CHAPITRE \T
RETOUR DANS LA PATRIE ET NOUVELLES OCCUPATIONS. — ASCENSION DU VÉSUVE, 1805. — IIER1.IN. — ASPECTS DE LA N.VTURE. — GRANDE OEUVRE LITTÉRAIRE SUR LE VOYAGE EN AMÉRIQUE. — REFUS D'EN- TRER AU SERVICE DE L ÉTAT EN PRUSSE. — NOUVEAUX PROJETS DE VOYAGE. — DESTRUCTION DE CARACAS. — CE QUE DEVIENT BONl’LAND. — ÉTUDES DE nUMBOLDT A PARIS.
Au début d’Alexandre de Humboldt d.ans ses grands voyages, son frère Guillaume vivait avec sa famille, à Paris, et nous avons déjà précédemment raconté comment des lettres écrites d’Espagne par Alexandre avaient sollicité son frère à visiter ce pays. Mais pendant qu’ Alexandre voyageait , bien des changements s’étaient opérés dans la vie de son frère, car, en 1802, Guillaume de Humboldt fut nommé gentilhomme de la chambre en Prusse, conseiller intime de la légation et ministre résident à la cour pontificale, ce qui lui fit habiter Rome. Son épouse étant devenue très souffrante, avait fait, au mois de mai 1804, un voyage à Weimar. Elle se dirigea de là sur Paris , parce qu’elle croyait encore, malgré des bruits affligeants, à la possibilité du retour de son beau-frère Alexandre. En effet, le 28 mars de cette année, Guillaume de Humboldt reçut à Rome une
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lettre qu’ Alexandre lui écrivait de la Havane, et dans laquelle il annonçait son prochain retour en Europe, Mais, peu de temps après, on avait fait courir le bruit qu’au moment de s’embarquer, il avait succombé à la fièvre jaune, et cette nouvelle, quoique n’étant pas confirmée, jeta dans la famille de Eome le trouble et la tristesse. Quelle durent être l’émotion et la surprise de la femme maladive de Humboldt lorsqu’elle se trouvait à Paris, au mois d’août 1804, à la nouvelle subite que ce voyageur , dont elle pleurait déjà la mort , quoiqu’elle hésitât à y croire , entrait en ce moment même dans la Garonne avec tous ses trésors. La dépêche qui, de Bordeaux à Paris, apportait cette heureuse nouvelle à l’Institut national fut aussitôt transmise par le secrétaire de la société à madame de Humboldt , et aussi grand fut l’étonnement de celle-ci que la surprise d’Alexandre de Humboldt, quand celui-ci, se dirigeant en hâte sur Paris, y rencontra sa belle-sœur, tandis qu’iln’avait compté pouvoir retrouver et saluer la famille de son frère qu’au commencement de l’année suivante à Eome. Comme il avait l’intention de se fixer complètement à Paris , parce qu’aucune ville ne lui offrait autant de ressources scientifiques et d’encouragements personnels et que Humboldt songeait avant tout à mettre de l’ordre dans ses collections, à remanier ses manuscrits et à poser les fondements d’un vaste travail littéraire sur ses voyages, il lui fut extrêmement agréable que l’épouse de son frère, retenue par ses couches, qui curent lieu dans l’automne de 1804, demeurât près de lui à Paris , jusqu’au commencement de l’année suivante, pour retourner ensuite auprès de son mari ; pendant ce temps celui-ci jouissait d’une heureuse solitude à Albano , où il entreprit et acheva la traduction de \ Agaanemnon
d’Eschyle, projet qu’il roulait déjà dans son esprit depuis lena; puis, au mois de septembre, il invita son ami Wolff, l’éditeur d’Homère, à partager sa douce solitude d’Albano et à jouir avec lui de la nature et de leurs relations spirituelles.
Alexandre vécut à Paris, tout entier aux souvenirs de ses grands voyages, et travaillait journellement avec son fidèle compagnon de plaisirs et de dangers , Bonpland , à mettre en ordre les collections qu’ils avaient apportées et entretenait les relations les plus agréables que ses voyages lui avaient procurées avec les savants de la capitale, qui, comme Cuvier, Gay-Lussac, Arago, Vauquelin, Oltmann, Laplace et autres s’intéressèrent vivement à l’œuvre littéraire des matériaux de son gigantesque voyage. Sur ces entrefaites, il s’écoula toute une année, avant que Humboldt trouvât le temps de s’arracher aux travaux préparatoires de son grand ouvrage. Au printemps de 1805 , il éprouva le besoin d’aller de Paris à Kome pour y revoir son frère aîné , et faire une longue visite à sa famille.
Guillaume de Humboldt vivait à Albano dans le cercle le plus brillant , entouré d’hommes ülustres et distingués qui se trouvaient alors à Rome, et l’arrivée d’Alexandre devait doubler le charme et l’éclat de ce cercle où brillaient le cœur et l’esprit. La joie qu’éprouvèrent en se revoyant ces deux frères, unis depuis leurs plus jeunes années par les liens de la plus intime afl'ection et d’une complète affinité d’esprit, fit éclater les plus nobles sentiments, les plus douces émotions. Car tandis que Guillaume avait songé avec une fiévteuse impatience au retour de son frère Alexandre, celui-ci apportait, après avoir couru mille dangers, non seulement son affection et les douces émotions
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de son cœur, mais encore ces grandes contemplations d’un monde nouvellement découvert, avec toute la fraîcheur de ses récentes impressions , dans cette maison fraternelle , ce centre commun où leurs esprits s’étaient nourris de l’étude de l’antiquité classique.
Quel charme dut avoir l’échange de leurs pensées et de leurs impressions! et comme Alexandre, l’inventeur d’un nouveau monde scientifique et réel, dut être bientôt le centre lumineux autour duquel se pressaient tous ceux qui appartenaient au spirituel entourage de la maison de Ilumboldt! Avec quelle surprise ils durent écouter des récits pour lesquels la nature l’avait favorisé du don de la parole, lorsqu’il puisait dans le riche trésor de ses recherches et de ses observations dans le monde, la description de nouvelles contrées, d’une nouvelle nature, de races d’hommes nouvelles ! Comme Guillaume de Humboldt en particulier et lui qui , plus que tout autre , était à même de comprendre exactement les observations nouvelles de son frère, devait le suivre avidement dans ces nouveaux champs de la science, et se servir des descriptions d’Alexandre pour appliquer ii l’étude générale de l’univers sa connaissance de l’Europe, scs études classiques et son intelligence politique. Mais Alexandre avait aussi apporté du nouveau monde des trésors qui étaient particulièrement réservés à ce frère aux idées sympathiques. Nous avons déjà fait observer que Guillaume de Humboldt non seulement étudiait les langues anciennes de Rome et de Grèce , mais qu’il se livrait à des recherches de linguistique. Cette dernière branche reçut une impulsion nouvelle et vigoureuse par le retour d’Alexandre, car dans les régions lointaines du globe, celui-ci n’avait pas oublié de recueillir un aliment spirituel
pour son frère, mais il avait au contraire découvert et rassemblé, non sans de grandes peines, dans les missions et les couvents qu’il avait visités, pendant ses dangereuses pérégrinations, un nombre considérable de grammaires ayant rapport à des idiomes de l’Amérique inconnus jusque-là.
11 les apporta à son frère ravi, à la seule condition que ces trésors de linguistique seraient, dans les années suivantes, confiés temporairement au doyen des professeurs de Kœnigsberg et à Frédéric Schlegel , pour revenir ensuite entre les mains de Guillaume à qui il en faisait donation complète. Si nous jetons un regard sur les personnages qui , à cette époque , faisaient partie du cercle de Huraboldt, ou qui se trouvèrent accidentellement en rapport avec lui, nous avouerons qu’ Alexandre trouva à Eome une source abondante d’amis d’esprit et de cœur. Sans compter plusieurs princes et hommes d’ïltat distingués , nous mentionnerons M"'® de Stæl et A. W. Schlegel, qui demeuraient si près de Humboldt, qu’ils formaient presque une seule maison. Nous trouvons encore Schinkel, le baron Moltke, Tiedge et
de llecke ; les frères Ilippenhausen, Kumohr, Rehfues, Sismondi et autres.
Un nouveau phénomène de la nature rappela Alexandre de Humboldt d’Albano, pendant l’été de 1805. Le Vésuve donnait des signes menaçants d’un grand travail volcanique; une éruption était vraisemblable. Humboldt rejoignit ses deux amis, Léopold de Buch et Gay-Lussac, qui étaient venus en Italie dans le même but, et arriva tout juste, le
12 août, près du Vésuve, au moment où celui-ci faisait une admirable éruption. Avec les documents et les observations que Humboldt avait recueillis, pendant sou voyage autour du monde, sur les planètes volcaniques du globe,
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cette ascension du Vésuve, en compagnie de naturalistes distingués, fut une source nouvelle et instructive de lumières, et Humboldt, en entreprenant une série d’observations magnétiques avec Gay-Lussac, rapprocha ses expériences et ses combinaisons nouvelles des observations qu’il avait déjà faites à Paris en 1798 sur l’aiguille aimantée, en recherchant spécialement les propriétés magnétiques de certaines espèces de montagnes, et surtout du Serpentin, qui est une pierre de Talc d’un vert foncé, tacheté comme la peau d’un serpent. Après avoir goûté les douces émotions du retour auprès de son frère, sans pour cela détourner son esprit de l’entreprise de nouvelles recherches, Alexandre de Humboldt quitta l’Italie et partit pour Berlin où il passa les années 1806 et 1807. Il y fut le spectateur de la triste catastrophe de l’abaissement politique de sa patrie, la Prusse, mais en même temps, il fit de nouvelles conquêtes scientifiques. C’était surtout de l’aiguille aimantée qu’il s’occupait et, au moyen des nombreuses observations qu’il entreprit aussi bien dans ses voyages qu’à l’époque dont nous parlons et plus tard encore sur cette même aiguille aimantée, non seulement il détermina beaucoup d’autres habiles naturalistes à tenter les mêmes expériences que lui, mais il fournit encore les éléments qu’utilisa le physicien Biot, pour calculer le méridien magnétique. Or, Humboldt, s’associant à Gay-Lussac avec lequel il avait cimenté une amitié et des rapports spirituels les plus intimes, continua ses observations magnétiques et reconnut que les grandes chaînes des montagnes, et même les volcans en travail n’ont pas une influence appréciable sur la force magnétique, mais que celle-ci varie en raison de la distance de l’Équateur.
Mais l’activité de Humboldt s’exerçait aussi au point de vue littéraire. Déjà vers cette époque il devait avoir achevé ou au moins commencé , à Berlin , le manuscrit d’un des deux ouvrages qu’il produisit en langue allemande, puisque cet ouvrage parut l’année suivante, en 1808 , lorsque Humboldt avait déjà quitté Berlin, pour Paris. Vers cette époque, Humboldt s’était empressé de revenir dans la capitale de la France, auprès de son fidèle compagnon de voyage , Bonpland , pour avancer l’exécution de l’ouvrage gigantesque qu’il avait résolu de faire de concert avec lui et en collaboration avec des savants d’élite.
Le livre des Tableaux de la Nature {ÀnsicMen der Natur), ouvrage écrit en langue allemande moderne, sous l’impression de souvenirs tout frais et aussi remarquable par l’intelligence profonde de la nature qui s’y manifeste que par la riche lumière qu’il répand sur l’existence du globe, où il dépeint de main de maître les régions tropicales , les steppes, les pays montagneux qu’il a parcourus, où il donne une physionomie des plantes, un exposé de la structure et de l’action des volcans indiens, ce livre fut un faible témoignage et un don d’amitié destiné à son frère Guillaume, auquel il en fit publiquement la dédicace.
Guillaume de Humboldt , qui resta encore à Rome , en qualité d’ambassadeur, jusqu’à la fin de 1808 , répondit à ce don littéraire de l’amitié fraternelle par un poème qu’au mois de septembre il envoya d’Albano à Paris à son frère Alexandre, et que celui-ci a dérobé à la connaissance du monde jusqu’à la mort de Guillaume. Ce poème est une preuve bien frappante des sentiments de regret et de sollicitude qu’éprouva Guillaume pendant les pérégrinations que son frère accomplissait alors sur des points étrangers
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du globe , et nous donne une idée du bonlféur qu’il ressentit en 1805 , au premier retour d’Alexandre. Dans ce poème, nous trouvons entre autres pensées :
« Hélas! ceux qui l’avaient ici accueilli avec tant d’amour, ne t'ont confié qu’avec regret aux sentiers de l’Océan, lorsque lu fuyais loin des rivages de l’Ibérie. — O vent, disaient-ils dans leur prière, que ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient à plonger son œil pénétrant dans un monde inconnu, pour en faire jaillir un monde nouveau. O mer, permets à son navire de se balancer sur tes Ilots tranquilles; et loi, sois lui favorable, pays lointain, où la mort est plus à redouter que les Ilots et l’orage auxquels il se sera
soustrait
Tu as heureusement regagné le sol
natal, quittant les campagnes lointaines et les flots de l’Orénofpie. Puisse le destin que notre affection implore en tremblant pour loi, l’accorder toujours la meme faveur, toutes les fois que l’autre bcmispbcrc attirera les pas ; puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de la patrie, le
front ceint d’une nouvelle couronne Pour moi, dans le sein
de l’amitié, je ne demande qu’une maison tranquille, où, ton nom réveille dans mon fils le désir d’atteindre ta renommée,
une toml)e qui me recouvre, un jour, avec scs frères Allez
mainlcnaul, mes vers, allez dire à celui que j’aime que ces chants vont timidement ù lui , des collines d’Albano ; d’autres porteront i)lus haut sa gloire, sur les ailes de la poésie... »
Ce poème, dont nous ne reproduisons ici que le commencement et la fin, reflète la puissante impression que les Tableaux de la Natiwe , cette grande peinture d’un monde étranger, avaient faite sur Guillaume de Humboldt, surtout après avoir dù entendre, diijà eu 1805, de la bouche même de son frère, des récits émouvants sur le même sujet. Dans ce poème, Guillaume, après avoir lu le livre qui lui est
dédié, se transporte dans cette nature sauvage et remarquable, malgré son caractère primitif, mais en même temps le cœur plein d’espoir pour ce monde nouveau ; il compare la pauvreté, mais aussi la grandeur de cette nature avec l’ancien monde, met les Pélages et les Grecs en présence des Indiens de l’Amérique et dévoile les grandes lois de l’histoire de la vie, de même qu’ Alexandre a découvert les grandes lois de la nature, pour les deux mondes.
C’est au retour de Humboldt à Paris, après 1807, que commencèrent les grands travaux littéraires auxquels il se livra exclusivement, tout en dirigeant le travail et les éditions successives de son grand ouvrage. Cependant les documents fournis par son voyage étaient si remarquables, si variées, et touchaient à tant de branches de la science, ses études et ses collections étaient un si bon guide pour des recherches et des comparaisons plus étendues, qu’il dut s’associer à d’autres savants, pour que ceux-ci utilisassent ses tablettes, chacun dans sa spécialité.
Les hommes les plus marquants de l’époque se firent un honneur d’être les collaborateurs de cette œuvre gigantesque J ils s’efforcèrent à l’envi de tirer de ce tout , encore vierge, tout le parti que leur offraient les matériaux mis à leur disposition. Des artistes et des techniciens offrirent leurs services pour exécuter splendidement les œuvres d’art, l’atlas, les figures naturelles, la partie typographique.
Quoique cette œuvre grandiose demandât plusieurs années, et qu’aujourd’hui même son achèvement complet engage encore l’avenir, c’est néanmoins le moment de jeter un regard d’ensemble sur cette grande entreprise littéraire. L’ouvrage entier, qui est écrit en langue française, se divise en différentes séries d’écrits qui ont rapport aux
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différentes spécialités de la science. Pour l’ensemble des observations astronomiques et de la nature barométrique des hauteurs, ce fut surtout Oltmann qui travailla sous les yeux et avec l’aide de Humboldt. Pour la chimie et la minéralogie s’offraient avec empressement des hommes célèbres comme Arago et Gay-Lussac , armés de leur savoir; Cuvier et Latreille consacrèrent leurs forces à la partie zoologique de l’ouvrage; Vauquelin et Klaproth travaillèrent à la minéralogie; le professeur Kunth, de Berlin, se chargea d’entreprendre la partie ayant trait à la botanique. Ce concours de savants en renom, pour l’exécution de cahiers scientifiques spéciaux, était absolument nécessaire,, puisqu’il faudrait toute la durée de la vie d’un homme pour avoir la perspective de terminer cette œuvre gigantesque. Les matériaux que Humboldt confiait à chacun de ses chers collaborateurs ressemblaient à une mine dans laquelle chaque travailleur devait puiser , de jour en jour , de nouveaux trésors et un or précieux pour la science. Il fallait s’attendre à ce que les fragments de l’ouvrage, qui paraissaient de temps en temps, trouvassent bientôt des traducteurs et des entrepreneurs; aussi il arriva que les feuilles isolées furent traitées en langue allemande et autres langues par des hommes competents , et quelquefois avantageusement enrichies de nouvelles expériences et de tableaux comparatifs. Comme l’original était précisément écrit dans une langue étrangère, et ne pouvait paraître qu’à de longs intervalles, resserré dans la forme austère de la science, cet ouvrage immense fut un phénomène remarquable, un trésor que les savants seuls furent à même d’apprécier, mais dont le peuple allemand, en général, ne put se rendre compte, tandis qu’on y trouvait dans toutes les mains des personnes
instruites, les Tableaux de la Nature, ouvrage écrit en allemand et enrichi d’images vivantes. - Cependant il se trouva aussi des hommes qui surent approprier populairement les ouvrages de Humboldt au point de vue des grandes masses, et en faire d’intéressants abrégés, mais en général, comme nous venons de le dire , le peuple allemand ne put se faire une idée de toute l’importance qu’eurent les voyages de Humboldt pour la science et la vie. Pour bien des gens, Humboldt est encore aujourd’hui un personnage étonnant, prodigieux sur lequel la renommée des épreuves extraordinaires auxquelles sa vie a été exposée, jette une apparence de merveilleux.
Le grand ouvrage a pour titre : Voyage aux régions ^ équinoxiales du nouveau continent , par A. de Humboldt et A. Bonpland. Il en parut une grande édition et une édition in-8®, la première en 3 volumes, in-folio, et 12 volumes in-4“, avec un atlas géographique et physique d’une collection de dessins pittoresques. La dernière édition compte 23 volumes. Quatre volumes in-4" renferment la relation historique qui retarda beaucoup l’émission du 4® volume. Ce qui prouve surabondamment la puissante étendue de cette œuvre colossale, c’est le temps considérable qu’il a fallu pour terminer ce travail malgré l’activité des hommes remarquables qui y ont concouru, car, quoique l’ouvrage ait commencé à paraître il y a près de 40 ans, son achèvement se poursuit encore à notre époque.
Pour nous donner une idée de l’ensemble d’après les matières qu’il renferme (sans avoir aucun égard à l’ordre dans lequel chaque volume isolé ou chaque livraison a paru), noua allons citer les ouvrages d’après les sujets qui y sont traités.
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Les vues des Cordillères et monuments des peuples indigènes de l’Amérrque nous donnent, en 2 volumes in-folio, environ 60 planches, les unes en noir, les autres enluminées et d’une remarquable exécution, représentant la riche nature des régions tropicales, la formation des montagnes, les contrées des Andes et de curieux détails sur la manière de vivre , l’origine , les émigrations , les dialectes , les mœurs , l’état de nature et de civilisation des hommes, en même temps que l’examen et la description des antiques monuments d’architecture des peuples primitifs du Mexique et du Pérou. — L’ouvrage en 2 volumes intitulé : Essai politique sur le royaume de la Nouvelle Espagne, avec l’atlas qui s’y rapporte, ainsi que V Essai politique sur Vile de Cuba, en 2 volumes, donnent une peinture fidèle de Mexico et de Cuba, au point de vue politique et statistique, et offrent, malgré les changements que le temps a pu y apporter, une source toujours riche pour servir à la connaissance de ce pays.
La zoologie (ou observations que Humboldt a faites sur les animaux , pendant ses voyages) , est contenue dans un ouvrage en 2 volumes, intitulé : lieeueil d’observations de géologie et d anatomie comparées, dans un voyage aux tropiques. Cuvier et Latreille y ont activement collaboré. Il s’y trouve une description complète et une ingénieuse comparaison de certaines espèces particulières d’animaux, en même temps que de nouveaux documents sur le globe considéré comme lieu de séjour des animaux. D’nn autre côté, le riche butin scientifique que l’on avait recueilli, donnait lieu à une série de mémoires sur la botanique. C’est de cette partie que s’occupaient surtout les compagnons de voyage de Humboldt, et pendant que Bonplaud publiait les nouveaux
échantillons d’un monde végétal inconnu jusqu’à cette époque, car il avait apporté d’Amérique plus de six mille nouvelles espèees de plantes, Humboldt étendait son regard sur les lois de la vie des plantes et sur les rapports de celleci avec la terre elle-même. Le grand ouvrage qui a pour titre : Essai sur la fféoffraphie des plantes et qui se rattache au traité de Humboldt sous le nom de : Idées sur la physionomie des plantes, lequel fait lui-même partie des tableaux de la nature , publiés précédemment ; et qui reçut de plus grands développements dans l’écrit intitulé : Prolegomena de distributione geoyraphicâ plantarum secundîim cœli temperieni el altitudinem monliim. Ce grand ouvrage démontre d’une manière ingénieuse et riche d’expériences, l’influence puissante que la géographie exerce sur la botanique, comment la géographie des plantes est en rapports étroits avec la description des plantes et l’étude du climat ; comment le nombre, la proportion, la distribution locale des végétaux doivent varier dans les zones différentes, d’après la latitude des localités et la situation du pays où ils vivent, sous l’empire de lois générales, du pôle à l’équateur, depuis la profondeur des mines et des mers jusqu’aux pics élevés où règne une neige étemelle. Cet ouvrage fit découvrir une voie toute nouvelle dans la science bcjtanique. C’est alors pour la première fois que fut résolue la question du rapport de la température moyenne d’une localité avec la pression de l’air, avec l’humidité et la tension électrique de l’atmosphère. Tout cela résulta de ses propres calculs et de ses recherches. A cet ouvrage se rattache la belle description de la géographie des plantes tropicales, et le tableau des plantes équinoxiales, depuis le niveau des mers, jusqu’à la hauteur de 5,000 mètres, où Humboldt expose avec un grand esprit
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d’esthétique, avec une exactitude scientifique, un ingénieux tableau du monde végétal.
Humboldt dut laisser à ses collaborateurs l’exposé des nouvelles découvertes dans la botanique descriptive , parce que, à cette époque, il devait diriger toutes ses forces vers une autre branche de la nature. C’est ainsi que Bonpland écrivit, à lui seul, deux ouvrages qui sont : Plantes équinoxiales au Mexique, dans Vile de Cuba, dans la province de Caracas, Ctmana, etc.-, il y donne une description méthodique des plantes, en latin et en français, y joint des observations sur leurs propriétés médicinales et leur usage dans l’industrie. Dans un autre ouvrage : Monographie des rhexia et des mélasthomes, (famille de plantes qui ne croissent presque que dans l’Amérique du Sud, et sont pour la plupart des arbres ou des arbustes, et parmi lesquels toutes les espèces qui portent des baies, produisent des fruits bons à manger qui noircissent la bouche, d’où leur vient leur nom), il découvrit au delà de 150 nouvelles especes de ces plantes. En outre, d’après les conventions que Humboldt fit avec Kunth, il confia à celui-ci les matériaux pour l’élaboration de plusieurs ouvrages qui parurent sous le titre suivant : l'aniille des mbnosacées et autres plantes légumineuses, : Graminées rares de ï Amérique équinoxiale, et -.Nova généra et species plantarum . Le dernier de ses ouvrages (7 volumes in-folio avec 700 planches), dorme la description de 4,500 plantes que Humboldt et Bonpland avait recueillies en Amérique. Une géographie des plantes, qu’ils avaient projetée et dont l’explication devait se trouver dans 20 planches coloriées la plupart, en demi teinte, d’une manière pittoresque, et destinées à représenter le caractère de la végétation, ne fut pas mise à exécution.
Pour la physique, la géologie et l’astronomie, ITumboldt fournit une série de manuscrits dont les matériaux furent tantôt puisés dans le trésor recueilli pendant ses voyages, tantôt élaborés pour la circonstance.
En collaboration avec Oltmann , parurent deux volumes intitulés : Observations astronomiques , qui contiennent les ohsercations et les calculs de Humboldt entre le 12"’'^ degré sud et le 41™'' degré de latitude nord; sur \q passage du soleil et des étoiles à travers le méridien , sur les découvertes de planètes et de mondes , sur V obscurité, sur la réfraction des rayons lumineux dans les zones torrides. On y trouve encore la mesure barométrique des Andes, de Mexico, de Venezuela, de Quito et de la Nouvelle Grenade. Cet ouvrage est suivi d’un tableau où l’on trouve le calcul de sept cents déterminations géographiques de localités. Dans un travail intitulé : Ussai sur le gisement des roches dans les deux hémisphères, Humboldt donna un tableau comparatif de toutes les transformations géologiques de l’ancien monde et du nouveau. De Léonhardt en a donné la traduction en ailemand. Le tableau physique des régions équinoxiales donne un aperçu physique géuéral des phénomènes primitifs de la nature et de l’existence du globe et un traité spécial ; sur les lignes isothermes, qui embrasse l’étude du climat et traite spécialement des principes fondamentaux de la chaleur moyenne de la couche superficielle du globe terrestre, spécialité sur laquelle il poursuivit et étendit ses observations jusqu’à nos jours. Ce qu’il avait précédemment publié sous le titre de : Vues des Cordillères, renferme plusieurs tableaux qui se rapportent ici et qui représentent la nature physique.
On y trouve encore un ouvrage remarquable quoique à
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l’état d’ébauche et qui se divise en dix volumes et en quatre parties : Examen critique de l'histoire de la géographie du nouveau continent et des progrès de V astronomie nautique, aux XV® et xvi® siècle. L’analyse raisonnée qui accompagne cet ouvrage et qui mentionne les matériaux qu’on y a utilisés, n’est passée dans la littérature allemande qu’en 1836, par les soins d’Ideler. Quant aux œuvres littéraires sur les yoyages de Humboldt en Amérique qui parurent successivement et isolément, nous voyons : Les recherches sur la géographie des plantes, qui date de 1805, par conséquent de l’époque où il alla visiter son frère en Italie ; ses idées d^une géographie des plantes et <Tun tableau de la nature des tropiques, qui parurent en 1807, pendant son séjour à Berlin; environ à la même époque, son tableau des régions équinoxiales; son ouvrage sur les plantes équinoxiales fut commencé en 1808 et se prolongea jusqu’en 1816, tandis que l’ouvrage entrepris par Bonpland , la monographie des melasthomes, commencé en 1809, fut terminé en 1816. Dans l’année 1810, parut le premier volume de \ étude politique sur le royaume de la Nouvelle Espagne, ouvrage auquel Humboldt travailla jusqu’en 1815. En 1811 il fit paraître le tableau des Cordillères, et, de 1815 à 1831, son œuvre principale sur ses voyages, avec le grand atlas. Il avait déjà publié en 1817, son mémoire sur les lignes isothermes (ou lignes qui unissent toutes les régions du globe par une température moyenne égale). Dans la même année 1817, il fit paraître son introduction à la géographie des plantes, et en même temps il communiqua à l’académie des sciences de Paris sa carte de l’Orénoque, et jonction de celui-ci avec le fleuve des Amazones, par l’intermédiaire du Cassiquiari et du Rio Negro. Le professeur Kunth surveilla
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en 1819 l’édition de la famille des Mimosa; en 1820, une revue des Graminées; de 1822 à 1825 , le grand tableau synoptique des plantes , tandis que la librairie s’enrichit en 1826 de l’ouvrage de Humboldt, étude politique sur Cuba. En outre Humboldt fournit aux journaux et aux feuilles scientifiques un grand nombre de pièces que l’on n’a pas encore pu classer en un seul tout.
Un exemplaire de l’édition in-folio du récit gigantesque de ses voyages, dont tous les détails s’enchaînent étroitement, coûtait déjà en 1844, époque où beaucoup de livraisons aujourd’hui publiées n’avaient pas encore paru, au delà de 2700 thalers, c’est à dire deux fois autant que le célèbre ouvrage national des Français : Description de V Égypte, pour lequel jadis le gouvernement français dut faire une avance de 800,000 thalers de Prusse.
Quand un seul exemplaire coûte déjà au delà de 2,700 th. on pourra se faire une idée claire des frais que nécessitera l’ouvrage entier, par un simple calcul à vue d’œil ; mais on le comprendra bien mieux quand on saura que l’impression, le papier, les planches des grands ouvrages de Humboldt ont seuls coûté au delà de 226,000 thalers. Et cependant cette entreprise littéraire si importante n’a pas seulement été exécutée et activée au moyen de l’argent du public de tous les pays civilisés, mais encore avec le secours de sommes importantes fournies par Humboldt lui-même.
A partir de 1808, Humboldt séjourna la majeure partie du temps à Paris. A la fin de cette même année son frère Guillaume avait dû quitter Home, et, sa nouvelle position politique dans le royaume de Prusse ne lui permit plus de retourner dans cette ville. Il fut nommé conseiller d’état au ministère de l’intérieur, et, en cette qualité, chef de la sec*
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tion du culte et de l’instruction publique. Avec l’énergie d’action qui lui était propre, il parvint à faire accepter ses projets par le roi, projets qui avaient pour but l’établissement d’une université à Berlin.
Guillaume de Humboldt fut l’âme de cette entreprise dans l’exécution de laquelle néanmoins il fut secondé par les conseils et la coopération du grand chancelier Beyme, du ministre des finances d’Altenstein et des savants Wolf, Schleiermacher , Reil et autres. Il y attira les savants les plus distingués , GRefc , venu de Ballenstedt , comme chirurgien; Eeil, de Halle, comme physiologiste; Rudolphi,de Greisswald, pour l’anatomie comparée; Illiger de Brunswick, pour l’entomologie; Gausz de Gœttingue, comme mathématicien; Savigny de Landshut , comme juriste; Pichte, d’Erlangen, comme philosophes; Niebuhr, de Halle, pour l’économie politique; Bœckh, de Witte et Marheineek, de Heidelberg et Oltmann, de Paris, le même qui avait édité les ohsenalions astronomiques et fféograpMques d’Alexandre de Humboldt. Cela fait , que pouvait-il avoir plus à cœur que le vœu d’attirer en mèmfe temps son illustre frère de Paris à Berlin et d’enrichir l’université d’un pareil nom? Mais Guillaume de Humboldt ne put pas assister à l’inauguration de l’établisssement fondé par lui, car, le 14 juin 1810, il partit comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à la cour de Vienne. Son successeur dans la section du culte, Nicolovius, poursuivit l’exécution des plans de Humboldt, sous le ministère du comte Dohna et le grand chancelier écrivit à Alexandre de Humboldt à Paris, pour lui ofl'rir la direction de la section de l’instruction publique. Mais les grandes œuvres scientifiques que Humboldt avait entreprises et les importants travaux
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sur ses voyages, peut-être aussi son éloignement pour les fonctions publiques le déterminèrent à décliner l’honneur qu’on lui faisait en l’appelant à Berlin.
Guillaume de Humboldt s’était rendu à Vienne où il fut rejoint, dans l’automne de 1810, par son épouse qui n’avait cessé de demeurer à Eome. Ici encore, la maison de Humboldt devint le centre d’une vie intellectuelle où il se trouve en rapports avec Metternich et Gentz , le comte Bemstorff et Stadion, avec Frédéric Schlegel, qui était au service de l’Autriche, avec Arnstein, Caroline Fichier, etc., etc.
L’année suivante, deux nouveaux hôtes franchirent le seuil de Humboldt, ce furent le jeune Théodore Kœrner et le jeune Varnhager d’Ense; mais le plus illustre de tous, ce fut Alexandre de Humboldt qui, dans le mois de novembre, après avoir publié la première partie de la description de son voyage en Amérique, avait quitté Paris pour prendre congé . de sa famille, parce qu’il avait projeté un nouveau grand voyage, entreprise qui devait le conduire dans l’Asie Centrale et le Thibet et pour laquelle tous ses préparatifs étaient achevés.
De Russie même, le ministre Romanzow l’avait sollicité de se joindre à une mission dirigée sur le Thibet par Kaschghor, et Alexandre de Humboldt se trouva tout disposé, parce qu’il entrevoyait de visiter les célèbres montagnes de l’Inde et d’étudier leurs rapports avec les Cordillères du Nouveau Monde. Ce grand projet, dont l’exécution devait avoir lieu au commencement de l’année 1812 et dont Humboldt caressait la pensée, fut brusquement retardé par l’explosion de la guerre entre la France et la Russie. Voyant, il est vrai, la partie ajournée, mais sans perdre de vue sa résolution une fois prise, Humboldt revint de Vienne
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à Paris, nou seulement pour travailler à Thistoire de ses voyages en Amérique, mais pour compléter ses préparatifs dê voyage, car il espérait une prochaine occasion de voir accomplir ce projet, qu’il nourrissait avec persévérance, d’aller porter ses recherches en Asie. Il se livra donc pendant plusieurs années, à Paris, à l’étude du persan, pour se rendre un jour, à ses frais, dans l’Inde, par Téhéran ou Hérat. Avec le concours des œuvres littéraires, il se familiarisa dès lors avec la structure des chaînes de montagnes de l’Asie, et en arriva même au point de fournir des appréciations très approfondies sur les explorateurs qui avaient parcouru les montagnes de l’Himalaya. La pensée de ce voyage avait un charme particulier pour lui. Les plaines de l’Asie Centrale où les anciennes traditions placent la patrie des races primitives de l’espèce humaine, en outre les montagnes gigantesques et fameuses de l’Inde ; les remarquables proportions de la limite des neiges éternelles, toutes ces pensées jetaient en son âme une prédilection toute particulière pour l’étude des choses de l’Asie.
Le gouvernement français avait , dans l’intérêt de la science, promis son appui à Humboldt dans l’exécution de ce voyage ; le roi de Prusse lui-même, étant à Aix-la-Chapelle, en 1818, avait accordé, dans ce but, au célèbre naturaliste, un secours annuel de 1,200 thalers et couvert, toutefois, les dépenses occasionnées par les préparatifs de ce voyage en Asie. Mais des circonstances extraordinaires, dont nous n’avons pas à rendre compte ici, ne permirent pas à Humboldt d’exécuter ce voyage qu’il projetait avec tant d’amour. 11 finit même par y renoncer.
Avant de suivre Humboldt à son départ de Paris, vers la fin de l’année 1818, revenons à l’année 1812, pour parler
ALEXANDRE DE IIUMBOLDT.
d’un événement qui l’émut vivement, pendant qu’il était à Paris. On reçut la triste nouvelle que la ville de Caracas, où Humboldt et Bonpland avaient passé deux mois ensemble et avaient reçu une si cordiale hospitalité, avait été détruite, le 26 mars 1812, par un épouvantable tremblement de terre. Neuf ou dix mille habitants trouvèrent la mort dans les ruines de leurs habitations ou sous la voûte de l’église qui s’écroula pendant la procession du service divin. Humboldt s’écria douloureusement : » Nos amis ne sont plus! La maison que nous avons habitée n’est plus qu’un monceau de ruines; la ville que j’ai décrite n’existe plus! « — • La journée était brûlante, l’air tranquille, le ciel pur et sans nuages. C’était la fête du Jeudi-Saint; la majeure partie de la population était rassemblée dans les églises ; rien ne faisait craindre le malheur qui menaçait. A quatre heures du soir, les cloches, muettes ce jour-là, retentissent tout à coup, agitées non par la main des hommes mais par celle de Dieu qui sonne le glas de la mort (1). Une secousse, qui dura de dix à douze secondes, effraya la population, la terre sembla s’agiter comme un liquide en ébullition. On croyait déjà le danger passé, lorsque le tonnerre souterrain se fit entendre
tout à coup La ville entière fut détruite. Parmi les neuf
ou dix mille morts, dont trois ou quatre mille furent ensevelis sous les ruines des voûtes de l’église, au moment d’une grande procession, les plus heureux furent ceux qui, pris à l’improviste au milieu de la contemplation et de la prière, périrent sur le coup, mais il faut encore compter les infortunés qui, ayant les membres fracassés, ont survécu des
(1) Les secousses eurent lieu sous forme de doux ondulations qui s’eutrecroisèrent en se dirigeant l’une du nord au sud, l’autre de l’ouest à l’est. Il s’y joignit une autre secousse perpendiculaire de bas en haut.
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mois entiers à leur famille et ont fini par succomber, privés de soins et de nourriture.
U La nuit suivante fut calme et sereine ; la lune brillait, la tranquillité du eiel faisait un contraste effrayant avec l’état du sol couvert de ruines et de cadavres. Des mères portaient dans leurs bras les cadavres de leurs enfants, des familles éplorées parcouraient la ville pour retrouver un frère, un époux, un ami dont on ignorait le sort. »
L’énergie de cette description où Humboldt se transporte au milieu du tableau de cette désolation et se rappelle les amis qu’il a laissés là bas, les lieux qu’il chérissait, exprime bien l’émotion profonde et douloureuse produite sur lui par la nouvelle du désastre de Caracas.
Nous avons déjà mentionné que Humboldt quitta Paris, à la fin de 1818. Il avait été obligé, cette année-là, de subir une nouvelle séparation, de quitter son ami, son fidèle compagnon de voyage, Bonpland, séparation éternelle sur cette terre. L’intérêt qui s’attache à ce compagnon de Humboldt, depuis ses périlleuses excursions et ses navigations sur les fleuves de l’Amérique, ne l’abandonna pas dans ses destinées ultérieures.
Peu de temps après son retour d’Amérique, avec Humboldt, il se concilia, par l’amabilité de son caractère, l’attention et la bienveillance de toutes les personnes avec lesquelles il entra en relations plus ou moins suivies. L’impératrice Joséphine avait un goût passionné pour les fleurs. L’empereur Napoléon, qui avait fait la connaissance de Bonpland, le nomma surintendant des jardins de la Malmaison, où se trouvait déjà la plus remarquable collection de plantes exotiques. Lorsque l’empire fut renversé, rien ne l’attacha plus en France et il partit, en 1818, comme professeur d’his-
toire naturelle à Buenos-Ayres. Longtemps on n’entendit plus parler de lui jusqu’au jour où l’on reçut enfin la nouvelle de son malheureux sort, nouvelle qui parvint aussitôt à la connaissance de Humboldt. Dans l’année 1820, Bonpland voyageait dans l’intérieur de l’État du Paraguay, où, près de Santa-Anna, sur la rive occidentale du fleuve de Panama, il avait fondé une colonie indienne qu’il désirait alors visiter. A peine arrivé à Santa-Anna, il fut arrêté par des soldats qui le firent prisonnier et le conduisirent à Santa-Martha, après avoir détruit les plantations de la colonie. Cet emprisonnement violent était une vengeance intéressée qui avait eu lieu par ordre du dictateur du Paraguay, le docteur Francia. Celui-ci avait depuis longtemps jeté un œil d’envie et de colère sur les plantations de thé que Bonpland avait créées sur plusieurs point» du Brésil, car cette plante est particulière au Paraguay et y représente le principal article d’exportation de ce pays. Le premier ordre que donna le dictateur fut de s’emparer de Bonpland, son concurrent, à la prochaine visite que celui-ci ferait sur les frontières du Paraguay. C’est ainsi que le prisonnier fut retenu à Santa-Martha, où il avait le droit de circuler librement, et d’exercer la médecine. Aussitôt qu’ Alexandre de Humboldt fut informé de cet acte de violence commis envers son ami qu’il aimait sincèrement , il s’employa sans relâche auprès de tous ses amis et de ses protecteurs qui jouissaient d’une haute position et d’une grande influence. Mais toutes ses peines n’eurent aucun résultat dans le Paraguay. Ce ne fut qu’en 1829 qu’on apprit que Bonpland avait recouvré sa liberté et était revenu à Buenos-Ayres. D’après les nouvelles les plus récentes il était à San-Borja, au petit bourg de l’État du Paraguay, éloigné du monde, avec toute sa
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famille, et vivant d’une pension du gouvernement français qu’il touchait à Montevideo. Ses collections devaient être remarquables; quand à lui, il ne voulait plus rentrer en France. Néanmoins il correspondait de temps en temps avec Humboldt, qui contribua très sûrement à lui faire obtenir la distinction qui lui échut, car Bonpland avait reçu depuis peu, de la part du roi de Prusse, la décoration de l’ordre de l’Aigle rouge.
En septembre 1818, Alexandre de Humboldt partit pour Londres, où il rencontra son frère Guillaume qui, depuis un an, y résidait en qualité d’ambassadeur de Prusse et qui, dans ce poste, s’occupait tout particulièrement de la guerre contre les pirates des États du Nord de l’Afrique et de la suppression de la traite des noirs. Alexandre de Humboldt n’était pas venu à Londres seulement pour visiter son frère (comme il l’avait fait, sept ans auparavant à Vienne, lorsque l’épouse de Guillaume était restée malade à Berlin, mais il était poussé par le besoin impérieux de rédiger un aperçu politique sur les colonies de l’Amérique du Sud.
Mais déjà, dans le mois d’octobre, le roi de Prusse le manda près de lui à Aix-la-Chapelle où il arriva, le 13 du même mois, et resta jusqu’au 26 novembre, près de la personne du roi. C’est à cette époque qu’il eut occasion de parler au roi de ses nouveaux projets de voyage au Thibet, à l’Archipel Malais , et que ce prince lui assura pour toute la durée de son voyage une somme annuelle de 12,000 thalers, sans compter le remboursement de toutes les dépenses que ses préparatifs scientifiques avaient occasionnées. Acettc époque, Humboldt était encore si plein d’ardeur pour ses projets, qu’il parlait de se mettre eu route au bout de quelques mois, et l’on doit par conséquent s’étonner qu’il ait pu si
vile renoncer à sa pensée favorite. Guillaume de llumboldt vint aussi, plus tard, le 5 novembre, à Achen, pour assister aux dernières séances du congrès.
Alexandre de Humboldt revint d’Aix-la-Chapelle à Paris , où il consacra une série d’années à ses travaux .
BIOGRAFIHe DES nOMVBS CÉLÈBRES.