SA MORT
« matica molto excellente. Hor ὁ morto, stato molti « zorni ammalato : et per esser sta preceptor de’ « sionori de Carpi, et fatto di la caxa di Pi, ordinà « ἡ suo corpo fusse portato a seppellir a Carpi, et « la moglie et figliuoli andassero ad habitar wi, « dove quelli signori lE detteno certe possessioni. « δὲ il corpo in chiesa di San Patrinian posto con « libri attorno, ii fu fatto le exequie et una oration « én sua laude per Raphael Regio Lector Pubblico « in questa città in Humarità ; et il corpo in un
« deposito fino si mandi via. »
Ua service funèbre pour le repos de son àme fut célébré dans l’église de Saint-Patrinian; le cercueil fut placé sur un catafalque entouré de livres. Raphaël Regio , alors professeur d’humanités à Venise, prononça son oraison funèbre. Sa dépouille mortelle fut déposte dans un endroit réservé, pour être ensuite transportée à Carpi, conformément aux dernières volontés du défunt; on ignore cependant si cette translation eut licu.
Alde avait eu de sa femine H#aria d’Asola Torresano quatre enfants. L’ainé, Manutio de Manuti, vécut à Asola, pourvu d’un bénéfice ecclésiastique. Antoine fut libraire à Bologne, et Paul Manuce, qui n’avait que trois ans lorsqu'il perdit son père, fut élevé par son grand-père , André d’Asola (Torresano), οἱ par
J.-B. Egnazio, jusqu’à ce qu’il pût prendre la direction de l'imprimerie. La fille d’Alde, désignée dans le testament de son père sous le nom de Æ#/da, épousa un Mantouan nommé Catone.
André d’Asola remplit religieusement jusqu’à sa mort, arrivée en 1529, le devoir qui lui était imposé par son gendre. Alde en mourant laissait sous presse des éditions commencées de son vivant et des travaux littéraires préparés pour celles qui devaient successivement sortir de son imprimerie ; ces éditions, surtout les premières, sont donc en quelque sorte publiées avec sa collaboration.
Avec Alde s’éteignit l’Académie formée par lui ; elle se reconslitua plus tard sous le nom d’4ccademia della Fama.
Peu de jours avant la mort d’Alde, parut son éditiou de Suipas, faite d’après un manuscrit autre que celui dont on s’était servi pour l’édition de Milan, 1499. Dans l'édition d’Alde, plusieurs lacunes ont ét suppléées d'après ce nouveau manuscrit, et le texte est amélioré en plusieurs endroits. Alde y a mis en tête un court avis en grec.
1515 (1515-1516 n. st.).
Dans le format petit in-8, au mois de mars parut une réimpression de l'édition de 1502 de CATULLE, TiBuLLE et PROPERCE.
Au mois d'avril, les Divinæ Institutiones de Lac- TANCE. Dans son épitre adressée à Antoine Trivulce, ambassadeur du roi de France auprès de la république de Venise (1), J.-B. Egnazio, qui a soigné cette édition , exprime avec une douleur profonde les vifs regrets causés par la mort d’Alde, cet homme éminent qui faisait l'honneur de la ville de Venise où les personnes les plus distinguées se rendaient dans le seul but de le voir ct de l’encourager dans ses travaux, quelquefois même par des dons magnifiques. Il signale la constante aménité de son caractère, la bienveillance de ses rapports avec tous les littérateurs , son penchant à louer les efforts de chacun,
ænfin'les grandes qualités qui rendront à jamais le “hom d’Alde célèbre dans toute l’Europe. Absorbé dans ses travaux incessants ct ses méditations auxquelles 11 consacrait ses nuits, c’est ainsi, nous dit-il, qu’Alde fut victime de son zèle et de son amour pour: les lettres et qu’il mourut en laissant inachevés d’im-
(1) Plus tard cardinal et négociateur du traité de paix de Cateau- Cambrésis,
oo ALDE MANUCE.
menses travaux qui auraient encore accru sa renommée (1).
Je crois devoir reproduire en entier cette sorte
d’éloge funèbre d'Alde.
« Au plus digne, au plus vertueux des prélats, Antoine Trivulzi, trés-éminent ambassadeur du rot trés-chrétien de France près le sénat vénitien, Jean-Baptiste Egnazio de Venise.
« La mort d’Alde Manuce nous a fait récemment, trèsvertueux prélat, une blessure plus profonde qu'on ne se se le füt imaginé. Je ne parle pas seulement pour moi, qui ai perdu le bonheur d'un commerce intime avec un ami d'autant plus cher que la communauté des travaux resserrait notre union; je parle pour tous les letirés, pour tous les amis des arts. Comment le trépas de cet homme excellent et unique pourrait-il ne pas nous causer une iuconsolable affliction ? Elle s’accroit encore quand la perte d'un homme si supérieur par son extrème désintéressement, son zèle infatigable pour la science, son labeur sans relàche, survient à une époque où rien ne saurait atténuer nos regrets.
« Notre douleur est d'autant plus vive et plus profonde
(1) On cite une belle réponse de Baptiste Egnazio à Érasme qui, lout eo voulant lui faire un compliment, le plaçait et se plaçait lui-même audessus d’Alde, dontil reconnaissait cependant le mérite éminent. Érasme lui avait écrit en apprenant la mort d’Alde : « Audio te Aldo in re litteraria juvanda successorem faclum esse, tanlo eo meliorem, ut ille, per se oplimus, mecum collalus, parum probari possil. » Voici la réponse d’Egnazio qui, par ses longs rapports littéraires avec Alde, était mieux que personne à même d’en connaître out le mérite : « Ego, Erasme charissime, nec eam agnosco laudem, quæx cum alienx famæ delrimento mihi tribualur, nec lantum mihi unquam arrogem, ul Aldo me parem , nedum superiorem esse pulem. »
ANNÉE 1915. hot
que, dans ses relations avec les lettrés, jamais il ne se montra le détracteur d’aucun d'eux, et, loin de s’opposer à leur éloge, il les entoura toujours d'une sincère affection, les protégeant à tel point, qu'il n’est presque pas dans toute l’Europe un érudit, même des moins connus, qui n’ait reçu d'Alde Manuce quelque bienfait particulier. Nous avons donc de trop justes motifs de le pleurer, moi surtout, et je ne sais rien de plus attristant que la mort de cet homme dont le zèle n’a pas et n’eut jamais d’égal. Si l’histoire nous montre de grandes cités pleurant la mort d'hommes même médiocres et jusqu’à la perte de misérables oiseaux, puisque nous voyons le peuple romain célébrer en grande pompe les funérailles d’un corbeau [savant] (4), qui ne se sentirait profondément attristé en apprenant le trépas de cet homme qui presque seul avail ranimé, restauré les lettres tombées dans une décadence pour ainsi dire désespérée? Leur restauration mérite donc à son auteur une gloire insigne, et en effet la perte des lettres est plus grave que l’affaiblissement d’un empire et l’amoindrissement de ses frontiéres. Uuec fois perdues, les lettres ne sauraient renaître, ni fleurir en quelque autre contrée ; elles disparaissent si complétement, qu’à peine en reste-t-il des vestiges, tandis que l’empire et le pouvoir souverain, s'ils sont perdus pour un peuple, pour une nation, s'élèvent ailleurs si vivaces et si brillants, qu'après leur chute, la majesté, la splendeur du pouvoir, la richesse, sont transportées chez un autre peuple, chez une autre nation, et souvent avec plus de grandeur encore et d'éclat. Mais enfin, puisqu’une félicité perpétuelle n’était pas promise à Alde sur cette terre, et que nous ne pouvions espérer un tel sort pour un mortel, il.nous faut mettre un frein à notre douleur (2),
(1) Sous le règne de Tibère. Voir dans Pline, 1. X, 60. (2): lon un fren al gran desio che ti transporta. Dante, Inferno.
Ao2 ALDE MANUCE.
et ne point sembler vouloir la prolonger par une sorte d’égoisme, et uniquement pour le préjudice que nous cause cette perte. Alde a vécu aussi longtemps que sa destinée le lui permettait et avec la plus haute estime de tous pour sa vertu et son érudition. Est-il nation si barbare, si reculée aux confins de l’Europe, où le nom d'’Alde ne soit connu et célébré? On sait bien que beaucoup
de personnages d'élite vinrent à Venise dans le seul but
de le saluer, de lui rendre visite, de lui faire des présents. Ceux à qui le désir de voir une ville si grande, si admirable, ne suffisait pas, y venaient attirés par la réputation d’un seul homme, et leur présence l’encourageait à persister dans son noble projet de faire revivre la langue latine et la langue grecque. Plongé nuït et jour tout entier dans la méditation de ce dessein, il contracta, par son travail excessif et ses veilles, la grave et longue maladie dont il est mort, peut-être providentiellement et à son temps, mais, en ce qui nous concerne, au temps qui nous est le plus funeste. Si l'achèvement de tant de travaux lui rendait opportun le moment de quitter la vie, combien d'ouvrages préparés par ses soins qui restent à publier auraient été amenés à la perfection, ‘s’il avait eu le temps de les polir et de les achever avec cette habileté supérieure acquise par une longue expérience!
a À d’autres il a laissé ces travaux incomplets, et c’est à moi qu'il avait donné à corriger les sept livres des /nstitutions divines de Cœlius Firmianus Lactance, ainsi que ce qui nous reste de cet auteur, le plus disert des chrétiens, et cela pour pouvoir se livrer plus librement soit à d’autres travaux de corrections, soit aux soins que réclamait sa santé. Tout ce que j'ai mis de travail et de zèle dans l’accomplissement de cette œuvre, j'aime mieux.le laisser apprécier du lecteur. Mais je puis affirmer que Lactance, dans cette édition, deviendra aussi supérieur à ce qu'il fut dans celles qui l’ont précédée jusqu’à ce jour, qu’Alde
lui-même a été, sans contredit, supérieur à tous autres dans ce genre de gloire.
« C’est à juste titre que ces œuvres te sont dédiées, attendu que tu tiens le premier rang parmi les princes de l’Église, et que tu appartiens à une famille des plus illustres de l’Italie, et que, comme ambassadeur du roi très-chrétien près le sénat de Venise, tu as acquis dans cette cité, par ta profonde sagesse, une incontestable considération, et enfin parce que tu surpasses les autres en prudence, en génie, en autorité, en libéralité.
« L’Abrégé des institutions, que nous avons joint à l’œuvre de Lactance, n'est pas seulement acéphale (1), comme affirme saint Jérôme, cet homme si savant et si saint; c’est un simple fragment, mais, tel qu’il est, j'ai voulu sauver même cette épave d'un si grand naufrage. Le poëme de la ÆRésurrechion, attribué à Lactance, m'a paru indigne de cet auteur et inférieur au poëme du Phénix dont les vers pèchent même par la mesure. Pour les notes sur Lactance, de je ne sais quel religieux inconnu, je les ai supprimées, d’abord parce que les critiques contre l’auteur témoignent fréquemment d’une véritable ignorance, ensuite afin de laisser à chacun son libre jugement, et cela avec d’autant plus de raison que plusieurs des propositions aujourd’hui condamnées ne l’étaient pas unanimement au temps où vivait Laclance, et qu’averti, il ne se fût pas obstiné à les affirmer et les eût volontiers corrigées, »
En mai parut un choix de poésies d’Ovipe. Après l'épître dédicatoire d'André d’Asola, vient la 73e d'Ovide composée par Alde Manuce ; cette Vie avait déjà figuré dans son édition de 1502. Les privilèges
(1) ᾿Ακέφαλων, sans téle, c'est-à-dire commençant ex abrupto.
4o% ALDE MANUCE.
accordés à Alde par les papes Alexandre VI, le 17 décembre 1502, Jules IT, le 27 janvier 1513, et Léon X, le 28 novembre 1513, sont reproduits /#7 ertenso à
la suite.
André d’Asola, en dédiant ce volume au révérend cardinal Bernard Divizio, diacre de Sainte-Marie in
Portici, s'exprime ainsi :
« Par bien des motifs, la mort de mon gendre Alde m'a causé une grande douleur. Il n’était pas seulement mon gendre (une telle perte est déjà un grand malheur); mais ce gendre était l’homme le plus accompli qui füt jamais, et il me laisse ma fille veuve et quatre petits enfants, auxquels je dois tous mes soins, ce qui m'est un surcroît d'embarras. Mon malheur s’accroit encore par la grande perte pour les lettres latines et grecques de cet homme dont toutes les pensées et toutes les forces n'avaient d'autre but que de rendre aux textes dépravés en des temps modernes toute leur pureté primitive et les remettre en honneur: il y serait parvenu par son zèle et son labeur, si les destins contraires ne s’y fussent opposés. Il me faudra donc supporter ce fardeau; mais si, sous le rapport de la fortune, je pouvais remédier à une telle perte en ce qui concerne ma fille et mes enfants, je ne voyais point comment je pourrais accomplir cette lourde tâche ou m’y soustraire. Comment en effet, si lui, que l’on estimait le plus érudit de tous, s’en jugeait incapable, comment moi, qui écris non sans quelque difficulté cette épitre, et qui n’ai qu’une instruction bornée, pourrai-je m’y résigner sans crainte d’en être écrasé et d'être taxé d'impudence? Cependant, quelle que fût la grandeur de la tàche à remplir, mon devoir était, et par l’amour que je lui portai toujours, et par la confiance en-
ANNÉE 1919. ἠοῦ
tière qu’il eut toujours en moi, de ne pas m'y refuser. Je l'ai donc acceptée d’un cœur ferme, préférant passer pour un présomptueux plutôt que de manquer à mon devoir. Mais, devant la nécessité ou de me désister ou de succomber, je n’ai vu d'autre moyen que de suppléer à mes efforts par le secours d’autres aides, imitant en cela Alde, qui, malgré son immense savoir, se fit aider, et, chaque fois qu'il voulait publier un ouvrage, recourait à ceux qui en avaient fait une étude particulière, mettant ainsi à profit les corrections qu'ils lui proposaient. J'ai donc fait de mème, d’autañt plus que je sentais ne pouvoir que par ce moyen suppléer à ce qui me faisait défaut, et c’est ainsi que j'ai publié plusieurs livres après sa mort, et tout récemment l’Ovide qui sort en ce moment de nos presses purgé d'un grand nombre de mauvaises lecons des éditions précédentes, en sorte qu'il laissera, je pense, bien peu à désirer. L’honneur en doit revenir à Navagcro, qui, après avoir collationné un grand nombre de manuscrits, voulut faire jouir le public de ses travaux et m’en a confié l'impression...» ([ci un éloge d’Ovide et de Navagero, suivi de celui du révérend cardinal Bernard Divizio, auquel le pape Léon X confia son pouvoir.)
Dans le même mois de mai parut in-8° une nouvelle édition des Æsolant de BEmso; la préface à Lucrèce Borgia, supprimée dans la plupart des exemplaires de la précédente édition (1505, in-4), est reproduite dans celle-ci.
L'édition de Lucaix, publiée en juillet suivant, n’est aussi qu’une réimpression de celle qu’Alde avait donnée en 1502.
En août parut une édition de l’Éloge de la Folie (Moriæ encomium), d'ÉRASME. On ne peut attribuer la rareté de cette édition, dit Renouard, qu’à la destruction des exemplaires qui en aurait été faite « à l’instigation des moines directeurs des consciences », et par la haine qu’ils portaient à Érasme ; mais je croirais plutôt que les querelles du prince de Carpi avec Érasme engagèrent la famille d’Alde à cette suppression ; d'autant que le prince de Carpi avait déclaré qu'il yavait autant d'impiété dans cet Éloge de la Folie que s’il eût été fait par Porphyre ou parJulien. Les sentiments exprimés par Alde dans son testament pour le prince de Carpi, et la générosité de ce prince pour la famille d’Alde, rendent très-probable cette supposition.
Dans le même mois parut une édition du DANTE qui contient quelques variantes au texte de celle de 1502 ; elle est précédée d’une épître d'André d’Asola à la célèbre Vittoria Colonna, marquise de Pescara.
En septembre, une édition d’Aucu - GELLE fut donnée par Egnazio avec une épître qu’il adressa à Antonio Marsilio.
C’est en novembre que parut pour la première fois la Grammaire grecque d’ALe, écrite entièrement en grec, et publiée par Marc Musurus conformément aux
intentions de l’auteur qui lui en confia le soin. Dans l’épître que Musurus adresse à Jean Grolier, célèbre ami des belles-lcttres et des beaux livres, 11 témoigne de la profonde douleur que lui cause la mort d’Alde, et rend un juste hommage à la mémoire de cet ami si cher à tous deux; en voici la traduction :
« Depuis bien longtemps, mon très-honorable Jean, j'avais peine à me décider à écrire cette lettre, et plus je retardais, plus un sentiment pénible m'en éloignait, tant il m'était douloureux de rappeler le souvenir de cette perte fatale qui nous a privés de notre excellent ami et bienveillant patron Alde, dont la mort semble avoir replongé dans les ténèbres cette résurrection des bonnes lettres que successivement il rendait à la lumière. O trépas aussi funeste que prématuré, et que nul sur la terre ne regrettera autant que moi!
« Si en effet aujourd'hui, dans cette auguste cité, firmament de l'Italie, où brillent les vertus et les arts, j'expose les anciens auteurs devant un illustre et nombreux auditoire, composé des plus nobles jeunes gens; si j'ai l'affection et l'estime de tous les hommes honorables; si enfin j'ai réalisé le plus cher de mes vœux (car jamais je n’ai rien tant désiré que de voir renaître et se propager en Italié les semences de la langue grecque, détruite jusque dans sa racine par la main cruelle des Turcs, et gisant misérablement sur le sol de la patrie): tout cela, je ne le dois pas seulement à cet illustre sénat de Venise dont les magnifiques récompenses ont toujours encouragé et honoré ceux qui cultivent les belles-lettres; je le dois aussi à Alde Manuce, pour avoir procuré à la jeunesse studieuse les livres dont elle était privée. Cet homme admirable plaçait l'intérêt public au-dessus de son propre intérêt. N’épargnant aucune dépense, ne re.
poussant aucun travail, il prodiguait son argent et sa vie dans l'intérêt des gens d'étude. J'ai bien souvent pris la plume, avec l'intention d'écrire son éloge ; mais aussitôt se rouvrait ma douloureuse blessure, encore toute vive. Cependant des amis, dont je me serais fait un crime de repousser la demande, me rappelaient ma promesse; j'ai résisté longtemps; ils ont fini par l’emporter. Par quelle promesse m'’étais-je lié? me demanderez-vous. Je vous le dirai en peu de mots. Alde ne se borna pas à publier les livres des anciens; il prenait aussi grand soin de ses propres enfants. Il en eut de sa chaste épouse ; il en eut aussi de son esprit inventif. Se voyant menacé por le jour fatal, il confia les enfants de sa fidèle compagne à André d’Asola, homme d’une haute probité, en mème temps son associé et son beaupère, qui n’a pas trompé l’espoir mis en lui; car il entoure de la plus grande affection ses petits-fils devenus ses pupilles; et c'est à moi qu’Alde a confié cette œuvre littéraire, cette petite fillette née de son cerveau puissant, en me recommandant de l’entourer de tous mes soins et, après l'avoir polie le mieux possible, de vous la dédier pour qu’elle prenne place dans votre élégante bibliothèque. Enchainé par tant de services qu’il m'a rendus, c'était un devoir pour moi de lui obéir surtout quand il touchait à sa dernière heure. J’acceptai donc avec reconnaissance, et maintenant j'accomplis ma promesse. La voilà, cette Grammaire grecque : c’est le nom de cette chère enfant qu'il m'a léguée. Alde, empèché par sa mort prématurée, n’a pu l’abreuver suffisamment aux sources de l’érudition. Je vous l'envoie ; elle va vers vous, triste et pleine d’une pudeur craintive. Vous avez acquis la renommée d’être un patron de la vertu et de la science, et notre Alde eut toujours pour vous une estime ‘et une considération particulières; s’il vivait, il se häterait en ce moment d’aller vous féliciter sur la victoire de ce roi semblable aux dieux, qui vient de triompher des vigoureux Helvé-
tiens (1). Encouragez donc, protégez et défendez cette petite fillette de votre ami, et donnez-lui une bienveillante hospitalité. Si vousle faites, ce sera pour André d’Asola un vif aiguillon qui l’excitera à rétablir dans tout son éclat l'imprimerie d’Alde, que sa mort a couverte d'un voile de deuil funèbre. Sous cette impulsion, il entreprendra de multiplier les commentaires des écrivains célèbres de l'antiquité, dont la publication est actuellement suspendue au dernier et léger fil de l’espérance, et il se mettru à imprimer les oracles de l’Ancien et du Nouveau Testament, les traductions des poëtes et d’Aristote, les volumes de Galien, Strabon, Pausanias, Dion, Diodore de Sicile, Polybe, les Vies parallèles de Plutarque, et d’autres ouvrages d'illustres génies qui, si l'impression ne vient à leur secours, sont exposés à périr dans ce temps de violences où une odieuse fureur allume de toutes parts les feux de la guerre.
« Adieu, à vous qui êtes la gloire et l’ornement de la couronne de Franre; veuillez agréer ce léger présent. Bientôt j'aurai l’occasion de vous en dédier de plus importants, où je pourrai mieux signaler tous vos mérites.
« Venise, aux ides de novembre 1515. »
Cette Grammaire, insuffisamment appréciée, est devenue très-rare, n’ayant jamais été réimprimée.
En janvier 1515 (1516 n. st.) parut in-8° une nouvelle édition de Lucrëce, beaucoup plus correcte (1) Victoire de François Ier remportée sur les Suisses à Marignan les
“13 et 14 septembre 1515. En mainle occasion j'ai remarqué les sentiments d'affection qu'Alde se plait à témoigner en faveur de la France.
que la précédente (1500, in-4). L'épitre dédicatoire d’Alde, qu’on lit en tête, nous apprend qu'André Navagero apporta à la révision du texte tous les soins que ses graves occupations ct l’empressement qu'avait Alde de faire paraître promptement ce livre, lui permirent d’y consacrer. ΠῚ regrette de n’avoir pu luimême seconder Navagero dans ce travail autant qu’il l'aurait désiré ; mais l'état de sa santé, empirant de mois en mois, s’y était opposé (1).
Dans cette épitre adressée à son élève, le prince Albert de Carpi, 1l semble qu’Alde ait voulu, à ses derniers moments et à l’occasion de son édition de Lucrèce, manifester hautement ses sentiments d’une piété qui ne craint pas l'examen : « Je t'offre, lui dit- « il, le poëte Lucrèce, le plus grand des philosophes « au dire de l’antiquité, mais rempli de mensonges;
PR
car son opinion sur Dieu et sur la création du « monde diffère des sentiments de Platon et de l’école « d’Aristote : il s’est fait le disciple d'Épicure. Ce mo- « tif a fait croire qu’un chrétien, adorateur du vrai « Dieu, ne doit point le lire; mais, de même que la « vérité brille d’autant plus qu’elle est soumise à « plus d’examen, et telle est la foi catholique annon- « cée sur la terre par Jésus-Christ, notre Dieu, dont « la bonté égale la puissance, de même Lucrèce et tous
(1) Alde signale particulièrement l'utilité de la table des matières contenues dans chaque livre, avec l'indication des vers qui s’y rapportent.
ANNÉE 1515. fai
ceux qui lui ressemblent méritent d’être lus, malgré « leurs incontestables mensonges. Si nous touchons « ce point, c'est afin d’instruire ceux qui ignore- « rent les faux raisonnements (deliramenta) de « Lucrèce ; car tel est le destin de ces épîtres qw’t- « tant écrites à un seul, elles s’adressent comme des « professions de foi à tous ceux entre les mains de « qui elles parviennent (1). »
Dans cette dédicace, où il signale encore une fois le zèle du prince Albert pour l'étude, et son amour pour la philosophie, 1] semble qu’Alde, guidé par un pressentiment, ait voulu faire ses adieux à ses bien-aimés élèves, les princes de Carpi. En rappelant la maladie du prince Albert, qui fut en danger de mort à Rome, maladie qu’il attribue en grande partie aux inquiétudes d’une guerre impie et exécrée de Dieu, Alde
(1) « Enigitur tibi Lucretius et poeta et philosophus quidem maximus vel antiquorum judicio, sed plenus mendaciorum; nam multo aliter sentit de Deo, de creatione rerum, quam Plalo, quam cæteri Academici, quippe qui Epicuream sectam secutus est. Quamobrem sunt qui ne legendum quidem illum censent Christianis hominibus, qui Deum adorant, colunt, venerantur. Sed quoniam veritas, quanto magis inquiritur, tanto apparet illustrior et venerabilior, qualis eat fides catholica, quam Jesus Christus Deus optimus maximus dum in humanis ageret prædicavit hominibus, Lucretius et qui Lucretio sunt simillimi, legendi quidem mihi videntur, sed ut falsi et mendaces : ut certe sunt.
« Hæc autem attigimus, ut si quis hæc nostra legens, nesciat deliramenta Lucretii id discat e nobis : licet ad te unum scribere videamur. Id enim est harum epistolarum genus, ut cum ad unum scribuntur, ad omnes in manus quorum pervenerint tanquam argumenta scribantur. »
exprime ainsi sa douleur en joignant ses vœux à ceux de tous les gens de bien désolés :
Di prohibete minas ; Di talem avertite casum Et placidi servate Pios! ΄ °
Ses vœux ne furent pas exaucés. Peu après la mort d’Alde, le prince Alberto Pio, dépouillé de ses biens, exilé, dut se réfugier en France οἱ y mourut de la peste, dit-on, en 1530 (1).
Là s'arrêtent les publications qu’on doit aux lumières et à l’activité d’Alde. Quand on songe à l’importance et au grand noinbre des auteurs grecs dont il a publié les premières éditions : Aristote, Aristophane, Thucydide, Sophocle, Hérodote, Xénophon (Histoire grecque), Hérodien, Démosthène, les Rhéteurs grecs, 2 vol. in-folio, Plutarchi Moralia ; les Orateurs grecs : Eschine, Lysias, etc., 2 vol. in-folo; Platon, Pindare, Athénée, Dioscoride; des vocabulaires tels que Julius Pollux, Stephanus Byzantinus, Hesychius, une foule de philosophes et commentateurs, d’astronomes , d’épistolographes , de poëtes chrétiens, pour ne mentionner que les principaux, on s’étonne qu’un seul homme ait pu suffire à de pareils
(1) Son magnifique monument funéraire, exécuté en bronze par Paul Ponce, est un des beaux ornements de notre Musée du Louvre. J'en donne une reproduction gravée au trait.