‹ Alexandre de HumboldtChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Dans les pages précédentes, nous avons eu pour but de jeter un coup d’œil rapide sur Humbolt personnifié dans son génie et sur la grandè influence que sa vie a exercée, comme source civilisatrice , sur la vie commune des esprits et des peuples. Nous arrivons maintenant à l’exposé de sa vie même, pour le faire connaître comme homme, dans les différents degrés de son développement, suivant les temps et les lieux, et dans ses relations sociales. L’ensemble d’impressions qui résultera de ce portrait fera bien comprendre l’esprit d’où ressortira l’image vivante de cet illustre représentant de la science du monde et de notre civilisation nationale.

Les personnages éminents dans lesquels se reflète toute une époque ou toute une science, ne sont pas les ornements et les titres de gloire exclusifs du peuple qui les a produits, mais il faut les considérer comme les sommités caractéristiques de la vie nationale, dans lesquelles tout ensemble les arts, les sciences, la politique ont trouvé leur plus pure expression et qui sont, pour ainsi dire, des sources de civi-

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lisafion et de progrès pour le peuple, se déversent dans les régions inférieures de la vie publique, la perfectionnent par leur instruction, leurs actes, leurs exemple et agissent où sur les masses ou sur les individus dont elles réveillent l’émulation.

Ainsi, l’homme d’État, lelibérateur de son pays, l’artiste qui, par ses peintures associe la vie au sentiment du beau et ennoblit la pensée, l’homme de la science qui poursuit la recherche du vrai et qui, par le développement qu’il imprime au cercle de nos connaissances, contribue à bannir de notre esprit la sottise, les fausses doctrines, les préjugés et la superstition, tous ces hommes deviennent l’expression intellectuelle collective de leur nation, et chacun isolément a le droit de. revendiquer la part qu’il a prise au développement des connaissances du peuple. La vie des grands personnages est pour le peuple aussi bien une école sérieuse de perfectionnement qu’un enseignement basé sur une ‘expérience personnelle souvent durement acquise. Dans une existence ainsi mise en relief, on trouve à la fois comme modèles la science et les faits et, pour l’un c’est une leçon tacite et une morale sublime, pour l’autre des préceptes sans déguisement et des règles de conduite faciles à suivre.

Telle a été la vie que les pages qui suivent vont faire connaître, la vie d’Alexandre de Humboldt. C’est un modèle dont la vue dans tout son ensemble charme par son harmonie, par le calme, la noblesse, la sérénité qui s’y révèlent, par la réunion de toutes les qualités qui constituent un beau caractère d’homme. Mais quand nous pénétrons plus avant dans le tableau de cette paisible existence et que nous apprenons à connaître les faits particuliers qui l’ont accidentée jusqu’au sein d’une vieillesse vénérée , quand

nous avons comparé la partie avec le tout, nous nous trouvons eu présence d’une vie pleine d’entreprises et d’efforts infatigables, et nous reconnaissons que cette existence, tout entière au service de la science et des progrès de l’esprit humain est arrivée par son activité, ses labeurs et ses peines à un bonheur de résultats que nous ressentons encore aujourd’hui, et dont cette rare faveur du destin, qui avait préservé du sombre nuage des soucis le berceau de l’enfant et la route de l’adolescent, ne pouvait endormir les aspirations vers des œuvres plus sublimes. Le jeune homme, en effet, manifestait spontanément l’envie instinctive d’élargir le champ de la vie , de cultiver en paix d’heureuses relations, pour se donner tout entier au travail, se vouer au service de la science, acquérir une expérience personnelle par ses fatigues et ses dangers et en faire hommage à l’humanité.

Est-il quelqu’un dans le peuple allemand (serait-il même emporté par le torrent des masses) qui n’ait entendu prononcer le nom de Ilumboldt, ou ne l’ait prononcé luimême, tandis que même des nations étrangères voudraient tirer gloire de ce nom? Tout homme policé lors même qu’il ne s’est pas trouvé en rapport immédiat avec cet homme célèbre, ou ne l’a pas suivi sur les différentes routes du domaine de son génie, l’estime et en est fier comme d’un illustre promoteur d’une noble et sublime science. Il honore de la sorte la science et la civilisation en général, tout eu voyant dans Humboldt l’homme qui, sans avoir beaucoup d’imitateurs, est paryenu à élargir les limites des connaissances humaines dans des liranches si variées.

L’ancienne et noble famille de Humboldt, est originaire de la Poméranie ultérieure où se trouvaient jadis des domai-

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nés soumis à l’autorité seigneuriale du prince Gamin, et dans le cercle de Neu-Stettin (1).

"Mais déjà dans le temps où la Prusse possédait cette contrée, les rejetons de cette ancienne souche servaient en qualité d’agents diplomatiques ou comme militaires auprès du margrave de Brandebourg, qt la famille émigra de la Poméranie dans le pays de Magdebourg où elle acquit de nouvelles propriétés.

Au temps de Frédéric Guillaume I«, servait dans Parmée de ce prince un certain capitaine Jean-Paul de Humboldt, qui épousa la fille du colonel et adjudant-général prussien de Schweder et en eut trois fils, entre autres Alexandre Georges qui tient une place importante dans notre récit puisqu’il est le père de notre célèbre Alexandre.

Le baron A. Georges de Humboldt né en 1720, servit longtemps dans le régiment de dragons de Finkenstein, devint plus tard major, et, pendant la guerre de sept ans, adjudant du duc Ferdinand de Brunswick qui l’envoya souvent faire des rapports verbaux à Frédéric. Le major de Humboldt était possesseur héréditaire de Hadersleben et de Ringeswald et prit plus tard à bail emphytéotique' le petit château de Tegel, entre Berlin et Spandau, à trois lieues N. -O. de Berlin et de la forêt royale. Tegel était originairement une résidence de chasse du grand électeur, et encore du temps de Frédéric le Grand, c’était une verderie royale. Ce château acquit plus tard de l’importance pour la famille

(1) Pour les personnes familières avec les connaissances héraldiques, nous donnons ici la description des armoiries de la famille de Humboldt.

Elle consistait en un écu d'or, portant un arbre vert entre trois étoiles. Au dessus du heaume, se montre, entre deux ailes d’aigle, un chevalier tout armé, tenant son épée ila main, et visible jusqu'aux hanches.

ALEXANDRE DE IIUMBOLDT.

et le major y trouva de bonne heure le séjour où il comptait reposer sa vieillesse des fatigues de la vie. Mais hélas ce fut une moii; prématurée qui l’y ramena. Or donc, lorsque la guerre deSept Ans tiraità sa fin.Frédéricle Grand, enl765, nomma le major de Humboldt son gentilhomme de la chambre, et, presqu’en même temps celui-ci fut appelé avec la même qualité auprès d’Êlisabeth, nouvellement mariée au prinee de Prusse. Ce service l’obligea de résider à Potsdam. Mais lorsque ce mariage contracté contre le gré du prince de Prusse fut rompu et que la princesse fut reléguée à Stettin, le major affranchi de ses fonctions quitta Potsdam pour Berlin et vécut tantôt dans cette ville, tantôt dans son manoir de Tegel situé à trois lieues de là. Mais il n’avait pas perdu la faveur du prince, car celui-ci qui fut plus tard Frédéric-Guillaume II, lui fit, à partir de cette époque, une visite chaque année à Tegel, et l’on peut regarder comme certain que si le major avait vécu jusqu’à l’avénement du prince au trône, il'aurait été appelé à quelque fonction importante dans le gouvernement, peut-être même à la formation d’un nouveau ministère.

Le major de Humboldt avait épousé la veuve d’un baron de Hohvede née de Coloml) et cousine de la princesse de Blücher et nièce du vieux président de Colomb à Aurich. De son premier mariage, elle avait uu fils qui servait comme officier dans le régiment de gendarmerie. La famille de Colomb, -originaire de Bourgogne, où elle s’était fait connaître par l’établissement de grandes venories, avait été contrainte d’émigrer, par suite de la révocation de l’édit de Nantes, et s’était retirée en Allemagne.

De l’union du major avec la veuve baronne de Hohvede, issurent deux fils. L’aîné, Charles Guillaume, naquit le

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22 juin 1767, à Potsdam, lorsque le père était encore gentilhomme de la chambre de la princesse de Prusse. Le cadet, Frédéric Henri Alexandre, celui dont nous nous occupons en particulier, vint au monde deux ans plus tard , le 14 septembre 1769, à Berlin.

Le château de Tegel éveilla les premiers sentiments patriotiques de la vie des deux jeunes gens ; c’est là qu’ils p.assèrent ensemble une grande partie de leurs jeunes années, et il s’attacha à ce châtean une tradition mystérieuse et romantique que Goethe utilisa dans son Faust, pour manifester son antipathie pour les Éclaireurs de Nicolaï (1). Le château actuel n’est pas celui qui existait alors. Il a été reconstruit par celui qui en a hérité, Guillaume frère d’Alexandre dont la vie s’y écoula jusqu’à la fin, et qui, devenu homme , construisit un nouvel édifice lequel , pour soutenir une vieille tour, s’éleva lui-même en forme de tour, aux quatre angles. Ce fut autrefois sonTusculum; aujourd’hui c’est son tombeau. Le vieux château que les deux garçons eurent pour théâtre de leur jeunesse, était gris et d’une haute antiquité. Un Prussien, conseiller aux forêts, de Burgsdorf, contemporain du major de Humboldt, qui avait sa résidence de bailliage à Tegel , avait eu grand soin d’embellir cette demeure en y établissant des plantations et des pépinières fort renommées jadis, et le nouveau propriétaire avait, encore à cette époque, pris Castel et

(1) En 1797 on disait qu’un spectre avait apparu dans le cliàteau de Tegel, Nicolaï avait inéeliainment parlé de cela dans une leçon publique à r.\cadéniie. (iadlie qui était un ennemi de Nicolaï, parce que celui-ci avait attaqué Werther, fait dans Faust, apostropher ainsi les esprits do Walpurgis, par Nicolaï, comme (iénie de la Flatiliido : « Vous êtes encore là"? Non! c'e.st inouï. Évanouissezvous donc ! nous avons éclairé. Canailles du dialile,qui ue .s’inquiètent d’aucune régie; nous sommes si prudents, et pourtant il y a des spectres à Tegel. »

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métairie ii bail emphytéotique. Dans une contrée agréable, séparée de Eerliu par une forêt de pins sauvages, là se trouve Tegel , au N. -O. d’un point où la Havel s’élargit pour prendre le nom de lac de Tegel. En face, sur la rive méridionale , s’élèvent la ville et la forteresse de Spandau. Les chaînes de collines qui limitent le lac au N. -O. sont couvertes de buissons et de bois, tandis que les promenades et les jardins offrent les perspectives les plus variées et les plus attrayantes.

Le vieux château avait été, aussi longtemps que le major de llumboldt en fut le propriétaire, le séjour de la plus bienveillante hospitalité, et les enfants qui s’y développaient avaient vu, dès leur plus tendre jeunesse, non seulement leur père honoré de la visite du' prince, mais aussi maint ofbcier, maint homme d’État ou savant s’y arrêter au passage et y recevoir l’hospitalité. C’est ainsi qu’en 1778, Goethe, qui avait accompagné son duc jusqu’à Berlin, pour assister à de grandes manœuvres, se trouva vers la même époque à Tegel , puisqu’un matin ils se dirigea pédestrement de Berlin par Schœnhausen sur Tegel où il dîna, et revint sur Potsdam en passant par Charlottenbourg. C’est lors de cette visite qu’il vit deux jeunes garçons à la figure éveillée , l’un âgé de dix ans , l’autre de huit et il ne pressentit pas dans quel rapport intime d’esprit et de cœur il allait se trouver dès ce jour avec tous deux , particulièrement avec l’aîné. Les premiers pas que les jeunes gens firent dans leur éducation co'iiicidèrent avec l’époque où la pédagogie était à l’ordre du jour côté de l’impulsion donnée à l’étude des langues anciennes. La nouvelle méthode d’éducation pour laquelle Eousseau entrait alors eu scène avait été rapidement adoptée, notamment en Prusse. Le

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chanoine de Rochow surgit à Rekahn avec un modèle très attrayant d’une réforme dans l’éducation; le célèbre Gedicke s’en fit le partisan à Berlin ; Joachim Henri Campe, originaire du Brunswick, alors aumônier du régiment du prince de Prusse , à Potsdam , assista aux premiers progrès de la méthode d’enseignement. Basedow et le Philanthrope , établissement fondé à DessaU, dépeignirent suivant le nouveau système de Rousseau les qualités d’un instituteur et d’un gouverneur. Dans cet engouement général de l’époque pour l’éducation, ce fut pour les familles nobles et distinguées une affaire à la fois d’honneur et de mode de prendre des précepteurs particuliers sachant allier l’utilité pratique avec le réveil de l’étude des langues anciennes provoqué par Heyne de Gœttingue, et particulièrement du grec.

Le major de Humboldt ne resta pas à l’abri de ces influences. Il reconnut que Campe, alors aumônier du régiment du prince de Prusse, était un homme bien plus porté vers la pédagogie que vers la théologie. Campe avait été placé, depuis 1773, comme prêtre au r^iment. Le major le prit, en 1775, chez lui pour lui confier la pi*emière éducation de ses deux fils Guillaume et Alexandre. On serait disposé à croire que le jeune Alexandre , qui devait avoir alors six ans environ , a moins profité des leçons de Campe que son frère Guillaume, plus âgé de deux ans; mais il ne faut pas se tromper sur l’influence que cette éducation a eue sur les deux frères, car elle se refléta plus tard, en traits remarquables chez l’un et l’autre élève. Campe qui, plus tard, à côté de Klopstock, était en renom comme linguiste profondément versé dans la connaissance du style allemand et qui a dû entrer en qualité de gouverneur dans la maison de Humboldt spécialement pour la grammaire, n’a-t-il pas

ALFXVNDUE DE HUMBOLDT.

dû précisément déposer dans l’esprit des deux jeunes garçons les premiers germes, éveiller le premier penehant qui ne les a jamais quittés, pendant toute leur vie et qui les portait à l’étude de la grammaire. Mais nous avons encore une autre preuve bien convaincante de la première influence de ce maître sur la vie de ses élèves et particulièrement sur celle du plus jeune. Campe, qui avait clairement vu que le genre d’éducation adopté jusque là en Allemagne, que l’enseignement populaire avait pour but de former la mémoire plutôt que l’esprit; lui qui, des le commencement, s’était élevé contre cette impulsion machinale imprimée à la jeunesse et qui entreprit la mission de développer les qualités de l’esprit et du cœur de la jeunesse , par l’observation du monde , de la nature étrangère , des hommes , des mœurs , lui qui composa Robinson et qui enrichit le monde enfantin d’images de fantaisie, de hardis voyages sur la mer, de nouvelles contrées, cet homme ne devait-il pas, comme premier précepteur des frères Humboldt, avoir façonné de bonne heure l’imagination et l’intelligence de ses jeunes élèves et avoir déposé particulièrement dans Alexandre le germe de ces ardents désirs de voyages et de découvertes dans les pays d’outre mer?

Mais Campe ne resta pas longtemps en qualité de précepteur particulier dans la maison de Humboldt. Toutefois l’influence de son esprit devfiit persister toute la vie, et les relations entre le premier maître et l’un de ses élèves, non seulement continuèrent encore, mais devaient plus tard amener un rapprochement; nous savons en effet que, dans l’été de 1789, Campe, avec l’aîné des Humboldt, partit de Gœttingue pour faire un voyage à Paris. D’un autre côte, il n’est pas bien certain que Campe eût déjà , comme gou-

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vcnieur dans la maison de Humboldt , fait avec les deux jeunes gens un voyage à travers l’Allemagne et la Suisse, comme on l’a affirmé plus tard à léna , dans le cercle de Schiller.

La position de Campe comme précepteur des deux enfants cessa dès 1776, car il avait acquis une telle réputation comme instituteur, qu’après la retraite du célèbre Basedovv, il avait été appelé à la direction de la Philanthrope, à Dessau, et avait été honoré du titre de conseiller de l’instruction d’Anhalt- Dessau, position qu’il ne garda qu’un an, pour aller fonder à Hambourg son établissement d’instruction privée qui devint si célèbre.

Ce fut à cette époque que le major de Humboldt se mit à la recherche d’un autre précepteur, et sou choix tomba, vers le commencement de 1777, sur un jeune homme de vingt ans qui n’avait pas, il est vrai, le renom de sou prédécesseur dans l’enseignement, mais sur lequel le major avait fondé de grandes espérances qui se réalisèrent en eft'et largement. Ce jeune homme s’appelait Christian Kunth; il était pauvre et son déuûment l’avait réduit à la nécessité d’interrompre ses études académiques.

Cependant il se signala par une connaissance remarquable des littératures allemande , latine et française , de la philosophie et de l’histoire ; la culture de son esprit était marquée au coin d’une grande distinction, car il s’attachait à se mettre à la hauteur des cercles choisis et distingués où il s’était fait admettre comme instituteur. C’est sur cette voie que le major Humboldt fit sa connaissance et que, voulant lui donner une grande preuve et un témoignage de sa confiance , il le prit dans sa noble maison comme précepteur de ses enfants. Le jeune homme y trouva ses élèves

âgés, run de 10 ans, l’autre de 8 ; il comprit qu’il avait à développer dans l’esprit et dans le cœur de ses pupilles les idées éveillées par son prédécesseur Campe, et à les conduire à maturité. Il entra avec eux dans des rapports plus intimes que n’en ont ordinairement les maîtres avec leurs élèves; il les entoura d’une plus grande sollicitude que celle qu’un précepteur déploie pour transmettre avec zèle et fidélité ses connaissances aux écoliers qui lui sont confiés et qu’il a adoptés. Kunth s’appliqua, au contraire, à utiliser et à mettre à profit tout ce qui, dans son entourage, pouvait être un moyen d’instruction, et particulièrement à Berlin. Le résultat de tous ces eflbrts non seulement raffermit la confiance des parents , mais éveilla dans les enfants une affection pure et vivace pour leur guide, un attachement et une confiance qui restèrent toujours au même degré pendant les dernières années de sa vie et jusqu’à sa mort, et lorsque Alexandre s’éloignait pour ses grands voyages de découvertes, ou que le frère aîné s’arrêtait sur les ruines de l’ancien monde classique , c’était toujours le fidèle précepteur d’autrefois, devenu plus tard l’ami Kunth, qui administrait à bail, avec la probité scrupuleuse d’un père, les biens et les propriétés des deux frères dans leur patrie. Kunth chercha donc à satisfaire et à perfectionner le goût instinctif de ses élèves pour V Unitersaliié (l’ensemble des connaissances humaines) et les y attacher par un lieu solide, et si Campe avait éveillé en eux le goût de la grammaire et de la cosmologie, Kunth fit fructifier ces dispositions par une initiation solide à l’ensemble des connaissances.

Les deux frères obéirent bientôt, suivant leur nature particulière, à la pente individuelle de leurs goûts, mais

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tous deux prirent en quelque sorte racine sur le même sol, dans la môme patrie, car pendant que le frère aîné choisissait pour but de ses travaux la nature intime de l’humanité, le monde intellectuel et son élément spécial , le langage , Alexandre , le plus jeune , s’appliquait à la nature extérieure , au monde habité dans toutes les formes sous lesquelles il se manifeste. Ainsi l’aîné se perfectionnait dans l’étude des anciens classiques , de leurs arts , de leur philosophie , de leur langage , Alexandre , se tenant sur le même terrain , se consacrait à l’ensemble des connaissances de la nature. Mais tous deux se touchaient et marchaient de concert dans des points qui avaient une origine commune. Cette action de Knnth sur ses élèves rejaillit silr le précepteur lui-même , car ce genre de relations ne pouvait pas manquer d’exercer sur lui l’influence la plus prononcée.

La maison du gentilhomme de la chambre, major de Humboldt réunissait en elle l’estime, la politesse, un entourage éclairé, de la considération. Kunth, en qui l’on avait la plus intime confiance , était considéré comme un membre de la famille, il était initié au soin de toutes les affaires, de tous leurs intérêts extérieurs, et c’est ainsi qu’il acquit une expérience qui, plus tard, comme nous le verrons bientôt, lui fit obtenir un emploi du gouvernement.

Mais un coup cruel frappa bientôt la famille de Humboldt dans laquelle Kunth était précepteur depuis 1777. En janvier 1779, le major mourut et les deux fils restèrent orphelins.

L’influence maternelle acquit une plus grande proportion, et, à côté de la noble confiance que l’épouse du major devenue veuve témoigna au gouverneur Kunth , en le substituant en quelque sorte à l’autorité paternelle sur ses fils,

vint se placer le sentiment élevé de la femme qui dirigeait toute l’existence de famille vers la pratique du bien et allumait l’affection la plus vive dans ses fils aux progrès intellectuels de qui son cœur s’était fidèlement voué.

Une nouvelle influence vint agir à cette époque sur la vie des jeunes garçons. Depuis l’année 1776 vivait à Spandau un médecin qui devint bientôt aussi médecin du cercle de Havelland et qui était un praticien distingué. Ce personnage n’était autre chose que le docteur Ernest-Louis Heim, celui qui plus tard devint le célèbre chirurgien et professeur de l’université de Berlin. C’est peut-être la maladie du major de Humboldt qui contribua à resserrer ses relations avec la famille. Nous savons que souvent il venait de Spandau visiter le village et le ehâteau du voisin comme médecin de la famille de Humboldt et de la famille du grandmaître des forêts , de Burgsdorf , lequel , en sa qualité de fonctionnaire royal, était obligé de demeurer à Tegel et que c’est aussi lui qui communiqua au grand-maître des forêts une foule de notions nouvelles sur les arbres exotiques et l’essenee de certains bois étrangers et qui , dans ce but , avait utilisé en temps et lieu les pépinières créées par lui.

Ses visites les plus fréquentes auprès de la famille Humboldt se remarquent particulièrement à partir de l’an 1780, époque où il se lia plus intimement avec Kunth, le précepteur de la maison. Ces visites que Heim faisait habituellement à cheval et qui l’amenaient à l’heure du dîner de la veuve du major, acquirent surtout une grande importance pour nous, parce que» ce fut à table que Heim inculqua aux jeunes gens Guillaume et Alexandre les premiers principes de la botanique et leur expliqua les 24 classes du système de Linné. Nous remarquerons avec étonnement un rensei-

so

gnement fourni par Ileim sur cette époque, c’est que l’aîné (les enfants avait compris avec facilité ces explications et aussitôt retenu les noms botaniques, tandis qu’ Alexandre , âgé de 11 ans, comprenait très diflicilement, jAénomène qui se fit remarquer encore plus tard dans d’autres circonstances et qui avait pendant un certain temps fortement éveillé la sollicitude de la mère et du précepteur, leur faisant dire qu’ Alexandre n’avait absolument aucune aptitude au travail.

Les deux frères firent aussi de petites excursions avec le médecin dans les environs , et l’on sait qu’au mois de mai 1785, lorsque Frédéric le Grand exerçait ses troupes à Spaudau et que toute la population de la contrée se trouvait sur la place, Kunth assistait également à la revue avec ses deux élèves.

Heim habitait déjà Berlin en 1783 ; il devait donc ou avoir ramené ses amis de Tegel, ou les avoir déjà troavés à Berlin.

C’est vers ce temps que les deux frères furent aussi envoyés avec leur gouverneur à Berlin pour y élargir le cercle de ressources d’instruction qu’on trouve dans cette ville. Guillaume, l’aîné, s’appliqua de préférence aux langues anciennes, et, comme lui et son frère ne fréquentaient pas les cours publics, ou prit des maîtres particuliers choisis par Kunth et qui devaient donner à celui-ci le complément des connaissances spéciales.

En général, Alexandre prenait ses heures de leçons en commun avec son frère plus âgé de deux ans que lui ; cependant on attachait moins d’importauce à la part qu’il y prenait, parce qu’il était d’une complexion plus faible que Guillaume, et, comme il apprenait très difficilement et ([uc

ALEXANDRE DE HUMltOl.DT. 31

cc ne fut qu’à la fin de l’enfance que la lumière jaillit dans son cerveau, il avait besoin d’une plus grande application que son frère, pour faire les mêmes progrès que lui dans leurs études communes. En efiét , Alexandre était souffreteux et presque toujours malade, même pendant ses années d’université, et il était tout naturel que Kunth se montrât moins exigeant sur ses progrès, parce que l’on avait conservé des doutes sur les capacités de l’enfant en le mettant en regard des rapides progrès de son frère Guillaume. L’état maladif d’Alexandre dans les dernières années de sa jeunesse provenait d’un excès d’humeurs corrompues qui s’acraulaientde temps en temps. Et pourtant ses amis d’autrefois, entre autres Forster, assurent que la constitution d’Alexandre ne s’altéra qu’à la suite d’une activité précoce et exagérée d’esprit , et que cet excès d’application et d’efforts n’avait pour but que de marcher à l’unisson de son frère aîné dans le développement de ses connaissances.

Ils prirent des leçons de grec auprès de Lœlller (1), alors aumônier du régiment de gendarmerie de Berlin , qui avait iléjà fait paraître un livre estimé sur les pères de l’Église et le néo-platonisme. A Lceffler succéda dans ces fonctions un certain Fischer, du Couvent gris de Berlin, qui n’était spécialement connu que comme mathématicien , mais qui ne parlait pas de son profond savoir dans les lettres grecques. Les grandes dispositions que le frère aîné manifestait ici déjà pour la linguistique le conduisirent bientôt des auteurs classiques à l’étude des langues modernes, pendant que, cliez Alexandre, se réveillait le goût pour l’étude de la nature et que, selon ses vœux, le jeune Wildenow lui ensei-

(1) LoeiRer fut plus lard président du Consistoire de Ootha.

S2 BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

gnait les éléments de la botanique. Au moyen de ses savantes leçons particulières, Kuuth tendait de plus en plus à préparer à scs élèves, devenus des jeunes hommes, la voie la plus convenable qui devait bientôt lès conduire à la vie académique. Il les mit en rapports étroits avec des hommes comme Engel , Klein , Dohm et autres qui firent aux deux frères des cours raisonnés sur la philosophie, la jurisprudence et la politique, et celui qui parvint à gagner sur eux le plus d’influence fut Dohm qui était aussi commis au département des affaires étrangères. Le ministre de Sehulembourg le chargea de faire auprès d’un jeune comte d’Arnim une série de leçons de statistique et de politique, et, la veuve du major en ayant exprimé k désir, ses deux fils prirent part à ces cours particuliers, qui, semblables aux cours universitaires, commencèrent à l’automne de 1785 et se prolongèrent jusqu’au mois de juin de l’année suivante.

Ces leçons, professées suivant un plan ingénieux et laborieusement conçu , créèrent entre Dohm et les deux frères des relations qui, jusque dans l’âge mûr, se manifestèrent par des témoignages d’affection réciproque.

Ici déjà les deux frères laissaient voir l’aptitude individuelle de leur caractère. C’était l’époque où le sentimentalisme populaire , impressionné par l’apparition récente du Wei’ther de Goethe , avait trouvé un nouvel aliment dans l’enthousiasme brûlant qu’excita le Don Carlos de Schiller. Tout le monde civilisé divagua dans le sentiment, l’idéal; la sentimentalité fut regardée comme de bon ton dans la plus haute société et surtout parmi les jeunes gens.

Guillaume, l’aîné, s’abandonna tout pîirticulièrement à ce penchant que favorisait tout son entourage, car ses amis

et ses condisciples l’initiant à l’art de la danse, l’avaient mis en rapport intime avec des personnes de l’autre sexe. Ces relations frappèrent vivement son imagination dans la suite, comme déjà leur influence avait été puissante sur la nature impressionnable du jeune homme. Ici nous devons citer mademoiselle de Briest ( plus tard de Rochow, qui devint l’épouse de Fouqué), puis la célèbre Rachel, alors Henriette Herz, aussi belle que spirituelle, et avec laquelle Guillaume resserra les liens d’une amitié toute fraternelle. Cette sentimentalité du frère aîné, qui l’accompagnait même dans ses relations universitaires et qui jeta sur le reste de sa vie un penchant invincible à la rêverie, cette sentimentalité qui , unie à l’esprit , fut , particulièrement dans les cercles Israélites de Berlin , comme l’écho de l’époque de Mendelssohn , ne trouva pas des dispositions aussi favorables dans la constitution valétudinaire d’Alexandre, et quoique la contagion de^ensiblerie sentimentale eût atteint Kunth lui-même, cela n’altéra pas les tendances de l’esprit observateur d’Alexandre, qui s’appliqua tout entier à la nature, dont ses goûts l’appelaient à étudier les phénomènes. Ainsi, taudis que Guillaume prenait pour modèle les tendances estliétiques de l’époque représentées par Schiller et Goethe , Alexandre recherchait les travaux de Goethe sur les sciences naturelles et s’eflbrçait de les rendre applicables à la connaissance des phénomènes de la nature.

Ainsi s’écoulèrent pour les deux frères ces temps heureux de communs efforts, de premiers développements de leur jeunesse , tantôt dans la capitale si riche en ressources instructives, tantôt sous l’influence du sol natal et sous l’aile d’une mère chérie, dans la résidence de famille de Tegel, et leur naissance qui les faisait descendre des plus

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