donc dans l'intention d'imprimer et de mettre entre les mains des érudits, d'accord avec ce que j’ai souvent promis et ce que je n'oublie pas, les meilleurs ouvrages grecs et latins. Je veux aussi aborder l’impression des livres hébreux, dans l'intérêt de nos Livres saints, qui d'hébreux sont devenus grecs, et de grecs latins; je désire que ces versions puissent être conférées avec le texte original, afin que les erreurs, s’il Υ en a (on dit en effe qu'elles sont en grand nombre), soient soigneusement corrigées, et cela pour servir et glorifier la religion chrétienne. Que Dieu (δοτὴρ ἐάων) me soit donc en aide!

« Voici, mon cher Navagero, ton Pindare qui sort de notre maison, imprimé pour la première fois: pour l’honorer comme chef, je lui ai adjoint des compagnons, Callimaque, Denys, de Situ orbis, et Lycophron, qui marchent à sa suite. Il est publié sous ton nom, parce que je te porte la plus vive amitié, et que tu comptes parmi les plus savants, en réunissant à un esprit trés-fin un jugement très-sûr, ce qui a été donné à bien peu d'hommes. Beaucoup en effet ont un esprit inventif, avec peu ou point de jugement; par contre, on trouve chez quelques-uns une grande vivacité de jugement et point d'invention. Toi, tu vaux également par l’un et par l’autre. Tes écrits en font foi; soit en vers, soit.en prose, ils sont supérieurs et luttent avec l’antiquité, comme ceux de

Pierre Bembo, gloire des érudits de notre àge et nouvelle espérance de la grande Rome. Mais je n’insisterai pas sur ce point, dans la crainte d’être soupçonné de flatterie. Or, rien n’est plus loin de moi, Dieu m'en est témoin. Je ne dis rien, je n’écris rien que je ne pense et qui ne me semble vrai.

"E76p0ç γάρ μοι κεῖνος διυῶς ἀΐδχο uno,

a Si j'ai voulu que Pindare sortit sous ton nom de notre Académie, c'est surtout parce que tu aimes tant ce poëte que tu l’as copié soigneusement plusieurs fois de ta propre main, afin, je pense, de te le rendre plus familier et de le fixer plus profondément dans ta mémoire. Ainsi Démosthène, comme le dit Lucièn (πρὸς ἀπαίδευτον) (2), copia huit fois Thucydide et en tira un grand profit. Je ne saurais assez dire, en effet, combien il est utile à la mémoire soit de noter en marge les passages les plus dignes d’être retenus, soit de copier entièrement les livres qu’on veut se rendre familiers, surtout les livres grecs, à cause de l’accentuation et de l'orthographe, qu'il n’est pas permis d'ignorer ou de négliger, si l’on veut être tenu pour savant. Aussi, selon moi, il faut non-seulement exhorter les jeunes gens à copier de leur propre main les livres qui font l’objet de leurs études, mais encore les y forcer, au moins pour les meilleurs et les plus purs.

« Bientôt je donnerai, en un volume, les Commentaires. soit sur Pindare et les autres auteurs qui l’accompagnent ici, soit sur Hésiode, Sophocle, Euripide, Eschyle,

(1) « Celui-là en effet m'est odieux autant que les portes de l’enfer, qui cache une chose dans son esprit et en dit une autre; je dirai donc ce qui me parait être la vérité. » D’après le texte d'Homire, Iliade, 1, 312, 314, au lieu (6 εἴπη. lisez : βάζει. et au lieu de ἀληθῆ, lisez : ἄριστα.

(2) A un ignorant.

ANNÉE 1913 (1514 N. Sr). 367

Théocrite et Oppien. Mon intention est d'y ajouter un index de toutes les choses qui dans ces commentaires méritent le plus d’être citées. C’est ce que je veux faire, du reste, pour tous les livres imprimés dans notre maison, si jamais je parviens à amener au sommet de la montagne ce rocher que, nouveau Sisyphe, je roule depuis tant d'années. Dans ce moment, nous avons sous presse (1) une collection d’orateurs : Eschine, Lysias, Dinarque, Andocide, Isée, Antiphon, Gorgias, Démade, Alcidamas, Lesbonax, Antisthène. Nous donnerons ensuite successivement, s’il plaît à Dieu (2), les œuvres de Platon, de Xénophon et d’autres écrivains illustres. Toi cependant, mon cher Navagero, lis ton Pindare, et’aime-moi comme tu sais aimer. Adieu. »

En février 1513 (1514 n. st.), il parut un recueil in-fol. de traités traduits par Théodore Gaza : Anis- ΤΟΤΕ, de Natura animaliun, etc.; THÉOPHRASTE, de Historia plantarum , etc:; ALEXANDRE D’APHROpisiAS, Problemata. C’est la réimpression de l’édition de 1504, mais augmentée d’une longue épitre de Théodore Gaza au pape Nicolas V, par ordre duquel ces traductions ont été faites (voir plus haut, p. 25).

C'est aussi dans ce même mois de février que parut le volume in-folio de l’édition originale du Conmentaire d'ÂALEXANDRE D'APHRODISIAS sur les Topica

(1) Cette épitre dédicatoire était sans doute écrite plusieurs mois avant la publication de Pindare, datée de janvier 1513, soit 1514 n. st. car les orateurs grecs et les œuvres de Platon, qu'il dit étre sou: presse, avaient paru eh avril, inai et juillet de l’année précédente,

(2) « Faveat Deus Opt. Max. δότηρ ἕαων. »

sr

d'Aristote. L'nnpression de ce volume était terminée en août 1513, date de la souscription finale (voir plus haut, p. 355), mais la publication en fut retardée pour des causes énoncées dans la préface suivante, adressée par Alde au prince Albert Pio de Carpi, orator de Sa Majesté l'Empereur : .

« La publication descommentaires d'Alexandre d’Aphrodisias sur les Topiques d’Aristote que j’ai imprimés l'année précédente, a été retardée par les obstacles qui, depuis plusieurs années, s'opposent à mon zèle d'être profitable aux amis des lettres grecques et latines. J’attendais de pouvoir y joindre les commentaires sur Alexandre d’Aphrodisias et les autres interprètes grecs de Platon et d’Aristote, que François-Victor Bergomäs, aussi grand philosophe que savant médecin, avait écrits en grec avec ce style et cette doctrine qui le rendent égal des savants commentateurs d’Aristote. Cette addition eût porté ce livre à environ cinquante cahicrs; mais, par malheur, le sort nous a privés de tant de savants travaux par l’incendie aussi rapide qu’instantané qui, ces jours derniers, vient d’anéantir avec sa maison la totalité de ses manuscrits, sa bibliothèque tout entière, contenant une nombreuse collection de livres grecs et latins, et aussi toutes ses notes sur Platon, travail si considérable qu’on pouvait le regarder comme un véritable commentaire ; et, en outre, ses écrits sur Galien et les autres médecins, dont l’ensemble eût formé un grand nombre de volumes. Mais le courage ne doit pas se laisser abattre par La mauvaise fortune, ἔλπιδες ἐν ζωοῖσιν (1); son intention d'ailleurs est

(1) Théocrite, Idyl. IV.

L'espoir reste aux vivants, les morts seuls n’en ont plus. (Trad. de F. Didot.)

de réparer doublement cette perte en reproduisant les commentaires sur les Topiques dans une édition grecque οἱ latine, et il s’est engagé à s’adonner de préférence aux sujets qui intéressent le plus notre époque. Si, n’ayant encore que trente ans, il peut vivre autant d’années, il accomplira toutes ses promesses et surpassera notre altente et celle de tous ses amis. C’est ainsi qu’à Padoue on l’a vu, à la louange de tous et avec l’affluence des auditeurs, professer la philosophie avec tant de succès. »

Après quelques allusions au sujet de cette victorre remportée sur lui-même par Fictortus Bergomäs, et diverses citations empruntées à Homère et à d’autres auteurs grecs et latins, 1] termine l'éloge de Bergomäs par CCS vers :

This δ᾽ ἀρετῆς ἱδρῶτα θεοὶ προπάροιθεν ἔθηχαν ᾿Ἀθάνατοι " μαχρὸς δὲ χαὶ ὄρθιος οἷαος ἐπ᾽ αὐτὴν Καὶ τρηχὺς τὸ πρῶτον, ἐπὴν δ᾽ εἰς ἄκρον ἥχηται, “Ῥηϊδίη δ᾽ ἤπειτα πέλει γαλεπή πὲρ ἐοῦσα.

[« Les Immortels ont entouré de peines et de travaux l’accès de la Vertu; la route pour y parvenir est longue et escarpéc, les abords en sont rudes; mais, dès qu’on approche du sommet, elle s’aplanit, tout ardue qu’elle est (1). »

Hésiode, les Travaux et les Jours, 287-90.]

Puis, faisant hommage au prince de Carpi de cct ouvrage philosophique auquel Musurus ἃ donné

(1) Ces beaux vers sont souvent cilés par les écrivains de l'antiquité : Xénophon, Hemorabilia, et Plularque, Moralia.

tous ses soins, Alde annonce qu’il va publier Strabon, Athénée, Pausanias (1), Xénophon, qu’on lui demande d'imprimer, et qui seront suivis d’autres si les circonstances le permettent (2).

1914 (1514-1515 n.st.).

En mars 1514, Alde donna une nouvelle édition de la RHÉTORIQUE DE CicÉRON, in-4°, suivie des Orateurs célèbres ou Brutus et autres écrits de Cicéron; cn tête est une longue préface à André Navagero, où se trouve l’avis aux importuns que nous avons mentionné plus haut, p. 153.

La collection des agronomes, ΟΑΤΟΝ, VARRON, Co- LUMELLE, PALLADIUS, qui parut en mai 1514, forme

(1) Pausanias ne parut qu’en 1515, après la mort d’Alde.

(2) Cette épitre est datée du 15 février 1514, ce qui selon le style vénitien correspondrait au 15 février 1515. Or une grande difficulté se présente au sujet de cette date. Le testament d’Alde est du 16 janvier 1514, soit 1515,et sa mort est marquée au 6 février suivant, d'où il résulte que l’épitre d’Alde datée du 15 février 1514, serait postérieure de neuf jours à la mort de son auteur, ce qui n’a pas besoin d’être réfuté. Le testament d’Alde étant une .pièce officielle dont la date ne saurait être suspectée, et sa mort étant aussi fixée d’une manière positive, il en faut conclure que la date de l’épître de l'éd'tion d’Aphrodisias est erroné: et qu'il faut lire 1513 et non 1514, le dernier chiffre du millésime MDXIIII ayant pu être ajouté par erreur, à moins d’admettre que cette date a élé mise non pas par Alde, maïs après sa mort, au moment de la publication du volume. D'ailleurs, de toute manière, cette question est dificile à résoudre.

un beau volume petit in-4°, fort bien imprimé et

avec les caractères d’écriture cursive pour lesquels

‘le privilége accordé à Alde est confirmé par celui de Léon X (qui avait déjà figuré dans Cornucopiæ, de

1513, voir plus haut) placé en tête du volume. Le ré-

dacteur de ce nouveau privilége, Pierre Bembo , se complaît à y relater tous les mérites d’Alde comme sa-

vant et comme auteur des charmants caractères imitant l'écriture, qui lui ont occasionné beaucoup de

dépenses. Pour l’en récompenser, c’est donc sous peine d’excommunication et par des amendes considérables, de cinq cents écus d’or et de confiscation, que tous les livres ainsi imprimés par Alde sont protégés pendant vingt ans. Toutes les mesures pour garantir Alde y sont mentionnées : envoi de ce bref à tous les ecclésiastiques et employés des États du Saint-Père ; et, quant aux localités où 1] serait difficile de le faire parvenir , un certain nombre d’exemplaires seront adressés revêtus du sceau pontifical pour être distribués

et avoir la même valeur que le mandement lui-

inème envoyé direclement, et aussi avec peine d’ex-

communication contre quiconque le déchirerait. Ce

long privilége se termine ainsi : « Nous voulons et nous

exhortons messire Alde de vendre et faire vendre ces

livres à juste prix οἱ de n’user qu'honorabiement de

cetle concession, nous confiant pleinement à son in-

tégrité et sa déférence envers nous. »

Les termes de ce privilège et le soin apporté à sa

rédaction, montrent qu'il a été rédigé par une main dévouée à Alde.

Dans un avertissement au lecteur, Alde dit que Fra Giocondo de Vérone a dans cette édition changé, avec raison, et il en donne les motifs, l’ordre dans lequel les livres de Columelle étaient disposés; ainsi celui qui était le premier est devenu le troisième οἱ le troisième a repris la place qu’il devait occuper.

Dans un second avertissement, Alde indique la division des jours et leur croissance et décroissance durant le cours des saisons, et aussi la division des heures de la journée selon l’ordre naturel et selon la manière de compter des anciens.

Ce qui ajoute un grand intérêt à ce recueil, c'est la préface de Giocondo. Elle ne se trouve pas dans ses œuvres; en voici la traduction :

Givcondo de Vérone, sur les livres traitant du Ménage rustique, à Léon X, souverain pontife. — Préface.

« Les études agricoles ont toujours eu pour moi, Très- Saint-Père, un attrait incroyable. Les jouissances qu'’elles procurent me semblent réaliser de très près l’idéal de vie du sagc. On peut les comparer à la terre, qui jamais ne refuse d’obéir, et qui ne cesse de rendre avec usure ce qu’elle a reçu. Aussi ma passion pour cette vie des champs, repos et charme futur de ma vieillesse (si Jésus, le Dieu très-bon et très-grand, m'’accorde la gräce d’y parvenir), m'a-t-elle fait lireeu tout temps avec une ardeuret un plaisir insatiables, entre les autres livres d'agriculture,

ceux surtout de Caton, de Varron, de Columelle, de Palladius. En les lisant, il me semblait être à la campagne, habiter les métairies, mener cette vie heureuse de Curius et de Cincinnatus. Curius, après avoir triomphé des Samnites, des Sabins et de Pyrrhus, acheva sa vie aux champs : assis à son foyer, au moment où les Samnites lui apportaient une somme considérable, son mépris de l'or lui fit proférer cette parole magnifique : « Avoir de l’or n’est pas ce qui me semble beau; c’est de commander à qui en possède. » Cincinnatus, créé dictateur, fut mandé de sa métairie au sénat.

«a Ces livres, pour lesquels mon amour est extrème, je les ai conférés avec les anciennes copies et soigneusement corrigés, en ayant recours toutefois au jugement de mes amis et de savants hommes. Puis, je les ai donnés à notre cher Alde pour qu’il les reproduisit à l’aide de ses presses. Cela fait, non sans une certaine diligence, je les ai mis sous l'égide du très-heureux nom de Votre Sainteté, en raison de mon suprème respect envers Elle, sans compter que nul plus que vous ne me paraissait digne de cet hommage. Car des livres où l’on traite de vignes, de pasteurs, de pères de famille, à qui sied-il mieux de les dédier qu’à celui qui est la Vigne féconde entre toutes, le Pasteur excellent, le Père universel? Le Maître l’a dit :« Je suis la vraie vigne, vous en êtes les sarments. Je suis le bon Pasteur, qui m'occupe de mes brebis ; je connais mes brebis, elles me connaissent à leur tour. » Daignez donc, Très- Saint-Père, accepter cette offrande telle quelle de Giocondo, votre serviteur. Vous le ferez d’un front bénin, je l'espère, vous, l'être le plus semblable à Dieu, vous, son représentant sur la terre! Il aime un cœur pieux, il aime une intention pure; il aime la candeur de celui qui offre, plutôt que l’offrande clle-mème.

« Venise, ides de mai M.D.XIV. »

Fra Giocondo est un de ces hommes extraordinaires qui savaient toutes choses, et y excellaient. Il dédia à Laurent de Médicis un recueil de plus de deux mille inscriptions latines, collection sur le mérite de laquelle Ange Politien s'exprime ainsi : « Jucundus vir unus, opinor, titulorum monimentorumque velerum supra mortales ceteros non diligentissimus solum , sed etiam sine controversia peritissimus. » César Scaliger, qui apprit de lui le grec et le latin et lui témoigna toujours une grande affection, le déclare « in mathematicis nullo secundus , in optica et architectura omnium facile princeps ». Outre les auteurs latins dont il a donné les éditions chez Alde, il fit imprimer à Florence en 1513 l'ouvrage de Frontin sur les acqueducs, et il fut un des premiers à publier plus exactement et à illustrer par des figures les œuvres de Vitruve dans l'édition dédiée à Jules IT, et imprimée à Venise en 1511. On sait qu’il fut chargé de plusieurs travaux hydrauliques et de la reconstruction du pont Rialto et de celui de Vérone ; et qu’après la mort de Bramante, il fut choisi avec Raphaël et Antoine de San- Gallo pour continuer les travaux de la basilique de Saint-Pierre. Enfin, appelé à Paris par Louis XII, pour reconstruire le pont Notre-Dame plusieurs fois emporté par les inondations, il se lia d'amitié avec Budé et s’occupa de la recherche et de la collation des manuscrits.

On se rappelle qu’en 1507 (voir plushaut, p. 290) Alde est entré en relations avec trois savants de l’Allemagne : Henri Urbain, Mutianus Rufus et Georges Spalatinus. Ce dernier, dont le véritable nom était Georges Burkhard, appelé Spalatinus du lieu de sa naissance, Spält, né vers 1482, mort en 1545, appartient au nombre des plus ardents promoteurs de la réformation. Il était pendant quelque temps professeur au couvent de Georgenthal, près d’Erfurt, d'où datent ses premiers rapports avec Alde, et en 1508, sur la recommandation de son ami Mutianus Rufus, il fut appelé par l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage, à diriger l'éducation de son fils, et devint en 1514 chapelain de la cour, secrétaire particulier et bibliothécaire. Il écrivit souvent à Alde, et c’est à sa sollicitation que le prince lui adressa aussi une lettre dans le but d'acquérir des éditions aldines pour l’université de Wittemberg, qu'il avait fondée en 1502. Voici la réponse d’Alde à Spalatinus :

Au très-érudit et très-intègre Georges Spalatin, ami trescher. À la cour du très-illustre Frédéric, duc de Saxe (1).

a J'ai recu, mon cher Georges, le 5 des ides de mai 4514, la lettre que tu m'avais envoyée le 12 des calendes d'avril. Elle m'a causé à la fois de la joie et de la peine.

(1) Cette lettre est insérée dans : Joh. Fried. Heckelii Manipulus primus epistolarum singularium ex αὐτογράφοις ; Plaviæ Variscorum (Plauen, en Saxe), 1695.

Je me suis réjoui d’apprendre que l'illustre Frédéric, électeur du Saint-Empire et duc de Saxe, me porte une telle affection qu’il a voulu, comme tu me l’écris, me la témoigner par lettres; ce qui m’afflige, c’est que tu parais m'accuser de négligence et me reprocher de n’avoir répondu ni à tes lettres ni à celles d’un si grand prince. Mais, en vérité, je ne me rappelle pas avoir recu des lettres de vous. Quoique je sois toujours fort occupé, cependant, lorsqu'il le faut, je laisse tout pour répondre, au moins brièvement, si je ne puis mieux faire, à mes amis, et surtout à ceux qui sont des savants de premier ordre ou des princes éminents. J’en conclus que vos lettres ne m'ont pas été remises, ou que, si elles l'ont été, j'y ai répondu. Quoi qu'il en soit, je te prie, mon cher Georges, de plaider, comme tu le sais si bien, ma cause auprès du prince, et de me recommander toujours à sa bienveillance. A qui plus qu’à lui pourrais-je désirer me rendre agréable? Avec cette lettre, je t'envoie le catalogue des livres que j’ai imprimés jusqu’à ce jour, et dont je m'’efforcerai d'accroître le nombre, si j”’y suis invité par ce prince excellent, par toi et par notre Rufus [Mutianus]|. Je t’écris aussitôt ta lettre reçue, craignant, 51 je différais, de l’oublier, par suite de mes travaux, des soucis qu’ils me donnentet de ceux qui me sont imposés par mes intérèts de famille ainsi que par les désastres de ce temps. Tu croirais à peine, très-cher Georges, de quels maux, malheureux ‘que nous sommes! nous sommes accablés; et si l'espoir d’une paix future ne soutenait pas notre courage, espoir que gardent les vivants (ἐλπίδες ἐν ζωοῖσιν), nous y succomberions, puisqu'ils renaissent les uns des autres. Mais n’insistons pas; car, comme on dit, la langue se porte toujours de préférence sur la dent qui souffre. Adieu, et veuillez m’aimer tous comme je pense que vous le faites.

« Venise, le 5 des ides de mai 1544.

« Alde Romanus, ton affectionné, autant qu'il est possible. »

Post-scriptum. « Après avoir fouillé plus soigneusement dans ma mémoire, je reste convaincu qu’aucune lettre de vous ne m'est parvenue depuis que je répondis il y a huit 818 [1507] à Mutianus Rufus, à Henri Urbain, à toi-mème [voir p. 290], et que j’écrivis en même temps au prince. Je vous envoyai, à la mème époque, la liste des livres imprimés jusqu'alors par mes soins. Il ne faut donc pas m'accuser, mais celui à qui vous avez confié vos lettres pour moi, car il ne me les a pas remises. De nouveau, adieu.

« Vos Fugger (Fucarit) ne me paraissent pas très-soigneux des lettres qu’on leur confie. Je leur avais fait donner les miennes, comme vous me le mandiez; mais ils refusèrent de les remettre au messager, si je ne donnais d’abord l'argent. J’ai donc pris mes dispositions pour vous les faire arriver par une autre voie. — Venise, à des ides de mai 1514.»

En août suivant, Alde publia, dans le format in-folio, la première édition du DicrionnatRE d'HÉ- SYCHIUS, d’après un manuscrit que lui communiqua un noble mantouan, Giacopo Bardellone. Musurus, qu'Alde chargea de la publication de ce manuscrit dont la lecture était difficile, introduisit quelques corrections trop hasardées et signalées depuis par Villoison d’après la révision qu’il fit de ce même manuscrit qui se trouve actuellement à la

| bibliothèque de Saint-Marc à Venise.

Dans une courte préface, ou plutôt un avis en grec, adressé par Alde ἃ ceux qui liront ce livre, 11 annonce que, contrairement à l’ordre alphabétique suivi ordinairement dans les dictionnaires, les consonnes sont placées dans un autre ordre. Ainsi, après

AT : ἀτυχῆσαι est intercalé ἀοιδὴ, ᾧδὴ, ἀοίδιμος, puis, reprenant l'ordre alphabétique, AY : αὐδὴ...

La diphthongue ET est placée entre Z et H.

Voici la préface d'Alde Manuce, adressée à Jacques Bardellone :

« Si parmi la noblesse studieuse de Mantoue, dont tu es la gloire, noble Bardellone, il s’en trouvait qui à ton exemple venaient m'aider aussi spontanément que tu le fais et avec le mème désintéressement, je pourrais, et vite et sans épargner ma peine, ressusciter par une sorte de palingénésie tant de manuscrits désirés. Il en est ainsi pour Hésychius, que j'ai reçu de toi pour l’imprimer, et dont tu fais le plus grand cas, et avec raison, puisque personne, que je sache, n’en connait aucun autre exemplaire. Montrant ainsi par cet acte généreux ton amour pour les lettres et ton désir de leur être utile à présent et à jamais, bien différent en cela de tant d’autres jaloux qui voudraient garder pour eux seuls la science, et se réserver les livres dont il leur plait de priver les autres; toi, au contraire, tu voudrais, en leur communiquant tous les trésors de ta bibliothèque où ils sont en si grande abondance, qu'ils t'égalassent, s’il était possible, dans ton grand savoir en grec et en latin et dans les sciences mathématiques où tu excelles.

« Ce que tu as ordonné a été diligemment exécuté, et c'est en mon nom et au nom de tous ceux qui feront usage de ce livre que je te rends grâce. Qu'il soit donc manié jour et nuit par tous ceux qui voudront profiter de tout ce qu’il contient. Il satisfera leur désir de s’instruire. C'est Diogénianus, ce grand savant, dont Hésychius fait mention dans sa préface, qui d’abord a recueilli dans les divers lexiques les dictions qu'il y rencontrait; puis Hésychius, dont parle Suidas au mot Ἡσύχιος. les a

complétées; mais il est fâcheux que, par je ne sais quelle incurie, les argumenta, ou explications des Proverbes, omises par Diogénianus et ajoutées par Hésychius, aient été supprimées, au grand préjudice des studieux.

« C’est sousla protection de ton nom, savant Bardellone, . que je veux mettre ce livre. La science t'en sera d’autant plus redevable que Musurus, notre compater (1) à tous deux, y a donné ses soins, quoique à la hâte, en corrigeant un nombre assez considérable de passages, ce dont pourra s'assurer quiconque comparera le texte imprimé avec le manuscrit. »

« Venise, août 1514. »

Ce manuscrit d’'Hésychius qui a servi à Alde, difficile à déchiffrer et en très-mauvais état, est le seul qui existe. On doit donc savoir un grand gré à Alde et à Musurus de s'être hâtés de le reproduire. La perte aurait été très-fâcheuse, puisqu’un grand nombre de mots et de locutions seraient sans lui restées inconnues, οἱ je me rappelle avec quelle joie mon respectable maître, M. Coray, y recherchait ct y trouvait des mots et locutions qu’il reconnaissait conservés encore dans la langue moderne.

C’est aussi à Musurus qu’Alde confia le soin de donner la première édition d’ATHÉNÉE qui parut le même mois. Quoiqu'il ait été publié sur des manuscrits incomplets, Schweighæuser loue le savoir, le

(1) Πατρὸς ἀρείω, meilleur que son père; Alde, par ces deux mots grecs empruntés à Homère, aura voulu complimenter Musurus en le déclarant supérieur à lui-même par allusion au mot compater.

jugement et les heureuses conjectures de Musurus. Alde γ a mis en tête cette épitre dédicatoire -:

Alde lanucè Pius à Janus Vyrthesis (Vértessy) Pannonius, salut,

« Je ne saurais trop te féliciter, Janus, et aussi tes compatriotes les Hongrois et la Hongrie elle-mème, de tes grands progrès dans les lettres grecques, depuis moins d’une année que tu suis, à Venise, les lecons de Musurus de Candie. Ces progrès sont tels que tu me paraïs devoir rapporter bientôt, dans ta patrie, les Muses grecques parlant le langage attique. Redouble de courage, sic ilur ad astra. Tu sais quelle dette de reconnaissance tu as contractée envers Venise et envers Musurus, pour la science dont celui-ci t'enrichira, et pour les exemples que peut t'offrir Venise. Tu connais ce mot d'Homère :α 1] serait honteux après être resté longtemps de s’en retourner à vide (4). » Tu sais combien t’encourage à la vertu le très-vénérable cardinal Thomas, légat a latere et archevèque de Strigonia, ton oncle (2), qui peut à juste titre t’'appliquer cette parole d'Énée à Ascagne : « Apprends de moi, jeune enfant, la vertu ct les sérieux travaux. » Tu sais combien tu es encouragé par le secrétaire royal, Philippe Coulai, cet homme aussi éminent que sage, qui remplit avec tant de loyauté et de droiture la charge d’ambassadeur à Venise; toutes les fois que tu vas lui rendre visite, ce qui t'arrive fréquemment, il ne manque pas de t’exhorter, en disant : « Janus, ceux que Jupiter favorable a aimés, ou qu'une ardente vertu a élevés aux astres, sont bien peu nombreux ; täche, je t'en

(1) αἰσχρόν τοι δηρόν τε μένειν, χενεόν τε νέεσθαι. (2) D'après M. le comte A. Apponyi, c’est probablement Thomas Bakacs, de la famille des Erdüdy.

prie, d’appartenir à ce petit nombre d’élus, et de ressembler le plus possible à ton oncle le cardinal; continue, mon fils, comme tu as commencé; » et d’autres paroles de ce genre, pleines d’une affection paternelle. Tu sais en outre combien te stimule le souvenir de Janus, cet illustre évèque de Cinq-Églises, gloire et honneur de la Pannonie (1) (car tu as aussi le nom de Janus), sur le tombeau

duquel on lit cet élégant distique :

Hic situs est Janus, patrium qui primus ad Istrum Duxit lauriferas ex Helicone deas (2).

Cet homme, qui ne sera jamais assez loué, porta le premier dans sa patrie les muses latines; toi, tu parais devoir y porter, grâce aux lecons de Musurus, et les muses latines et les muses attiques. Cur je ne doute pas que tu n’achèves ce que tu as glorieusement commencé, d’abord parce que tu as bien commencé, et que celui qui tient le commencement d'une chose en tient la moitié (3); ensuite, parce que déjà tu as fait des progrès considérables. Aussi, charmé de ton vif génie, de ton travail assidu, de ton admirable amour pour les bonnes lettres, de la pureté de tes mœurs, j'ai voulu que ces livres d'Athénée sur le Banquel, pleins de choses variées, admirables, très-dignes d’être connues, sortissent sous ton nom de notre maison, afin d'accroître ton ardeur pour l’étude sacrée des lettres.

« C’est unrecueil de connaissances variéeset admirables, et les plus diverses, sur les poissons, les herbes, les arbres et mille autres sujets; ils t’'aideront d’ailleurs, ainsi que tous les érudits, à corriger d’autres livres à l’aide des

(1) C’est le poëte hongrois Janus Pannonius, appelé aussi Jean de .Cisinge, qui vécut de 1434 à 1472.

(2) « Ci-git Janus, qui le premier amena de l’Hélicon dans l'Istrie, son pays nalal, les déexses porte laurier. »

nombreux auteurs qui y sont cités. Prenons pour exemple le passage de Théophraste où, dans le quatrième livre de son Aistoire des plantes, il traite des fruits de la Médie et de la Perse; ce passage, mutilé et corrompu, soit dans la traduction latine faite avec autant d'élégance que de savoir par Théodore Gaza, soit dans le texte grec que nous avons imprimé, peut être aisément corrigé à l’aide de la citation d’Athénée au 3° livre des Δειπνοσοφιστῶν (1).

(1) Je reproduis ce passage comme un exemple des nombreuses cor rections apportées par Alde à ses éditions.

« Dans notre édition grecque, dit Alde, comme dans la traduction de Théodore, après καὶ σχεδὸν ἴσον il manque τῷ τῆς δάφνης, et après ἀδράχνης il manque xai χαρύας. Le mot ἀδράχνη, sans v, se traduit en latin par arbor potulaca (*), sans r, et le mot ἀνδράχνη, avec v, par herba porlulaca, avec r, comme en témoigne Pline. Après εὔοσμον δὲ πάνυ il manque χαὶ αὐτὸ. De même, après πεπωχὼς θανάσιμον φάρμαχον il manque δοθὲν γὰρ ἐν οἴνῳ, διαχόπτει τὴν κοιλίαν, xai ἐξάγει τὸ, φάρμαxov. En outre, le passage qui élé imprimé ainsi : ὅταν δὲ ἀδρόν “τ διαφντενήται, doit se lire : ὅταν δὲ ἀδρὸν ἢ διαφυτεύεται, sans astérisque. L'omission des mots τῷ τῆς δάφνης, et de ceux-ci δοθὲν γὰρ ἐν οἴνῳ, διαχόπτει τὴν χοιλίαν, χαὶ ἐξάγει τὸ φάρμαχον, se trouve confirmée par les vers suivants de Virgile, dans le second livre des Géorgiques : « Media fert tristes succos, tardumque saporem..…. n

« La Médie produit ce fruit dont les sucs amers et la saveur persis-

(*) Volci le texte d’Alde: « Est enim ἀδράχνη, absque v, potulaca arbor, abs- « que 7. ᾿Ανδράχνη autem, cum ν, portulaca herba cum r; id quod Plinius « testatur. 9

Mais Pline, L XII, 40, et XVI, 35, 2, dit seulement que les Grecs donnent le nom d’adrachné à ce qu’on appelle andrachné. Quant à la distinction que fait Aldcentre l’adrachné, qu'il traduit par arbor potulaca, et l'andrachné, dont l'équivalent latin scraît herba portulaca, je ne la trouve nulle part ni même le mot potwlaca. Columelle ne parie que de l’andrachné et la définit ainsi : L

Humidsque andrachne sitientes protegit antes.

« L'humide andrachné protège les premiers plans des ceps de vigne altérés.» Or, il est évident qu'il s'agit ici non pas d’une herbe, mais bien d’un arbuste qui, suivant Alde, ne s’appellerait pas alors andrachné, mais adrachné.

Le mot potuloca, qui semble dérivé de polus, n’aurait-il pas un sens analogue qui se serait conservé chez les paysans d'Italie ?

Nos botanistes croient que l’hcrba portulaca désigne notre powrpier bebe; οἱ l'arbor potulaca d’Alde, notre pourpier arbuste, dit pourpier en arbre.

« Nous t'avons dit ces choses un peu longuement, afin de te faire connaïtre combien peuvent être utiles à toi et à tous les érudits ces livres d’Athénée, revisés avec soin par notre cher Musurus, qui les a collationnés sur de nombreux exemplaires ainsi que sur l’Abrégé où il a corrigé un nombre presque infini de passages, et rétabli dans leur mesure les vers donnés ailleurs comme de la prose. Nous avons ajouté, en les empruntant à l’Abrégé, les deux premiers livres, qui manquaient, ainsi qu'une bonne partie du troisième, incomplet du commencement. Ces trois livres peuvent donc être estimés presque entiers, car la matière dont ils traitent n’a pu permettre d’y faire des suppressions considérables. Tu as donc tous les livres d’Athénée. Les autres auteurs dont on désire l'impression pourront également, je l'espère , être mis au jour, et mème bientôt, avec l’aide de Dieu, et rien ne te manquera pour pouvoir ramener glorieusement les Muses attiques dans ta patrie.

« Adieu.

« Venise, mois d'août, 1514. »

En méme temps parut QuixTiLien. Le texte en fut revu par André Navagero, ce patricien illustre dont la vie fut constamment dévouée aux lettres, et dont le

« tante expulsent des veines, avec une si grande activité, le poison « qu'une marätre y a versé, en y mêlant des paroles magiques. Cet arbre « est grand; il ressemble beaucoup au laurier; et, sans l’odeur diffé- « rente qu’il répand au loin, ce serait le laurier. Sa feuille résiste à « tous les vents, et sa fleur est extréinement lenace. Les Mèdes s’en ser- « vent pour parfumer leur haleine et leurs bouches infectes, et pour u-venir en aide aux vieillards asthmaliques. »

« Tout en effel ici paraît emprunté à Théophraste. Quant à l'arbre, dont il s’agit, Athénée prouve par plusieurs raisons que c’est le ci: tronnier ; il ajoute comment on découvrit pour la première fois en Médie que le fruit de cet arbre chasse les poisons du corps, et que les poisons ne peuvent nuire en rien à ceux qui ont mangé de ce fruit. »

grand savoir se plaisait à seconder Alde, et vint aussi en aide à ses successeurs. Alde, dans son épître à Jean-Baptiste Rhamusio, qu’il nomme aussi comnpater suus (1), lui dit :

α S’il est quelqu'un à qui je doive dédier les ouvrages que j'imprime, c’est à toi, mon très-cher Ramusio, toi en qui l’érudition égale la modestie, toi qui te distingues autant par ton savoir daus les langues grecque et latine que par tes qualités morales, et qui incessamment me viens en aide dans mes pénibles travaux, non pas seulement en t'enquérant, avec autant de zèle que d'’intelligence, des anciens manuscrits, mais aussi en t’empressant de les Communiquer (sedulo suppedilandis). C’est ce que dans ces derniers jours tu viens de faire pour Quintilien. Notre ami Navagero n’avait pu en revoir que hàtivement le texte, le temps lui ayant fait défaut et pressé qu'il était par l’activité incessante des ouvriers compositeurs; mais alors tu lui es venu en aide en t'associant à ses travaux avec le mème dévouement qu'Énée trouva dans Achate. C’est donc à bon droit que je te dédie cette édition de Quintilien, afin que quiconque aime les lettres te porte la même affection pour ton zèle et ton courage, dont elles te sont redevables. Chacun, en comparant cette édition avec les autres, verra combien elle est plus correcte, bien qu’il reste encore certains passages qui auraient besoin d’être interprétés par quelque Œdipe, mais qui le seront un jour par la découverte d’un autre manuscrit plus exact. Que Dicu nous protége donc et fasse que nous puissions accomplir tout ce que nous désirons pour l'utilité des hommes d'aujourd'hui et pour ceux de l'avenir. Adieu. »

(1) Compaler, terme affectueux auquel doit être attribué le sens de collaborateur ; c’est ainsi qu'il a désigné Musurus et qu'il qualifie dans so1 testament ses amis qui lui sont venus en aïde.

Le mème mois d’août parut aussi, dans le format petit in-8°, la seconde édition de IL PrerrarcHa. Dans la plupart des exemplaires on a arraché le feuillet 64 qui contient les sonnets contre la cour de Rome. Voici la traduction de la préface d’Alde adressée à Didier Curtius, secrétaire du comte Chariati :

Aldus Plius) M(unutius) Desyderio Curtio a secretis illustriss. Comitis Chariati, S. P. D.

« Je me rappelle, mon cher Didier, qu’il y a, je pense, trois ans, nous soupions, moi et quelques amis, chez l'illustre comte Baptiste Spinelli Chariati, alors ambassadeur deS. M. Catholique auprès de Venise (1), et que, dans l’un de ces fréquents entretiens que nous avions ensemble, et auxquels il prenait un bienveillant intérèt, il fut question du génie, de l’éloquence et de la grâce de François Pétrarque dans sa poésie en langue toscane, où il me parait exceller et mériter l’admiration. Si dans ses nombreuses poésies en langue latine il eût pu montrer le mème talent, il eût certes rivalisé avec l’antiquité elle-mème. Mais en ce genre il fut médiocre, et cependant si :

Mediocribus esse poelis Non homines, non Di, non concessere columnæ,

il mérite qu’on l’excuse, puisque c’est surtout à l’époque où il vécut qu’on doit en attribuer la cause, quand les bonnes lettres dormaient dans l’oubli, et d’ailleurs non omnia possumus umnes. En effet, Marcus Tullius Cicero, qui en prose est la perfection mème et le maitre à tous, a donné

(4) 11 fut désigné par Alde pour un de 868 exécuteurs testamentaires. | 25

sujet aux plaisanteries de Juvénal qui en cite ces vers :

O fortanatam natam, me consule, Romam !

Antoni gladios potuit contemnere, si sic Omnia dixisset. Ridenda poemata malo, Quam te, conspicuæ divina Philippica famæ, Volveris a prima quæ proxima.

«11 suffit d’ailleurs d’exceller en un genre, et de même que Virgile occupe le premier rang en vers héroïques, et Cicéron dans ses discours en prose, notre Pétrarque excelle aussi dans ses vers toscans :

"AX μὲν γὰρ ἔδωχε Θεὸς πολεμήϊα ἔργα, ἄλλῳ δ᾽ ὀρχηστὺν, ἑτέρῳ χίθαριν καὶ ἀοιδὴν, ἄλλῳ δ᾽ ἐν στήθεσσι τίθει νόον εὐρύοπα Ζεύς (1).

« Quant à ce qui concerne Cicéron, je ne saurais m’accorder avec Juvénal. Car Cicéron fut aussi un poëte excellent, ainsi qu’on peut s’en convaincre et par ses vers mèmes cités par Juvénal, et par ceux que l’on rencontre traduits par lui dans ses œuvres. J’ai remarqué combien tu approuvais ce que Pétrarque avait écrit en langue moderne, et le charme que tu éprouvais au rhythme de sa poésie; c’est le motif qui me fait te dédier les poésies que je viens d'imprimer, et que je t'offre en présent comme preuve de la longue amitié qu’Alde eut toujours pour toi, et aussi pour attester publiquement nos mutuels sentiments de bienveillance. Je me flatte d’ailleurs qu’elles te seront agréables pour avoir été imprimées avec le plus grand soin et très-correctement, et aussi parce qu'à la suite se trouvent quelques autres poésies de Pétrarque et de divers auteurs qui ont brillé à cette époque, ce dont tu pourras t’assurer par leur lecture. »

(1) « Dieu donna ea partage, à l’un les travaux de la guerre, à tel « autre les danses, à tel autre les chants el la lyre; mais Jupiter, dans « ses vues profondes, plaça au cœur de celui-ci la suprême intellia gence. » Honëse, Iliade, V. 730-733.

En tête de ces poésies, qui forment vingt-deux pages, est unc longue préface au lecteur, que je traduis en partie :

« Il eût été mieux peut-être de ne vous donner que ce que messer Francesco Petrarca a jugé digne d’être publié. Je crains donc que l’on ne me blâme comme ayant mal agi en allant contre la volonté de celui qui a désiré qu’on ne vit point ce qu’il tenait secret. Il est incontestable que messer F. Petrarca a composé bien plus de sonnets et de canzoni qu'on n’en connaît. Nul poëte, en effet, n’atteint à la perfection en un jour; lui aussi s’est exercé, lui aussi a composé des œuvres moins bonnes; mais il a agi comme un homme prudent doit toujours le faire. Plus tard, son jugement plus sûr lui ayant fait choisir dans toutes ses poésies celles qu’il crut dignes d'accroître sa réputation, il mit de côté celles qui lui parurent inférieures, et certes celles-là suffisent, sans qu’on se permette d’aller contre la volonté de leur auteur. C’est aussi ce que j'aurais fait, si, cédant au grand nombre de reproches qui m’étaient adressés, je ne me fusse pas cru obligé d’ajouterle chapitre du 7rionfo della Fama (Nel cor pien d'amarissima dolcezza) que, d'après l'avis de l’illustre Pierre Bembo, j'avais supprimé dans ma première édition (de 1501) comme étant superflu. Ce n’est pas que mon opinion ait changé à ce sujet, maïs c’est afin que vous puissiez, mes chers lecteurs, en les voyant, juger en connaissance de cause et apprécier la gravité des motifs qui m'ont guidé. Il ne vous déplaira pas, je pense, si j’en touche un mot pour me mettre à l’abri du blàme et faire connaitre la vérité. À ce sujet, il y a deux opinions. »

La dissertation d’Alde n’occupe pas moins de cinq pages, et concerne plus particulièrement Pétrarque.

Plusieurs littérateurs italiens considèrent cette édition comme très-supérieure aux quatre autres données par Alde.

Le mois suivant parut l’Arcabia, de Jacques SaxnAZAR. L'édition d’Alde est une des premières de ce poëme pasloral qui ἃ joui d’une telle faveur, que dans le cours du seizième siècle on en compte soixante éditions. L’épitre d’Alde est peu connue, elle est même omise dans la liste des préfaces d’Alde que donne M. Baschet. Alde l’a dédiée à Æccius Syncerus Sannazarus : c'est sous ce nom qu'était désigné Jacques Sannazar dans l'Académie de Pontano, dont il était un des principaux membres (voir plus haut, p. 223). = Voici celte épître aimable ct gracieuse comme était celui à qui elle s'adresse :

« Mon cher Accius, vois à quoi je m'expose; aller offrir à quelqu'un comme un don ce qui lui appartient, n'est-ce pas courir le risque d’être taxé de témérité et d’arrogance ? C’est en effet ce qui nous appartient, et non le bien d'autrui, que nous pouvons offrir. 11] me semhle pourtant que j'ai mon droit à revendiquer; car, bien que ce soit toi qui jadis as composé en langue italienne, en prose mêlée de vers, ton Arcade , si élégante, et que par conséquent cette œuvre soit éenne incontestablement, cependant elle devient aussi mtenne par le fait de mon impression. Je te l'offre donc, et mème je te la dédie. Plüt au ciel que j'en eusse pu faire autant pour l’Urante de Pontano ! Deux fois il m'envoya ce poëme pour ètre imprimé en format portatif ; mais, peu de jours avant

qu'elle dût paraître, la mort nous l’enleva (4). Certes, s'ileût vu son beau poëme voler de bouche en bouche, vanté par tous et agréable à tous, comme il l’est maintenant, il se fût estimé le plus fortuné des mortels. Mais j'en reviens à l’Arcadie. Ne sachant pas si l'intention où j'étais d'imprimer ton poëme en mème temps que j'imprimais Pétrarque te serait agréable, et avant tout ne vonlant rien faire qui ne t’agréàt, j'ai appris par Jérôme Borgia (2), ton ami si dévoué et dont tu sais l’honnèteté et le mérite littéraire, que tu lui avais écrit à ce sujet, et que ta réponse était « que tu te féliciterais, en cas où ton poëme ne pourrait voler de ses propres ailes, qu'il volàt avec les ailes d’un autre » : réponse empreinte de grâce et de modestie, mon cher Syncerus, comme tout ce que tu fais. Déjà tu es le rival de Pétrarque en poésie vulgaire, et tu le dépasses en poésie latine. C’est ce qui est su de tous, qui diront avec moi :

Lenta salix quantum pallenti cedit olivæ, Puniceis humilis quantum saliunca rosetis, Tantum ille heroo cedit tibi carmine vates.

Mais nous en causerons plus au long et bientôt de vive voix. Maintenant, accueille favorablement ton Arcade, et aime-moi, comme toujours. »

Deux éditions de ViIRGice portent la date d’octobre 1514; toutes deux sont devenues très-rares. Renouard , qui a pu les comparer, constate que celle

(4) Urania parut en 1505, deux ans après la mort de Pontano. Celte contradiction ferait supposer l'existence d'ane édition antérieure, restée inconnue.

(2) Jérôme Borgia, poëte italien, né à Naples d’un père espagnol, peut-être parent du pape Alexandre VI, fut le protégé de Lucrèce Borgia et mourut en 1549,

qu’il regarde comme la première, contient deux feuillets d'errata, absents dans la seconde. Cette dernière, estimée plus correcte, se distingue aussi par une différence dans le dessin de la marque aldine. Le dauphin y est représenté avec la gueule ouverte, tandis qu’elle est fermée dans la première ; or, comme Renouard constate que les publications d’Alde avec la marque ainsi modifiée ne commencent qu’en 1519, il en conclut qu'on ne saurait faire remonter cette édition qui est sans les errata à une date antérieure à l’année 1519, bien qu’elle porte celle de 1514.

Je n’ai pu consulter que l'édition avec les errata que possède notre Bibliothèque de France, mais je dois dire que ces corrections, au nombre de 163, n’indiquent que de légères erreurs de ponctuation.

Les deux éditions sont précédées d’une épître dédicatoire d’Alde à Pierre Bembo, épître qui paraît ici pour la première fois.

En voici la traduction :

Alde à Pierre Bembo son compater, secrétaire du Pape Léon Χ. Salut.

« C'est ἃ vous, très-docte Bembo, que j'ai cru devoir dédier ces œuvres de Virgile déclarées par lui comme siennes, ce qu'il a dit ailleurs et ce qu’il a consacré dans ces paroles testamentaires :

Cecini pascua, rura, duces.

« Plus qu’à tout autre l'hommage de cette édition vous appartient, puisqu'elle est parfaitement correcte, grâce

| aussi à notre ami commun Navagero, dont l’affection répond si bien à la vôtre,

Ambo florentes ætatibus, Aones ambo, Et cantare pares et respondere parati,

et une même ressemblance vous unit à Virgile.

« On ne trouvera donc dans cette édition rien qui puisse souiller la majesté du divin poëte.

« Le petit format portatif que nous avons adopté pour cette édition est celui que nous a fourni votre bibliothèque ou plutôt celle de votre aimable père Bernard, qui tout récemment vient de mettre à ma disposition d’autrcs volumes de mème dimension que je lui avais demandés; tantest grande la bienveillance de ce vieillard âgé déjà de quatre-vingt-un ans, et qui est exempt des infirmités inhérentes au grand âge ; chez lui, toujours mème générosité, mème vigueur d'esprit, même jeunesse de mémoire. Sa constance au travail est telle qu’on peut dire de lui:

Sed cruda deo viridisque séneclus.

« Enfin tout ce que Cicéron a pu écrire de la vieillesse de Caton se rencontre à soühait chez votre père. O fils heureux d’un tel père; à père heureux d’un tel fils! Mais je m’abstiendrai de faire ici son éloge (1). Je reviens donc à Virgile dont j’imprimerai les petits poëmes (Lusus) quand vous m’aurez remis ceux que vous possédez, puisque le manuscrit en est très-correct. J'espère que ce sera bientôt. On les joindra à ce qu’on met d'ordinaire à la suite de Virgile et j'y ajouterai quelques annotations.

«Adieu. »

L'édition de VALÈRE-MAXIME, qui parut en mème temps, n’est qu’une réimpression de celle de 1502.

(1) Ces détails sur le père de Bembo, dont le nom même est ignoré des biographes, ne se trouvent pas ailleurs.

LS

C’est le 16 janvier 1514 (1515 n. st.) qu’Alde dicta son testament dont je donne pour la première fois la traduction. On est redevable de ce document si intéressant à M. Armand Baschet, qui l’a copié sur le texte original conservé aux Archives des Notaires, à Venise. Une copie en avait paru dans la Biblioteca antica e moderna di storia letteraria du Père Zacca- ᾿ς ria (Pesaro, 1768, 1. II, p. 371); c’est d’après elle que Renouard en avait publié un extrait, mais ce testament méritait à tous égards d’être porté en entier à la connaissance de tous. |

Π fut dicté par Alde vingt et un jours avant sa mor!l.

ὦ Testament de messer Aldo Romano, 16 janvier 1514 (1515 n, st). Indiction III. Au Rialto.

« Attendu qu’à chacun de nous la fin de sa vie est chose absolument inconnue, et qu’en ce monde nous n'avons rien de plus certain que la mort et de plus ignoré que l'heure à laquelle elle viendra; en conséquence, moi, Aldo Pio Manuzio Romano, sain, grâce au Tout-Puissant, d'esprit et d’intellect, quoique infirme de eorps, j'ai résolu, dans cette situation maladive, de mettre ordre à mes affaires, comme tout homme prudent doit le faire, de peur qu'après ma mort il ne surgisse procès et discordes, dont j'ai toujours été l’ennemi. J’ai donc fait venir chez moi le prètre Nicolas Moravio, de l'église Saint-Marc, notaire vénitien substitué au lieu et place du notaire officiel, et je l’ai prié d'écrire ce mien testament, et d'en assurer après ma mort l’accomplissement et la sanction, conformément aux lois et statuts de cette cité de Venise,

AauT—-

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