‹ Alde Manuce et l'hellénisme à VeniseChapitre 3 sur 103 · INTRODUCTION. XXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXVII

helléniste habile, qui apprenait encore le grec à l’âge de trente-sept ans du Sicilien Jean Aurispa, alla, après 4443, offrir ses services au roi Alphonse de Naples, qui le nomma son secrétaire, avec mission de traduire des auteurs grecs. Valla ouvrit alors une école d’éloquence grecque et latine, qui n'eut qu'une courte durée; car, en 1447, il se rendit à Rome pour offrir au pape Nicolas V la première traduction latine d'Homère après celle de Léonce Pilate, qui n’était guère connue. Il fit aussi pour lui une version de Thucydide, qui fut récompensée par 500 - écus d’or et d'autres avantages. Il revint néanmoins à Naples, et y mourut. Ses versions de l’Jliade d’'Homère, en prose, d'Hérodote et d'Ésope ne furent publiées qu'après sa mort : Homère, à Brescia, le 8 décembre 1474; Hérodote, à Venise en 1474, à Rome en 4475, et à Venise, 1494; Ésope, s. I. n. d. (1488).

Niccozd DELLA VALLE (v. 1451 —v. 1473), mort à vingt-deux ans, traduisit en vers latins les livres 3, 4, 5, 143. 18, 20, 22, 93 et 24 de l’J{iade d'Homère (Rome, 15 février 1474), et d’'Hésiode les Opera et dies (5. 1. n. d.).

BaRTHÉLEMY Fazio, mort à la cour de Naples en 1457, traduisit d’Arrien les Conquêtes d'Alexandre (de Rebus gestis Alexandri) (Pise, 1508).

PIERRE . Cannino dédia à Alphonse le Grand sa traduction d'une partie d’Appien (Venise, 1472, 1477, 1492; Reggio, 1494, et Scandiano, 1495).

Lecio CasTELLANO fit une version de Lucien, sous ce titre : de Veris Narrationibus (Naples, 1475).

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GRÉGoiRE TIFERNAS compte parmi les professeurs de grec à Naples (νου. p. 23 de cet ouvrage).

. Venise ne fut pas la dernière à introduire chez elle . les études grecques. Dès le commencement du quatorzième siècle, elle sut attirer Chrysoloras, qui y professa pendant quatre ans. À Philelphe succéda Georges de Trébizonde, qu'un patricien de Venise fit venir de la Grèce (νου. p. 24 de cet ouvrage). Α mesure que les armes victorieuses des Turcs subjuguaient la Grèce, nombre de savants grecs venaient solliciter l’hospitalité de l'Italie, et c’est surtout à Venise qu'ils s’arrètaient de préférence.

Un petit État suivit de très-près ce mouvement général vers les études de l’antiquité : ce fut le marquisat, plus tard duché de FErrare. L'université y fut rouverte en 1402, par les soins du marquis Nicozas III d’Este, qui en fonda une autre à Parme. Malgré la tourmente de la guerre, les lettres anciennes y prenaient racine, grâce au savant helléniste Jean Aurispa et ensuite au célèbre Guarini de Vérone, qui professaient à Ferrare. Le concile qui eut lieu en 1438 à Ferrare, sous le gouvernement de ce même Nicolas, où l’on vit de grands personnages et d’illustres savants de l'Orient grec, ne resta pas sans influence sur le progrès de l’hellénisme. Le marquis lui-même assistait et prenait part, dans des réunions privées, aux discussions philosophiques entre les Grecs et les Latins.

LioneL D’Esre, fils naturel et successeur de Nicolas III, continua l’œuvre civilisatrice de son père, avec plus de bonheur encore, dans des temps plus

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tranquilles. Brillant élève de Guarini, Lionel voua aux lettres toute son ardeur, et «il contribua, dit Sis- « mondi, plus qu'aucun autre prince à donner à la lit- « térature apcienne cette impulsion qui a distingué le « quinzième siècle d’une manière si brillante ».

Borso D'Esre, premier duc de Ferrare, de Modène et de Reggio, autre fils naturel de Nicolas IIT, et successeur de Lionel, fut un protecteur des lettres non moins dévoué. Les contemporains ne tarissent pas d’éloges sur sa libéralité envers les savants. Peu de temps avant sa mort, il introduisit à Ferrare l'imprimerie naissante, qu’André Beaufort, dit Andreas Gallicus ou de Francia, y établit le premier. Depuis ce moment, la gloire de Ferrare est liée à celle des lettres. HEercuLE [5 d’Este (1433-1505), fils légitime de Nicolas IIT et successeur de Borso, continua les traditions de sa famille et attira à sa cour les poëtes et les littérateurs les plus renommés. Arioste fut son commensal, et c’est à Ferrare que fut imprimée en 1546 la première édition de son célèbre poëme l’Orlando furioso.

Le fils aîné d’Hercule [°° fut Alphonse l°", mari de Lucrèce Borgia. Alphonse eut pour sœur Isabelle d’Este, cette nature d'élite, d’un esprit cultivé et passionné pôur les arts et les lettres, dont j'ai souvent l'occasion de parler. La cour de Ferrare devint un centre de lumière-dont les malheurs du Tasse accrurent plus tard la célébrité.

A la suite de Ferrare vient Manrour, dont le premier marquis, JEAN-François [°° de Gonzague, eut la sagesse et le bonheur de s'attacher un savant tel que le célèbre Victorin RamBaLponi, dit VicroriN DE FEL=

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TRO (1379-1447). Victorin était un homme rare. A une vaste instruction, 1] joignait les qualités les plus précieuses du cœur. « On est surpris, dit Ginguené, de « trouver dans un siècle où 1] y avait encore de la « grossièreté dans les mœurs, un modèle aussi parfait « d'éducation littéraire et civile. » Le marquis de Mantoue l’appela de Venise, où Victorin dirigeait avec succès une école publique, afin de lui confier l’éducation de ses enfants. Dans ses nouvelles fonctions, Victorin ne se borna pas non plus au rôle de professeur privé, mais, avec l'autorisation du marquis, il admettait d’autres élèves à ses leçons. Sa célébrité fut telle, qu'on accourait chez lui des pays éloignés, de la France, de l'Allemagne et même de la Grèce, et l’école de Mantoue égala en renommée les universités les plus illustres.

Tous ses élèves firent honneur à leur maitre (4). Le fils aîné du marquis, Louis III de Gonzague, joignit à ses grands talents militaires le goût pour les lettres et les arts. Mais, entre tous, il faut distinguer la sœur du précédent, Cécize de Gonzague, qu'on met au nombre des plus vertueuses et des plus savantes personnes du xv° siècle. Ambroise le Camaldule rapporte qu'à l’âge de huit ans elle savait le grec, et qu’elle parvint même à l'écrire avec une grande pureté. Sa nièce, Barse de Gonzague, fille de Louis III, occupe

(1) Pour plus amples détails, consulter la Vie de Victorin de Feltre, par Fr. Prendilacqua de Mantoue, son élève, publiée par Natale delle Laste (De Vila Viclorini Felirensis Dialogus); Padoue, 1774, in-8; — Museum Ma:zuc/ellianum, t 1; — C. Rosmini, Idea dell’ottimo precellore, elc.; Bassano, 1801, in-8; — Racheli, Jn£orno a Viltorino da Feltro; Milan, 1832, in-8; — Mile Benoît, Vic{orin de Ftltro; Paris, 1853, 2 vol. in-8.

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aussi une belle place dans l’histoire des lettres. Mariée au duc de Würtemberg, c’est elle qui fut la promotrice de la fondation de l’université de Tubingue (1471). Elle prodigua des encouragements aux savants, entre autres au célèbre Jean Reuchlin, le fondateur des études grecques en Allemagne.

La résurrection des lettres ne date réellement, pour Rome, que de l’avénement du pape Nicolas V (1447). On trouvera dans le corps de l'ouvrage (p. 24-26) l’article consacré à cet homme éminent. ‘Cependant l’enseignement de la langue grecque fut négligé à Rome, car je n’y trouve que deux professeurs de passage, Chrysoloras et Grégoire Tiphernas, et enfin, depuis 1470, Argyropulos.

Parmi les Mécènes de l’hellénisme, on ne doit pas oublier FRÉDÉRIC DE ΜΟΝΤΈΡΕΙΤΑΟ, duc d'Urbino (né vers 1410, morten 1482), élève du célèbre Victorin de Feltro. Beaucoup de traductions du grec furent exécutées pour lui; un des plus grands capitaines de son temps, 1] mêlait des préoccupations littéraires à son activité guerrière. Aussi, au sac de Volterre, pendant le pillage général, n’emporta-t-il, pour sa part du butin, qu’une magnifique Bible en hébreu. Même après sa mort, sa passion de bibliophile rendit un signalé service aux lettres grecques, car c’est dans sa magnifique bibliothèque qu’on découvrit en 1515 deux nouvelles comédies d’Aristophane : Lysistrata et les Thesmophoriazusæ.

La ruine définitive de l'indépendance de la Grèce (1453) eut pour effet de faire de l'Italie le siége de

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l’hellénisme, et dès lors les études grecques firent de rapides progrès.

Je citerai encore quelques hellénistes italiens antérieurs à Alde, tels que : P1ERRE BaLBo, de Pise, mort en 1479, traducteur de A/cynot Epitome in disciplinam Platonis (Rome, 1469), et de quelques Pèresgrecs; — Lapo Biraco, Florentin, élève de Philelphe, et plus tard professeur à Bologne, traducteur de plusieurs Vies de Plutarque (Venise, Janson, 1478), et de Denys d'Halicarnasse (Trévise, 1480); — Bonixo Mousriz10, Milanais (1424- v. 1482), traducteur de la Theogomie d'Hésiode en vers latins hexamètres (Ferrare, 1474); — Nicoas PEroTTI (1430-1484), traducteur des cinq premiers livres de Polybe (Rome, 1473) (1) ; — Paicippe VENETUS, traducteur de la Physique et Métaphysique d’Aristote (Venise, 1482); — ÉTIENNE DE Messine(Messanensis), traducteur de Hermetis Trismegisti Centiloquium (Venise, 1492) ; — RAPHAEL DE VoL- TERRE, traducteur de l'Odyssée d'Homère (Brescia, 1497); — François Rixucci, d’Arezzo, traducteur de six Dialogues de Lucien (Rome, vers 1470), de Plutarchi Apophthegmata (Venise, 147 ), et de Phalaridis Epistole (s. 1. ἢ. d., mais Rome, vers 1470, et autres nombreuses éditions jusqu’en 40).

Ainsi qu’on a pu le voir, plusieurs villes de l'Italie possédaient des chaires de langue et de littérature grecques avant la fin du quinzième siècle : Florence, où

(1) Je possède deux très-beaux maauacrits in-folio sur vélin de cette traduction de Nicolas Perotti.

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enseignèrent successivement Chrysoloras (1396-1402), Guarini (jusqu’en 1415), Aurispa et enfin Philelphe (1429); — Venise, où professèrent : Chrysoloras (1402- 1406), Omnibono Leoniceno, Guarini (4415-22), Philelphe (1428-29), Georges de Trébizonde, jusqu’en 1450, Tiphernas (1460-1466); — Vérone, où professa Guarini (1422-1436); — Ferrare, qui eut pour professeurs : Aurispa (après 1433); Guarini (1436-60); ét Théodore Gaza, qui enseignait le grec au gymnase de cette ville (1441-1450) (voyez, sur ce savant, p. 24 de cet ouvrage). Les autres villes, telles que Milan, Pavie, Rome, Naples, n’eurent de professeurs de grec que par intervalles, et leur histoire est encore à faire. Bologne, siége des études juridiques, fit un accueil plus que froid à l’établissement d’un cours de grec par Aurispa.

Tel était l’état des études grecques en Italie avant l'entrée d’Alde sur la scène. Quatre auteurs grecs profanes seulement étaient imprimés en original : Ésope, Théocrite, Homère, Isocrate; el voici ceux dont les œuvres n'étaient connues que par des traductions latines plus ou moins fidèles, dans l’ordre de leur publication (sauf omission) :

Alcynoüs, Epitome (1469). .-

Plutarque, Vitæ (v. 1470).

Phalaris, Epistolæ (v. 1470).

Strabon, Geographia (v. 1470).

Lucien, Six Dialogues (v. 1470).

Plutarque, Apophthegmata (1471).

Mercure Trismégiste, De Potestate et sapientia Dei (1471).

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. Ptolémée, Cosmographia (14727).

Appien (4472).

Diodore de Sicile (1472).

Aristote, de Anima (1472).

Id. Metaphysica (1473).

Id. de Physico auditu (1473).

Id. de Cœlo et mundo (1473).

Id. Lapidarius, etc. (1473).

Polybe (1473).

Homère, Jliade (1474).

Hiéroclès (1474).

Hérodote (1474).

Hésiode, Théogonie (1474).

Aristote, de Meteoris (1474).

Id, de Generatione et corruptione (1474).

Id. Problemata (1475).

Id: de Moribus (1475).

Diogène Laërce (1475).

Lucien, Veræ narrationes (1475).

Aristote, de Animalibus (1476).

Id. Rhetorica (1478).

Id. la Logique et la Physique (14179).

Denys d’Halicarnasse (1480).

Aristote, Rhetorica, traduit de l’arabe (1481). Platon, de Animarum immortalitate (1482).

Lucien, de Præcedentia (1482).

Aristote, la Physique et la Métaphysique (1482). . Id. Opera (1483).

Platon, Opera (1483).

Plutarque, de Liberis educandis (avant 1485). Id. de Virtutibus mulierum (1485).

Hippocrate, de Medicorum astrologia (1485).

Ésope (1488).

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Plotin (1492). | Mercure Trismégiste, Centiloquium (1492). Homère, Batrachomyomachia (vers 1492).

C'était déjà un beau résultat. pour une période de vingt-cinq ans. Initié par ce moyen aux trésors de la grécité classique, qui était toute une révélation, le public se prit d'une ardeur immense pour l'hellénisme. I] ne lui suffisait plus de connaître les auteurs grecs par les yeux des traducteurs; il désirait, en dehors de la connaissance du sujet, sous une forme toujours affaiblie, sinon dénaturée, soulever le voile qui lui cachait les beautés de la forme originale ; 1] voulut se donner la jouissance que procure la contemplation directe d'un chef-d'œuvre. Donnez-nous des textes grecs ! Tel était le cri général. Ces textes grecs imprimés faisaient défaut, comme on l’a vu plus haut. D'ailleurs, même les traductions latines, qui ne consistaient principalement qu’en ouvrages de philosophie, de morale et d'histoire, n’avaient encore offert qu'une portion restreinte de la littérature hellénique ; les grands auteurs dramatiques, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, demeuraient inconnus, et ce sont ceux-là principalement qui témoignent de la sublimité incomparable du génie grec.

Il fallait un homme supérieurement doué pour satisfaire à ce vœu du public: cet homme fut Alde Manuce. La tâche était grande, on pourrait même dire

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surhumaine. Alde ne recula pas devant un pareil devoir. 11 réunissait en lui toutes les qualités nécessaires pour l’accomplir : une instruction solide, l’élévation des idées et la largeur des vues, une ardeur à l'abri des découragements, une volonté de fer, un désintéressement complet, une probité parfaite.

Animé d’un zèle extraordinaire pour faciliter le développement de la culture de l’hellénisme, il prend, à la face du siècle, l'engagement solennel de consacrer sa vie à l'utilité publique. 11 n’y faillira pas, et, récompense digne d’un tel homme ! il aura la consolation de voir son œuvre prospérer et grandir.

Pour se faire une ‘idée de l’énormité de la tâche qu'Alde s’imposa, il suffit de se rappeler quelle était la situation politique quand il débuta. A la fin ‘du quinzième siècle, l’Europe était tout entière en ébullition ; c'était, comme on l’a dit, l’époque de l’enfantement de la société moderne : batailles politiques, querelles religieuses, une dialectique qui comprimait le libre essor de la pensée que l'antiquité sortant de son tombeau venait affranchir; voilà l’état de la société d'alors.

Alde dit lui-mème que son entreprise commence à l'époque où les armes sont plus maniées que les livres, mais 1] ne s’en décourage pas. Il eut le bonheur rare de trouver des protecteurs dévoués et des collaborateurs désintéressés, zélés, pénétrés de l’importance de leur mission. En effet, malgré le labeur constant d’Alde, il fallait une activité collective pour meltre en mouvement tous les rouages nécessaires à la publication d’un livre grec. Les manuscrits grecs étaient alors fort rares et souvent d’un mérite bien différent; un seul ne suffisait pas tou-

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jours pour établir un texte à peu près correct. Alde dut entretenir des relations suivies avec bon nombre de savants et de collectionneurs de tous les pays. La critique philologique était encore dans l'enfance, et la sagacité la plus pénétrante pouvait être facilement mise en défaut. L'Académie de philhellènes fondée par Alde eut donc un rôle considérable. Il n’était pas dans le caractère: de Manuce de méconnaître l'importance de cette coopération à ses travaux. Plus que personne, il était soucieux de ne jamais oublier le précepte : Suum cuique tribuere. « Notre coutume, « dit-il, n’est pas de ravir l'éloge à qui l'a mérité. « Bien plus, nous avons résolu de faire connaître aux « érudits tous ceux qui nous sont venus en aide, soit « par leurs propres ouvrages, soit en découvrant de « nouveaux manuscrits, soit en nous en procurant « de très-rares, soit en les corrigeant, afin que les « érudits, s'ils ont de la reconnaissance pour moi, « en aient aussi pour eux. » Il se réjouissait de la gloire des autres, et les épîtres dédicatoires dont il accompagna ses publications ne sont qu’un hommage incessant à tous les vaillants champions de la croisade littéraire.

L’exécution matérielle des impressions grecques offrait de trés-grandes difficultés dans un autre genre. Les essais antérieurs à Alde ne réalisaient même pas une perfection relative. Il fallait inventer des types, faire graver des caractères en tous genres en les combinant et les multipliant au moyen des Ægatures de manière à imiter complétement les plus beaux manuscrits des calligraphes grecs; surveiller avec un soin jaloux la composition typographique, veiller à sa correction, se débattre contre les importuns et les

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curieux, s'imposer la privation d’un repos légitime, et souvent subir l’assaul des mauvaises passions de ses ouvriers. Mais rien ne put fléchir son courage; aussi, après sept ans d’une lutte pareille, il eut le droit de dire à ses contemporains avec fierté : « Depuis que je me « suis imposé le devoir d'imprimer correctement les « livres latins et grecs (voici déjà la septième année), « je puis affirmer sous la’ foi du serment n'avoir pas « joui pendant tant d'années d'une heure de paisible « repos. »

Mais Alde ne fut pas seulement éditeur. 1} ne se désintéressait d'aucune des questions qui agitaient son siècle. En même temps qu'il sollicitait les papes d’armer l’Europe contre les Turcs et de sauver la Grèce, il s’affligeait de la décadence morale de son pays, et il saisissait toutes les occasions pour montrer du doigt ‘la plaie et sonner l’alarme. L'intérêt général de la société lui donnait le courage de ne ménager ni les grands ni les peuts. Voyez avec quelle indignation et quelle force il stigmatise les vices de ses contemporains : » Aujourd'hui l’homme, livré à l'appétit des brutes, n'a « plus de l’homme que la forme : il est aussi insensible « aux sentiments d'honneur et de religion que des « statues de pierre. Le mal est si profond que Dieu « seul peut y porter remède! » Ne dirait-on pas un Juvénal de la Renaissance?

Alde comprit quel était le remède à la situation; la réforme de la société dépendait de l'éducation des générations à venir. Aussi insistait-il sur le soin à apporter dans le choix des maîtres auxquels on confie les enfants, et conseillait-il de préférer la supériorité des mœurs à celle du savoir. Quelles paroles empreintes de la grande noblesse de son âme que cette apos-

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trophe adressée aux précepteurs : « Vous n'êtes pas « seulement des maîtres, mais vous êtes les pères des « enfants, et puisque vous avez voulu vous mettre, « vous précepteurs, aux lieu et place des parents, « c’est de vos qualités bonnes ou mauvaises que dé- « pend le sort du monde entier en bien et en mal. »

Alde était aussi un pédagogue consommé, et ses règles d'enseignement pourraient être encore méditées de nos jours. Ses grammaires grecque et latine sont les meilleures de son temps. Il a beaucoup écrit; mais il en fut pour lui comme pour les plus grands érudits qui se servaient de la langue latine : ils sont tombés dans l'oubli, et leur gloire se trouva circonscrite. Ils ne se doutaient pas que les nations émancipées, après avoir puisé leurs forces dans les éléments anciens, voudraient vivre non-seulement d’une vie politique indépendante du passé, mais aussi de leur langue nationale.

Il est inulile d’'énumérer ici les services immenses qu'Alde rendit aux lettres grecques et latines; mon ouvrage a pour but de les faire connaître en détail. Pourtant on est obligé d’avouer qu'à l'inverse de la règle générale, Alde était mieux apprécié de ses contemporains qu’il ne l’est aujourd’hui. La célébrité restreinte dont il jouit maintenant n’est pas en rapport avec la grandeur de ses mérites. Un Érostrate destructeur est mieux connu de nos jours que celui qui ressuscita tout un monde de génies. Les contemporains d’Alde avaient pour lui un véritable culte. Nicolas Leoniceno, dans son admiration pour les merveilleux travaux du grand imprimeur, lui prédit l'immortalité, devançant en cela le jugement de la postérité. « N’est-il pas digne de l’immortalité, s'é-

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« crie-til, celui qui rend éternels tant de grands « génies ? »

Alde néanmoins n'échappa pas à la destinée commune : il eut des envieux et des critiques, mais il les supporta avec dignité en disant que la philosophie doit nous armer d’un courage imperturbable dans les traverses de la vie. Il se montra même en cela supérieur à Érasme dans les relations littéraires qu'ils eurent ensemble. Mais, malgré cette résignation, 1] ne peut s'empêcher de laisser échapper cette plainte amère d’une âme injustement blessée : « Toujours le « monde fut ingrat pour ses bienfaiteurs ! »

Il m'a semblé utile de tracer rapidement ce portrait intime d'Alde Manuce. Tous les historiographes ne l'ont envisagé que comme imprimeur et comme sa-. vant, aucun ne l'avait dépeint comme homme. Et pourtant c’est une des plus belles et des plus nobles personnalités du seizième siècle. Toute sa vie intime se retrouve dans ses écrits, et cette synthèse était nécessaire en présence du caractère analytique de mon ouvrage. Ce nouveau travail se distinguera de tout ce qui a été écrit jusqu'à ce jour sur Alde par son côté plus particulièrement littéraire. L’analvse bibliographique des impressjons d’Alde n’est plus à faire après l'ouvrage si remarquable d’Antoine-Augustin Renouard, mais on n'avait pas fait assez d'attention aux épitres dédicatoires qu'Alde ἃ placées en tête de presque toutes ses publications : c’est cette Jacune que je viens combler. Ces épiîtres, soit d’Alde, soit de ses collaborateurs, apporteront un contingent de renseignements nouveaux et précieux sur le mouvement littéraire en Italie à l'époque de la Renaissance.

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Je les ai traduites tantôt en entier, tantôt par extraits, et quelquefois je me suis borné à une analyse sommaire. On m'en saura gré, d'autant mieux que certaines de ces publications, précédées de préfaces très-intéressantes, sont devenues presqué introuvables. Le cadre de mon livre exigeait forcément l’adoption de l’ordre chronologique des éditions aldines. L'Index analytique ajouté à la fin permettra de le consulter avec fruit. Je me suis affranchi de l’obligation d'ajouter des détails purement bibliographiques, tels que le nombre des feuillets de chaque édition, l'indication des exemplaires imprimés sur différents papiers ou sur vélin, etc. : cela est fait par Renouard, qui s’est attaché plus spécialement aux côtés extérieurs du livre, tandis que j'en examine le fond, de sorte que le beau travail de Renouard servira de complément au mien.

1] ne me reste plus qu'à faire ressortir le mérite d’Alde comme imprimeur et comme éditeur.

Si l’on compare les impressions exécutées antérieurement à l’année 1494 avec les travaux: typographiques d’Alde, la distance qui les sépare est immense. Alde quitte les sentiers où ses devanciers et ses contemporains se sont péniblement engagés, pour devenir l'initiateur du progrès, et c'est aux plus habiles graveurs qu'il recourt pour le seconder dans son œuvre. Il invente le caractère dit italique ou a/dino, qui depuis n'a jamais cessé d’être employé, et les charmants caractères grecs qu'il fit graver laissent bien loin derrière eux tous.les essais antérieurs. L’impression porte toujours un grand cachet de netteté : elle montre un soin jaloux de la perfection.

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Alde réalisa encore un autre progrès d’une grande portée : c’est l'introduction du petit format, ce qui amena la diminution des frais, et par là la baisse du prix des livres. Ce progrès répondait au besoin immense d'instruction, qui tourmentait alors les esprits. Par cette seule innovation, Alde fit plus pour l’avancement des letires que les plus savants professeurs. Ce qui en prouve d’ailleurs l'importance, c’est la fréquente contrefaçon de ses éditions petit in-8°; honneur auquel les in-folio et les in-quarto ne sont jamais parvenus.

Si nous laissons maintenant le côté extérieur des publications d’Alde pour nous arrêter à l'examen de leur mérite intrinsèque, nous n’éprouverons aucune déception. Ceux qui ont trop insisté sur l’insuffisante correclion des textes grecs de certaines de ses éditions, n'ont pas réfléchi si leur reproche était légitime et équitable. Alde n’avait pas la prétention de donner des éditions irréprothables ; il sentait, il avouait même qu'elles n'étaient pas à l'abri de la critique. Son esprit sérieux ef consciencieux nous est un sûr garant que les défauts typographiques de -ses publications résultaient de l'impossibilité d'obtenir de meilleurs résultats avec des ouvriers et des correcteurs en quelque sorte improvisés.

Son premier souci était de faire connaître au monde les œuvres du plus grand nombre d'auteurs de l'antiquité grecque, cette tâche, Alde l’accomplit, on peut le dire, dans la mesure extrême de l’activité humaine, quand on pense à la quantité surprenante de ses impressions. Et, si l’on se rend compte de toutes les difficultés qu'il fallait surmonter, de tousles efforts

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qu'il devait faire pour atteindre ce résultat, on ne s’étonnera point de certaines imperfections inhérentes même à la nature exceptionnelle de l’œuvre. Je ne rappellerai pas ici tout ce qui milite en faveur d'Alde dans cette question : on trouvera ce plaidoyer à la fin de mon ouvrage. J'insisterai néanmoins sur ce qu’il est essentiel de ne point oublier qu'Alde s’engagea ἐδ premier dans la publication d’un grand nombre d’ouvrages grecs, ce qui rendait sa tâche autrement diflicile que celle des successeurs qui ont réussi à faire mieux.

On peut affirmer que, comme imprimeur, Alde n'eut pas de supérieur ni même d'égal avant lui dans le monde entier; le titre du plus grand imprimeur de l'Italie lui appartient. Il semblerait néanmoins, je le dis avec une émotion pénible, que la patrie d’Alde πὸ s’en doutât point. Jusqu'à ce jour, l'Italie n’a rien fait pour honorer la mémoire de l’homme à qui elle est redevable de tant de gloire dans les siècles écoulés. Elle a cru même devoir donner la préséance à l'imprimeur plémontais Bodoni. Déjà en 1817, au retour de mon voyage en Grèce, j'avais été frappé de l'insigne honneur décerné à Bodoni, dont le buste en marbre figurait au Panthéon d'Agrippa. Aujourd’hui Bodoni a déjà sa statue à Saluces, grâce à la généreuse initiative de l’imprimeur Pomba, l’un des plus célèbres éditeurs de Turin (1); Alde attend encore la sienne.

(1) L’inauguration de cette statue, élevée par souscription, eut lieu, avec une grande c‘rémonie, le 27 octobre 1872. On y vit le représentant du roi d’Italie, les princes réunis aux typographes des divers pays, même de l’Amérique; un grand nombre de savants et d'artistes au milieu de l’affluence des populations d'Italie οἱ de Triest. Plusieurs éloges

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Le rapprochement de ces deux noms m'oblige à un parallèle. Loin de moi la pensée de chercher à diminuer le mérite de Bodoni. Il fut, en effet, un très-habile typographe. Les yeux s’arrêteront toujours avec plaisir devant la beauté des types gravés et fondus par lui, et devant la perfection de l'impression (4). Il méritait, certes, d’une nation si sensible au beau dans les arts, l'admiration de son vivant et la haute distinction qu'il reçut après sa mort. Cependant un juge impartial est obligé d’avouer que la place de Bodoni n’est marquée que dans les fastes des progrès de l'art typographique. Ce qui prédomine dans ses impressions, c’est le mérite extérieur : ses éditions sont belles, mais elles ne sont pas savantes.

Tout autre est la place que doit tenir Alde dans l’histoire de l'humanité. Il n’est inférieur à Bodoni que sur un seul point : il n’était pas graveur en carac-

de Bodoni furent prononcées, mais, chose étonnante! on y trouvera à peine la mention du nom d'Alde, ce véritable père de l'imprimerie italienne. Le promoteur de cette solennité, le doyen des imprimeurs, M. Gius:ppe Pomba, a constaté dans son discours l’empressement des imprimeurs du monde entier à contribuer à l'érection de la statue de Bodoni. En parlant « del concorso dei tipograñ di Francia, Germania, Inghilterra e persino della rimota America ad onorare la memoria del grande tipografo Italiano, » il ajouta cette phrase flatteuse pour notre nom : « ed ὁ tanto più lodevole questo concorso di tipograñ stranieri, in quanto che fra essi avvi pure il francese Didot, Ambroise Firmin, i i cui maggiori, come ὁ nolo, furono rivali del nostro Bodoni. »

A l'occasion de cette solennité, la typographie Lobetti-Bodoni a imprimé, avec luxe, une Vila di Giambattisla Bodoni, due à la plume de l’abbé Jacopo Bernardi.

(Voir les détails dans le journal de Turin : 11 Bazetti, 31 octobre et 7 novembre 1872, et la Ga-ella del Popolo, 29 et 30 octobre 1872.)

(1) En 1817 j'allai visiter l’imprimerie de Bodoni, mort quatre ans auparavant, en 1813. Sa veuve et le Ch. Giuseppe de Lama voulurent bien m'offrir les deux volumes in-4° composés sur la vie de Bodoni par

M. Lama.

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tères ; mais il en fut l’initiateur et en quelque sorte l’inventeur. À considérer la différence des temps et des circonstances, Alde fut aussi grand imprimeur pour son temps que Bodoni pour le sien, de même que Giotto a peut-être autant de mérite que Raphaël.

Dès que nous sortons des limites de l’exécution matérielle, le parallèle d’Alde et de Bodoni ne saurait être continué. Bodoni ne fit que réimprimer les textes déjà établis : Alde exhuma pour la première fois un monceau de trésors littéraires. Il fut critique, philologue', grammairien , historien de la littérature, mo- . raliste, et il contribua pour une très-large part, par son initiative et ses travaux multiples, à la renaissance des lettres.

Notre siècle a la prétention, peut-être légitime, d’être le siècle de la justice distributive pour les gloires du passé. Le nom d’Alde est déjà immortel : il ne lui manque que la consécration matérielle et publique : une STATUE en s0n honneur. On apprend chaque jour que l'Italie en élève à ses grands hommes avec une ardeur qui honore ce beau pays: j'aime à croire qu'elle ne saurait oublier trop longtemps Alde. Mais d’ailleurs ce pieux devoir n'incombe pas à l'Italie seule : tous ceux qui vivent dans les sphères intellectuelles, tous ceux qui connaissent quelle influence ont exercé sur Ja culture moderne et sur la marche de la civilisation les œuvres de l’antiquité, s’empresseront, je n’en doute point, de s'associer à l’idée de rappeler d’une manière évidente aux générations à venir le nom du savant imprimeur vénitien qui, le premier, fit connaître à la société moderne tant de produits du génie hellénique. C'est un devoir international : qu’il soit

LVI INTRODUCTION

donc permis à l'historien d’Alde de prendre l'initiative d’une souscription publique dont le but est d’élever une statue à Alde Manuce dans la ville de Venise, sa patrie. Le public lettré ne saurait refuser son concours à celte œuvre de justice et de reconnaissance.

Sur le monument, on pourrait graver, à la suite de l’épitaphe composée en grec en l’honneur d’Alde par Henri Estienne, ce passage éloquent écrit par le savant Gessner en tête du livre XI de ses Pandectæ uni- - versales (1) :

Ad clarissimum, felicis memoriæ Virum ALDux ManvTicu,

Qui primus orbi terrarum, optimos quosque in utraque lingua libros, et unus plurimos, eosque castigatissime, et solus omnium pulcherrime, typis suis, excudit. Immortalis hæc cjus industria, immortale beneficium, cum tota studiorum ætate florebit nec prius quam ipsa studia (quod ut unquam fiat Deus avertat), aboleri poterit. Hamadryadas, cum arboribus suis, si libet poetis credere, pascuntur ac pereunt : sic Manutianæ familiæ decus, cum renas- centibus studiis ortum, quamdiu philosophia stabit, nunquam vivere desinet.

(1) C’est an index raisonné de loutes les branches des connaissances humaines.

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