CHAPITRE VII
VOYAGE EN ITALIE AVEC LE ROI DE PRUSSE. — ASCENSION DU VÉSUVE. —VISITE A BERLIN ET A TEGEL. — BRUSQUE DÉPART DE PARIS POUR BERLIN. — LEÇONS PUBLIQUES DE UUMBOLDT A BERLIN. — PREMIÈRES ÉBAUCHES DU CoSmOS. — OFFRES DE l’eMPEREUR NICOLAS. — RÉUNION DE NATURALISTES A BERLIN. — DEUIL DE FAMILLE. — NOMINATIO.N AU CONSEIL PRIVÉ. — DÉPART
Tandis qu’ Alexandre de Humboldt menait silencieusement la vie de naturaliste, la carrière de son frère aîné Guillaume était plus agitée et plus en évidence. Le 12 août 1819, celui-ci deYÛnt ministre de l’intérieur, à côté de de Schuckmann. Mais dès le 31 décembre, il quitta le ministère pour la vie privée, avec le grand chancelier de Beyrae, à la suite d’une opposition que tous deux trouvèrent de la part du prince Wittgenstein et du conseiller d’État Hardenberg. Guillaume se livra, dès lors, tout entier à la science et aux arts , et son intérieur (il habitait alors tout le premier étage de la maison du conseiller privé Rust, située au n° 42 de la place des Gendarmes), était le Heu de réunion d’une société distinguée de princes, d’hommes d’ÏItat éminents et d’hommes marquants dans les sciences. Il y avait encoi’e des femmes remarquables, comme M«'edeVarnhngen,
Bettiiia d’Arnim, Charlotte de Kalb, la comtesse de Schlabrendorf, etc,, etc. Mais au milieu de toutes ces satisfactious artistiques du cœur et de l’esprit , son frère Alexandre lui manquait, et son plus .ardent désir était de voir celui-ci renoncer à son séjour à Paris pour venir à Berlin. Mais Alexandre trouvait dans cette grande capitale toutes les ressources scientifiques dont il avait besoin et qu’aucune autre ville ne pouvait alors lui offrir. En outre, il vivait en rapports immédiats avec ses célèbres amis et collaborateurs comme Arago, G.ay-Lussac, Julian, Cuvier, Valencienne, etc., et l’affluence de tout cc qu’il y avait d’étranger et de nouveau lui rendait Paris surtout agréable pour ses études.
En 1822, Guillaume av.ait fait commencer la reconstruction de son château de Tegel et , sur la place où son frère Alexandre et lui avaient vu s’écouler les années de leur enfance, s’éleva une magnifique construction dont l’intérieur s’embellit d’œuvres d’art de toutes sortes. Mais un nouveau rapprochement diplomatique avec le roi avait encore une fois éloigné Humboldt de son Tegel chéri. En effet, .au mois de décembre de l’année 1822, le chancelier d’État, prince de Hardenberg, était mort à Genève, et pour lui succéder l’opinion désign.ait déjà le ministre d’État de Boss qui jouissait de la confiance intime du roi, mais qui mourut précisément, le 30 janvier 1823. Cet événement jeta le roi dans une grande incertitude concernant le choix d’un premier ministre. Celui que le roi destinait en secret .à ce poste, le feld maréchjil comte Kleist de Kollcndorf, mourut à l’improviste, précisément le 17 février, et le choix du roi se serait alors porté sur Guillaume de Humboldt, quoique avec une certaine hésitation (et sur la présentation spéciale du
gênerai de Witzleben qui déclara au roi que Humboldt était le seul apte à ces fonctions), si d’autres difficultés diplomatiques n’avaient pas fait échouer la rentrée de Humboldt. Il demeura donc tranquille à Tegel, livré à la science et aux arts , et trouva de la sorte d’autant plus de liberté et de loisir pour appeler près de lui son frère Alexandre, si longtemps désiré et dont la bienvenue aurait souri au castel de sa famille.
Lorsque le roi de Prusse se rendit, dans l’automne de 1822, au congrès de Vérone, Alexandre arrivé de Paris se rencontra avec le roi à Vérone, et l’accompagna de là, dans un voyage à travers l’Italie, et particulièrement à Venise, à Home et à Naples. Ce voyage eut un grand intérêt scientifique, parce que Alexandre de Humboldt, depuis le 22 novembre jusqu’au décembre, fit trois fois l’ascension du Vésuve, qu’il avait déjà gravi précédemment une fois, avec Léopold de Buch et Gay-Lussac, lorsque, un an après son retour d’Amérîtiue, le 12 août 1805, il était allé visiter son frère à Home. Il avait intention, dans ce nouveau voyage, de répéter les mesures barométriques de hauteurs qu’il avait faites jadis et de constater leur exactitude, et de déterminer exactement la dimension des bords du cratère, dans l’état où celui-ci se trouvait, après une violente éruption qui avait eu lieu peu de temps auparavant.
Alexandre de Humboldt revint encore avec le roi de Prusse, d’Italie à Berlin, où il arriva dans les premiers jours de l’année 1823, et reçut la cordiale invitation de son frèxe Guillaume de venir visiter Tegel où il serait le bienvenu, il passa quelques mois dans cette résidence exerçant son cœur et son esprit, car non seulement ses amis, les savants de Berlin profitèrent avidement de sa présence, pour se mettre
eu rapports immédiats avec le célèbre naturaliste et puiser directement à la source fidèle de son savoir, mais son âme reçut la bienfaisante impression de la patrie et, prè^de sou frère, sur le sol qui avait vu jadis ses rêves de jeune homme vers un monde tropical nouveau, il put échanger des souvenirs et des récits. C’est pendant ce séjour auprès de ce frère tendrement aimé, que se passèrent dans l’entourage du roi les événements que nous avons rappelés précédemment, et qui bientôt avaient arraché Guillaume de Ilumboldt au calme bonheur de la société de son frère, pour le jeter encore dans ce monde agité de la politique et des fonctions publiques.
Berlin, et surtout la patrie allemande, ne devaient avoir que pendant peu de mois l’honneur d’abriter le célèbre natu- * raliste. Le désir de revoir les collaborateurs de son grand ouvrage, le besoin de puiser sans cesse aux sources scientifiques nombreuses que l’on trouve à Paris , la rappelèrent bientôt dans cette capitale où son activité se déploya tout autant dans les travaux littéraires que dans la pratique de l’histoire naturelle. Cependant, ce que le désir de son frère n’aurait pu seul obtenir, une invitation du roi de Prusse lui-même le rendit bientôt possible. Celui-ci avait trouvé le plus grand attrait dans la société d’Alexandre de Ilumboldt et lui avait exprimé le vœu de le voir un jour habiter définitivement Berlin, pour que le roi trouvât dans sa personne un compagnon favori et surtout un conseiller versé dans la science. Ni la faveur du prince, ni l’orgueil, ni la vanité ne pouvaient déterminer Alexandre à fixer dans sa ville natale son domicile unique. Le vœu bienveillant de ce roi qui honorait la science dans la personne de Humboldt n’eut pour résultat que de réveiller une résolution dont les motifs
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BIOGRAPHIE DES HOMMES GÉLÊRRES
cachés existaient depuis longtemps dans les sentiments naturels du noble savant, mais dont la réalisation, au milieu de l’ardeur des travaux scientifiques auxquels se livrait Alexandre, avait besoin d’un stimulant bien énergique, pour le détacher de liens puissants qui enchaînaient à Paris cet esprit avide de recherches.
Il sentait en lui ce besoin qui s’était déjà souvent manifesté de finir un jour par vivre auprès de celui dont il avait toujours été séparé, malgré la sympathie de leurs natures, quoique la communauté de leurs travaux les complétât si harmonieusement l’un par l’autre, et quoique, enfin, l’affection la plus intime les attachât l’un à l’autre. C’était son frère Guillaume qu’il voulait rejoindre, lorsque l’appel du 'roi le fit revenir dans sa patrie.
En 1820, vers l’automne, Alexandre de Humboldt partit pour Berlin, afin de répondre à la bienveillance de son roi, et pour annoncer à son frère qu’il allait définitivement se fixer auprès de lui.
Mais pour cette fois il n’y demeura que jusqu’au milieu de décembre, car son changement de résidence rendait encore une fois nécessaire sa présence à Paris, pour s’occuper luimême d’intérêts personnels et scientifiques qu’il avait contractés, pour aviser au transport de ses instruments et de ses collections, et mettre en ordre bien des travaux dout il avait confié la continuation à scs amis.
Au mois de février 1827, U était sur le point de revenir directement dans la Prusse, sa patrie, quand une visite venue de Berlin retarda, pour quelque temps, son départ. IjC baron de Bulovv, c’est à dire le gendre de Guillaume de Humboldt, qui avait accompagné celui-ci à l’ambassade de Londres en 1817, comme secrétaire de légation et qui, en 1822 avait
épousé Gabrielle, fille de Humboldt, de Bulow alors était revêtu à cette époque du titre d’ambassadeur prussien à la cour d’Angleterre, fonctions dont il avait, déjà depuis deux ans, dû quitter les travaux. Laissant sa femme et ses enfants à Berlin, il se dirigea sur Paris, où il rencontra Alexandre de Humboldt, qu’il détermina à l’accompagner à Londres. Arrivé là Alexandre fut comblé de bienveillance de la part de Ganning, mais il ne resta pas longtemps en Angleterre, et continua son voyage sur Berlin, en passant par Hambourg. Lors du 21 mai 1827, Guillaume écrivant à son ami Gentz, lui disait i » Alexandre est maintenant ici, il y a définitivement établi son domicile. Il est plus actif et mieux portant que jamais , et nous parlons souvent de vous. » Depuis ce moment Alexandre de Humboldt, prit demeure à Berlin, mais non sans interruption. Il vivait continuellement dans l’entourage du roi avec lequel il séjourna souvent à Potsdam, et qu’il accompagna mainte fois aussi dans difl’éreuts voyages. Toutefois, chaque année, il allait faire un séjour de quelque temps dans la capitale de la France, qui, depuis 1804, était devenue pour lui une nouvelle patrie qu’il aimait et où il avait trouvé des amis et des encouragements de toutes sortes. Il trouva cependant aussi des protecteurs et des amis dévoués à Berlin. Dès sou arrivée, il rencontra le baron de Stein qui s’arrêta longtemps à Berlin, y prolongeant une visite précieuse pour la famille de Humboldt elle-même. Au mois de mai, il retrouva aussi A. W. de Schlegel, heureux, après une absence de vingt ans, hors de Berlin, de revoir encore son vieil ami. On sait que Schlegel avait, par l’entremise de Guillaume, obtenu, eu 1818, une place de professeur à Tuniversité rhénane de Bonn, qui était alors de nouvelle création. La présence de
Humboldt offrit un grand intérêt, par les leçons publiques qu’il entreprit sur la théorie et l’histoire des beaux-arts, devant un publie d’élite. Toutes ces personnes de qualité usèrent de leur influence sur Alexandre de Humboldt pour le déterminer à faire, dès» le 3 juillet, à l’académie des sciences , des leçons publiques sur son thème favori : Les cames des variations de la température du globe. A cette même époque de juillet, ces deux frères étroitement unis se séparèrent de nouveau, pour peu de temps, mais à l’occasion d’un pénible événement. Ce fut, cette fois, Guillaume qui voulut accompagner à Gastein son épouse souffrante depuis nombre d’années, car l’année précédente, l’usage des eaux lui avait été favorable, et, dans l’état douloureux où elle était dans ce moment , il sentait qu’une séparation lui serait trop pénible. Il l’accompagna donc, avec l’espoir de rencontrer là-bas^ son ami Gentz. Le séjour dans ces riantes montagnes produisit l’effet le plus avantageux ; ils purent, à la fin d’août se rendre dans une de leurs propriétés, et, enfin, le mois d’octobre vit leur retour à Tegel. Le séjour de Humboldt dans son poétique castel ne fut pas de longue durée. Un motif qui charmait sou esprit, le rappela, vers la fin d’octobre, à Berlin. C’est qu’ Alexandre ouvrait, le 3 novembre 1827, ses conférences sur la cosmographie. Cette nouvelle suffit pour attirer dans l’auditoire du célèbre naturaliste tous les savants de Berlin et des lieux circonvoisins.
Ce qu’ Alexandre avait déjà fait à Paris, en langue fx-ançaisc, il le professa, cette fois, dans le langage de sou pays natal. Il développa devant un public aussi nombreux que choisi, dans une série de leçons, les riches résultats de ses recherches sur la nature physique du globe terrestre, et l’on
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vit les personnages les plus éminents assister à ces séances. Avec cette verve qui lui était propre, cette clarté d’esprit, cette fécondité d’exposition, avec cette sincérité naturelle et la chaleur de sentiment, avec la richesse d’abondants matériaux pleins de nouveauté, il charma ses auditeurs par sa parole noble et franche; on était ravi, convaincu par ce maître qui, dans de savantes descriptions, mettait sous les yeux d’un public attentif, une succession d’admirables tableaux de la nature d’un monde qu’il avait courageusement découvert. Cette série de soixante-et-une conférences qui commencèrent le 3 novembre, et furent terminées le 26 avril 1828, servit, à coup sûr, de première exquisse à l’ouvrage qui parut plus tard, sous le titre de Cosmos, et qui contient le résultat de ses longs travaux et des recherches qu’il fit connaître au monde, dans un livre dont le contenu peut être comparé à une mine riche en métaux précieux, que sait particulièrement exploiter celui qui possède déjà des notions générales dans la spécialité des sciences naturelles.
Les premières leçons qu’Alexandre de Humboldt fit, dans une salle du bâtiment de l’université, et auxquelles assistèrent, sans exception, tous les hommes de science du voisinage, firent tant de sensation, non seulement dans la ville, mais jusqu’aux limites les plus reculées de la patrie allemande, que des pays éloignés, les savants, les amis des sciences naturelles, qui, dans tous les journaux pouvaient lire le compte rendu de ces leçons et de l’effet qu’elles produisaient, ne craignirent pas de faire le voyage de Berlin, pour assister au moins à l’une de ces Séances, et voir de leurs propres yeux la personne de Humboldt.
Les quelques premières leçons étaient à peine données
qu’une masse imposante de personnes de toutes conditions se présenta, ce qui mit A. de Humboldt dans l’obligation d’établir un cours supplémentaire du premier ét qui avait lieu presque simultanément; et, pour donner accès à un auditoire plus nombreux et plus varié, il le fit dans le grand amphithéâtre de l’académie de chant. Ces leçons d’un caractère plus populaire furent ardemment suivies même par les personnages les plus distingués de la ville et par les plus grands savants. On y vit chaque soir, sans interruption, le roi lui-même, la maison royale, les hommes et les dames les plus remarquables et, en même temps, un peuple qui manifestait hautement son orgueil de posséder Humboldt , en prenant part à l’enthousiasme général. Alexandre de Humboldt se montrait là, devant ses compatriotes allemands, sans intermédiaire, avec la grandeur de son génie, comme une source inépuisable de richesses intellectuelles.
Chacun, même l’ignorant de condition inférieure entendait maintenant son nom, voyait en lui quelque chose de merveilleux, de mystérieux, même de fascinant, et se montrait avide de regarder cet homme qui avait découvert uu monde nouveau. Son frère lui-même écrivit, le 1er mai 1828, à l’un de scs amis de Vienne qui regardait comme quelque chose de diabolique, de surnaturel ce phénomène extraordinaire de l’intelligence : « Alexandre est réellement une puissance, et s’est acquis par ses leçons publiques un nouveau genre de renommée. Il n’y a rien au dessus d’elles. 11 est plus que jamais ce que nous l’avons connu jadis et il y a en lui, aujourd’hui comme toujours , un trait de son caractère qui consiste en une timidité particulière et profonde, une manière de se présenter, d’une modestie incon-
testable. » En effet, les récits d’Alexandre de Humboldt, au peuple, eu égard à sa position, avaient quelque chose de nouveau et de remarquable, car, tandis que les savants placés au haut de l’échelle sociale, ne croient pas, en général, dans leur orgueil scientifique ou académique, qu’il vaüle la peine de dépenser leur savoir au milieu d’un auditoire non académique et illettré, qui doit pourtant en retirer un grand profit, mais ne cherchent à faire part de leur science qu’aux personnes de leur condition, comme si le savoir était la propriété mystérieuse d’une caste, et croient communément qu’il n’est pas discret, qu’il est même humiliant pour un homme de condition élevée de populariser scs connaissances parmi les classes inférieures, Alexandre donna ce bel exemple d’un gentilhomme de la chambre, conseiller • intime et privé d’un roi qui ne crut pas déroger à sa position et à sa dignité en faisant au peuple des leçons publiques sur sa science favorite. Il se montra le véritable homme de la science, qui ne se considérait pas comme le prêtre d’une caste exclusive, mais qui pensait que le représentant de la science devait oublier tout ce qui lui est personnel, naissance, dignités, titres et honneurs pour accomplir la vocation élevée qui l’a mis au service de la science. Alexandre satisfit en même temps aux besoins de son cœur et de son esprit, en accomplissant ce beau devoir imposé aux classes élevées à l’égard du peuple, à savoir de le nourrir, de l’instruire en lui communiquant le riche trésor de ses connaissances et de son expérience, pour qu’il y trouve un modèle sur lequel il puisse se former.
Guillaume avait attendu l’époque d’avril 1828 , où devaient se terminer les leçons publiques d’Alexandre de Humboldt, pour entreprendre, aussitôt après, son dernier
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voyage, dans lequel il fut conduit à passer quelques semaines à Paris, d’où il se proposait de faire une visite à Londres, pour ramener dans les bras d’un époux et à sa résidence nouvelle, sa plus jeune fille Gabrielle, qu’il avait mariée à l’ambassadeur prussien de Bulow et qui s’était arrêtée quelque temps à Berlin. Il fut aussi accompagné dans ce voyage par sa femme et par sa fille aînée, car on projetait, au retour, d’aller visiter encore une fois Grastein, tandis qu’ Alexandre, qui d’abord avait voulu les suivre jusqu’à Paris, fut retenu par de puissantes raisons à Berlin.
Les cours de physique et de géographie qu’,jl avait professés publiquement, avaient éveillé le vœu général de voir ces leçons livrées à la presse en faveur d’un public plus • étendu et pour en faire profiter aussi les savants qui, à cause de leur éloignement de Berlin, n’avaient pas eu l’occasion d’entendre le célèbre professeur en personne. Ce désir était général en Allemagne, et, dans presque tous les journaux , on en renouvelait ardemment l’expression, à côté de courtes tables des matières qui avaient été professées jusque-là. A. de Humboldt prit cette résolution, et projeta de livTer bientôt à l’impression, sous le titre complexe dc^Cosmos, tout ce dont il avait traité dans ses lectures publiques.
Mais cette entreprise fut interrompue et remise à plusieurs années de là et ce n’est que tout récemment, comme nous l’exposerons plus tard, que l’œuvre intitulée Cosmos, fit son apparition dans le monde, enrichie d’observations et de découvertes nouvelles.
Depuis longtemps, Humboldt nourrissait le projet d’entreprendre un voyage en Asie. En 1812 déjà, le ministère Eomanzow lui avait proposé un voyage au Thibet, voyage.
ALEXANDRE DE HUMROLDT.
nous l’avons mentionné, retardé par l’explosion de la guerre et l’entrée de l’armée française en Russie, On se rappelle aussi, qu’en 1818, au mois de novembre, lorsque Humboldt se rencontra à Aix-la-Chapelle avec le roi de Prusse, il eut l’occasion de faire connaître sa pensée favorite, de parcourir le haut pays de l’Asie centrale, ces contrées célèbres qui promettaient tant de trésors à la science, et, s’il était possible, de visiter aussi les gigantesques montagnes de l’Inde ; le roi de Prusse lui avait fait l’offre de sommes importantes, entre autres celle d’une somme annuelle de 12,000 thalers, pendant toute la durée de l’expédition. Nous savons que ce projet n’avait pas été exécuté alors, mais on n’y avait nullement renoncé.
L’empereur de Russie avait donné une nouvelle impulsion à ce projet, en 1827, précisément à l’époque où Alexandre de Humboldt était tout entier à ses leçons publiques. L’empereur Nicolas l’avait même généreusement engagé à entreprendre un voyage sur une grande étendue de l’empire russe, exclusivement aux frais de la couronne, avec le désir bien exprimé de n’attacher qu’une importance accessoire aux avantages que l’Empire russe pourrait peut-être retirer de ses recherches sur les mines et l’industrie du pays, ce voyage ayant pour but unique l’intérêt de la science.
Humboldt ne pouvait plus manquer deprofiter de pareilles offres. S’il ne les utilisa pas, dès le printemps de 1828, cela tient à la noblesse de son caractère. H regardait comme un devoir d’achever auparavant ses leçons publiques et d’exécuter la promesse qu’il avait faite au public, même en lui faisant un sacrifice personnel. Mais il fallait maintenant difiérer la composition des matériaux du Cosmos, pour faire
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BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES
les préparatifs de ce grand voyage que l’on devait inaugurer au printemps de 1829, et entrer en pourparlers nécessaires avec les autres naturalistes qu’il avait choisis pour l’accompagner.
Indépendamment des travaux préparatoires du voyage en Asie, l’année 1828 eut encore une grande importance par les travaux auxquels Humboldt se livra, d’autre part, sur les sciences naturelles. Le but qu’il se proposait dans ses recherches comparées, n’était pas seulement de faire des observations sur la température de toutes les mines de la Prusse, qui conduisirent l’esprit clairvoyant et combinateur de Humboldt à des résultats tout nouveaux, mais son activité et ses lumières furent mises à contribution, dans l’automne de cette môme année, par le motif que la septième assemblée annuelle des naturalistes et des médecins allemands (sur la proposition émise par Oken, en faveur de la science), devait, cette fois, tenir ses séances à Berlin, et qu’ Alexandre de Humboldt, de pair avec Lichtenstein, en avait été nommé président, pour cette année. Là Humboldt fit voir son esprit, plein de pénétration, dans la précision avec laquelle il définit et apgrécia la science et fit ressortir son influence sur les progrès actuels qui consistent dans la connaissance plus étendue, la conception plus claire des choses. Il prouva donc que la science pratique doit poursuivre ses recherches, augmenter le nombre de ses amis et faire sentir ses effets tant sur la vie pratique que sur l’instruction du peuple.
Ces assemblées annuelles de naturalistes ne remplissaient cependant pas complètement leur but, parce que chaque branche des sciences naturelles n’était pas parfaitement distincte des autres et que les matériaux abondants de chaque
branche n’avaient pas été examinés, bien loin d’avoir pu être élaborés pendant les quelques jours de la durée des séances. Humboldt reconnut cette lacune dès le début et proposa d’établir des sections pour les différentes spécialités de la science ; chacun eut le droit d’y exprimer sa manière de voir dans les cas particuliers, pour les progrès de la seience, les cas généraux devant être traités en séances générales.
Humboldt ouvrit cette septième assemblée de naturalistes par un discours obligatoire sur l’esprit et l’utilité de pareilles réunions annuelles, et sa parole fit, comme toujours, une telle impression sur tout le monde savant, que, peu d’années après, l’Angleterre et l’Italie instituèrent des réunions tout à fait analogues sur le modèle des assemblées des naturalistes allemands. Cette année 1828, toute consacrée à la science et aux préparatifs du grand voyage en Asie, ne fut pas exempte pour Humboldt de pénibles émotions. Nous avons déjà mentionné que l’épouse de Guillaume de Humboldt était souffrante depuis quelques années, qu’elle avait, pour ce motif, fait usage des eaux de Garteiu, et, qu’immédiatement après la clôture des leçons publiques d’Alexandre, elle avait accompagné son mari à Paris et à Londres pour jouir encore, à son retour, des résultats favorables que ce séjour aux bains devait produire sur sa santé. Mais lorsqu’elle revint à Tegel avec son mari, vers la mi-septembre, sa maladie chronique prit de plus sérieuses proportions, et, à la fin de novembre, elle était arrivée à un degré qui faisait pressentir une fin prochaine. On peut se faire une idée de la peine qu’éprouva Humboldt quand ou songe à la profondeur de cette âme qui se révélait aussi bien dans la vie de Humboldt que dans ses descriptions. Ne devait-il
BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES
pas pleurer avec ce frère inconsolable, au lit de mort d’une épouse chérie, eu voyant l’approche rapide de l’heure fatale qui devait lui ravir une belle-sœur, qu’il aimait et qui lui était si sympathique d’esprit et de caractère. Mais la catastrophe n’arriva pas aussi rapidement qu’on le craignait. La malade resta moribonde jusqu’en janvier 1829, et le dimanche 22 janvier, Alexandre, étant près d’elle à Tegel, avait ainsi dépeint la mourante à sou amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la douleur de son âme : • Elle était mourante, disait-il ; elle ouvrit les yeux et dit à son mari : c’en est fait de moi ! — Elle attendait la mort, mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister à tout ce qui se
passait autour d’elle. Elle priait beaucoup »
La mourante resta dans cet état jusqu’au 26 mars 1829. Ce fut avec un sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce jour là, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette femme fut un événement, car, dans ses voyages, M®® de Humboldt s’était mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et des arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à Berlin, le centre de la société la plus agréable et la plus spirituelle. Nous comprendrons la douleur d’Alexandre à cette perte, envoyant celle de son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement d’amitié, dans une vie de communs travaux, avaient, de tout temps, partagé peines et plaisirs. L’amour de Guillaume pour son épouse avait grandi avec les années, et cette mort réveilla de nouveau dans son cœur cette tendance naturelle à la mélancolie et à la rêverie. Sa pensée accompagna son épouse dans un monde plus élevé j l’image de celle qu’il avait perdue ne cessa d’être présente à son âme, elle se mêla à toutes ses pensées, elle ennoblit sa propre existence.
ALEXANDRE DE HDSfBOLDT.
Pendant tout le temps qu’ Alexandre de Humboldt passa auprès de son frère, nous pouvons bien croire que toutes ses pensées furent pour la morte, qui était la femme qui lui tenait le plus près par le cœur et par le sang. 11 n’avait jamais connu les charmes de l’union conjugale et son cœur s’était donné tout entier au délicieux tableau du bonheur conjugal de son frère.* Guillaume s’occupa presqu’ exclusivement, après la mort de son épouse, du plan d’un mausolée, jusqu’à l’achèvement duquel la morte reposa dans un lieu qu’elle avait elle-même choisi, dans le cimetière deTegel(l).
Guillaume avait maintenant besoin de distraction, d’activité pour donner à sa douleur une direction moins fixe, moins exclusive. Alexandre avait, pendant quelque temps, prodigué des consolations à son frère et tenté de le distraire, mais l’heure allait bientôt sonner où il faudrait le quitter pour longtemps. Le service de la science l’appelait. Le 12 avril 1829, il voulut quitter Berlin pour commencer l’exécution de sa grande entreprise dans le centre de l’Asie, son second voyage autour du monde, qui avait fait grand bruit, et dans lequel il devait parcourir l’intérieur du grand empire russe, et visiter l’Oural, les monts Altaï et la mer Caspienne. Avant de partir il dut bien penser que son frère accablé de tristesse ne pouvait pas rester dans l’isolement et près de la tombe de sa Caroline, et il est très vraisemblable qu’il sollicita lui-même le roi, qui était devenu pour lui plutôt un ami qu’un haut protecteur, de distraire son frère, eu lui confiant des foutions publiques.
U) Ce monument fut plus laril élevé dans le parc du ihâleau, et exécuté par le statuaire liaucü. On y arrive par une allée de cyprès, et sur le sommet du monument s’élève une statue de marbre reiirésenlaiil l'Espérance et qui avait été faite par Tbor»'aldscn, pour madame de Humboldt.
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B10GRAPH1B«£S HOMMES CÉLÈBRES.
En effet, peu de temps après le départ d’Alexandre, au mois de mai, le roi manda Guillaume de Humboldt à Berlin, pour présider une commission chargée de l’organisation intérieure d’un nouveau musée, et cette nouvelle sphère d’activité lui convenait d’autant mieux, qu’il était aussi compétent que possible dans ses attributions et qu’il s’y trouvait à côté d’hommes devenus ses amis, comme Bauch, Tieck, le statuaire, Schinckel, l’architecte du musée, Wach, le peintre, Waagen, le futur directeur de la galerie de peinture, enfin, Hirt et même un prince royal ami des arts (le roi actuel Fr. Guillaume IV).
Feu de temps avant son départ, Alexandre de Humboldt reçut un nouveau témoignage public de la faveur et de la reconnaissance royales. Quoiqu’il fût immanquable qu’un savant qui vivait en relations directes avec la cour d’un roi et qui, par sa noble origine, ses voyages et sa renommée avait été en contact avec beaucoup de princes étrangers, reçut des témoignages de la considération et de la reconnaissance des plus hauts personnages et que certains honneurs lui fussent accordés dans sa vie extérieure , nous devons néanmoins mentionner que, peu de temps avant son voyage en Eussie, on lui décerna dans la société un rang dont peu de savants remarquables avaient eu à se parer en Allemagne. Alexandre de Humboldt fut appelé au conseil privé, avec le titre d’excellence. Cela lui donnait le rang et les prérogatives d’un ministre, ce qui signifiait que, parmi les savants, il était avec droit et justice le plus capable de faire ressortir le mérite du génie et de diriger le domaine de la science.
Le 12 avril, Humboldt quitta Berlin, en faisant à son frère de touchants adieu», et nous nous disposons à le suivre dans son nouvel et grand voyage.