CHAPITRE V
VOYAGE A LA HAVANE. — MODIFICATION DANS l’iTINÉRAIBE OCCASIONNÉ PAR UNE FAUSSE NOUVELLE DES JOURNAUX SUR l’EXPÉDITION DE BAUDIN. — CARTHAGÈNE. — VOYAGE SUR LE FLEUVE DE LA MAGDE- LEINE. — PÉNIBLE VOYAGE A QUITO-CHIMBORAZO. — FLEUVE DES AM.AZONES. — VOY.\GE DE BUMBOLDT. — LE FLEUVE DU PÉROU. — MEXICO. — RETOUR EN EUROPE.
Ou avait résolu à Angostura de revenir sur Cumana ou sur la Nouvelle-Barcelonue, et d’aller, par mer, de l’un de ces ports à l’île de Cuba, ou à Mexico, pour consacrer une année à des recherches scientifiques sur l’histoire naturelle de la Nouvelle-Espagne. On comptait, après cela, visiter les îles Philippines, qui étaient encore peu connues, et effectuer le retour en Europe en passant par Bassora et Alep. C’était un pénible voyage qu’ils allaient avoir à accomplir, pour aller d’ Angostura, à travers les steppes, gagner les côtes septentrionales; leurs collections de botanique et de zoologie les arrêtèrent si longtemps que, ne voulant pas se séparer de leurs trésors, ils consacrèrent treiz» jours à les emballer, et qu’au moment de décamper, ils passèrent encore un temps assez considérable pour arriver à la Nouvelle-Barcelonne, en traversant le pays des Caraïbes, peuplade qu’ils rencontrèrent à Cari, mission établie dans les plaines, et qui fut pour riumboldt un sujet intéressant d’observations. Ils
atteignirent donc sans accident la Nouvelle-Barcelonne, le 23 juillet, quoique épuisés par les tempêtes de sable qui régnent dans ces steppes. Ils logèrent chez ce même hôte aimable qui, sept mois auparavant, lorsqu’ils étaient venus pour la première fois à Barcelonne, les avait accueillis d’une façon si hospitalière. Là Humboldt fut encore menacé d’une fièvre typhoïde semblable à celle d’Angostura, mais Bonpland, au contraire, pendant les quatre semaines que dura la maladie de Humboldt, reprit toute sa force et son activité.
Leur premier soin fut alors d’expédier en Europe leur collection de trésors naturels, pour pouvoir, ainsi allégés, continuer leurs voyages et faire un nouveau butin. Un jeune missionnaire, dont ils avaient fait la connaissance sept mois auparavant et qui avait pris part de si grand cœur aux entreprises de Humboldt, s’offrit à accompagner les voyageurs jusqu’à Cuba et de s’y embarquer, avec leurs riches collections, en compagnie d’un jeune garçon qu’on lui avait confié et qu’il devait conduire en Espagne, pour faire son éducation.
Humboldt accepta cette offre gracieuse, car il ne pensait pas pouvoir mettre en meilleure main, pour les envoyer dans sa patrie, ses collections et une partie de ses manuscrits. Quel coup cruel devait le frapper, lorsque, plus tard, revenant lui-même en Europe, il apprit que, non seulement les collections qu’il avait expédiées, mais encore le jeune missionnaire et son élève avaient péri dans les flots, sans laisser de traces .
Humboldt attendit en vain un de ces paquebots qui ont l’habitude de faire le voyage de la Corogne à la Havane et à Mexico. On craignait, comme depuis trois mois aucun paquebot ne s’était présenté, que les croiseurs anglais ne les
BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES
eussent enlevés, et Ilumboldt et sa suite désiraient arriver le plus vite possible à Cumana. On partit donc avec un bâtiment non ponté, chargé de cacao, qui faisait la contrebande avec la Trinité; c’est pourquoi le propriétaire pensait n’avoir rien à craindre des Anglais. Mais le bâtiment ne tarda pas à être pris par un corsaire venu d’Halifax, qui contraignit Humboldt et ses compagnons à venir à son bord, et pendant que Humboldt parlementait dans l’intérêt du chargeur de cacao, survint une chaloupe de guerre anglaise qui délivra le bateau. Le capitaine de la chaloupe accueillit parfaitement Humboldt, et celui-ci éprouva une grande satisfaction, après un si long séjour au milieu des sauvages, à voir autour de lui des Européens civilisés et à pouvoir parler avec eux. A Cumana même, Humboldt et sa suite furent d’autant plus cordialement salués à leur arrivée, que le bruit y avait couru que nos intrépides voyageurs avaient, depuis plusieurs mois, succombé sur l’Orénoque. Cependant le blocus rigoureux des Anglais retint encore Humboldt et sa société deux mois et demi à Cumana, et il mit ce temps à profit pour recueillir des plantes, faire des observations astronomiques et météorologiques, "et étudier la géologie de la presqu’île d’Araya.
Enfin, le 16 novembre 1800, il quitta Cumana, se dirigeant vers la Nouvelle-Barcelonne, pour, de là, pousser plus loin, sur un bâtiment américain,, et ce n’est pas sans émotion, comme il le dit lui-même, qu’il vit pour la dernière fois, éclairés par les rayons de la lune, les sommets des cocotiers qui s’élèvent sur les bords du Manzanarès.
Le bâtiment leva l’ancre le 24 novembre, et, malgré la saison avancée, parvint sans accident, le 19 décembre, à la Havane, où il déposa Humboldt et son compagnon. Hum-
ALF-XANÜRF. DE Hü.MBOLDT.
bolclt savait abréger les ennuis d’un pénible voyage, en se livrant à ses observations sur la mer et sur le ciel. Ces eollections furent expédiées sur l’Europe, sans que Humboldt et Bonpland pressentissent qu’une partie de cet en\* i était à jamais perdu pour eux. Le séjour à Cuba dura plusieurs mois, pendant lesquels Humboldt étudia l’étendue, le sol, le climat, la culture, la population de cette reine des Antilles, s’occupa au point de vue historique et moral de la question de l’esclavage, et n’oublia pas l’agriculture.
Au moment où il se disposait à gagner Vera-Cruz, pour exécuter le voyage gigantesque qu’il avait projeté en passant par Mexico, Atapulco et les Philippines, et, de là, regagner sa patrie, après avoir visité alternativement Bombay, Bassora, Alep et Constantinople, Humboldt apprit par les journaux que le capitaine Baudin, le même à qui, peu de temps avant de s’embarquer à la Corogne, il avait écrit pour lui promettre que, quel que fût le point où les hasards l’auraient porté, il viendrait le rejoindre aussitôt qu’il apprendrait la mise à exécution de l’expédition ajournée, Humboldt apprit, dis-je, que Baudin faisait voile de France sur Buenos-Ayrcs, qu’il allait doubler le cîl^ Horn et de là longer les côtes du Pérou et du Chili.
Comme Humboldt avait même précédemment, au musée de Paris, exprimé au capitaine Baudin la promesse de le rejoindre dans le Nouveau Monde, il fut impatient de se mettre à sa recherche, parce que son voyage lui faisait espérer des résultats nombreux et importants, du moment où il se livrerait à des recherches de concert avec les savants français dont il savait que Baudin devait être accompagné. Quoique plusieurs personnes éclairées de Cuba opposassent dill'érents motifs de doute à ce nouveau plan de voyage de
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Humboldt, insistant particulièrement sur l’incertitude et les déceptions que peuvent entraîner de pareilles nouvelles venues des journaux , toutes ces observations n’eurent aucune influence sur Humboldt qui, tout entier au souvenir de sa promesse et emporté par son enthousiasme de parcourir et de connaître les possessions espagnoles qui, depuis cinquante ans, malgré la grandeur et la richesse de leurs merveilles naturelles , étaient restées inaccessibles à tout étranger, resta inébranlable dans sa résolution. C’est qu’il avait depuis longtemps pour but principal de ses voyages, d’exécuter les observations sérieuses et jusque là trop négligées sur le globe et sur sa nature, pour en déduire ce que la science possède actuellement sur la physique du globe terrestre.
Poussé par cette soif généreuse de recherches, il loua, sur la rade de Batabano, une goélette, sur laquelle il espérait, poussé par un vent favorable, gagner Porto-Cabello ou Carthagène. Le 8 mars 1801, il fit voile, dans cette intention, avec Bonpland, pour Batabano, arriva le 8 mars dans ce village, qui était encore alors un joint malsain et marécageux, et partant de là vers le sud, dans la direction de l’île de Cuba, il explora plusieurs points des côtes et des îles voisines, et détermina astronomiquement leur position géographique. Il avait calculé que ce voyage durerait environ quinze jours, mais il coûta quatre semaines environ, pendant lesquelles les vents violents entravèrent la marche du navire, voire même que le vaisseau, chassé trop à l’ouest par la tempête, fut obligé d’aborder au Rio Sinu, c’est à dire au continent de l’Amérique du Sud. Jusqu’à ce jour, aucun botaniste n’avait étudié le règne végétal de cette contrée ; Humboldt et Bonpland accomplirent un travail qui comblait
ALEX.VNDRE DE HLMBOLDT.
leurs désirs, jusqu’au 27 mars, époque à laquelle le bâtiment reprit sa marche, sans que le capitaine voulût satisfaire le vœu que lui exprimait Bonpland, de toucher à la Colombie, à cause de l’état sauvage de la contrée dont Humboldt et Bonpland avaient eu la preuve menaçante dès les premiers pas qu’ils firent dans ce pays, puisque, marchant tous deux sur le bord du fleuve avec l’intention d’herboriser au clair de lune, ils avaient failli tomber dans une embuscade de malfaiteurs nus, chargés de chaînes mais armés, qui s’étaient probablement échappés de prison ; les deux naturalistes se hâtèrent prudemment de retourner à bord.
Le lendemain au matin, Humboldt arriv a dans le port de Carthagène, où, pendant six jours, il entreprit de déterminer la position astronomique du pays et observa les mœurs populaires, pendant les fêtes de Pâques, qui sont célébrées avec une pompe extraordinaire. Ici déjà les projets de voyage de Humboldt furent entravés, car, à son grand déplaisir, il apprit que la saison était beaucoup trop avancée pour entreprendre encore un voyage dans la mer du Sud de Panama à Guayaquil, et Humboldt fut donc obligé de renoncer à son désir d’explorer l’isthme de Panama.
Dans le voisinage de Carthagène se trouve un village indien, Turbaco, dont l’enceinte montagneuse, couverte d’une riche végétation, et tout spécialement cette partie qui est située au milieu des forêts de palmiers et que l’on nomme volcanitos, remarquables volcans de vase et d’air, attirèrent toute l’attention de Humboldt (1).
(1) Ces Volcanitos consistent en quinze on vingt cônes tronqués d’une lianleur de 19 à 2Ô pieds que l’on trouve dans la forêt sur un emplacement dénudé de 1000 pieds carrés environ. Ils ont nu cratère rempli d’eau et chassent avec grand bruit des bulles d’air.
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BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES
Un monde végétal inconnu s’ouvrait devant lui et devant Bonpland, qui accordait une prédilection toute spéciale aux études botaniques. Ilumboldt chercha à remplacer, par d’autres occupations, l’excursion que la saison avancée avait retardée, et les riches souvenirs qu’il avait recueillis dans les régions baignées par l’Orénoque le poussèrent à faire une excursion analogue sur le fleuve de la Magdeleine qui, non loin de Carthagène, va, par de nombreuses ramiflcations, se jeter dans la mer. Ce fleuve parcourt les vallées riantes et majestueuses de la Nouvelle Grenade. On prit une barque, on remonta le fleuve dans l’intérieur des terres jusqu’à la bourgade de Honda, et, pendant que Bonpland explorait les rivages couverts d’une riche végétation, Humboldt dessinait une carte des dépendances du fleuve, non sans de grandes fatigues, tourmenté par les insectes, le climat et au milieu de tous les dangers qu’offrait ce pays. A Honda, ils descendirent à terre, afin de gagner la capitale Santa Fé de Bogota, sur des mulets qui sont le seul moyen de transport pour gagner du terrain sur le continent de l’Amérique du Sud, Ils étaient restés, jusque là, trente-cinq jours dans les vallées et sur le fleuve; ils demeurèrent à Bogota jusqu’en septembre, et pendant ce temps ils se livrèrent à toutes sortes de recherches sur le botanique, sur le tableau grandiose de la nature qu’offraient les rochers et les chutes d’eau de ïequendama ; ils admirèrent et étudièrent les minières et les résultats pittoresques des précédents tremblements de terre. En suivant la dangereuse route qui conduit à travers le difficile passage des Andes de Quindice, et dont le point le plus élevé se trouve à 11,500 pieds anglais au dessus de la mer, ils se rendirent à Popayan. C’est ainsi que, poursuivis par la pluie qui les inondait, marchant les pieds nus
sur un sol détrempé, couchant à la belle étoile pour se réveiller le matin épuisés de fatigue, ils se dirigèrent sur la vallée de la Cauca, visitèrent tes volcans de Purace et de Sotara, couverts de neige, traversèrent Pasto, ville située au pied d’un volcan en ignition, franchirent l’équateur et atteignirent enfin Quito, le 6 janvier 1802, après un voyage de quatre mois.
Humboldt oublia bien vite les fatigues et les dangers de son voyage dans ces régions dont le climat est souverainement agréable et tempéré, et il profita du séjour de près de neuf mois qu’il y fit pour ses recherches géologiques et botaniques, taudis que son amour pour les beautés de la nature et les tableaux d’un pays animé, s’entretenait et se réjouissait à la vue de ces longues rangées de gigantesques montagnes couvertes de neige.
Ce ne fut pas sans peine et sans bien de vaines recherches qu’il gravit le cratère du volcan de Pichincha, où il entreprit des expériences sur les propriétés électriques , magnétiques , et hygrométriques de Pair , ainsi que la mesure de diflérente hauteurs et surtout, il étudia tellement à fond la chaîne des Andes, au point de vue géognostique, que les travaux qu’il fit alors ont fourni les matériaux les plus importants pour fonder et. constituer la géognosie telle qu’elle existe aujourd’hui. — Il se dirigea vers les majestueuses cimes neigeuses de l’Antisana, du Cotopaxi (le volcan le plus élevé de la chaîne des Andes, dont on entend souvent le mugissement de Honda, sur le fleuve de la Magdelena, à une distance de 200 milles anglaises), Il franchit le Tunguraga avec Bonpland et avec un jeune homme avide de science qui accompagnait celui-ci et se nommait Montufor (1) ; le
(1) Don Carlos Munturur fut en 1811 une victime des évéïiemculs politiques.
UO BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES
23 juin 1802, il gravit le Chimborazo, où il atteignit une hauteur de 3,036 toises, hauteur à laquelle nul homme avant Humboldt «'était parvenu. Il semble que la nature ne permette en général qu’à contre cœur aux mortels de pénétrer les mystères de ses hauteurs et de ses profondeurs. Çar, sur les points élevés, elle lui fait craindre les suites mortelles d’un air trop raréfié, impropre à la respiration; dans les profondeurs c’est la suffocation qui le menace, au milieu d’un air chaud et condensé. A cette hauteur du Chimboraza qu’atteignit Humboldt, le sang lui jaillit des yeux, des lèvres et des gencives, sa respiration devint très pénible, le thermomètre resta invariable (1).
Arrivé à Quito, Humboldt trouva une lettre qui lui apprit que le capitaine Baudin avait fait voile pour la Nouvelle Hollande et s’était dirigé vers l’Est, pour doubler le cap de Bonne Espérance. Il voyait donc brusquement déçue l’espérance que depuis treize mois il nourrissait en son âme, de rejoindre Baudin, et de pouvoir exécuter, de concert avec lui, le voyage de Mexico aux Philippines. Or, ce n’était pas la première fois que de semblables déceptions avaient entravé ses plans, et il ne perdit pas courage; mais comptant à présent, sur ses propres ressources, il ne perdit pas de vue la possibilité d’arriver à sou but. Il résolut d’aller de Quito vers le fleuve des Amazones, et d’arriver à temps à Lima, pour observer le passage de la planète Mercure, à travers le disque du soleil. Ce fut au milieu de fatigues indicibles, que Humboldt et Bonpland, son fidèle compagnon, atteignirent Loxa, par une route qui conduisait à travers les plaines de
(1) En 1833, le 16 décembre, Boussiugault, le seul qui depuis Humboldt ail fait cette ascension, parvint, non précisément jusqu’au sommet, mais ü 4UO jiieds plus haut que Humboldt.
neige d’Assuay et de Cuença, ce qui rendrait encore plu» pénible le transport des instruments de physique et de leurs admirables collections. Ils y recherchèrent, dans les forêts, les diflférentes espèces de bois de quinquina, puis tournèrent à l’Est , par dessus la chaîne des Andes , admirèrent les magnifiques restes de l’ancienne route péruvienne construite avec art par les Incas et qui conduit de Cusco à Assuay, et arrivèrent alors au fleuve des Amazones. Là, dans la province Jaen de Bracamoros, il corrigea et vérifia la carte du fleuve des Amazones de l’astronome français La Condamine; aussi bien au moyen de ses propres observations pendant une navigation jusqu’aux cataractes de Rétama, qu’au moyen de sérieuses informations ; il esquissa la carte la plus détaillée de cette partie inconnue du puissant fleuve, tandis que de sou côté, Bonpland poursuivait ses recherches de botanique.
^ Franchissant, pour la cinquième fois, la chaîne élevée des Andes, Humboldt revint dans la direction du Pérou, y détermina le point de l’Équateur magnétique, visita les riches mines d’argent situées sur les hauteurs d’Alguayok, où l’argent se trouve à 2,000 pieds au dessus du niveau de la mer, les sources chaudes de Caxamarca, les ruines de l’antique ville de Mansiche avec ces vieilles pyramides , dans l’une desquelles, au xviiie siècle, on avait trouvé par hasard au delà de quatre millions de livres françaises en or massif. En redescendant sur le flanc occidental des Cordillères des Andes, vers Truxillo, Humboldt jouit pour la première fois de l’aspect de l’océan Pacifique, et ses yeux se portèrent en même temps sur cette longue et étroite vallée qui tient sa célébrité de ce qu’il n’y pleut et n’y tonne jamais. En sortant de ïruxillo, et suivant dans la direction du Sud les
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BIOGRAPHIE DES UOMIIIES CÉUBBRES.
côtea arides de l’océan Pacifique, Humboldt atteignit la ville de Lima, capitale du Pérou, où il s’arrêta plusieurs mois. Là comme dans la forteresse maritime de Callao qui n’était pas loin , il se livra à d’importantes observations climatériques et astronomiques , et arriva encore d’assez bonne heure pour observer les dernières phases du passage de Mercure sur le disque du soleil. Le ciel lui-même le favorisa dans cette circonstance, car, à Lima, souvent il arrive que l’épaisseur du brouillard dérobe le soleil à la vue, pendant les trois semaines. Nous devons une mention spéciale aux recherches que Humboldt entreprit sur le courant si froid des côtes du Pérou ; car dans ces derniers temps la science reconnaissante des services que lui a rendus le grand naturaliste a attaché à ces eaux le nom de Courant de Humboldt.
En janvier 1805 , Humboldt et Boiipland firent voile pour Guayaquil sur une corvette de la marine royale. Là, le 6 janvier, des mugissements et des détonnations agitèrent les airs, et ils apprirent que c’était le bruit du volcan de Cotopaui qui était en ébullition , et que Humboldt avait gravi pendant l’été de l’année précédente. Désireux de voir, du plus près possible, l’éruption de ce volcan et les ravages qu’elle produit , Humboldt se mit sur le champ en route, pour visiter encore une fois le volcan. Mais, à peine parti, il fut obligé de rebrousser chemin , en toute hâte , avec Bonpland, parce qu’ils reçurent, sur ces entrefaites, la nouvelle que la frégate V Atlante, sur laquelle ils devaient continuer leur voyage, allait lever l’ancre.
Après une navigation de trente jours, on pai'vint à Acapulco, port situé à l'Ouest de la Nouvelle Espagne, et dont les pentes rocheuses sont aussi pittoresques que le climat est
ALEXANDRE DE UUNBOLDT.
brûlant et malsain. Des circonstances impérieuses ayant modifié les plans de Humboldt, il avait, au commencement, l’intention de ne s’arrêter que quelques mois à Mexico, puis comme ses instruments lui paraissaient avoir souffert et qu’il se donnait une peine inutile pour en corriger les défauts, de retourner en Europe. Mais la nature et les habitants de Mexico le charmèrent si bien qu’il ne songea plus à accomplir son voyage aussi vite qu’il l’avait d’abord projeté. Les attraits que le cœur et la science trouvaient dans une contrée si riche et si variée , furent assez puissants pour retenir ses pas. Mais son voyage exigeait aussi la plus grande prudence, car la fièvre jaune, qui est endémique dans ces contrées et qui atteint et enlève, comme l’expérience l’a prouvé, tous ceux qui, pendant l’époque de juillet à octobre, descendent du haut pays à Mexico , détermina Humboldt a attendre à Atapulco jusqu’à la fin de l’hiver, et à entreprendre seulement alors son voyage dans l’intérieur du pays. Pendant ce temps il s’occupa très activement d’expériences et d’observations sur l’atmosphère, et de la mise en ordre des renseignements et des produits naturels qu’il avait recueillis.
Au milieu de l’hiver, Humboldt se remit en route, avec son ami Bonpland, et gagna aussitôt les vallées chaudes et florissantes de Paragoyo, oii même à l’ombre, la chaleur de l’air monte à 32 degrés réaumur. Il rencontra un climat plus doux et plus frais sur les hauts plateaux de Chilpantzingo et de ïasco qui se trouvent à environ 6 ou 700 toises au dessus du niveau de la mer, et fit des recherches dans les riches mines d’argent de la contrée; puis il fit route par Quernavaca et à travers les brouillards épais de Guchilaque, vers la ville splendide de Mexico. Comme la longitude géographique de cette ville n’avait pas encore été déterminée
BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÉBRÉS
exactement jusqu’à cette époque, sur les cartes mises en usage, Humboldt corrigea ces défauts par des expériences astronomiques concluantes. Après cela, il s’occupa spécialement des antiquités du pays et de la statistique de la population. Après avoir obtenu, pour déterminer le point astronomique de la localité, des instruments de physique pris dans la remarquable collection de l’école des mines de Mexico, école dont le directeur était précisément un élève de Werner, à Fribourg, il étendit ses recherches jusques dans les célèbres mines de Moran et de Real del Monte et dans leurs environs. Il revint de là, dans le mois de juillet 1803, sur Mexico, pour faire connaissance avec la partie septentrionale du pays.
Il visita la brèche de la montagne de Sinoq , auprès le Uesague de Huehuetoca, œuvre d’art qui a coûté six millions de piastres et destinée à procurer l’écoulement des eaux de la vallée de Mexico. Il se rendit ensuite par Salamanque, à Guanaxuato, ville célèbre par ses mines, où il passa deux mois consacrés à des recherches de géognosie, et particulièrement sur la production des minerais, puis traversant, du nord au sud, la vallée de San lago, il marcha dans la direction de Valladolid, capitale de l’ancien royaume de Mechoacan.
La saison des pluies u’cmpêcha pas cet homme courageux et infatigable dans son ardeur scientifique; de descendre avec son ami des côtes de l’océan Pacifique dans les plaines du Jorullo, où sur le plateau de Malpais, eu 1769, un volcan remarquable avait apparu, pendant la nuit, et dont les 2,000 ouvertures fumaient encore. Humboldt ne s’eu approcha pas sans quelque danger, pour faire ses recherches, car il descendit avec Bonplaud à une profondeur de
200 pieds dans le cratère brûlant du cône central, sur des fragments de lave légèrement cassants. C’est à ces observations que la science est redevable du développement impoi*tant qu’elle a acquis dans la connaissance et l’explication de l’histoire de la formation du globe en général, et de ce merveilleu.^ phénomène en particulier. Après avoir franchi la plaine de Toluca, Humboldt et ses compagnons revinrent sur Mexico, pour mettre en ordre leurs collections botaniques et météorologiques, régulariser leurs calculs barométriques et trigonométriques et jeter l’esquisse d’un atlas géognostique.
Au mois de janvier 1804, Humboldt entreprit une nouvelle ^pédition, pour explorer le versant oriental des Cordillères du Mexico. Il mesura trigonométriquement la hauteur du volcan de Popocatepetl et de celui d’Iztaccihualt, celle de la pyramide de Cholula qui fut autrefois construite par les Tultèques avec des briques cuites, et qu’il gravit, pour jouir du beau point de vue qu’elle offre sur le sommet neigeux de la montagne et les charmantes vallées de Tlascola. — Ces observations étant achevées, Humboldt se remit en route, par Perote, dans la direction de Xalapa, obligé de traverser des forêts presque impénétrables de chênes et de pins, ce qui ne l’empêcha pas de former au moyen de calculs barométriques, trois fois renouvelés, des renseignements tels qu’ils servirent de données pour la route que plus tard on fit passer par là. La montagne de Cofre est située près de Perote (elle est encore de 200 pieds plus haute que le pic de Ténériffe qu’avait autrefois gravi Humboldt). Celui-ci ne put résisteç au plaisir d’y monter et d’en mesurer la hauteur. Il en fit autant pour le pic d’Orizava devant lequel sa route le faisait passer.
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Après avoir fait dans ces contrées un séjour riche de détails et de résultats historiques, Humboldt et Bonpland retournèrent, par Vera-Cruz, au golfe du Mexique, échappèrent heureusement à la fièvre jaune qui sévissait dans ces plaines arides et desséchées et s’embarquèrent, sur une frégate espagnole, pour la Havane, afin de s’y remettre en possession des collections qu’ils y avaient laissées en 1800. Ils restèrent là deux mois, puis montèrent à bord d’un bâtiment qui devait les conduire dans les États-Unis de l’Amérique du nord. Malgré une violente tempête qui dura sept jours, dans le canal de Bahama, ils touchèrent heureusement à Philadelphie, après 32 jours de traversée, visitèrent ensuite Washington et, deux mois étant écoulés, qu’ils consacrèrent à des excursions dans les villes libres du nord de l’Amérique, et où Humboldt, par opposition à la vie active qu’il avait menée jusque là, se livra à l’étude des relations sociales et des conditions d’existence du peuple, ils songèrent à revenir en Europe, cette patrie, loin de laquelle ils étaient restés plus de cinq ans.
Au mois d’août 1804, Humboldt et son compagnon de recherches Bonpland débarquèrent dans le port de Bordeaux.
Ce voyage que nous venons d’esquisser ne devait pas produire en Europe une sensation légère, car ce n’était pas uniquement une grande entreprise d’un particulier allemand exécutée d’une manière jusque là sans exemple, non seulement elle était dépouillée de tout intérêt personnel, mais c’était un sacrifice offert aux intérêts de la science ; non seulement on admirait la courageuse résolutiop, la force de persévérance, l’ardeur, l’intelligence, le talent d’exploration dans la personne de Humboldt, mais ce voyage dans les cou-
trées équinoxiales du Nouveau Continent eut une importance si universelle dans ses résultats immenses et que, progressivement, tout le monde devait apprécier, sur toutes les branches des connaissances et des relations humaines, dans son influence sur une nouvelle pratique de la science, voire même sur l’amélioration politique du pays qu’il avait parcouru, que l’Europe salua Humboldt comme un second Christophe Colomb ; non seulement des régions du globe, jusqu’alors inconnues ou incomprises, furent exposées à l’imagination de l’Europe en peintures nouvelles et pleines d’intérêt, non seulement il fit le portrait de leur surface extérieure et de ses phénomènes, mais encore la science acquit la connaissance de la structure profonde de ce pays, de sa richesse, de ses besoins, des mystères de ses hauteurs et de ses profondeurs, des différentes conditions de la nature animée et de la vie humaine; le rapprochement et la comparaison de tous ces faits donnèrent l’essor à la découverte et à l’intelligence des grandes lois éternelles de l’existence du globe et de ses habitants.
Le génie de Humboldt était l’organe intermédiaire le meilleur, le plus exquis de ce nouveau jour jeté sur la science, car en lui se réunissent l’universalité et l’esprit de combinaison; il a le talent d’observer la nature avec harmonie, avec calme et avec réflexion; il a l’esprit heureusement façonné pour la beauté et la vérité de la forme ; on trouve en lui l’esprit de création et de classement, le sentiment humain et sérieux, l’intelligence et le cœur doués de l’aptitude la plus pure pour la science et la vie, et, ce qu’il apprenait, il savait fidèlement et d’une façon attrayante le communiquer aux autres.
C’est encore un élu de la Providence ( une heureuse des-
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tinée l’avait dès le berceau comblé de toutes ses faveurs.). Il n’avait pas comme mille autres, et malheureusement, la plupart des grands savants , à lutter contre l’indigence et les rigueurs infimes de la vie; il n’avait pas besoin de chasser de son esprit à peine éclos le chagrin et le désespoir des obstacles que l’on rencontre communément dans la vie , de se préserver de la torpeur où tombe un corps bourrelé de soucis. Il entra d’emblée dans le monde, comme un homme privilégié; son berceau planait dans les régions élevées des classes heureuses de la société, le développement de sa jeunesse lui ouvrit de bonne heure le domaine de la science, de l’art et de la prospérité. Mais ce qui fait son mérite, sa haute position morale comme homme, c’est qu’au milieu de ces heureuses conditions extérieures, de cette précoce indépendance de sa vie, il ne se laissa pas aller aux plaisirs et à la dissipation qu’engendre une haute fortune , ni à l’égoïsme de son illustre naissance , ni à l’orgueil de la richesse, mais qu’au contraire, au milieu des appâts d’une heureuse position dans le monde, il n’obéit qu’aux aspirations innées de son esprit qui le portait à se mettre au service de la science, et que, de son plein gré , sans aucune prétention, il repoussa le bien-être dont il était favorisé, sacrifia de tout cœur ses ressources à la recherche et au ' développement scientifique de la connaissance de lui-même et de l’univers, et fit tourner tous ses dangers et toutes ses privations au profit de son intelligence.