SA PAUVRETÉ
chances d'erreurs ? On ne saurait trop rappeler que la correction des épreuves exige une perpétuelle tension de l'esprit et une infaillible perspicacité de la vue continuellement attenlive, conditions si difficiles à réunir qu’elles font d’un bon et savant correcteur d'épreuves une exception dont le mérite et l'utilité ᾿ sont trop souvent méconnues.
Alde l'Ancien, après vingt ans de travaux typographiques qui épuisèrent sa vie à l’âge de soixante-sept ans, laissa ses enfants presque sans fortune, et mourut à peu près pauvre. Sa vie fut économe et même parcimonieuse, si l'on en croit Érasme qui fut son commensal (1), ainsi que tant d’autres savants employés
(1) Il parait que la sobriété de la table d’Alde et celle de son beaupère, sobriété encore généralement maintenue en Italie, avait tellement chbqué Érasme, accoutumé à de meilleurs festins, que, dans l’un de ses colloques les plus plaisants, intitulé Opulentia sordida, il a cherché à ridiculiser la famille entière d’Alde en nous représentant André d’Asola, beau-père d’Alde, dans le Paler familias Anthronius. Orthrogonus et son épouse sont Alde et sa femme, fille d'André d’Asola. Parmi les nombreux commensaux de la table d’Alde figure, sous le nom du Grec Verpius, soit Jean de Crète, soit Marc Musurus.
Comme chaque jour trente-trois personnes étaient nourries dans la maison d’Alde, il était naturel et nécessaire que la plus grande économie y présidât. Si Érasme s’est livré à quelques personnalités où la satire est voilée, ce fut probablement pour répondre à la critique brutale de Jules-César Scaliger, qui lui reprochait de s'être échappé d’un cloitre de Hollande pour chercher un refuge chez Alde, s’employant à la correclion des épreuves, buvant comme un iriple Géryon, mais ne faisant qu'à moilié l’œuvre d'un seul homme. « Quasi Erasmus semihominis saltem operam in Aldi offcina legendo præstilisset, polando autem tergemini Geryonis. » (Voy. Andreas Rivinus, dans Wolfus, Monumenta typographica, t. 1, p. 914.)
aux travaux littéraires de la typographie d’Alde; mais cette parcimonie lui est un nouveau titre à la reconnaissance dont les lettres lui sont redevables, puisqu'il n'épargnait aucune dépense pour obtenir de bons manuscrits (1).
Si, malgré cette vie économe ct laborieuse, Alde mourut pauvre, c’est que loin de rechercher la fortune en mettant un prix élevé à ses livres qui, publiés pour la première fois et protégés par des privilèges, auraient pu être portés à des prix arbitraires, il voulut, dans son amour pour les belles-lettres, en propager l'étude, se conformant en cela aux recommandations que lui en faisaient les papes. Cependant on les trouvait encore bien chers, ainsi qu’on voit dans la vie de Bilibald Pirckheimer (2).
« Les livres étaient alors si chers que ceux qui « peuvent s’en procurer, même à présent, les con- « servent comime des trésors, particulièrement quand « ils sont imprimés par Alde Manuce le Romain, que « nous pouvons dire être l'honneur et l’ornamentum « de toute la typographie. »
(1) « Quid enim Aldus, dum nostro commodo inservire posset, intentatum reliquit ? Cuinam impendio dum ex ultimis terrarum partibus castigatum aliquod exemplar afferri curaret, unquam pepereit? Nec imirum iccirco fuit, si tam bonos omnes illius obitus commovit, quam vita juvarat. » (F. Floridus Sabinus, Apologia in linguæ lalinæ calumnialores; Lugduni, Gryphius, 1537, in-4.) Voir aussi plus loin, p. 425, un extrait de l'ouvrage de Doni, / Marmi; Vinegia, 1552-1553, in «45.
(2) Vie de Pirchheimer, par Conrad Rittershusius, dans les Opera de Pirckheimer; Francfort, 1610, in-fol., p. 14.
SON CARACTÈRE. ἤ2ι
Alde fut doué des plus rares qualités morales ; il était modeste et rendait justice à ses collaborateurs, dont il sut s’attirer l’amitié, et 1] jouissait de la confiance des savants et des hommes les plus distingués de son époque (1). Il fut recherché des princes et des nobles les plus célèbres de l’Italie ; les bibliothèques, si riches en manuscrits, d'Antoine Morosini, Daniel Rinieri, Aloisio Mocenigo , ces généreux patriciens, et celle de Saint-Marc , léguée par Bessarion, étaient
(1) A.-A. Renouard, p. 386 de ses Annales de l'imprimerie des Alde, dit que « Alde fut encore en liaison avec le premier Henri Estienne, Arnold Bergellano, Théodore de Bèze, Joachim Camerarius et autres savants ».
L'autorité de Renouard en tout ce qui concerne les Alde est telle que je crois devoir faire remarquer que ni Théodore de Bèze, πὸ sculement quatre ans plus tard (1519), ni Joachim Camerarius, né en 1500, ne purent avoir de rapports avec Alde, mort en 1515.
Je n'en ai pu découvrir non plus aucun entre Alde et Arnold Bergellanus.
Quant au premier Henri Estienne, je ne me rappelle rien dans les préfaces des Estienne ni dans celles des Alde, ni dans leur correspondance ou celle des savants de cette époque, qui établisse des rapports entre Henri Estienne Ier, qui ne vint jamais en Italie, et Alde, qui ne vint pas à Paris. Quand Robert Estienne passa à Venise vera 1546, Alde avait cessé de vivre depuis longtemps.
Henri Estienne 11, né douze ans après la mort d’Alde Manuce, s'arrêla à Venise dans son premier voyage en Italic, et contracta de: liens d'amitiéavec Paul Manuce ; c'est même dans son imprimerie qu'il fit exé- | cuterscs imitations en vers latins de quelques idylles de Moschus, Bion et Théocrite, suivies d'autres idylles sur les mêmes sujets de ra com- : position, qui parurent en 1555, in-4, avec l'ancre aldine. En toute occasion, Henri Estienne se plut à signaler le grand mérite d’Alde Manuce. .
Je présume donc que A.-A. Renouard aura fait confusion relativement aux rapports que les Estienne ont eus avec la famille des Alde en attribuant à Alde l'Ancien et au ler des Henri des relations que Henri Estienne 11 eut plus lard avec Paul Manuce.
mises à sa disposition pour améliorer les textes de ses savantes éditions. Les jours et les nuits ne pouvaient lui suffire pour répondre à toutes les lettres d’hommage, de félicitations et d'encouragement qu’il recevait. « 1} mourut, dit Benoît Tyrrheno, au moment même où il allait jouir de toute sa gloire, et où la carrière des honneurs s’ouvrait devant lui (1). »
Jean Grolier, le célèbre bibliophile et ami des belles-lettres, dans une lettre adressée à François d’Asola, le beau-frère d'Alde, le 14 mars 1519, consacre les lignes suivantes à la mémoire d’Alde :
« Cet homme, dit-il, dont la mort me cause un « chagrin très-amer , tant parce que les lettres ont « perdu en lui un restaurateur très-habile, que « parce que j'ai été privé d’un ami très-affectueux. « Je tiens en grande vénération sa mémoire. »
Dans cette lettre, publiée pour la première fois par M. Le Roux de Lincy, il lui recommande, au nom glorieux d’Alde, d’apporter les plus grands soins à l'impression du traité de 4554, de Budé, qu’il lui envoie revu et corrigé par l’auteur, son intime ami (2).
(1) « Occidit cam viris bonis suarum laudum gloria perfrui licuisset, ac jam pateret aditus ad omnes honores. » Strabo, édit. d’Asola, noverabre 1516, in-fol., épltre dédicatoire au prince Alberto de Carpi.
(2) « Cujus viri memoria non potest mihi non acerbissimum mœærorem afferre, tum quod res lilteraria instauratorem perdidit solertissimum tum quod ego amico mei studiosissimo spoliatus sum, sed illius me-
Le littérateur polygraphe F. Doni a donné des détails intéressants sur Alde et la typographie à Venise dans son livre : 1 Marmi (Venise, 1552, in-4°), recueil d'entretiens sur des sujets divers, entre les promeneurs de la place des Marmi à Florence. Ces détails et ces appréciations n'ayant jamais été donnés en entier dans aucune biographie d’Alde, je crois devoir les rapporter ici, malgré leur étendue.
Dans l’un de ces entretiens, Ragionamento della Stampa, Doni introduit trois interlocuteurs : 4/berto Lollio, Francesco Coccio et Paolo Crivello, qui passent en revue les travaux de l'imprimerie, accordent des éloges à ceux qui l'honorent et ne ménagent pas leurs sévérités pour ceux qui se servent en mal de cet art merveilleux.
En ce qui concerne Alde, voici le langage que Doni prête à ses interlocuteurs :
Coccro. — Vedete Messer Aldo non pur litterato, ma
moriæ honorificam prædicationem rependo, vobis autem cum opus fuerit gratiam referam gratissimam. Ad hæc et alia vestra erga me officia accedat, obsecro, in describendo amici opere diligentia, cujus exemplar ad vos mitto, ipsius auctoris manu recognitum et accuratissime castigatum. (Archives du Vatican, à Rome. Fonds de la reine Christine de Suède.)
« Je ne doute pas, dit feu Le Roux de Lincy (Recherches sur Jean « Grolier), que le père de Grolier, Jean-Étienne, qui exerçait ies fonc- « tions de trésorier de l’armée d’Ilalie sons Louis XII, alors que floris « sait l’Académie aldine, n'eût visité la docte compagnie; peut-être « même y conduisit-il son fils, dans le but de lui inspirer le goût des « belles et bonnes lettres. »
virtuoso anchora, che fama egli s’ha procacciato co’l mezzo delle sue virtà.
CRIVELLO. — Sento contar miracoli della sua liberalità verso gli huomini dotti, della grandezza d’animo che egli aveva (alla barba di molti moderni stampatori che sono ignoranti, 6 se non veggono il grand’ utile non aiuterebbono un virtuos, o letterato, se non d’una corda che l’apicchi), dell’ infinita diligentia e patientia in volere egli stesso sempre rivedere e correggere le proprie stampe. Odo dire da gli huomini del medesimo essercitio, fra i quali, per lo più, suole essere sempre invidia, che da che comincid la stampa de libri non fu mai un suo pari; e fin che durerà il mondo, ardiscon dire, che non verrà chi lo aguagli, non pur chi lo vinca.
Coccio. — Egli haveva certo tutte quelle buone parti che si richieggono ad huomo di valore, non che ad impressor di libri.
LocLio. — Lungo sarebbe se mi voleste raccontare le qualità convenienti a valente huomo, ma voi, per gratia, siete contento dirmi come debbe essere uno stampatore honorato? et cosi destramente per modo d'idea, ο d’essemplare, formatene uno il quale devrebbe essere, non come si ritrova.
Coccio. — Mal vi posso io sodisfare di questo; perche ne i miei progenitori fecero mai questa arte, ne io l’ho gia mai imparata : e benche per alcun tempo ch'io dimorai in Vinegia habbia conversato fra librai e stampatori, io non ne son perè tanto bene informato, che io sofficientemente ne possa instruire altrui, perche vi prego ad havermi scusato.
CaiveLio. -— Se vi toglieste inanzi l’essempio di Messer Aldo, che in ciù fu perfetto, sapreste apunto quel che desiderate sapere, senza afaticare il Coccio.
Coccio. — Questo virtuoso huomo, che s’incontrd per buona ventura nell’ occasione de i buoni tempi, era come v'ha detto dianzi M. Paolo, liberalissimo, amorevoliss.,
sincero e cortesiss., la dove vedeva il bisogno de gli huomini letterati (come ha fatjo et fa hoggi il Marcolino) et virtuosi : tratteneva in casa sua, 6 a sue spese, molti huomini dotti, i quali son poi venuti in grandissima fama al mondo. Intendo che Leandro in minor grado che fu poi per merito delle sue virtù creato Cardinale, si ripard buon tempo apresso di lui. Erasmo, la cui fama alcun termine non serra, fu trattenuto et acarezzato da M. Aldo; oltra che egli haveva conoscenza et famigliarità di tutti gli huomini grandi, che facessero professione di lettere, si valeva molto del giuditio e dell’ autorita loro in publicare buoni libri, e sopra tutto diligentissimamente corretti. Stampd molte opre Latine, e fra l’altre quelle di Cicerone col giuditio e con la correttione del Navagero; huomo di grandissima speranza, cui voi molto bene dovete haver udito ricordare, e forse letto delle cose sue ; si servi nelle scritture volgari de i tre migliori Dante, Petrarcha, e Boccaccio, delle fatiche del Bembo; il quale con la sua patientissima industria ha ridotto questa nostra lingua alla grandezza che si vede. Soleva Messer Aldo non perdonare ne a spesa, ne a fatica, in far d’havere bonissimi testi antichi, quegli conferendo insieme et apresso ragunando huomini eruditissimi, co’l giuditio loro riformô et emend infiniti (errori di scritti et stampe) buoni autori Latini : et se la morte importuna non si fosse interposta a suoi magnanimi pensieri, et alla speranza che n’haveva concetta il mondo, la lingua latina non sarebbe passata eon grandissimo biasimo nostro ; dico d'Italia, et a coloro che vilmente l’hanno comportato, che la vadi ad albergare in altrui alloggiamenti, et non nel suo proprio nido; et non pure la lingua Romana, mu la Greca ancora non si sarebbe pentita de gli ornamenti, che le havrebbe dato la humanità et amorevollezza di lui.
CRIVELLO. — L'occasione de i tempi importa assai, vedete.
Coccio. — Quando egli comincid ad imprimere libri,
oltra il bellissimo carattere simile a gli scritti a mano, ch’egli ritrovd, o almeno prima s’argomentà di porre in uso, non haveva ne si gran numero, ne di cosi valenti huomini, che concoressero con lui in un medesimo essercitio : auzi solo era guardaio con maraviglia et lodato da tutto il mondo. Perche egli molto bene hebbe agevolissimo modo di acquistar fama, et di cumular facultà. Hora che la stampa è venuta in colmo della sua grandezza, el numero de gli stampatori à cresciuto in infinito, non ἃ cosi facile ch’altri arricchisca, come per aventura (in quei bonissimi tempi) fu all” hora.
LoLLio. — Dunque credete voi che l’Età nostra habbia de gli impressori, che possano stare a paragone d’Aldo ?
Coccro. — Ogni comparatione ὁ odiosa. Il mondo conosce bene quello che ὁ et che non ὁ. [ο vo dire de nostri d’hoggi alcuna cosetta, per non dir miracoli. Qu’egli caratteri di Parigi, di Lione, di Basilea, di Fiorenza et di Bologna mi paion mirabili, delle correttioni poi di quelle d’Aldo a queste, giudichilo chi sà, chi pud et chi vuole.
CRIVELLO. — Il bel carattere veramente fà leggere volentieri; ma la corettione ὁ de verbi principali anch'’ella ; chi fà, e ha l’uno e l’altro, porta la corona.
Il ne faut pas oublier que Doni est le plus ancien bibliographe de l'Italie. La variété de ses connaissances et ses rapports avec les imprimeurs et les libraires font de lui un juge compétent. Il ne marchande point les éloges à son illustre compatriote, mais il se garde de s’associer à l’admiration exagérée des imprimeurs ct libraires eux-mêmes qui « osent dire, « rapporte Doni, que tant que durera le monde, on « ne verra personne ni l’égaler ni le surpasser ». Doni évite même de mettre Alde en parallèle avec
les imprimeurs contemporains, et la sage réserve avec laquelle 1] discute les titres d’Alde témoigne de l’indépendance de son jugement.
Presque tous les poëtes du temps l'ont célébré de son vivant et ont déploré sa mort. Henri Estienne a composé en son honneur deux pièces, l’une en vers grecs , l’autre en vers latins.
Aldi Manutü Romani £ pitaphium ab Henrico Stephano.
AAAOZ O4’, OZ ΤΈΧΝΗΣ ΦΑΟΣ HN META BIBAOAOTEIPAZ, AAAOZ, EPEIZMA TEXNHE ΚΑΙ MET’ ONEÏIAP EON.
ΠΑΙΔΕΙῊΣ ΓᾺΡ EHZ KAMATON TE ΚΑΙ OABOY AEIAON, HYTE THAYTETHN ΤΉΝΔ᾽ ATITAAAE IIAIN.
BIBAON OYN TEXNH ΠΟΛΕΩΝ TEAEG@EZKE AOTEIPA, AAAOZ Δ᾽ AY TEXNH HN BIOANPOZ EH.
Tam clarum quod nomen habent, totumque. per orbem Sunt vaga Graiorum tot monimenta virum, Hoc debent Aldo Musarum quotquot alumni, Qui graphicis primus tradidit illa typis.
Utque illi decus hoc nullis labefiat ab annis, Providet Aonïi sedula turba chori.
Doctrinæ est dum nunc in paucos prodiga tantæ, Quanta ejus graphicos est comitata typos.
(artis typographicæ Querimonta. (Parisiis, 1569, in-4.)
Girolamo Bologni, de Trévise, contemporain de Jenson et d’Alde , lui consacra cette pièce de vers :
In honorem Aldi librari solertissimi.
Gallus apud Venetos dudum celebratur Ienson Propter opes tantum, lingua latina, tuas;
Doctorum studiis quod suffragantibus usus Palladio doctos scripserit ære libros.
Barbaries artém post hunc invasit honestam, Et cessit mendis turpibus ille decor.
Aldus Pieridum Phœæbique insignis alumnus Vindicat infami sæcula nostra nota :
Nil nisi correctum formis commendat ahenis, Hujus ope unius utraque lingua nitet.
Parte ornasse aliqua has artes sit lensonis : Alde, Auxisse et lapsas restituisse tuum est.
(Gir. Bologni, Miscellanea, liv. VIL.)
Jean-Mathieu Toscano, Milanais, vivant vers la fin du quinzième siècle, poëte latin de premier ordre, mais peu connu, fait cet éloge d’Alde, en vers et en prose, dans son Peplus Ttaliæ ; Lutetiæ, 1578, in-8, p. 46 :
Ingenia ingenuas revocata recentia ad artes, Sic ut avis $cribant dexteritate pari,
Quæ docti scripsere patres monimenta fatentur Ad solidæ culmen pondere laudis iter.
Hactenus hæc cævcis jaceant immersa tenebris, In lucem revocet ni tuusilla labor.
Autori sic scripta suo, qui singula debept, Cuncta accepta ferunt hæc simul, Alde, tibi.
Aldus Romanus Venetiis artem typographicam exercens laboriosa, ope veterum codicum, emendatione, judiciosaque coniectura omnes pæne Græcos et Latinos probatos autores iterum luce donavit, qua illos superiorum sæculorum ignorantia orbaverat : ut nulli plusquam Aldo debeant literati omnes. Nec tamen innumeros scriptores suo nitori restituisse contentus, plura etiam a se medi-
tata posteritati profutura in lucem edidit, ut de arte Grammatica libellos, et in autores nonnullos annotationes.
Théodore de Bèze, Arnold Bergell, auteur d’un poëme à la louange de l’Imprimerie (Æncomiun Chalcographiæ ; Moguntiæ, 1541, in-4), Joachim Camerarius et d’autres savants ont aussi célébré son mérite en vers latins. En voici les principaux :
Didonis cecinit rogum disertus
Maro, Pompeii rogum Lucanus;
Et diserte adeo hoc uterque fecit,
Ut nunc vivere judicetur illa :
Nec jam mortuus hic putetur esse :
Immo sint redivivi et hic et 1118.
Ergo credere fas erit poetas
Divos, ut pote qui loquendo possint
Vitam reddere mortuis, quod ipsis
Est divis proprium et peculiare.
Quod si credere fas deos poetas, .
Vitam reddere quod queant sublatam,
Quanto est justius æquiusque, quæso,
Aldum Manutium deum vocare,
Ipsis qui potuit suo labore
Vitam reddere mortuis poetis!
Theodorus Beza, de Aldo Manutio Romano, omnium quidem auc-
torum, præcipue vero poelarum, excellentissimo typographo (Beza, Poemala.)
Inter sed cunctos, queis candida prela laborant, Emeruit primas Aldus in arte potens :
Adserit hanc laudem celebri candore laboris,
Fundat et Euganeas anchora sacra rates.
(Armoldus Bergellanus.)
Extinctus nequeo, quamvis sim mortuus, esse, Cum toto nomen vivat in orbe meum.
Hac Aldus jaceo Romanus mole sepultus Qua maria Euganeis Adria miscet aquis.
Multa vigent nostra librorum millia cura, Quos tineis dederant tempora longa cibum.
Si quis adhuc igitur superest respectus honesti, Quidquid id est, nostri est omne laboris opus. Hoc meritum et virtus vere est Romana, Deorum Præcipuo, studiis consuluisse bono.
(Joach. Camerarius, dans Wolf, Monumenta iypographica, t. 11, p. 1123.)
Α ces éloges si justement mérités, je m’abstiendrai de joindre ceux des savants et des bibliographes ; il suffira de citer les Gesner, les Maittaire, et le plus illustre des savants typographes français, Henri Estienne. Le temps a confirmé ces éloges. Au commencement de ce siècle, Antoine Renouard, énumérant dans ses #nnales des Alde l’ensemble des travaux de cette famille, non moins célèbre que celle des Estienne, crut pouvoir, dans son enthousiasme, décerner à ‘Alde Manuce la première place; mon père, dans une polémique assez vive avec Renouard, revendiqua cet honneur pour Henri Estienne, tout en déclarant qu’ « “κίε avait mérité de la République des lettres une reconnaïssance éternelle (1). »
᾿ (1) Dans la Notice bibliographique et typographique placée à la suite
Cette question de prééminence n’aurait point dû ètre soulevée : les temps, les lieux et mille circonstances s'opposent à toute assimilation. Alde et Estienne se sont placés, par la supériorité de leur mérite et des services qu’ils ont rendus aux lettres, à côté l’un de l’autre dans le passé, le présent et l’avenir.
Pour moi, si des documents nouveaux, si la connaissance plus complète que j'ai pu donner sur la vie privée οἱ publique d’Alde, en traduisant les nombreuses préfaces qu’il adressait aux hommes les plus distingués de son temps, ont ajouté encore à sa gloire et répandu une plus vive lumière sur son mérite, je me félicitcrai d’avoir pu exhausser d’un degré la base de la statuc que l’Italie ne saurait différer d’élever à Alde Manuce.
Sa patrie, en effet, semble avoir oublié aujourd’hui un de ses plus illustres enfants. De toute cette gloire passée d’Alde Manuce, 1] ne reste que 808 œuvres, reléguées au fond des bibliothèques et connues seulement des érudits. Nul ne sait où reposent ses cendres, et la maison qui vit sortir de ses murs tant de travaux remarquables n'est même pas exactement connue.
de son édition des Bucoliques de Virgile précédées de plusieurs idylles de Théocrite, Bion et Moschus, traduites en vers français par Firmin Didot (gravé, fondu et iinprimé par le traducteur). Paris, librairie de Firmin Didot, rue de Thionville, 1806, p. 246, 264.
Près de l'imprimerie, plus administrative que littéraire, installée par les frères Antonelli dans l’un des plus superbes palais de Venise, on voit, sur le bord d’un des canaux les moins fréquentés , près de San Agostino, une maison de triste apparence : c'est là qu'on suppose, avec beaucoup de probabilité, que fut la célèbre imprimerie aldine. Sur une plaque de marbre, on lit cette inscription, placée en 1828 par
Pabbé Vinc. Zenier :
MANVCIA GENS ERVDITOR. NEM. IGNOTA HOC LOCI ARTE TYPOGRAPHICA EXCELLVIT.