‹ Alde Manuce et l'hellénisme à VeniseChapitre 6 sur 103 · Χ11 ISABELLE D ESTE · texte numérisé non relu

Χ11 ISABELLE D ESTE

C’est dans cette atmosphère imprégnée de sensations délicates que grandit Isabelle. Son âme s’ouvrait à toutes les aspirations généreuses qui sont le privilége des créatures favorisées du Ciel.

Une princesse jeune, belle, instruite, affable, ne pouvait pas rester longtemps sous le toit paternel. Avant l'âge de quinze ans, elle fut donnée en mariage, ayant été fiancée à six ans. Les noces furent célébrées le 45 février 4490. Son époux était digne d’elle. Il sortait de cette vieille maison de Gonzague, dont les hommes étaient braves, dont les femmes étaient vertueuses et instruites : c'était Jean-François IT, quatrième marquis de Mantoue, arrière-petit-fils de Jean-François I, dont j'ai signalé plus haut les mérites (p. xxxix-xL).

Le marquis avait près de huit ans de plus que sa jeune épouse. Il cultiva lui-même les lettres et aima les arts, de sorte 4 1580 6116 trouva en lui un précieux encouragement pour ses goûts. « Jamais, en aucune famille souve- « raine, s'écrie avec enthousiasme M. Armand Bas- « chet (1), il n’est né une créature mieux douée pour l’en- « tendement du beau, plus apte au bon goût, d’un esprit « mieux fait pour se laisser charmer par la contemplation « et la possession des chefs-d’œuvre. » Malheureusement, aucune biographie sérieuse de cette femme illustre n’a encore été tentée; bien que les documents, dontune faible partie seulement a été publiée (2), abondent dans les archives de Mantoue. Néanmoins, il résulte de tous les renseignements rendus publics qu’Isabelle d’'Este était une perle au milieu de ses contemporains, par les qualités de son esprit, et surtout par ses hautes vertus.

Isabelle débuta par collectionner des instruments de musique (dès 14494), qu’elle faisait fabriquer pour elle, et

(1) Aldo Manuzio, Lettres οἱ Documents, p. 67. (2) Par le comte Charles d’Arco : Notizie di Isabella Estense, etc., dans l’Archivio slorico (Appendice), t. II, p. 206-326.

ISABELLE D'ESTE. LXIIL

avec grand luxe d'ornement. Peu à peu le terrain de ses prédilections s'étend. Dès lors, tout ce qui tient à l’art à un titre quelconque, tableaux, camées, pierres gravées, objets damasquinés, miroirs de cristal et de métal, objets d’ambre, reliures d’art, etc., tout cela s’entasse dans le cabinet des curiosités de la marquise de Mantoue. Pour y arriver, elle avait des agents spéciaux dans toutes les grandes villes de l'Italie, et elle était en rapports avec les plus grands artistes du siècle (1).

Le comte Charles Malatesta, oncle maternel de Jean- François I", marquis de Mantoue, et régent pendant la minorité de son neveu (depuis 14407), avait fait jeter dans le Mincio la statue de Virgile, élevée à Mantoue, jaloux qu’il était de la gloire du poëte et scandalisé des hommages publics qu'on rendait à la statue. Isabelle d'Este, ayant appris ce fait remontant à près d’un siècle, désira réparer cette extravagance stupide en faisant élever une nouvelle statue à l’immortel poëte. Le dessin en fut confié à l'illustre Mantegna, attaché à la cour de Mantoue. Ce fait, important pour l'histoire de l’art, nous a été révélé par l'infatigable M. Baschet (2), d'après une lettre adressée à Isabelle d’Este par Jacopo d’Hatri, comte de Pianella, envoyé du marquis de Mantoue à Naples. Elle est datée du 17 mars 1499, alors que la marquise n'avait que vingtcinq ans. Le comte de Pianella y informe sa souveraine qu’il a fait part de son projet au célèbre poëte Pontano.

« Aussitôt, dit-il, que le Pontano m’eut entendu, il « appela deux genti'shommesdes plus lettrés qui se trou- « vaient alors dans sa maison, et illeur dit ces paroles « formelles : « Je crois que si Paulo Vergerio, qui a écrit

(1) Bettinelli, Delle Leltere e delle Arti Mantovane ; Mantova, 1774, in-4; — Ch. d’Arco, Delle Arli e degli Artifici di Mantova ; Mantova, 1857-58, 2 vol. in-4, fig.

(2) Gazetl® des Beaux-Arts, 1. XX (année 1866), p. 486.

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