‹ Alexandre de HumboldtChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ÉTUDES PRATIQUES. — PLANS d’EXISTENCE. — PREMIERS TRAVAUX. — PROJET.** DE VOYAGE ET OBSTACLES.

Avec la deuxième moitié de l’année 1789, se terminait la durée de la carrière universitaire d’Alexandre et de son frère aîné, poussée aussi loin qu’il le fallait pour leur ouvrir la carrière qu’ils ambitionnaient. Cependant les deux frères UC retournèrent pas sur-le-champ dans leur pays, mais obéirent chacun à la vocation particulière à leur nature, pour continuer, à partir de ce moment leur vie et leurs sur des routes divergentes, quoique conservant entre elles une grande affinité d’esprit.

L’explosion de la révolution française devait émouvoir plus sensiblement Guillaume formé à la vie politique, qu’A- Icxandre ce sérieux scrutateur de la silencieuse nature et de scs lois immuables. Lors donc que le premier instituteur de leur enfance, Joachim Henri Campe, qui avait été nommé, depuis quelques années, chanoine et conseiller aulique à Brunswick, prit en juillet 1789, la résolution de se rendre rapidement à Paris, pour assister, selon son expression, aux

ALEXASDHE DE HUMBOLDT. 61

obsèques du despotisme français (souhait qui fut amèrement déçu), il trouva, indépendamment d’un autre jeune homme, un compagnon de voyage dans Guillaume de Humboldt et fit son entrée à Paris, avec lui, le 3 août.

Alexandre vivait pendant ce temps, adonné aux sciences naturelles et toutes ses pensées tendaient à développer le champ de ses observations, d’où lui vint son désir favori de faire un voyage scientifique, désir qui /devait trouver un riche aliment dans sa correspondance avec Forster.

L’organisation du globe était, en particulier l’étude à laquelle s’attachait Alexandre; il s’y était senti attiré par la renommée de Werner, le savant professeur de géologie, et avait choisi cette branche des sciences naturelles pour en faire l’objet tout spécial de ses travaux.

C’est ainsi que nous le voyons au printemps de 1790, faire avec Forster et en compagnie d’un nommé de Geuns, son premier voyage scientifique sur le Ehin, à travers la Hollande et jusqu’en Angleterre, et ses premières observations personnelles parurent aussitôt, insérées dans le premier écrit qu’il publia la- même année sous ce ‘titre : Ohaercaiions m'méralogiques sur une hasalle du lihin. Ce voyage devait contribuer à prouver que cette pierre était d’origine neptunicnne et qu’ainsi sa formation était le résultat des grandes transformations des eaux du globe. Forster rassembla aussi pendant ce voyage des matériaux pour son remarquable ouvrage : les vues du Bas-Rhin. Alexandre de Humboldt s’était préparé pendant l’hiver de 1789, jusqu’au printemps, à faire ce voyage avec Forster, animé par son désir ardent d’étendre ses connaissances, et son intention toute particulière d’entreprendre un voyage dans le but de se perfectionner, de donner de la certitude aux hypothèses

hiochapiiie des hommes célébhes.

avait conçues, et l’on ne doit pas douter qu’il ait passé son hiver, l’esprit plus préoccupé que son frère qui dans le même temps s’enrichissait à sa manière.

C’est ici que se manifesta bien clairement, avec l’évidence des faits, la divergence entre les deux frères, car tandis que l’aînc Guillaume recherchait le commerce de la vie de société et nouait de bonne heure des relations susceptibles d’être une source d’élévation de sentiment et de noblesse d’âme, ce qui eut une grande importance sur toute sa carrière, Alexandre n’avait trouvé aucun stimulant à cette expansion de sou âme et n’en avait pas cherché l’qccasion, mais était resté solidement pénétré d’une seule grande pensée dont rien ne le détachait ; de prendre pour base de sa carrière à venir l’application de son esprit à la connaissance de la nature.

Guillaume entraîné par les tendances rêveuses de son caraetère, jouit de bonne heure des charmes d’une société esthétique choisie ; mais Alexandre appliquait silencieusement ses recherches à cet univers, dont il voulait comprendre les lois éternelles.

A l’époque où il se consacrait au perfectionnement de ses connaissances en géologie et en minéralogie, par sou premier voyage et par une correspondance entretenue avec l’orstcr et pleine du plus noble sentiment d’amitié, Guillaume vivait tantôt à Erfurt dans la société du baron de l’empire de Dalberg (et particulièrement dans la famille du président de chambre de Dacherœde, où il s’éprit de sa jeune et spirituelle fille Caroline), tantôt à Weimar, où cette dernière feuille lui lit connaître le poète Schiller, avec lequel ses fréquents rapports prirent bientôt le caractère de l’amitié la plus intime.

Si Alexandre vivait de préférence dans la société sileu-

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cieuse et toute idéale de la nature dont les mystères le charmaient, nous devons y trouver une cause matérielle qui le rendait moins susceptible de vivre dans les cercles de la société esthétique dont son frère était avide. Il était toujours valétudinaire, et, depuis les cinq dernières années, il était devenu véritablement malade et la crainte que sa faiblesse corporelle ne fîlt un obstacle à l’exécution des plans qu’il avait conçus, le 'portait à remplir toulea lea conditiona pkyaiques qui devaient fortifier quoique lentement son corps à l’exécution de ses grands projets de voyages, projets qui avaient souri à son imagination de jeune homme et qui avaient encore reçu un stimulant dans l’amitié personnelle de Forster et dans les dispositions innées du jeune homme.

Il était naturel qu’il continuât à marcher dans cette voie sûre et pratique qu’il avait choisie pour arriver à la renommée, comme il était arrivé à son frère qui, déjà. en 1790, avait été nommé à Berlin en qualité de conseiller de légation et d’assesseur à la chambre de justice, pour y achever le cours de ses épreuves réglementaires, après lesquelles il pensa bientôt à se marier. Alexandre qui avait choisi les études financières voulait aussi se ménager, le plus tôt possible, un accès dans la vie active. Les études minéralogiques qui l’attiraient de plus en plus et auxquelles ses voyages avec Forster avaient dû donner de nouveaux attraits, lui avaient donné l’espérance qu’il obtiendrait du gouvernement une place dans l’administration des mines, emploi tout à fait eu harmonie avec sa vocation. Il alla donc encore, cette même année , à Hambourg pour fréquenter l’école de commerce sous Burch et Ebeling. Là, il étudia la pratique de la vie de comptoir, sans abandonner la minéralogie et la botanique. On raconte eu particulier de lui que pendant l’hiver de

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1790-91 , il fit de fréquentes excursions pour chercher des mousses qui fleurissent en hiver, La disposition d’esprit qu’il y gagna fut un indice du retour de ses forces physiques et de son espoir plus sérieux d’accomplir ses projets de voyages qui souriaient à son esprit. Il est devenu, à cette époque, aussi actif que d’humeur gaie, et les lettres qu’à partir de là, il écrivit à Lorster témoignent de cette bonhomie et de cette sensibilité facétieuse et pleine de verve.

Mais Alexandre de Humboldt ne s’arrêta pas longtemps à Hambourg. Sa prédilection pour l’histoire naturelle et spécialement pour la géognosie (ou connaissance de la composition de l’écorce solide du globe) et la renommée d’un grand homme qui avait fondé une étude toute nouvelle de la géologie appuyée j>ar des axiomes scientifiques et qui était eu même temps un des plus grands géognostes de sou époque, (l’est à dire Werner, le directeur de l’Académie de mines de Freiberg, excitèrent les désirs d’Alexandre de Humboldt , de se rendre là-bas pour s’y livrer à l’étude de la science des mines. Il arriva en outre qu’un jeune Berlinois, Léopold de Buch, qui, bien que plus jeune que Humboldt, s’était déjà trouvé précédemment en relations particulières avec lui, parce qu’il avait du goût pour la botanique, de Buch, disons-nous, étudiait aussi l’art des mines et se trouvait pour le moment à Freiberg.

Humboldt changea donc au printemps de 1791 de résidence pour Freiberg, où il devint élève de l’Académie des mines, dans le même temps où son frère Guillaume prenait la résolution, en attendant le jour où il cesserait d’exercer sa charge, de renoncer à toute fonction publique, pour se donner tout entier à un culte plus élevé, et vivre auprès de cette Caroline qu’il devait bientôt amener chez lui en qualité

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d’épouse, Alexandre quitta Hambourg, au printemps de ladite année, et alla se jeter à Berlin, entre les bras de sa mère, de sou frère qui devait y séjourner jusqu’en été, et de son fidèle ami Kunth; il y resta jusqu’en juillet pour y reposer son corps, pour y dresser ses plans, et partit ce mois-là pour étudier la science des mines à Freiberg, où il se livra jusqu’au mois de mai de l’année suivante, avec une remarquable activité, à l’étude des mines et de la métallurgie.

Avec le printemps de 1792, il entra, mais alors définitivement dans sa carrière civile et littéraire. Vers cette époque il fut nommé assesseur au département des mines et de la métallurgie, à Berlin, mais encore dans la même année, il passa comme directeur général des mines à Bayreutli, dans les proviuces françaises échues pendant un temps fort court à la Prusse, avec la mission d’y faire un relevé complet des mines du pays.

Le baron de Hardenberg, le même qui plus tard joua un rôle si remai’quable dans les affaires politiques de la Prusse et qui se trouva aussi particulièrement lié avee Humboldt, comme membre de l’opposition, était, à l’époque où Alexandre de Humboldt vint^ Bayreuth, un jeune ministre provincial des principautés françjiises, et devint bientôt une proche connaissance et un ami du jeune directeur général des forêts et, dans le courant de la même année, ce fut aussi lui qui fit faire au baron de Hardenberg la connaissance de Guillaume de Humboldt.

Comme directeur général des forêts, Alexandre de Humboldt était aussi directeur général des mines, dans les principautés de Bayreuth et d’Anspach. Outre ses travaux scientifiques il appliquait son infatigable activité à fonder

BIOCaAFHIE DES HOMMES CÉLÈBBES. G

ItlOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÉRRES.

clans ces régions des établissements imblics. Pendant ces fonctions qu’il conserva jusque dans le courant de 1795, pour s’en démettre alors volontairement, son esprit travailla sans cesse dans le silence, à la pensée d’un grand voyage de découvertes , mais aussi son entourage et l’objet de sa vocation lui créèrent , après une suite fertile de travaux savants et d’observations pratiques, la réputation de plus en plus grande d’un habile naturaliste. Il se livra à des recherches multipliées sur les éléments physiques et chimiques de l’art des -mines et suivit les indications de son maître Werner qui avait été en géographie, un partisan signalé de la théorie appelée le Neptunisme; c’est d’après lui que Humboldt écrivit que toutes les transformations de la surface solide du globe sont produites par les eaux. Toutes les dissertations de Humboldt sur ces matières se trouvent dans le Journal des mines de Moll, dans le journal de Koehler . et de Hoffmann , dans les Annales de chimie de Crell , ainsi (juc dans les journaux de physique et de chimie que publiaient alors Gren, Schérer, Gehler, Gilbert et Poggendorf; et travailla aussi activement dans ses tablettes pour les feuilles françaises le Journal de physique , et les Aymales de chimie. Dans ces dissertations il fonda les pi^micres bases des observations plus sérieuses qu’il fit plus tard et de ses fertiles expériences , car habitué à ne jamais regarder comme isolé ou superflu aucun sujet des connaissances générales, il reprit pour mieux les coordonner, les travaux de sa jeunesse, et nous les trouvons presque tous augmentés et corrigés, introduits dans les grands récits de voyages de son âge viril .

Son grand ouvrage de cette époque, tombe dans l’année 1793; il parut sous le titre de : Spécimen de la Flore de Freibertj, ou : Flore des planles cryptogames des environs

de Freiberg. Il y fit connaître les données fournies par ses observations pendant son séjour dans les mines de ce district, en particulier sur les ebampignons qui vivent dans les puits des mines. A ce travail se rattachaient des aphorismes déduits de la physiologie chimique des plantes, aphorismes qui renfermaient les expérienees qu’il a entreprises sur la sensibilité des plantes, leur mode de nourriture, Jeur couleur et qui présentaient un certain nombre d’observations et d’aperçus qui, cneore aujourd’hui, après le vigoureux essor de cette science dans ces quinze dernières années, sont excessivement remarq\iables , et donnent une preuve de sa manière profonde d’observer.

Dans l’année 1794, il accompagna le ministre provincial I de Hardenberg, sur le Ehin, où l’amenait une mission diplomatique. Ce voyage fit éclore dans l’àme de Humboldt de nouveaux désirs pour l’accomplissement des plans d’e.xistence qui étaient devenus sa pensée favorite, pensée qu’il résolut de satisfaire sur une petite échelle, eu attendant l’exécution de son grand projet de voyage autour du monde. Ce fut en visitant les Alpes et la Silésie, qu’il préluda à la satisfaction de ses penchants et aux voyages qu’il projetait, et son ardeur pour les voyages ne fut que provisoirement assouvie par les missions qu’il reçut du gouvernement, d’exécuter dans sa sphère spéciale une tournée dans la province de Prusse et la Pologne.

Quelle qu’agréable que dût être la position d’Alexandre de Humboldt, même au point de vue de la science, elle ne satisfaisait pas néanmoins cet esprit impatient d’aller à la recherche d’un monde inconnu ; il voulait faire des decouvertes au delà des mers ; c’était le but de sa vie, qui depuis sa tendre jeunesse n’avait fait que s’accroître et se traduire

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

par des plans toujours plus vastes ; c’est là dessus qu’il concentrait ses plus nobles efforts.

Il donna en 1795 sa démission de directeur-général des forets et fit un voyage à Yicnne où il visita le célèbre géognoste Freiesleben, s’occupa exclusivement de botanique, étudia de préférence une magnifique collection de plantes exotiques qu’il trouva là et projeta un voyage en. Suisse avec Freiesleben, Il avait, en outre, le dessein de connaître l’Italie, et en particulier les districts volcaniques de Naples et de Sicile. Il s’y rendit avec un monsieur de Ilaften, mais la guerre borna son entreprise à l’Italie supérieure, avant qu’il eût pu atteindre les terres volcaniques.

Ce fut aussi vers cette époque que Humboldt s’occupa avec le plus vif intérêt de la grande découverte de Galvani , c’est à dire de cette force naturelle si remarquable, qui a fourni dans l’époque où nous vivons, les résultats pratiques si prodigieux, et qui, du nom de son inventeur, a été appelée galvanisme. Humboldt poursuivit les recherches et multiplia les observations.

Mais son ardeur pour la science éprouva sur ces entrefaites plus d’une douloureuse divei'sion. Sa mère bien -aimée souffrait depuis un an d’une maladie qui s’aggravait de jour en jour. Son frère Guillaume qui (après un agréable séjour à léna en 1791 , où il avait en société de sa femme entretenu des relations intimes d’esprit avec Schiller et Goethe, avec le philosophe Fichte, l’historien Woltmann, le philologue Schütz, conseiller aulique, Ilger le professeur d’archéologie, le théologue Paulus, les médecins Stark et Hufeland), lui avait fait déjà savoir à Bayreuth qu’il avait, au mois de juin, trouvé leur mère malade dans cette bonne résidence de ïegel, et que pour ce motif il avait retardé son

ALEXANDRE DE HCMBOLDT.

retour ù léna où il devait passer l’hiver. Mais cette fois, au commencement de décembre, Alexandre de Humboldt apprit de son frère, qui depuis la fin d’avril était revenu demeurer à léna, la triste nouvelle de la mort de sa mère, à la date du 20 novembre. Cet événement et toutes les affaires de famille qui s’y rattachaient le détournèrent pendant quelque temps de ses travaux scientifiques, de ses projets de voyages, et, au commencement de l’année 1797, il se rendit à léna, chez son frère, dont il trouva la femme très souffrante des suites de couehes après avoir mis au monde un second fils. Il séjourna là jusqu’au printemps, mais il avait tellement mûri son grand projet d’un voyage dans les Indes Occidentales qu’il consacra tout le temps de son séjour à léna aux préparatifs d’une entreprise scientifique si importante.

Là il retrouva encore Freiesleben, se joignit à lui pour faire, en février, une visite à Gœthe qu’il rencontra et avec lequel il resserra ses relations, et ses études favorites d’anatomie pratique intéressèrent tellement son frère Guillaume et Gœthe lui-mèrae que le premier suivit avec lui des cours privés d’anatomie auprès du professeur Loder et que Gœthe s’associa souvent et avec plaisir aux préparations zoologiques d’Alexandre de Humboldt. Mais à côté de cela, il continua les expériences sur la galvanisme qu’il avait déjà commencées à Vienne, voua une attention toute particulière aux lois de l’irritabilité musculaire et aux rapports qu’ont avec lui les nerfs de la vie chez les animaux vivants, il reconnut aussi là un phénomène vital analogue sous plusieurs rapports au galvanisme, et lit paraître un écrit qui, sous le titre : V Irritabilité des fibres musculaires et des fibres tierceuses, présenta de nouvelles conclusions sur l’ac-

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tioa des chaînes galvaniques et des substances animales. Son intérêt pour les phénomènes de cette force naturelle sur les animaux vivants persista même plus tard, car nous le verrons entreprendre dans ses voyages des observations sur la production de l’électricité par des poissons appelés électriques. Mais Humboldt ne pouvait pas lui-même livrer à la publicité son travail préparé à léna, sur l’irritabilité musculaire et nerveuse, parce que sa passion des voyages ne lui permettait pas de tarder encore. Il envoya son manuscrit à Blumeubach, de Gottingue, qui le publia avec des remarques.

Dès le printemps, il abandonna léna, tout entier à ses projetsde voyage dans l’Inde Occidentale, et ses amis d’Iéna le virent partir à regret, car Goethe lui-même, qui ne lui avait fait visite que pendant un temps très court et s’eu était retourner à Weimar, au mois d’avril, avait tellement épronvé l’influence attrayante d’Alexandre de Humboldt qu’il écrivait à Schiller ; » J’ai passé mon temps avec Humboldt de la façon la plus agréable et la plus utile, mes travaux sur l’histoire naturelle ont été par sa présence réveillés de leur sommeil d’hiver. «

Le goût d’Alexandre pour les voyages trouva dans son frère Guillaume la plus chaleureuse sympathie; on ne parlait que de voyages, on rêvait de pays lointains, et Schiller écrivait, à cette époque (14 avril 1797), à Gœthe : » Toute la famille de Humboldt, jusqu’à la petite fille, a beau se trouver alitée par une fièvre glaciale, on ne parle toujours que de prochains grands voyages. • Les frères Humboldt avaient également projeté, après une courte station à Berlin, pour mettre ordre à leurs affaires de succession, de faire ensemble le voyage de l’Italie et, de là, Alexandre avait

ALE.UKDRE DE HüMBOLDT.

l’intention de continuer sa route dans la direction de l’Espagne et ensuite de l’Amérique.

A la fin d’avril, Alexandre de Humboldt et son frère Guillaume avec sa famille quittèrent léna ; pour faire plaisir à celui-ci qui, à l’occasion de la traduction de son Agamemnon, désirait avoir un entretien avec Wolf, il s’arrêta quelques jours à Halle, et se dirigea de là rapidement vers Berlin, pour mettre ordre à toutes ses aflfaires de successiou, avec le concours de son fidèle Kunth, parce quilsQ disposait à faire une longue absence hors d’Europe. La propriété de liingewald dans le Neumarck lui était échue en partage dans la succession (pendant que son frère aîné prit possession de ïegel), mais il voulut vendre son lot pour pouvoir, avec la somme qui en résulterait, exécuter le plus tôt possible son voyage dans les Indes Occidentales, désir qu’il nourrissait depuis sept années et qui s’accroissait de plus en plus ; c’était une entreprise particulière remarquable, mais dispendieuse. Au mois de juin, les membres de la famille de Humboldt se réunirent donc à Dresde, où ils mirent ordre à leurs afiaires, avec l’aide de Kunth qui s’y était trouvé avec eux. Alexandre vendit sa propriété au juge Erantz de Kleist et chargea du soin de ses biens mobiliers son ancien précepteur Kunth qui était aussi l’administrateur de la propriété de Guillaume.

11 restait encore à faire ce voyage en commun, depuis longtemps projeté, en Italie. Mais il y eut une nouvelle cause de retard ; les quelques jours d’attente que l’on entrevoyait devinrent des semaines; car madame de Humboldt eut une rechute de fièvre, ce qui retint encore Alexandre à Dresde. Tous ces empêchements prématurés qui venaient troubler des plans conçus depuis si longtemps, faisaient

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

dire à Schiller, dans une lettre qu’il adressait, le 23 juillet, à Goethe : « Quel joli voyage ce sera ! Il faut déjà qu’ils séjournent à Dresde un temps infini. •> Mais la société du conseiller à la cour d’appel Kœrner , du député prussien Gessler et du gi’and linguistique Adelung abrégea d’une façon agréable l’ennui de ces longs délais. Or, des obstacles plus longs, plus pénibles devaient encore surgir. Alexandre se dirigeait avec son frère et toute la famille de celui-ci vers Vienne (mais là déjà, un retard que l’on espérait voir cesser au bout de quelques jours fut forcément prolongé, parce qu’ils durent attendre l’issue de la guerre qui menaçait entre l’Autriche et Bonaparte, ce qui était un empêchement à leur départ définitif. Ils y firent la connaissance de la famille wcstphalienne Le Haften, dans laquelle Alexandre retrouva un ami d’autrefois dans la personne de M. de Hafteii, qui s’occupait comme lui de géologie. Auprès de lui se trouvait aussi le jeune naturaliste Fischer (devenu plus tard conseiller d’État en Bussie) et pendant qu’il se consolait des retards que lui causaient les événements de guerre, par ses relations scientifiques avec la nature, son frère Guillaume se livrait au travail avec le jeune philologue Bast de la bibliothèque de la cour impériale.

Sur ces entrefaites, les événements de la guerre prirent une tournure telle que, pour le moment, on ne pouvait plus songer à un voyage en Italie, qui était devenu impossible. Car quoique les Français eussent été repoussés sensiblement du midi de l’Allemagne, l’année précédente, par les armées victorieuses du prince archiduc Charles , Bonaparte, par une tactique heureuse, avait remporté néanmoins d’autres et de plus grands avantages et avait forcé l’Autriche à entrer en négociations, par la conquête des pro-

vinces de l’Adriatique et des combats ultérieurs en Italie. Les négociations tirèrent grandement en longueur, mais ne laissèrent point de doute sur le sort de l’Italie.

Sous la pression des événements, les frères de Humboldt renoncèrent à leur projet impérieux de faire ensemble un voyage en Italie, d’autant plus qu’ils apprirent que Goethe, qui voulait y aller comme eux, n’avait pu, au milieu de ces événements politiques, parvenir que jusqu’en Suisse.

La nouvelle de l’arrivée de Goethe en Suisse remit à la pensée d’Alexandre son idée favorite longtemps entretenue d’accomplir un voyage en Suisse. Comme la famille Humboldt avait résolu de visiter Paris, Alexandre voulut y accompagner son frère. Alors eurent lieu , en France , les événements du 18 fructidor qui renversèrent le parti de la paix et mirent l’Autriche dans la nécessité d’activer, par une plus grande condescendance, les négociations militaires. Schiller qui, dans ces événements de la France, entrevoyait un motif pour faire renoncer Humboldt à son voyage à Paris, se trompait comme Goethe, qui, retenu encore en Suisse, à la fin de septembre, exprimait à Schiller la supposition que les Humboldt, après leur voyage dans les Alpes, seraient enchantés de venir ensemble passer l’hiver auprès d’eux, au pied de la tour du llenard, près d’Iéna. H entrait plutôt dans les plans des frères Humboldt de se rapprocher du pied des Alpes, sur les frontières françaises et d’attendre, après ce voyage, la conclusion de la paix généralement désirée , entre la république française et l’empire d’Autriche. En attendant, Alexandre voulut appliquer toute son attention aux études et aux observations géognostiques du sol de la Suisse si intéressant et si riche.

Enfin la famille quitta Vienne, au commencement d’oc-

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

tobre 1797, et Alexandre l’accompagna jusqu’à Salzbourg, où il rencontra son ami et compagnon d’études, Léopold de Buch, avec lequel il se mit rapidement en communauté de travaux scientifiques. Comme son frère Guillaume, prévoyant d’une manière certaine la prochaine conclusion de la paix, voulait rapidement se diriger vers l’ouest et qu’Alexandre était fortement retenu par Léopold de Buch et les montagnes , il se sépara de son frère , laissa celui-ci gagner Munich et Bâle avec sa famille et marcha droit sur Paris (le traité de Campo-Formio ayant été conclu le 17 octobre), tandis que lui-même, en société de Léopold de Bueh, parcourait, daus un but scientifique, les Alpes, près de Salzbourg et le Steiermark, s’arrêtait longtemps dans ces montagnes et attendait la fin de l’hiver de 1798, à Salzbourg, avec son ami. Quant au voyage dans la Haute Italie, auquel voulait prendre part M. de Haften, cet ami avec lequel llumboldt s’était lié à Vienne, il fallait y renoncer.

Au printemps de 17-98, Alexandre quitta Salzbourg et se dirigea sur Paris, où il rencontra encore son frère, dont la maison était devenue le point de ralliement de tous les Allemands de distinction. Mais l’arrivée d’Alexandre à Paris renfermait une pensée ultérieure. Il voulait trouver une occasion de parcourir le monde. A Salzbourg, il avait déjà résolu de s’attacher à une expédition dans la basse Égypte; mais les événements politiques le forcèrent à s’en abstenir. Or, il avait rencontré un homme qui aimait avec passion les beaux-arts, et qui, lui aussi, avait un désir ardent de faire un voyage en Égypte. Cet homme qui jadis était allé déjà sur les côtes de l’Yllyrie et de la Grèce, lui avait proposé de consacrer environ huit mois à remonter le

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ALEXANDRE DE IIDMBOLDT.

Nil jusqu’à Assuan , pour rechercher les monuments antiques. Humboldt se réserva, en revenant d’Alexandrie, de continuer seul le voyage à travers la Palestine et la Syrie. Le chef de l’entreprise désirait fort la société de Humboldt qui devait rendre de grands services par la connaissance profonde des peuples classiques de l’ancien monde qu’il avait mis tant d’ardeur à acquérir, précisément dans le but de voyager. Les événements politiques du monde déjouèrent cet espoir. Mais son esprit ardent ne se refroidit pas de cette déception. Ses projets et ses plans restèrent inébranlables, car il avait fait de sa résolution de visiter le continent américain la règle de sa vie, s’y était préparé depuis sa 18 e année par de petits voyages en Europe , pour être en état de collationner les expériences géologiques sur l’origine de l’Amérique et d’acquérir la connaissance pratique nécessaire de ces instruments sur lesquels s’appuient les recherches qu’il s’était proposées pour but. Ayant l’esprit ainsi préparé, il avait également dans les mains les ressources pécuniaires qu’exigent des projets sur une aussi grande échelle. Son esprit impatient qu’un heureux destin avait mis dans les plus heureuses conditions de la vie ne connaissait ni la détresse ni les privations qui renversent si souvent les plans d’hommes distingués et entravent leurs progrès et leur activité. Les vicissitudes communes aux relations de la vie lui causèrent seules quelques déceptions, qui ne paralysèrent pas ses espérances, mais ne purent qu’en entraver momentanément la réalisation.

Lorsque le voyage d’Égypte fut contremandé, Alexandre de Humboldt apprit que le Musée national de France préparait une expédition qui, sous les ordres du capitaine Baudin, allait entreprendre un voyage de découverte dans

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

l’hémisphère austral. Sa soif d’explorer des régions inconnues le poussa sur-le-champ à Paris, pour se faire attacher à cette expédition, même à ses propres frais, s’il le fallait. Dans cette intention il alla trouver son frère à Paris.

On avait choisi , pour faire partie de cette commission , deux naturalistes, MM. Michaux et Bonpland qui, pendant ce voyage, devaient représenter la section des sciences naturelles, et Humboldt eut pour premier soin de faire la connaissance de ces deux hommes. Il se lia plus particulièrement avec Aimé Bonpland. Ce jeune homme était un des élèves les plus distingués de l’école de mé-decine et du .Tardin botanique de Paris et trouva bientôt dans Humboldt l’amitié du cœur le plus sympathique. La participation de Humljoldt à l’expédition fut bien accueillie, et ce fut alors lui qui hilta les préparatifs de cette grande entreprise scientifique. Il apprit encore l’arabe , ce qui détemina sou frère à étudier les idiomes de l’Amérique. Il fit la connaissance des naturalistes et des mécaniciens les plus distingués de Paris, et continua, en collaboration avec le célèbre physicien Gay-Lussac, son livre des : Recherches sur la composition de V atmosphère , que jadis il avait entrepris seul , et en même temps il poursuivait encore des recherches eudiométriques sur la décomposition chimique de l’air ambiant, recherches qu’il continua au milieu des variations de température et de saisons de l’année et qui le firent bien mériter de cette branche importante de la science.

Ces savantes recherches se rattachaient à des études antérieures que sans doute il aurait déjà entreprises lorsqu’il remplissait ses fonctions officielles et scientifiques dans les mines, à savoir son mémoire sur les corps gazeux souterrains, auquel il avait dû travailler à Paris, à côté d’autres

ALEXANDRE DE HUMDOLDT.

chimistes, puisque dès le commencement de l’année suivante cet ouvrage fut public , quand déjà Humboldt était en voyage.

Mais au commencement même de ses préparatifs de voyage avec le capitaine Baudin, il dut éprouver une douloureuse déception. La paix menaçait d’être rompue eu Allemagne et en Italie, ce qui retardait encore l’exécutiou de l’expédition que l’on projetait dans l’autre hémisphère, le gouvernement français retenant les fonds qui avaient été alloués pour cela. Pour le moment, Humboldt ne pouvait pas exécuter son projet de suivre une expédition de savants français en Égypte, les communications avec Alexandrie ayant été interceptées à la suite de la bataille d’Aboukir que les Français avaient perdue contre les Anglais, commandés par Nelson. Mais Alexandre s’était si fermement résolu à faire une fois le voyage sur une autre partie du globe, que ces nombreuses déceptions ne le détournèrent pas un instant de ses préparatifs d’exécution d’une entreprise de ce genre , qu’il poursuivit avec ardeur en réunissant tous les matériaux, tous les documents utiles à son voyage, quoiqu’il dût attendre une occasion nouvelle. 11 trouva dans Bonpland une impatience égale à la sienne; celui-ci voulait, à tout prix, connaître les régions ignorées.

Dans l’automne de cette même année 1798, Alexandre fit la connaissance du consul de Suède Sciœldebrand , qui traversait Paris dans le but de se rendre à Marseille où il devait s’embarquer pour faire partie d’une mission à Alger, sur une frégate suédoise que l’on attendait là pour la fin d’octobre. Humboldt crut, dans ce moment, avoir trouvé l’occasion perdue d’entreprendre une tournée scientifique en Afrique et en Égypte, et Bonpland s’offrit à l’y accompa-

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ItlOC.RAiMlin: DES HOMMES CÉLÈIIKES.

guer. Ils projetèrent de se joindre plus tard à la caravane de la Mecque et d’aborder l’Inde occidentale en traversant le golfe l’ersique. L’envoyé suédois ayant mis son navire à leur disposition, ils élaborèrent aussitôt le plan de leur voyage. Ils voulaient particulièrement faire des recherches dans les montagnes élevées du Maroc et rejoindre dans tous les cas les savants français qui avaient été adjoints à l’armée française en Égjq)te.

A la fin d’octobre 1798, Humboldt ayant achevé ses préparatifs, quitte Paris avec son ami et compagnon de voyage, Bonpland, et se rendit à Marseille, pour y attendre la frégate suédoise. Les adieux d’Alexandre à son frère furent pénibles, car tous deux étaient habitués à vivre côte à côte en communion de pensée. Alexandre dit lui-même à l’occasion de ces adieux : » Je me séparai de mon frère qui par ses conseils et par sou exemple avait eu tant d’influence sur la direction de toutes mes pensées. Il approuva les motifs qui me déterminaient à quitter l’Europe, une voix secrète nous disait que nous devions nous revoir. Cette espérance adoucit la douleur d’une longue séparation.

Mais la mesure de ses déceptions n’était pas comblée. Il semblait que le destin voulait l’attacher aux rivages européens ou le forcer à porter ses recherches sur une voie différente et meilleure. 11 attendit deux mois avec son compagnon de voyage à Marseille, mais la frégate suédoise que le consul devait conduire à Alger, ne vint pas, et la nouvelle courut enfin qu’une tempête l’avait endommagée sur les côtes de Portugal, et qu’elle ne pourrait arriver à Marseille qu’au printemps. Humboldt ne pensa pas plus que Bonpland à revenir sur ses pas, à désespérer de ses projets; ils résolurent de passer l’hiver en Espagne, d’y faire des obser-

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ALEXANDRE DE IlL'MnOI.DT.

valions scientifiques et d’attendre jusqu’au printemps tiuclcpie occasion de s’embarquer ; aussi bien il ne paraissait pas opportun de commencer par un voyage dans le Maroc, pour de paisibles travaux scientifiques, vu que des troubles avaient éclaté à Tunis.

Au commencement de la nouvelle année 179t), les deux voyageurs se mirent en route pour Madrid, mais leur voyage jusque là fut une excursion scientifique, car Humboldt détermina avec les instruments exacts qu’il avait préparés pour scs voyages de découvertes, la hauteur et la situation astronomique de beaucoup de points importants ; il gravit les hauts sommets de Montferat et constata la véritable hauteur de la plaine centrale de Castille, tandis que Bonplaiid explorait le règne végétal et recueillait un riche butin. Humboldt trouva le climat de Castille beaucoup plus froid «[ue celui de Toulon et de Gênes, l’intérieur des hauts plateaux d’Espagne couverts de grès, de gypse, de sel gemme et de calcaire jurassique. Dans des situations variées, les montagnes produisaient des dattes, des bananes, de la canne à sucre, et d’autres plantes même qui ne croissent que dans le nord de l’Afrique, sans que celles-ci eussent à souffrir des vents rigoureux qui régnent dans ces contrées.

A Madrid le sort qui jusque là n’avait pas favorisé leur voyage devint tout à coup favorable. Humboldt y trouva l’ambassadeur suédois, baron de Forell, qui accueillit avec une grande bienveillance ses projets de voyage, présenta Humboldt et son compagnon au célèbre ministre espagnol, don Mariano Luis de Urquijo et obtint par l’entremise de celui-ci que Humboldt fût présenté au mois de mars, à la cour d’Aranjuez. Il y trouva l’occasion de développer au roi les bases scientifiques et les avantages que scs découvertes

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pourraient avoir pour la vie pratique et il l’exposa si heureusement qu’il vit le roi tout disposé à lui fournir les moyens d’exécuter son voyage. Il obtint l’autorisation spéciale du roi, illimitée et sans réserve de parcourir et d’explorer toutes les possessions espagnoles en Amérique, et le ministre lui promit l’entremise de son appui et de son autorité. N’est -il pas remarquable que celui qui a découvert géographiquement l’Amérique, Christophe Colomb, et celui qui l’a découverte scientifiquement, Humboldt, aient dû tous deux voir leurs plans autorisés en Espagne.

La joie que Humboldt et Bonpland éprouvèrent de ce changement favorable et rapide dans leurs relations , les rendit si impatients de se mettre en route, que, pour tirer parti le plus tôt possible de l’autorisation royale, ils ne perdirent pas de temps à leurs préparatifs, mais abandonnèrerent Madrid au milieu de mai, pour atteindre un port et étudier en chemin l’histoire naturelle de l’Espagne, Dans cette intention, ils traversèrent une partie de la vieille Castille et même des provinces de Léon et de Galicie, .pour parvenir au port de la Corogne.

C’est le cœur plein de joie qu’ Alexandre de Humboldt informe son frère, à Paris, du prochain accomplissement de ses vœux si longtemps entravés, et les tableaux que dans sa lettre il fait de l’Espagne et qui devaient naturellement être parés des couleurs les plus attrayantes, sous l’impression récente d’un joyeux voyage, réveillèrent aussi dans Guillaume de Humboldt la résolution de faire là bas un grand voyage, car déjà dans le mois de février, pendant qu’ Alexandre était sur la route de Madrid, il devait avoir fait à son frère un si charmant tableau de la belle Espagne, que dès cette époque la femme de Humboldt écrivait dans son

pnys : que son mari songeait, pendant qu’elle resterait dans les Pyrénées avec ses enfants, à partir seul pour Madrid et même pour Lisbonne. Les descriptions ultérieures qu’Alcxandre fit, en route de Madrid à la Corogne, n’ont pas dû moins contribuer à la résolution de Guillaume , car ses pas le conduisirent aux belles chaînes de montagnes et aux rochers de la Galicie et aux pics de granit qui avoisinent la Corogne; il en fit la description après d’intéressantes recherches et traça un tableau attrayant des irruptions de la mer qui jadis, il y a plusieurs milliers d’années, avait dû violemment séparer ces chaînes non interrompues et ces murailles de rochers escarpés. De pareils tableaux épistolaires exposés avec le génie d’observation, naturel à un Alexandre de Humboldt, ont été sans doute le motif pour lequel ce plan de modeste voyage dont M. de Humboldt avait parlé en février, ne s’accomplit pas sans elle et que toute la famille entreprit en juillet une tournée à travers l’Espagne.

Alexandre de Humboldt arriva avec sa suite à la Corogne ; mais un nouveau retard vint le menacer. Les Anglais avaient bloqué le port, pour couper les communications entre la mère-patrie espagnole et les colonies américaines. Quoi qu’il en soit, les deux voyageurs étaient recommandés par le ministre, premier secrétaire d’Êtat, à l’oflScier don Eaphael Clavijo qui, depuis quelque temps , faisait une inspection des postes maritimes et qui ne négligea rien, pour rendre le retour des deux amis aussi agréable que possible , car ils devaient attendre que les frégates anglaises qui les bloquaient se fussent éloignées.

Il y avait dans le port de la Corogne un bâtiment, la corvette le Pizarro qui était destinée à faire voile pour la

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Havane et Mexico, mais qui avait été retenue par le blocus anglais. L’officier Clavijo conseilla à Humboldt de s’embarquer sur eette corvette et d’attendre l’occasion favorable de gagnef la pleine mer. Les deux voyageurs suivirent ee con- Æil et comme ils avaient quelques craintes pour leurs précieux instruments et qu’ils exprimaient le désir de visiter l’île de Ténériffe, Clavijo ordonna au capitaine de la corvette le Pizarro non seulement de mettre en sûreté les instruments de physique de Humboldt , mais encore de s’arrêter à l’île désignée, aussi longtemps que les voyageurs en auraient besoin, pour visiter le port d’Orotava et pour gravir le sommet du pic de Ténériffe.

Les quelques jours qui s’écoulèrent encore avant que les bagages pussent être embarqués furent utilisés, tantôt à classer méthodiquement les plantes recueillies jadis eu Espagne , tantôt à la correspondance , tantôt à de petites excursions jusqu’au port du Eerrol, situé à l’autre pointe de la baie du Ferrol, pour faire, sur la route, des expériences sur la température de la mer et sur la dimiuution de la chaleur dans les couches d’eau successives et, là déjà, ils reconnurent un point important pour la sécurité des navigateurs, c’est que la proximité d’un banc de sable se trahit bien longtemps avant d’être appréciée par la sonde, par la brusque diminution de la chaleur à la surface des eaux, et qu’un navigateur peut reconnaître l’approche du danger au moyen du thermomètre bien plus tôt qu’avec la sonde.

Au moment de s’embarquer Alexandre de Humboldt écrivit encore une lettre au capitaine Baudin pour lui rappeler sou ancienne promesse, à savoir que, lorsque l’expédition, retardée s’exécuterait enfin et ferait route par le cap Horn, Humboldt le rejoindrait soit à Moutevidéo, au Chili

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OU i Lima, soit dans celle des colonies espagnoles où il jugei-ait à propos de s’arrêter. Cette lettre eut des conséquences sérieuses pour Humboldt. De faussas nouvelles publiées par les journaux lui apprirent dans ce lointain pays que Baudin avait commencé dans ce moment son voyage autour du monde, et Humboldt se souvenant de leurs conversations, quoiqu’il fût dans l’île. de Cuba, partit avec Bonpland pour Portobello, à travers l’isthme de Panama, sur les bords de la mer du Sud, et fit ainsi un trajet de plus de 800 milles dans un pays que, dans ses projets anterieurs, il ne se proposait pas de traverser. Nous reviendrons plus tard là dessus. Une violente tempête qui s’éleva avec un grand coup de mer et un vent de Nord-Ouest força Humboldt et' de Bonpland à suspendre brusquement leurs expériences, mais fut très favorable à leurs projets. Les deux frégates anglaises et le vaisseau de ligne qui tenaient bloqué le port furent obligés par la tempête de quitter les côtes d’Espagne et de se porter dans la haute mer. L’officier Clavijo conseilla d’utiliser cette circonstance, d’embarquer à la hâte les instruments et les bagages et de ne pas manquer de profiter de l’éloignement momentané des vaisseaux de guerre anglais pour essayer do sortir du port.

Humboldt et Bonpland mirent en toute luàte à la voile, mais le vent d’Ouest qui grossissait toujours les mit dans l’obligation de louvoyer plusieurs jours, jusqu’à ce que, enfin, sans être découverts par la croisière anglaise qu’ils voulaient éviter, ils prissent la haute mer, dans l’après-dinéc du O juin , pour doubler au bout d’une demi-heure la tour d’Herculc (le phare de la Corogne) et gagner librement vers le soir une mer agitée, poussée par un vent frais.

Comme le cœur de Humboldt dut se gonfler quand il vit

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enfin s’accomplir, à cette heure tardive de l’après-midi, l’espoir ardent si longtemps nourri, si souvent déçu ! Quelles pensées durent s’emparer de lui, lorsqu’à 9 heures du soir, il vit la lumière d’une hutte de pêcheur de Sisarque, figurant le dernier point des côtes occidentales de l’Europe, qui s’éloignait de plus en plus, confondue avec la lumière des étoiles qui s’élevaient à l’horizon. Ses regards et ceux de Bonpland y restèrent involontairement attachés, » Oh! s’écriait-il encore , après bien des années , cette impression ne s’effacera jamais de ma mémoire. Que de souvenirs éveille dans l’imagination un point lumineux qui, paraissant et disparaissant au milieu des ténèbres, au dessus des flots agités, nous signale les rivages du pays natal ! »

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