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CHAPITRE VIII

VOYAGE EN RCSSIE AVEC G. ROSE ET EHRENBERG, 1829. — KASAN ET LES RÜINES DE BCLGARI. — EXPLOR.ATION DANS LES ENVIRONS DE JEKATAW-NEIBOUBG. — LES STEPPES EFFRAYANTES DE BORA- BINSKI. — ARRIVÉE AO CENTRE DE L'ASIE. — VOYAGE VERS LE SUD DE l'OUBAD. — D’ORENBOURG a astrakan. — EXPLORATION ET NAVIGATION SUR LA MER CASPIENNE. — RETOUR. — RÉSULTATS DU VOYAGE EN ASIE.

Alexandre de Humboldt s’était lié avec deux savants naturalistes, Gustave Kose et Ehrenberg, qui vivaient à Berlin, et les avait invités à le suivre dans le voyage qu’il projetait. Chacun des trois voyageurs, outre sa part dans l’ensemble de la collaboration, fut chargé du travail d’une spécialité, pour faciliter d’emblée l’examen et la mise eu ordre des riches matériaux que l’on avait le droit d’espérer que fourniraient les observations faites pendant le voyage. Humboldt entreprit les observations sur le magnétisme terrestre, les résultats de lu géographie astronomique et surtout, la mission compliquée de faire la description physique et géognosique du nord-ouest de l’Asie. Gustave Bose eut pour tùehe de fournir les résultats de l’aualyse chimique de la minéralogie, en même temps que de rédiger

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

le journal du voyage, pour l’élaborer plus tard; tandis que Ehrenberg eut pour sa part les travaux de botanique et de zoologie.

La munificence de l’empereur Nicolas fut, par le fait, digne de reconnaissance et très profitable à }a science qui doit incontestablement à l’offre somptueuse du gouvernement russe, que Humboldt, dans son voyage en Asie se soit trouvé en mesure de rectifier des erreurs qui dataient de loin et ait imprimé de nouveaux progrès à l’étude physique du globe.

Aussi Alexandre de Humboldt déclara-t-il, dans une dédicace adressée à l’empereur de Russie, qu’il a vivement apprécié la munificence dont il a été l’objet, sur la chaîne de l’Oural, comme sur les bords de la mer Caspienne, lorsqu’il pressentit l’importance des résultats qu’obtiendraient ses explorations, pendant ce voyage. Or, l’empereur avait décidé qu’il dépendrait de Humboldt de choisir les contrées qu’il voudrait explorer, le but principal du voyage étant exclusivement scientifique, et devant surtout avoir trait à à la géologie et à cette branche devenue si riche de nos jours; le magnétisme terrestre; tout intérêt matériel, tout intérêt local pour le pays ne devait avoir qu’une importance accessoire.

Pour donner toutes les facilités en général à nos voyageurs, pendant leur expédition, le ministre des finances russe, comte de Canerin qui avait patronné de'nombreuses entreprises scientifiques , fit prendre les dispositions les plus convenables pour garantir à Humboldt et à ses compagnons un voyage commode et entouré de sécurité. Un' officier russe préposé à l’exploitation des mines, et qui devint plus tard intendant des mines, fut placé en perma-

nence auprès de lui, pour lui fournir des renseignements sur les localités, sur les routes, et pour requérir, au besoin, de la part de qui de droit, la protection necessaire. Ainsi précautionnés, ayant reçu de l’hospitalité impériale tout ce qui pouvait assurer leur commodité, ils abandonnèrent Pétersbourg, le 20 mai, pour gagner ensuite Moscou. A Nischni îfovogorod, ils s’embarquèrent sur le Wolga, et arrivèrent, le 4 juin, à Kasan. Après avoir visité, près de Bulgari, cette ancienne capitale des Mongols, les ruines tartares qui s’y trouvent, ils se dirigèrent par Perm, vers lekatarinenbourg, situé sur la pente asiatique de l’Oural, où Humboldt entreprit aussitôt une série d’importantes observations sur la région moyenne et la région septentrionale de la chaîne de montagnes, où il fit un séjour de quatre semaines.

Les hautes montagnes du pays lui offrirent, par leur situation, leur forme, les métaux qu’elles contenaient, les sujets de recherches d\i plus haut intérêt, car cette chaîne formée de plusieurs couches presque parallèles et dont les sommets les plus remarquables atteignent une hauteur de 4,500 jusqu’à 4,800 pieds, étaient vraiment admirables, tant par leur étendue que par leur direction par rapport au méridien, figurant une ligne tirée du pôle et perpendiculairement à l’équateur. Cette vue rappelait à Humboldt des dispositions analogues qu’il avait observées jadis en Amérique, en explorant les chaînes des Andes. Ces terrains de l’Oural qui commencent à la mer d’Aral par des formations tertiaires et se prolongent jusqu’à la mer glaciale, en se transformant en roches granitiques, contiennent dans leur partie centrale et dans celle du nord, de l’or et du platine, là précisément où dominent les terrains d’alluvion. Cette

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circonstance conduisit Humboldt à des recherches d’un intérêt tout particulier et, malgré le peu de durée de son temps d’arrêt de quatre semaines, il obtint d’importants résultats et de nouveaux éclaircissements sur la composition et la disposition du sol d’alluvion qui contient l’or et le platine. Il découvrit un si grand nombre de nouveaux minerais et nt tant d’observations importantes sA les proportions de gisement des différentes formations de roches, que l’on devrait être encore plus surpris de n’avoir pas su apprécier beaucoup plus tôt l’infatigable ardeur et le talent d’observation, aussi profond qu’extraordinaire, qui caractérisait Alexandre de Humboldt.

Après avoir visité les minières de malachite (1) de Zumeschefskoï, plus loin, la remarquable montagne magnétique de Blagodad et les célèbres gisements de topaze et de baryte de Murzinsk, avoir trouvé près de Nischni Tigilsk, contrée qui le reporta au souvenir de Choco dans l’Amérique du Sud, un morceau de platine vierge du poids de plus de huit kilogrammes, et avoir, en outre, pendant ce temps, entreprits diverses déterminations astronomiques des localités, et les mesures magnétiques des hauteurs, il quitta lekatarinenbourg, pour continuer son voyage par Tjumen, vers Tobolsk, près de l’Irtysch, puis il gagna Tara en traversant l’effrayante steppe de Borabinski. Cette steppe mal famée même au loin, à cause de nombreux insectes piquants qu’on y rencontre et qui appartiennent à la famille des Tipula, cette steppe redoutée de toutes les populations

(1) La malachite est un carbonate de duivre, réuni le plus souvent en groupes de filamonls brillants, d'un éclat soyeux et d’une belle, couleur vert émeraude. Elle se présente aussi en masses compactes et terreuses et se cristallise en rhomboèdres irréguliers.

voisines fit voir de la part de Humboldt et de ses compagnons cette même abnégation , cette même persévérance pour le service de la science que nous avons eu déjà l’occasion de remarquer autrefois, dans le voyage à l’Orénoque, et qui prenait chez ce naturaliste les proportions d’un véritable héroïsme. Le 13 août, il atteignit Bamaul, sur les bords de l’Obi, et fut à même d’explorer la beauté pittoresque du lac de Kolyvan, les riches mines d’argent (1) de la montagne des serpents, de Riddersk et de Zyrianou'okoï, situées sur le flanc sud-ouest de l’Altaï, chaîne dont le pic le plus élevé, appelé montagne de Bjelucha, et par les Kalmoucks, Gottesberg; Jychtu ou Mont Chauve, AJastu, égale environ en hauteur l’Etna, ou, selon les expériences du botaniste Bung, le pic de Ténériffe. De Riddersk:, Humboldt prit avec ses compagnons, la direction du midi, vers la petite forteresse de Ust Kamenoïgorsk et atteignit, en traversant Buchtorminsk, les frontières du Dzungari chinois. Là, il obtint la permission de franchir les frontières, et en profita sur le champ pour faire une courte visite, mais pleine d’intélêt par la nouveauté des impressions au poste mongol de Bâti, aussi appelé Chonimaïla- Chu. C’est là qu’il mit le pied sur le véritable continent asiatique, à peu près au centre de l’Asie, situé au nord du lac de Dsaisang. Ou était au 17 août.

Le retour de ce point vers la forteresse de Ust Kamenoïgorsk fut encore du plus haut intérêt pour Humboldt, au point de vue géologique, et lui fournit l’occasion d’observations de toute espèce; car tandis qu’il naviguait sur

(1) On comprendra l'importance do scs mines d’après l’argent que l’on exploite chaque année. Elles produisent au delà do 76,OUO marcs, c’est à dire 411,842 livres.

mOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES.

rirtysch, il aperçut sur les rives solitaires de ces eaux, sur une étendue de plus de 16,000 pieds, des masses énormes de rochers granitiques disposées en couches horizontales, et reposant sur du chiste argileux dont les couches sont les unes tout à fait verticales, les autres formant un angle de 85 degrés. Ce phénomène eut pour Humboldt une grande importance, pour l’étude de la formation des granits.

Lorsqu’il eut atteint la forteresse dont nous avons parlé plus haut, il dirigea de là ses pas, à travers la steppe d’Ischim, qui dépend de la horde centrale des Kirghis, vers l’Oural méridional, et, dans ce trajet, franchissant Semipalatinsk et Orusk , il traversa la ligne des Cosaques d’Ischim et de ïobol et atteignit Mjask. De là, il entreprit de nombreuses excursions dans les environs. Sur une surface de ten’ain d’une petite étendue, à quelques pouces de la surface du solj on trouva trois morceaux d’or vierge, dont deux pesaient 28 marcs et le troisième 43 marcs et 1/4 (18 et 28 livres). On suivit le sud de l’Oural jusqu’à Orsk, où non seulement d’admirables carrières de jaspe vert attirèrent l’attention de Humboldt, mais ses études géologiques rencontrèrent encore de riches matériaux dans le fleuve poissonneux du Jaïk, qui traverse la chaîne de montagnes dans la direction du nord-ouest.

Humboldt reprit alors sa route vers Orenbourg(l), qu’il atteignit le 21 septembre, en passant par Guberlinsk. Là, à Orenbourg (localité où passent chaque année des caravanes de plusieurs milliers de chevaux), Alexandre de Humboldt fit la connaissance d’un certain monsieur de Gens, qui était

(1) Orenbourg est situé au dessous du niveau de l'océan.

un homme fort instruit, et qui s’occupait spécialement de la géographie de l’Asie, travail pour lequel il avait rassembléune foule d’importants matériaux. Il avait lui-même beaucoup voyagé, et Humboldt trouva près de lui, comme il pouvait le désirer, une source abondante de détails et de renseignements nouveaux. Entre autres choses. Gens lui apprit qu’au Nord-Ouest du grand lac de Balka qui reçoit les eaux du fleuve Ili, s’élevait une haute montagne qui avait autrefois vomi du feu et qui, par les violentes tempêtes qu’elle produisait encore alors était une cause de frayeur pour les caravanes qui passaient dans le voisinage et qui ne manquaient pas de lui sacrifier des brebis. De Gens avait reçu ce renseignement d’un Tartare et Humboldt se ressouvint aussitôt à ce sujet, des volcans décrits dans les livres chinois, volcans situés loin de la mer, et sur lesquels les descriptions littéraires de Klaproth et d’ Amusât avaient vivement éveillé l’étonnement des géologues. Humboldt, aidé plus tard de nouveaux renseignements que lui fournit de Klostcrmann, directeur de la police russe à Sémipalatinsk, étudia ce fait avec la plus grande attention et pour démontrer la relation organique qui existait entre ce volcan et les autres phénomènes et conditions terrestres de cette contrée, il rédigea, après son voyage, un mémoire d’un grand intérêt sur la géographie de cette région encore si peu connue.

Le but de sa plus prochaine excursion fut la mine de sel gemme d’Ilezk, dans la steppe de la petitehorde des Kirghis ; Ilezk est la capitale des cosaques de l’Oural. Après cela, il atteignit les colonies allemandes du Wolga, dans le gouvernement de Saratow, puis le grand lac salé d’Elton, visita ensuite le bel établissement des Frères Moraves à Sarepta,

BIOGRAPUtE DSS HOMMES CfeLÉBRES. 17

lilOGUAPUIi; DES HOMMES CÈLÉUHES.

et arriva dans le milieu d’octobre à Astrakan, sur la mer Caspienne.

Le but principal qu’il s’élait i)ioposé dans cette excursion vers la mer Caspienne, était d’y rcclicrclier chimiquement les principes essentiels que contenait l’eau de ce lac, le plus grand du continent, travail qu’entreprit en particulier G. Kose. Il voulait encore simultanément établir des observations barométriques et des mesurages de hauteurs à Oreneubourg,. à Sarepta et à Kasan et enfin réaliser des conquêtes zoologiques , en recueillant surtout des poissons de la mer Caspienne, pour compléter au moyen des espèces qu’il y trouverait, le grand ouvrage de Cuvier et de Valenciennes (1). Pour arriver à ses fins, Humboldt fit sur le lac une courte

traversée en bateau à vapeur.

D’Astrakan on se remit en route pour Moscou, en traversant l’isthme qui sépare les deux fleuves du Don et du Wolga, dans le voisinage de Tischinskaia, puis le pays des cosaques du Don, à travers Woronesch et Tula et, le 13 novembre, Humboldt se retrouva avec sa suite à Pétersbourg où il s’arrêta aussi longtemps que l’exigeaient des engagements envers la cour et le gouvernement, et l’arrivée de ses collections; .après quoi, le 28 décembre 1829, le vit de retour, sain et sauf à Berlin.

Humboldt avait été absent du 12 avril au 28 décembre de

la même année, et, certes il est bien rare que l’on parcoure en si peu de temps une si grande étendue de pays; car en huit mois et demi, Humboldt avait franchi sur terre 2,500 milles géographic[ues, ce qui, figuré en ligne droite, repré-

fll niimholill a envoyé nu musée d’IiisUiire naturelle du Jardin des Plantes, i P.iris, une riche collection de poissons recueillis dans ces régions.

ALEXANDRE DE HEMROLDT.

seiitcrait presque la moitié de la circonférence du globe. Ce voyage, comme celui d’Amérique, fournit aussi d’importants éléments aux sciences physiques et géographiques, dans le sens le plus étendu ; et l’étonnante quantité de matériaux empiriques que rapporta Humboldt, les précieuses applications qu’il en tira pour la connaissance générale de l’état du globe terrestre permettent à peine d’en tracer un tableau populaire, intelligible et resserré dans un cercle étroit. Les résultats de ce voyage devaient être publiés dans trois ouvrages dans lesquels, chacun des trois voyageurs traita les matières qui lui avaient été assignées dès le principe du voyage. Bientôt Humboldt fit paraître les Fragments âe géologie et de climatologie asiatique , qui paraissent n’être sortis, qu’en partie, directement de la plume de Humboldt, qui renferment toutefois des matériaux très variés et d’une grande richesse^our les travaux scientifiques à venir et que Klaproth a complétés de remarques très intéressantes. Il ne faut regarder ces fragments asiatiques que comme les précurseurs d’un ouvrage plus étendu ; mais nous devons néanmoins en signaler le contenu en général, pour faire ressortir que d’études et de recherches Humboldt en particulier a dû accomplir, dans le courant de ce voyage au centre de l’Asie (1). Un premier volume de l’original écrit en langue française traite : « Des chaînes de montagnes et des volcans de Viniérieur de V Asie, avec des remarques supplémentaires sur les eaux thermales d’ Alagut, sur les éruptions de gaz, de vase et de feu sur différents points de l'Asie centrale et de V Amérique . » On y voit déjà comme Humboldt s’applique à

(1) Une trailuclioii allemande de celle œuvre a été faile par I.œ.wenberg et a |iaru en un volume.

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÉBRÉS

comparer et à combiner ses observations et ses expériences nouvelles en Asie avec celles d’Amérique, pour établir, sur leur similitude de forme et d’action, la description de l’ensemble de la vie du globe et des lois qui y président. Partout il répandit de nombreuses observations géognostiques et des notices sur l’état général du sol du pays qui se trouve renfermé entre les montagnes de l’Altaï et celle de l’Himalaya et le plus grand intérêt s’attache aux communications que Huraboldt a fournies sur la production admirable des volcans au milieu d’un vaste continent et à des distances éloignées de l’océan.

Ici Humboldt présenta cette science sous un nouveau jour, car il avait eu tout particulièrement l’occasion d’observer les volcans dans trois des parties du globe. Il reconnut que ces phénomènes volcaniques ne doivent pas être, comme cela s’est fait jusqu’aujourd’hui, considérés con^me des faits du ressort de la géologie, mais qu’ils doivent aussi trouver tout naturellement leur explication dans la physique en général, car l’action des volcans était l’indice d’une communication permanente dans les profondeurs de la terre qui se trouvent en état de fusion, communication qui parfois se révèle dans l’atmosphère dont est entourée l’écorce durcie et oxydée de notre planète.

Il prit ce point de départ pour différencier les uns des autres les volcans en activité et ceux qui sont depuis longtemps éteints, pour déterminer la direction des chaînes de montagnes et les formations du sol terrestre; il calcula, d’après les débris laissés par les anciennes révolutions du globe , leur ancienneté relative et les forces physiques qui avaient influé et influaient encore sur la forme de la surface de la terre. Ainsi , pour lui , les flots de lave vomis par les

cratères ne sont que des torrents autrefois jaillissants, aujourd’hui desséchés des sources en fermentation renfermées dans le sein de la terre; il calcula d’après la corrélation des phénomènes volcaniques en Amérique, en Europe et en Asie, les causes et les conditions de la production des roches et de la superposition des couches, les résultats chimiques des éruptions volcaniques, enfin d’où dépend l’élévation ou la dépression de la surface du sol; il parvint à élucider, par l’examen le plus sérieux de tous les phénomènes qui s’offraient à lui et eu rapprochant ingénieusement les faits dont il avait observé l’analogie, de nombreux problèmes en physique comme en géologie, problèmes dont auparavant la solution exacte avait été considérée comme impossible. Humboldt considéra l’activité des volcans de notre globe comme notablement diminuée et refroidie; plus de production de montagnes, pas de chaleurs plus forte dans le Nord que jadis; on ne remarque plus la production que de petits volcans et de secousses qui n’ébranlent que la couche supérieure du sol terrestre. Autrefois, avant l’apparition de la race humaine dans la nature primitive, tout un monde d’animaux et de plantes des tropiques florissaient sur la surface d’une terre volcanique. Aujourd’hui, sur la planète refroidie, sa surface engourdie ne reçoit plus le bienfait de la chaleur que de la part du soleil, et la nature tropicale s’est éteinte au voisinage des pôles et ne régnent plus que là où l’action perpendiculaire des rayons solaires exerce son influence sur les tropiques.

Auparavant, dans ces temps primitifs où l’intérieur de notre globe était en fermentation, des liquides, des gaz brûlants s’échappaient souvent et avec violence sur plusieurs points à la fois, brisant l’écorce solide du globe; ils y produisaient des fentes, des gouflPres où se dégorgeaient des masses fluides

BIOCBArHIB DES HOMMES CàLàSRES. 17 .

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de métaux , de basalte et d’autres matières qui se refroidissaient et se trouvent aujourd’hui cachées dans les chaînes de montagnes qui leur sont superposées. Ainsi se formèrent les Cordillères des Andes, les montagnes de l’Himalaya ; ainsi se figea en quelque sorte la surface bouillante du sol crevassé pour produire ces coteaux et ces vallées qui transforment nos plaines en pittoresques paysages. Ce travail des volcans conduisit aussi Humboldt à élucider les conditions locales du sol de l’Asie. Aux éruptions volcaniques qui avaient produit les montagnes et les continents et qui boursoutflaient en quelque sorte la surface du sol, comme une voûte gigantesque, avaient succédé, dans la suite des siècles, la dépression et l’affaissement de ces voûtes formées par l’écorce du globe, et Humboldt reconnut que l’abaissement du sol dans l’ancien monde, là où la surface des eaux de la mer Caspienne et du lac d’Oural est de 32 à 50 toises au dessous du niveau de l’océan, que ce même abaissement qui s’étend profondément vers Orenbourg, Saratow et prol)ablement dans la direction du Sud-Ouest vers’ les plaines centrales, n’est autre chose qu’un cratère transformé, semblable à ce que l’on observe sur la lune, où certaines surfaces larges de plusieurs milles et que l’oii. appelle, Hipparque, Archimède et Ptolémée, pi'ésentent des sortes de cuves ou profondeurs comme nous avons pu en observer dans notre voisinage, par exemple, en Bohême.

Avant le voyage de Humboldt dans l’intérieur de l’Asie, la science possédait des notions très erronées sur la géographie, sur le rapport qui existait entre les lignés de montagnes et la production du sol de ces régions. Ce n’est que par ce hardi et perspicace voyageur, qui détermina par luimême un grand nombre de localités et qui, soit par des

ALEXANDfti: DE HUMBOLDT.

Eusses compétents, soit en interrogeant les voyageurs tartares, bouckariens et originaires du Tasclikend , recueillit des renseignements de toutes sortes sur les itinéraires et les conditions locales, que la science atteignit un point de vue tout nouveau concernant ces contrées. On ne regarda plus l’Asie intérieure et centrale, ainsi qu’on l’avait cru jusque là, comme un immense pâté montagneux, ni comme une suite de plateaux non interrompue, mais-Humboldt reconnut que cette partie du globe est une région qui, de l’Ouest à l’Est, est coupée par quatre grands systèmes de montagnes (l’Altaï, qui se dirige à l’Est dans le pays des Kirghis, la montagne du Ciel ou Ilimmelsberg, le Kuenlun etl’Himalaya). Ces montagnes n’ont pas été sans avoir une influence remarquable sur les mouvements historiques des peuples. Humboldt reconnut ainsi, dans l’intérieur de l’Asie, une région volcanique située à une distance de 1,000 ou 1,100 milles de la mer et qui présente ^ue surface de 2,500 milles géographiques carrés.

Le deuxième volume des fragments asiatiques renferme, outre l’exposition de douze itinéraires, des observations sur la température et l’état hygrométrique de l’air, dans quelques parties de l’Asie, eii même temps que des recherches sur les causes de l’abaissement isothermique, c’est à dire des lignes fictives qui rattachent tous les points du globe par une chaleur annuelle moyenne égale. Là nous trouvons de nombreux renseignements sur la connaissance du climat de ces pjiys et surtout l’indication des causes qui produisent la déclinaison des isothermes par rapport aux cercles parallèles (1). Ces résultats basés sur uu grand nombre de

(1) Les cercles («arallèles s'étendent parallèlement à l'equaleur, et à mesure

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calculs astronomiques et magnétiques, jettent une lumière toute nouvelle sur cette branche de la science et se lient étroitement aux conclusions fournies jadis par le voyage en Amérique où Humboldt a trouvé, dans l’analogie des phénomènes du Nouveau Monde et de l’Ancien, à déterminer les lois qui dirigent l’existence du globe terrestre.

Nous devons une attention toute particulière à ce sujet, parce que les isothernes jouent un grand rôle dans la carrière scientifique de Humboldt, et que, notamment dans le cours de son âge mûr, ce fut le thème favori de ses recherches. Déjà en 1817, lorsque dans le troisième volume du jounial français intitulé : Mémoires d' Arcueil, il publiait sa dissertation : De la distribution de la chaleur et des lignes isothermes, il avait déjà souvent porté son attention sur la distribution de la chaleur sur le globe et cherché à déterminer approximativement la direction et la forme de ces lignes isothermes. C’est ainsi que, dix ans plus tard, au mois de juillet 1 8 1 7 , à la séance publique de l’Académie des sciences, il lut un mémoire sur les causes principales des variations de la température du globe terrestre, et enfin, dans ses fragments du voyage en Asie, il fit connaître, tout au long, ses recherches enrichies d’expériences sur ce même sujet.

En se livrant à l’étude des rapports climatériques de l’Asie, dirigé par ses connaissances toutes spéciales de la géographie générale, il étend aussi les yeux sur l’ensemble de l’iiistoire du globe, et nous ramène aux lois générales de son existence. Là aussi beaucoup d’erreurs demandaient à être rectifiées, beaucoup de points de vue nouveaux devaient

qu’ils s’en éloignent en sc rapprochant des pôles, en général la chaleur moyenne de l’année diminue.

être apportés à la science. Jadis c’était une croyance générale que l’augmentation du froid à partir de l’Europe en se dirigeant vers l’Orient, avait sa cause dans la situation plus élevée des pays, au dessous du niveau de la mer; mais l’expérience a prouvé qu’il n’en est pas ainsi, et qu’au eontraire depuis les landes du Brabant septentrional, en se dirigeant vers l’est, et, sans interruption , jusqu’aux steppes de l’Asie, sur la pente occidentale de l’Altaï et même jusqu’aux Dzungari chinois, c’est à dire sur un parcours eu ligne droite de 80 degrés de longitude, on peut cheminer sans rencontrer même une seule hauteur de 12 ou 1,300 pieds, et, si l’on voulait faire route à une latitude élevée, depuis les landes du Brabant, jusqu’aux steppes de l’Asie, en traversant les plateaux non interrompus jusqu’au delà du 65“'* degré de latitude, c’est à dire sur un parcours équivalent à la moitié de la circonférence de la terre. Voilà ce que découvrit Humboldt, et c’est pour cela que les causes des climats devaient recevoir une autre explication que celle que l’on avait adoptée jusqu’alors,

Humboldt développa cette thèse, en utilisant avec sa rectitude de jugement, les riches expériences qu’il avait eu l’occasion de réaliser sur les deux hémisphères. Comparaitil l’élévation étonnante de la température d’hiver en Europe avec celle d’Asie ou d’Amérique, sous la même latitude nord, il ne pouvait plus, au point de vue élevé de ses expériences, se contenter des explications scientifiques du jour sur cette chaleur inaccoutumée de l’Europe, parce qu’on ne s’etait jamais soucié que de rechercher les causes du froid, dans le nord de l’Amérique et de l’Asie, sans avoir égard à la proportion de chaleur existant en Europe, que l’on considérait comme une anomalie, Humboldt éclaira complé-

GIOBRAPHIE DES HOMMES CÉLËBERS.

tement la science à ce sujet; il trouva la cause de la chaleur de l’hiver en Europe, non seulement clans la situation générale de cette partie du globe, mais encore dans son développement à côté d’une grande zone de régions asiatirjues brûlantes, qui s’échauffe plus fortement par l’action continue des rayons solaires que la mer qui baigne les autres parties du globe et à laquelle une constante agitation fait perdre sa chaleur. Cette zone asiatique, s’échauffant par degrés, refoule vers les régions européennes des masses d’air brûlant qui signalent les hivers chauds. Mais il trouva encore une cause plus puissante de chaleur dans les courants de la mer que l’on appelait courants de golfes , parce que ce courant pousse sans cesse les eaux qui s’échauffent dans les zones brûlantes, de l’Amérique vers la direction du nord-est et chasse ses vapeurs chaudes particulièrement vers les côtes de la Grande Bretagne, de l’Islande et de la Scandinavie. Voilà pourquoi les vents d’ouest et de sud-ouest suivant la même direction que les courants chauds de la mer et se portant sur le nord de l’Europe à l’état de courants d’air saturés des chaudes émanations des vapeurs de la mer, ces vents modèrent la froidui-e de l’Europe, mais se refroidissent eux-mêmes sous l’influence de la perte continuelle de leurs vapeurs chaudes, et arrivent enfin sur les plateaux de l’Asie à l’état de vents devenus froids et secs. Le vent d’ouest qui nous apporte de là des chaleurs humides, apporte aux habitants des plateaux de l’Asie le froid sec, et, tandis que l’Europe occidentale jouit sur ses côtes d’un climat plus semblable à celui des îles, l’Europe orientale, au contraire, comme aussi l’Asie entière, oflient plus particulièrement, dans la chaleur de leur été et le froid de leur hiver, les conditions d’un climat continental régulier, et, quoique aux

frontières méridionales de la Sibérie, les rayons du soleil, tombant perpendiculairement et sans cesse sur le sol, doivent engendrer la chaleur, cela n’a cependant d’autre conséquence, sinon que des étés extrêmement chauds succèdent à des hivers excessivement rigoureux.

Nulle part Alexandre de Humboldt ne rencontra de pluà belles grappes de raisins que précisément -à Astrakan, sur les côtes de la mer Caspienne, et cependant, sur ce point et même plus au midi, à Kislar, à l’embouchure du Tarck, c’est à dire au même degré de latitude qu’ Avignon et Eimini, survint un hiver où le froid atteignit de 28 à 30 degrés du thermomètre de Celsius. Cette grande différence entre les chaleurs de l’été et les froids de l’hiver est appelée par Humboldt l’originalité de la Sibéne; là, pendant l’hiver, il faut enterrer profondément les ceps, et pendant l’été les arroser artificiellement à cause de la chaleur et de la sécheresse. Jusqu’au degré de latitude, Humboldt paVvint à déterminer la température moyenne des localités, avec assez d’exactitude, d’après le degré de chaleur des sources.

Quelque peu vers le nord déjà le sol reste gelé jusqu’à une profondeur de 12 à 15 pieds, tandis que dans la Norwége, qui est située à la môme hauteur et plus rapprochée du pôle nord, du gazon et de la mousse croissent sous la neige au sein de l’hiver. A Bogoslawsk, Humboldt fit creuser un puits au milieu de l’été, et à une profondeur à peine de six pieds, il heurta nue couche de glace d’une épaisseur de neuf pieds et demi. Il n’en reste pas moins surprenant que malgré cette masse de glace souterraine, les chaleurs de l’été peu durables mais fort intenses dégèlent rapidement la couche supérieure du soi et activent une abondante moisson. Pour

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

un esprit de combinaisons comme celui de Humboldt, toutes ces remarques et ce qui s’y rattache, et des observations ultérieures devaient avoir la plus grande importance scientifique sur les conséquences géologiques à en déduire. 11 put, parce moyen, résoudre cette énigme jusqu’alors inexplicable à savoir, comment il se pouvait que des débris d’animaux dont l’organisation entière se rapportait à un climat chaud, comme, par exemple : le Mammouth, fussent retrouvés putréfiés dans les blocs de glace de ces régions septentrionales. C’est ainsi que, tout récemment encore, on déterra des tigres de l’Inde orientale dans des lieux situés au même degré de latitude que celui, par exemple, de Hambourg et de Berlin, et Humboldt suppose que ces animaux méridioniiux, surtout dans les temps reculés où la grande activité des volcans de ce sol autrefois brûlant devait avoir élevé la température même dans ces régions du nord , que ces animaux, pendant les chaleurs de l’été, s’étaient égarés sous une latitude plus élevée, et que, surpris par l’arrivée soudaine de l’hiver, ils avaient trouvé leur tombe dans des masses de glace qui ne s’étaient pas fondues depuis. C’est ainsi que des fleuves, coulant vers le nord, et sur les bords desquels on trouve encore de nombreux vestiges d’animaux appartenant au midi, peuvent bien avoir charrié ces débris vers le nord, à des époques d’inondations.

Humboldt reconnut que la direction des vents et des courants maritimes est le conditiom du climat qui règne dans certaines grandes étendues de terre, dans certaines régions; ces courants sont en rapports étroits avec la forme du continent et portent souvent les lignes isothermes à une distance fort considérable des lignes de latitude. Il en résulte que l’on peut parfaitement comprendre comment il se fait que

deux localités OU deux pays très éloignés l’un de l’autre, mais appartenant à la même latitude , puissent avoir des climats tout différents (1). Humboldt démontra que la révolution de la terre autour de son axe détermine le principal courant des eaux de l’océan de l’est à l’ouest ; qu’à la grande périphérie du globe, sous l’équateur, ces courants sont dans leur plus grande force, qu’en même temps un autre courant des pôles aux grandes périphéries doit nécessairement avoir lieu, se dirigeant, par exemple, d’abord du nord au sud, puis vers l’ouest, se perdant dans le courant principal. Cette eau froide venue des cercles polaires arrose donc les côtes orientales du continent, tandis que les courants d’eau échauffée, chassés de l’équateur se portent sur les bords occidentaux. Les vents régnants se comportent comme ces courants marins, et c’est ce qui explique tout naturellement le froid plus grand des côtes orientales et la chaleur plus élevée des côtes occidentales. Il ne faut donc pas nous étonner du froid qui règne dans le nord de l’Asie, puisque les vents dominants y sont ceux du nord-est.

Humboldt a étendu cette étude du climat jusqu’aux localités prises isolément, et a scientifiquement mis en lumière l’influence du rayonnement de la chaleur. Ce rayonnement est modifié de plusieurs manières par l’action du sol, sa culture, sa végétation et même par la forme des plantes, la position et la direction de leurs feuilles. Il réfléchit la chaleur des rayons solaires de la surface du globe vers l’atmosphère et exerce de la sorte une grande influence sur les climats. De la sorte, Humboldt créa une climatologie

(1) Ces travaux de Humboldt ont particuliérement conduit Scliouw cl Dow 1 des observations plus étendues, qui ont produit une longue série de faits importants.

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dont il avait, dès ses premières recherches, eu pour but principal de recueillir et de coordonner les éléments, et tout en réunisant de riches matériaux par ses propres observations, il ne dédaigna par d’utiliser les expérienres d’autrui, et sut, par un ingénieux procédé , mettre chaque chose à sa vraie place.

Mais ce voyage en Asie fut la source de résultats bien plus étendus. Là où il ne pouvait pas observer par luimême , il tirait parti des observations d’autrui. Comme il avait laissé sur plusieurs points de la Sibérie, des thermomètres construits avec soin, entre les mains de personnes compétentes ou d’une grande habileté, et qu’il avait surtout éveillé chez le directeur des mines russe, dans l’Oural, le, goût de calculs et de recherches comparatives sur ces matières, il sut aussi se concilier le collaboration de l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg, en lui laissant un plan savamment élaboré, d’après lequel il pouvait faire établir, dans toute l’étendue de l’empire russe, un système régulier d’observations sur les variations quotidiennes dans l’état du baromètre, du thermomètre et de l’hygromètre, sur le température du sol, la direction des vents et les phénomènes de l’humidité atmosphérique. L’intérêt que tous les savants prirent aux plans de Humboldt fut encore rehaussé par le concours de la sollicitude impériale, et quand on songe que l’empire russe est un morceau de continent plus grand que la surface de la lune tournée de notre côté, on comprendra que ces observations simultanées et comparées, sur une surface aussi étendue oient pu poursuivre et rendre intelligibles les lois importantes qui dirigent l’ensemble du globe. Le gouvernement russe reconnut complètement l’importance des plans de Humboldt, et fit élever à Saint-Féters-

bourg un observatoire de physique qui avait pour mission de choisir les localités où les observations devaient être faites, de comparer et de faire concorder les instruments qui devaient servir à ces observations, de déterminer astronomiquement et avec précision la situation des localités choisies pour les faire, de surveiller et de diriger les recherches météorologiques, de coordonner les faits à intervenir et d’en faire le calcul, et enfin de publier régulièrement les résultats moyens de tous ces travaux.

La spécialité des observations et des recherches de minéralogie et de géognosie que le voyage en Asie avait produites, échut comme travail particulier à Gustave Eose, qui avait été le compagnon de voyage de Humboldt, dans cette expédition. Sous le titre particulier de : Partie minéralogique et géognostique et aperqu historique du voyage, cet ouvrage parut, comme un extrait de l’ensemble du travail, en deux volumes qui datent de 1837 et de 1842. A cet effet, Humboldt avait confié à son collaborateur un grand nombre de documents tirés de. son journal quotidien, et résultant de ses observations personnelles. Mais avant l’apparition de la troisième partie de l’ouvrage principal, traitant de ce voyage, et qui contient les travaux de botanique et de géologie exécutés par Ehrenberg, et, déplus, décrivant les recherches faites sur le développement géographique des plantes et des animaux, Humboldt publia lui-mème une nouvelle œuvre qui a pour titre : Asie centrale. Recherches sur les chaînes de montagnes et la climatologie comparée (Paris, 1843, 3 volumes). Cet ouvrage a été sur-le-champ traduit en allemand par G. Mahlmaun et augmenté d’un supplément.

Cet écrit de Humboldt est tout particulièrement le

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résultat de l’ensemble des travaux qu’il avait faits, depuis plusieurs années sur l’Asie. Nous avons déjà mentionné dans des chapitres précédents, comment jadis, lorsqu’il conçut les premiers projets d’un voyage en Asie, et, si c’était possible, dans l’Inde orientale, il avait commencé et poursuivi de pénibles et constantes études sur les régions peu connues de l’intérieur de l’Asie. Il s’était laissé guider en cela par sa pensée favorite qui était de parcourir ces pays inconnus , en passant par Kaschgar ou par la Perse. Humboldt laisse souvent apercevoir que c’était sa pensée de prédilection pendant toute sa vie, car encore aujourd’hui, lorsqu’on l’interroge à ce sujet, il déclare qu’il n’y a pas pour sa vieillesse de plus vif regret que celui de n’avoir pu mener, jadis, à bonne fin ce beau projet.

Néanmoins , les études préparatoires qu’il a faites pour exécuter ses plans , n’ont pas été perdues pour la science , car dans son livre sur l’Asie centrale, ces études d’autrefois déploient toute leur richesse et donnent à son ouvrage un caractère sérieux de solide et profonde instruction.

Depuis l’apparition des fragments sur l’Asie, en 1831 , douze années s’étaient écoulées, pendant lesquelles il avait rassemblé une foule de nouveaux matériaux et avait reçu particulièrement de son correspondant en Russie les communications des personnes chargées d’observations comparées, et celles de l’observatoire de physique de Saint-Pétersbourg. Toute la surface de la Russie avait, pendant douze années, donné plein essor à son esprit ; il n’y eut donc rien d’étonnant si Humboldt, au lieu de faire paraître une nouvelle édition de ses fragments asiatiques, devenue nécessaire, préféra écrire un ouvrage tout nouveau qui devait embrasser l’important développement de son horizon géolo-

gique. Il n’y avait que lui qui fut capable de concevoir et d’exécuter un pareil travail, car tout ce qu’il ne pouvait faire isolément ou diriger en personne lui était généreusement fourni par le concours empressé des savants les plus profonds et des hommes versés dans les langues orientales ; aussi bien le ehinois que l’arabe, l’indien, le persan. Il s’y joignit encore d’autres explorateurs comme Klaproth (1), Stanislas Julien (2) et Eugène Burnouf (3).

La géographie s’enrichit ainsi de nouvelles sources de lumières. La connaissance des directions, de la structure et des particularités géologiques des grandes chaînes de montagnes de l’Asie atteignit, en partant du point de vue de Humboldt qui consiste à comparer sans relâche tous les éléments scientifiques entre eux, une certitude et une exactitude admirtibles ; et les communications permanentes qui lui étaient faites sur les observations analogues ou contradictoires exécutées en Asie, en Amérique et en Europe, donnèrent naissance à une climatologie à laquelle toutes les sciences naturelles apportèrent leur tribut d’intéressants renseignements. Il n’y a que l’homme profondément initié aux connaissances naturelles qui soit capable de sentir et de comprendre la grandeur de Humboldt. Le vulgaire ne peut que s’étonner du mystère de ses ouvrages, et c’est ainsi que Mahlmann, qui a traduit en allemand V Asie centrale, et qui, quelques années auparavant, avait esquissé les productions

(1) Il a tait paraître de nonrclles notices puisées aux sources chinoises.

(2) Membre de l’Institut de France, il fournit particulièrement des discussions physiques et orographiques, et Humboldt déclare qu’il se sent honoré d’une pareille amitié.

(3) Il entreprit, à l’intention de Humboldt des recherches ethnographiques et

géographiques sur certains passages des livres travaux que Humboldt

lui-méme cite comme admirables.

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de Humboldt dans un article du journal illustré, Mahl* mann a pu, dans l’enthousiasme de sa préface de l’édition allemande de l’ouvrage, terminer en ces termes : Si Alexandre de Humboldt est le principal fondateur et le représentant du progrès qu’ont atteint les recherches, surtout à une époque comme la nôtre qui aspire à l’universalité , si donc chacun de ses ouvrages est un legs important pour les générations à venir , nous sommes encore saisis d’étonnement , quand nous voyons ses recherches sur la structure du globe dans l’Ancien Monde, nous demandons comment il a pu centraliser de la sorte en lui-même, en étudiant à fond des documents sans nombre, les connaissances les plus étendues de tous les domaines du savoir humain. L’intérêt va croissant, quand on considère avec quel talent Humboldt sait reconnaître la connexion réciproque de toutes les branches de l’histoire naturelle entre elles, et l’éternelle influence de la nature sur la vie et l’histoire des peuples, et tout démontrer avec une simplicité surprenante; enfin on le suit avec le plus grand plaisir dans l’art que peu de gens possèdent comme lui, de rassembler un véritable chaos de faits, de les mettre en ordre, de les observer et de s’élever ensuite par la combinaison à ces idées et à ces vues générales, dans lesquelles toutes les particularités affluent comme des rayons sur un centre lumineux. On reconnaît alors aussitôt avec surprise comment, par la réunion de ces rayons, on arrive à la connaissance exacte de l’accord qui existe entre des phénomènes qui paraissent étrangers les uns aux autres, et comment Humboldt nous a conduits à ces grandes lois de la nature qui sont, en apparence, irrégulières dans leurs principes et avaient échappé jusqu’alors aux regards des observateurs. Ce n’est pas pour le public vulgaire que les voyages

de Humboldt ont été écrits, c’est pour cela qu’ils ont tous trouvé des commentateurs populaires; mais ceux-ci ne parvinrent néanmoins qu’à se faire comprendre des gens instiuits, et à les intéresser d’une manière durable. Chacun, même l’homme ignorant et matériel, connaît le nom de Humboldt , mais ses ouvrages ne peuvent être connus que des gens pensants parmi le peuple, car il n’est pas dans la manière de Humboldt de raconter, dans ses voyages, des aventures personnelles et de procurer cet amusement que l’on trouve dans les récits de beaucoup d’autres voyageurs et navigateurs. Toutes ses descriptions ont un caractère purement scientifique qui exige de la part du lecteur une certaine capacité, de l’instruction et une sérieuse réflexion. Les résultats de son voyage en Asie, que Humboldt a consignés dans son ouvrage ; De l'Asie centrale , sont très variés , mais se rapportant néanmoins tous à un thème commun. Aux nouvelles et remarquables recherches qui ont conduit à des observations plus étendues, appartiennent encore des dissertations, sur l’élévation moyenne du grand continent terrestre; d’autres qui traitent des plateaux élevés de l’intérieur de l’Asie, du système de montagnes de Kueulun, de l’abaissement de la mer Caspienne et de ses alentours au dessous de la surface de l’océan, enfin de recherches historiques et géographiques sur le cours de rOxus, dans les temps anciens, et des communications sur les limites des neiges.

L’ouvrage contient en outre des tableaux qui présentent la température moyenne d« plus de trois cents localités, et de plus des explications géognostiques d’une grande richesse sur l’Oiual, les volcans et les lieux où l’on trouve l’or, sur le revenu des orpailleurs de l’Oural et de la Sibérie,

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sur les montagnes qui recèlent le diamant. Enfin, on y trouve encore des appendices explicatifs de Stanislas Julien sur l’origine de l’histoire des Chinois, des compléments de Klaproth sur les volcans, des remarques de Valenciennes sur les chiens marins de la mer Caspienne, etc.

L’ouvrage entier est riche de résultats des recherches, faites au point de vue historique et linguistique et présente enfin une carte de l’Asie Centrale tracée par Humboldt lui-même et qui est établie d’après les détei’minations astronomiques et les mesures de hauteurs les plus récentes. Les calculs dressés en vue de cet ouvrage , d’après les observations astronomiques entreprises en Sibérie, furent le dernier travail du fidèle collaborateur de Humboldt , Oltmann, qui mourut, peu de temps après avoir achevé son œuvre.

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