CHAPITRE III
PLEINE MER. — LE PREMIER PAS SCR UN SOL ÉTRANGER A l’EUROPE. — TÉNÉRIPFE. — CCMANA.— TREMBLEMENT DE TERRE. — DÉPART.
On voguait rapidement ; l’attention des naturalistes hcureu.x d’avoir pris leur essor , se portait avec le plus grand intérêt sur les courants qui régnent dans le golfe depuis les Açores jusqu’au détroit de Gibraltar et aux îles Canaries et font constamment tourbillonner les eaux de la mer Atlantique, sur une étendue de 3,800 milles. Le capitaine du Tiéarro signala une croisière anglaise qui se montrait au loin , ce qui le détermina pendant la nuit , à changer de route, sans perdre sa direction vers le 30'’ degré de latitude, au Sud. Les hirondelles de mer et les dauphins accompagnèrent Humboldt jusque là, car le 11 juin, il eut pour la première fois le merveilleux spectacle de toute la surface de la mer couverte d’un nombre infini de méduses qui glissaient avec rapidité à côté du navire, et qui par l’éclat métallique de lieaucoup d’entre eux , faisaient une agréable diversion aux teintes azurées de l’océan.
La première navigation éveille, à chaque moment , dans un âme comme celle de Humboldt, de nouveaux faits, de
lîlOGILVPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES.
nouvelles perspectives, de nouvelles richesses vitales. Pendant la nuit, il voyait des méduses qui, à l’instant où on les saisissait , produisaient une légère secousse accompagnée d’une étincelle électrique ; entre Madère et les côtes d’Afri- ([ue , il rencontra une véritable pluie d’étoiles étincelantes qui devenait plus intense à mesure que le navire avançait vers le Midi, phénomène qui se produit aussi dans les mers du Sud, dans le voisinage des volcans, et dans beaucoup de régions européennes , qui a été plus tard le sujet d’études spéciales de la part de Humboldt et l’a conduit à une cxpli.cation nouvelle de cette pluie d’étincelles que l’on considérait comme périodique.
Humboldt et sou compagnon devaient encore recevoir un salut de l’Europe. Une hirondelle domestique, accablée de fatigue se posa sur une voile, assez près pour être prise à la main; c’était un dernier, un tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment et qui, comme eux, avait été porté sur les mers, par un penchant invincible. Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se renchérirent à l’approche des îles que l’on voyait s’élever à l’horizon , par une mer tranquille et un ciel ptfr. Humboldt passa souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y contemplaient les pics volcaniques de nie de Lancerote, une des Canaries éclairée par les rayons de la lune, au dessus desquels apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui glissaient ça et là, à des distances incertaines, dans la direction du rivage noyé dans le lointain; c’étaient apparemment des pêcheurs qui se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage et
ALEXANDUE DE HUMBOLDT.
oela conduisit Huinboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe Colomb sur l’île de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui précéda la découverte de l’Amérique, Mais cette fois encore ces feux mobiles furent un présage pour Humboldt , ce Colomb scientifique des temps modernes.
Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d’intéressants végétaux marins, et de plus, l’erreur de leur capitaine qui prit un rocher basaltique pour un fort et y envoya un officier, leur fournit l’occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C’était la première terre que Humboldt foulait depuis son départ d’Europe, et il rend compte en ces termes de l’impression qu’il en ressentit : « Kien ne peut exprimer la joie qu’éprouve le naturaliste quand, pour la première fois, il touche une terre qui n’est pas l’Europe. L’attention se porte sur tant d’objets, que l’on a de la peine à se rendre compte des émotions que l’on ressent. A chaque pas on croit trouver un produit nouveau, et dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l’on ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos jardins botaniques et nos collections historiques. «
Le brouillard de l’atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s’était réjoui de contempler, et comme ce rocher n’est pas couvert de neiges éternelles , il est visible à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre, d’autant
BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES
plus qu’il est en même temps entoure de blocs de lave noire et d’une vigoureuse végétation.
Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériflé, et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de Madrid, l’autorisation de faire une excursion dans l’île, ils en profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel Armiage, chef d’un régiment d’infanterie, l’accueil le plus gracieux et le plus bienveillant. C’est dans le jardin de son aimable hôte que Humboldt vit pour la première fois le bananier que jusques là, il n’avait trouvé que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre à melons) et d’autres plantes tropicales qui croissent en liberté.
Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait Humboldt ne pouvait s’arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt devait se hâter d’arriver avec Bonpland au port d’Orotava, d’où il prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en chemin un troupeau de chameaux blancs que l’on emploie dans le pays comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s’agissait de gravir ce fameux pic. C’était la première des espérances de Humboldt qu’il voulait réaliser.
Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds au dessous de la mer, au port d’Orotava. Il y fut émerveillé de l’aspect d’un paysage d’une incomparable beauté. Des dattiers et des cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des dragoniers, les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les chapelles répandues çà’et là, au milieu des orangers, des myrtes et cyprès ; tous les murs sont chargés de fougères et de mousses, et, tandis que plus haut le volcan est couvert de
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neige et de glace, il règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C’est au milieu des impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses compagnons arrivèrent à Orotava et suivirent en sortant de là une belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se dirige vers les hauteurs du volcan.
Par le fait , Ténériffe , première région tropicale dont Humboldt faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son troisième voyage autour du monde , recommandait à tous les médecius de l’Europe d’envoyer leurs malades à Ténériffe. pour y recouvrer le calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau toujours vert d’une végétation luxuriante qui séduit Tàme, ce n’était pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la nature et l’exprima hautement, quoique, aux yeux des géologues, cette île ne soit qu’une montagne intéressante d’origine volcanique et formée à différentes époques.
Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là haut à d’intéressantes observations sur sa formation, sou histoire géologique et sur les différentes zones successives de végétaux qui lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à eux-mêmes, jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas.
En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt
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croyait voir des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les bords du Ehin , près de Bonn , tandis que les espèces de plantes et d’animaux changent avec le climat et varient encore d’après l’élévation ou l’abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux apparemment que la cause des climats , se montrent les memes sur les deux hémisphères. Mais cette différence dans les plantes et les animaux , qui dépend du climat et de l’élévation du sol , au dessus de la surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d’étendre encore ses recherches sur le développement géographique des plantes et des animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de Ténériffe , il vit déjà la preuve évidente de l’influence exercée par les hauteurs sur cette progression du développement des plantes.
11 parcourut, immédiatement après, la région des bruyères arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères, plus haut, un bois de genévriers et de sapins, plus loin encore un plateau couvert de genets , large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Rétama , arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic, lui souhaitèrent la bienvenue.
On devait espérer qu’au sommet du cratère d’un volcan, Humboldt poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il le fit avec grand succès, car il rassembla dans cette occasion de nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu’il devait produire plus tard sur l’influence des volcans dans la forme du globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard
ALEXANDRE DE HUMROLDT. î)l
vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s’aperçurent que leur navire, /e Pizarro, était sous voiles, et cela les inquiéta fort , parce qu’ils craignaient que le bâtiment ne partit sans eux. Ils quittèrent en toute hâte les montagnes , cherchant à gagner leur navire qui louvoyait en les attendant.
Mais dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries était devenu pour lui un livre instructif d’une richesse infinie, dont la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie comme celui de Humboldt à l’intelligence de choses plus étendues, plus générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et l’importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu’il y a de plus variable; c’est la destruction et la reproduction qui se succèdent avec une incessante activité ; il est régi par une force qui organise et moule la matière informe, qui enchaîne la planète à son soleil , qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l’apparence de la perfection et que l’homme, dans l’étroitesse de sa portée, est obligé d’appeler grand; enfin qui substitue incessamment les nouvelles formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment crée- 1- elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute sa vie scientifique à y répondre. — Que signifie un jour de la création? s’écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre autour de son axe, ou bien est-ce le produit d’une série de siècles? La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux
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ou bien les eaux ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du feu ou celle de l’eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu’est-ce que les volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnaient -ils? A ees questions que s’adressait Humboldt , Ténériffe fournit une première réponse. Il reconnut la vérité du principe qu’il avait déjà suivi précédemment dans ses recherches : de ne considérer les faits isolés que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des autres , dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu’il faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labj'rinthe d’une variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit , mais plutôt apprendre à voir le grand dans le petit , le tout dans la partie. C’est dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef des grands mystères de la vie générale ; il découvrit les différents moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit ainsi à faire d’un fait isolé la mesure des ■ faits généraux.
Le feu du volcan qu’il gravit à Ténériffe était depuis longtemps éteint, mais scs vertiges furent pour Humboldt des lettres grandioses qui lui firent comprendre la puissance de cet élément qui mit jadis le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des tremblements de ferre hommes, animaux, plantes et villes et qui, faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe ébranle çà, et là le sol, ou produit par l’ouverture des cratères, sortes de soupapes de sfireté, ces explosions de flammes et de lave bouil-
laute qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit comprendre.
Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les flots dans la direction derAmerique centrale.
Nos voyageurs s’occupaient particulièrement, dans leur marche, des vents de mer qui régnent dans ces parages et qui deviennent de plus en plus constants à mesure que l’oii approche des côtes d’Afrique. La douceur du climat, le calme habituel de la nature doublait le charme de ce voyage, et lorsque Humboldt fut arrivé dans la région septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par d’immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu’on en a trouvé des tiges de 800 pieds delongueur. Un nouveau tableau de la nature qu’il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il étudia l’anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan; partout où l’œil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements familiers d’autrefois. Les habitants d’un vaisseau recherchent la vue d’un homme étranger, ils voudraient entendre le son de la parole d’une bouche étrangère, venant d’un autre pays... c’est donc un événement qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se précipite sur le pont, on s’appelle, on se demande sou nom, son pays, on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à l’horizon.
Les travaux scientifiques de Humboldt et de sou compagnon , malgré la richesse des matériaux où chaque jour
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DJOr.RAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES.
apportait si leur ardeur quelque chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur cœur, aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à l’horizon lointain ; mais la première douleur qu’éprouva le navigateur ce fut lorsqu’il découvrit un jour, au loin le corps et les débris d’un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes parts. L’épave s’élevait eomme une tombe couverte de gazon — où devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort !... Involontairement nos voyageurs se sentirent le cœur attristé de ces pensées.
Mais un spectacle plus beau, plus agréable s’ofl'rit à Humboldt, dans la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il aperçut pour la première fois, la brillante constellation de la croix du sud, et l’apparition de ce signe d’un monde nouveau lui fit voir avec émotion l’accomplissement des rêves de son enfance. L’émotion qu’il ressentit à cette heure de sa vie, scs propres paroles nous la révèlent : « Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte. Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et nous cherchons, comme instinctivement, à nous mettre en rapport avec les circonstances, qui, depuis longues années ont pour nous un attrait particulier. Jadis, lorsque j’étudiais les étoiles, je fus saisi d’un mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire; il m’était douloureux de penser qu’il faudrait renoncer à l’espoir de contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du pôle
ALEXANDRE DE IIÜMBOLDT.
sud. Impatient de parcourir les restions de l’équateur, je ne pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à la croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du Dante (1). » — Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité les colonies d’Amérique partagèrent la joie que Humboldt ressentit à la vue de cette constellation . Dans la solitude de l’océan on salue une étoile comme un ami, dont on est séparé depuis longtemps, et surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance leur rend chère cette constellation . Étaitce cette même étoile que les navigateurs du xv^ siècle, lorsqu’ils voyaient s’abaisser dans le nord l’étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe d’heureux augure pour continuer joyeusement leur route?
Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord. Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de 19 ans, le plus jeune des passagers mourut, et sa mort impressionna péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère chérie qui attendait son retour. Humboldt livré à de pénibles réflexions se trouva sur le pont avec Bonpland, (la fièvre sévissait à fond de cale), son œil était fixé sur une montagne ou sur une côte que la lune éclairait par intervalle, en traversant d’épais nuages. La mer douce-
^l) Huis nu* iournanl tlroil vers l'aiitro pôle, je vis la lirillanle coiistellalioii lie qiialrc éloiles, tloni la présence ne so révéle que |iar la première paire. I.e ciel semblait ravi île voir scs étincelles. — O pays ilésert «l liésolé du Nord, vous ne verrez jamais l’éclat de celle brillaiilc lumière.
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ment agitée brillait d’un faible éclat phorphorescent, on n’entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence ; l’Ame de Humboldt était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures), on sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux, pour dire une courte prière ; le cadavre de ce jeune homme peu de jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir, pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à la mer, dès le lever du soleil.
C’est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages du pays qui lui avait déjà souri dans scs rêves de jeunesse, qu’il avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l’image fidèle de la nature tropicale. Mais le destin qui depuis avait suscité dans la vie de Huraboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre des occasions plus favorables, voidut mettre à profit pour lui la maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de voyage une diversion fertile, en résultats. Les passagers que le fléau n’avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la résolution de s’arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable, pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur Cumana, port situé sur la côte au nord ouest de Venezuela, et d’y déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d’abord les côtes de Venezuela et de l’aria qui étaient peu connues et à ne gagner que plus tard la nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis il avait admirés
dans les serres chaudes de Vienne et de Scheenbrunn, il les trouvait là, luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol qui les avait vus naître. Avec quelle invincible volupté il pénétra dans l’intérieur de ee pays qui était encore un mystère pour les sciences naturelles. Ilumboldt et Bonpland descendirent à Cumana, laissèrent le navire qui jusqu’alors les avait portés, continuer sa route, et c’est ainsi que l’épidémie survenue sur le bâtiment fut la cause des grandes découvertes de Ilumboldt dans ces régions de l’Orénoque jusqu’aux frontières des,possessions portugaises au Rio Negro.
Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces régions équinoxiales, «ar, à la Havane où ils auraient dans tous les cas pris terre, s’ils n’avaient pas quitté prématurément le navire, et où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons.
Le voyage de la Corogne à Cumana , qui avait duré “Il jours, avait été pour Humboldt et son compagnon de route, riche en observations de physique. En utilisant les matériaux que la science lui avait déjà fournis, il avait entrepris d’importantes recherches sur la température de l’air, faisant abstraction des changements de saisons et de la diversité des points du globe, il avait constaté la différence qui existe entre la température de l’air sur la mer et sur la terre ferme; il avait trouvé que les différentes couches de l’océan étaient un peu plus chaudes que l’atmosphère, et que le rétablissement de l’équilibre entre les deux éléments est entravé par les vents et par l’absorption du calorique pendant l’évaporation de l’eau, à laquelle il est reconnu que la chaleur est toujours liée.
BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES
Ilumboldt entreprit aussi d’intéressantes reehcrclies sur l’azur du ciel. Son regard ne se réjouit pas seulement du spectacle de la couleur changeante du ciel de la mer, qui passe d’un vert agréable ou jaune magnifique et au rouge, il ne se contenta pas comme un naturaliste ordinaire de l’impression momentanée qu’il avait éprouvée en contemplant la couleur azurée de l’immense voûte, mais sa pensée pénétra plus avant dans la production et la cause de ces phénomènes, et ce fut ainsi le premier naturaliste qui, sur la mer des régions équinoxiales du globe, là ou la durée du jour est égale ii celle de la nuit, a entrepris des observations scientifiques sur les couleurs célestes. Après que Deluc eu 1765, eut porté son attention sur la couleur bleue du firmament, cherchant quelles en étaient les causes et la signification, Saussure inventa eu 1791, un instrument qu’il appela cyanomètre, destiné à apprécier la couleur bleue du ciel, et par le moyen d’un tableau qui s’y trouve, accompagné d’une échelle graduée depuis le bleu le plus foncé jusqu’au bleu le plus clair, il put déterminer chaque degré de la coloration bleue du ciel. Ilumboldt fit, dans ce voyage, une importante application de cet instrument, en prenant la couleur comme terme de comparaison, pour apprécier le degré de bleu, l’accumulation et la nature des vapeurs les plus opaques qui se trouvent dans l’air. Dans ce but il examina la couleur et la forme du disque solaire à son lever et à son coucher et y reconnut la durée du beau temps, le calme ou la violence du vent, et, il reconnut la pâleur et la déformation inaccoutumées du disque du soleil couchant étaient le signe infaillible d’une prochaine tempête. Il se servit aussi de l’instrument pour mesurer la couleur de la mer, qui est plus particulièrement verte, et il y trouva aussi
ALEXANDRE DE HUMItOLDT.
(les variations qui, par un ciel pur, fout passer la mer du bleu indigo le plus foncé au vert foncé et au gris ardoisé, sans que l’influence atmosphérique y soit pour rien, et il en déduisit cette remarque importante que cette expression :
» l’océan reflète la couleur du ciel « était purement poétique, mais peu conforme aux lois de la nature, parce que souvent la mer est bleue pendant que le ciel paraît couvert de légers nu^^es blancs. Outre ces observations, liumboldt avait encore recueilli de nouveaux documents sur l’humidité de l’air, sur l’électricité et sur l’inclinaison de l’aiguille aimantée.
Arrivé à Cumana, port où l’oii pouvait encore voir les traces d’un tremblement de terre qui avait eu lieu 18 mois auparavant , Humboldt fut conduit par le capitaine de son navire chez le gouverneur de la province qui le reçut avec bienveillance, tandis que les passagers atteints de licvre, (]^ui avaient en même temps que lui quitté le navire étaient portés ù terre et trouvaient chez les habitants les soins hs plus sympathiques. Après avoir jeté un coup d’œil général sur la côte, la ville, le fort, et la campagne voisine, où son attention fut attirée par le spectacle original des murailles vivantes et impénétrables que forment les cactus aux feuilles pointues, et les crocodiles qui vivent dans les fossés de la citadelle et y font la garde , après s’être renseigné sur la manière de vivre des habitants qui offrait beaucoup de particularités et que l’on pourrait appeler existence d’amphibie, puisque les enfants et les adultes passent plusieurs heures par jour dans le fleuve du Mançanarès, où, par le clair de lune, ils établissent des chaises dans l’eau, fument leur cigare dans le fleuve et invitèrent le soir Humboldt à se donner ce plaisir, il se hâta de porter son attention sur un
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sujet qui était devenu pour lui du plus haut intérêt, sur le terrain volcanique sur lequel il se trouvait bien réellement, car Cumana avait été visité très souvent par les tremblements de terre.
Il étudia l’histoire de ces secousses du sol, pour chercher à y puiser de nouvelles observations et à déterminer les lois qui règlent la direction et l’étendue des tremblements de terre. Il fit alors sa première excursion, le 9 août l?9y, avec Bonpland, vers la presqu’île d’Araya qui était anciennement célèbre par le commerce des esclaves et la pêche des perles, et où, après un voyage à travers une forêt de cierges du Pérou , il rencontra une cabane habitée par une famille indienne , près de laquelle il reçut l’hospitalité et passa la nuit, ce qui le fit rester deux jours dans cette contrée. Bientôt après, Ilumboldt entreprit une deuxième excursion vers les missions de Indiens-Chaymas, pays couvert de plantes et d’animaux remarquables et qu’habitent des peuplades qui vivent à l’état de sauvage nature. Là ses pas foulaient un sol aux sources abondantes, sous des arbres d’une taille gigantesque couverts de lianes, puissantes plantes grimpantes, il traversait des fondrières pour atteindre des huttes d’indiens entourées de cannes à sucre, d’arbres à melons, de pisaug et de maïs. — » Lorsqu’un voyageur, dit-il, dans la description de sou séjour dans ce pays, foule pour la première fois les forêts de l’Amérique méridionale, la nature se montre à lui d’une grandeur infinie. Ce qui l’entoure n’est pas fait pour lui rappeler les tableaux que des voyageurs célèbres ont faits des bords du Mississipi, de la Ploride et d’autres régions importantes du Nouveau Monde. Mais ici, dans l’Amérique centrale, le voyageur s’aperçoit à chaque pas qu’il n’est pas sur les limites mais bien au centre de lu zone torride. Il ne
ALEXANDHE DE HÜMROLDT.
sait pas ce qui l’attire le plus et provoque le plus son admiration, du calme silencieux de la solitude, ou de la beauté des formes isolées qui tranchent les unes sur les autres , ou de cette force et de cette fraîcheur du règne végétal qui caractérise le climat des Tropiques. On pourrait dire que cette terre surchargée de plantes ne laisse pas assez d’espace pour leur développement. Partout les troncs des arbres sont enveloppés d’un épais tapis vert. Celui qui voudrait transplanter avec soin les orchis , les poivriers , les pothos que nourrit un seul courbari ou un figuier d’Amérique, pourrait en couvrir une grande pièce de terre. Les même plantes rampantes qui s’attachent au sol, atteignent aussi le sommet des arbres, et plantent leurs crampons d’une branche à l’autre jusqu’à une hauteur de cent pieds.
Au milieu de ce monde grandiose de plantes, que d’impressions de toute nature ont dû captiver Humboldt et enrichir son esprit d’images de la nature, nouvelles et inaccoutumées ! C’est là qu’il admira pour la première fois les nids que construisent avec tant d’art et en forme de bouteilles, les orioles, cet oiseau chanteur proche parent de la grive et dont le cri quelque peu rauque pénètre si vivement les forêts qu’il domine même le bruit des cascades. Dans cette excursion, Humboldt apprit à connaître la vie monastique des missionnaires qui habitent le pays et dont le vieux prieur tournait en dérision et dédaignait les recherches, les observations, les instruments et les plantes desséchées de Humboldt, comme un jeu sans profit, qui parmi toutes les jouissances de la vie , excepté le sommeil , ne peut pas un instant être comparé avec le plaisir de manger un bon morceau de bœufl
Humboldt poussa plus loin, avec son ami Bonpland, dans
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r.lOCUAPHIE DES IIOJIMES CÉLÈDRES.
la direction du ravin d’Euchivano, sur une route rendue dangereuse par la présence de jaguars ou tigres d’Amérique. Des flammes s’élancent hors de cette fondrière ce qui conduisit Tîumboldt à d’intéressantes observations sur la nature des volcans et des tremblements de terre, car les habitants du pays lui communiquèrent d’importants renseignements et d’anciennes traditions sur le développement des tremblements de terre dans cette contrée et dans la province de la Nouvelle Andalousie. Ces renseignements, comme nous ne tarderons pas à le voir, ne devaient que trop avoir leur confirmation. Le 12 août, après une longue ascension, les voyageurs atteignirent le siège principal de la mission, lecouvent de Caripe, où Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence, qui dans ses années de vieillesse, revenaient encore à sa pensée. » Eien, disait-il, n’est comparable à l’impression de calme profond que produit la contemplation d’un ciel étoilé dans ces solitudes. » — Là, quand, à l’approche de la nuit, il jetait les yeux sur la vallée qui bornait l’horizon , sur ce plateau couvert de gazon et doucement ondulé, il croyait voir la voûte étoilée du ciel supportée par la plaine de l’Océan. L’ .arbre sous l’ombre duquel il était assis, les insectes reluisans qui voltigeaient dans l’air, les constellations qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement l’éloignement de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature étrangère, s’élevait tout à coup du sein de la vallée, le bruit du grelot d’une vache ou le mugissement d’un taureau, la pensée se reportait aussitôt vers le sol natal. Humboldt consacra-là de saints loisirs au souvenir de la patrie ; ces sons retentirent à ses oreilles comme des \oix lointaines de par delà les mers, voix qui le transportaient sur l’autre hémisphère, et dans
ALEXANDRE DE IIUMBOLDT.
cette rêverie, il vit jaillir une source inépuisable de joies et de douleurs.
Tantôt à travers de beaux sentiers montagneux, tantôt eu suivant des chemins marécageux et fatigants, llumboldt et son compagnon visitèrent aussi les autres résidences des missionnaires c’est à dire San Antonio et Guanaguana, et c’est ainsi qu’il arriva à la grotte de Guacharo, située dans le Caripethale et qui est le refuge d’un oiseau de nuit de ce pays, qui ne peut supporter la lumière du jour; il a trois pieds et demi d’envergure, pousse jusqu’à la voûte de la grotte un cri répété par l’écho, et, chose remarquable, ne se nourrit que de grains. Humboldt est le premier qui ait apporté en Europe la mention de cette grotte, dans la profondeur de laquelle, d’après la croyance des indigènes, doivent habiter les esprits de leurs ancêtres, et qu’une sainte frayeur ne leur permet pas de visiter.
Humboldt et Bonpland après avoir terminé avec ardeur leurs dfesins et empaqueté leurs collections d’histoire naturelle, revinrent sur leurs pas, le 22 septembre, franchissant de pénibles descentes de montagnes, à travers d’épaisses forêts et des fougères, et firent la première connaissance en route avec les singes qui habitent eette région de la contrée et font entendre un hurlement mélancolique. A ce sujet Humboldt fit la remarque que les singes manifestent d’autant plus de tristesse et de mélancolie que leur ressemblance approche le plus de celle de l’homme, et qu’avec l’accroissement de leur intelligence apparente coïncide une diminution égale de leur folfitre gaîté.
De la ville de Cariaco que les voyageurs atteignirent, et où les influences malsaines de la localité avaient provoqué une fièvre maligne, ils s’embarquèrent rapidement, pour
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franchir une distance de 13 milles marins, jusqu’à Cumana, pendant que Humboldt continuait ses études sur les tribus indiennes inconnues jusque là et sur leur langage. Son deuxième séjour à Cumana fut l’occasion d’un événement extraordinaire, car il manqua d’être la victime d’une tentative de meurtre qui fut exécutée sur les deux naturalistes par un Zambo, nu jusqu’à la ceinture, et qui est un mélange de nègre et d’indien, lorsqu’un soir, le 27 octobre 1790, ils allaient, suivant leur habitude, se promener sur le bord du golfe. Le Zambo n’atteignit pas, du premier coup de son gros bâton, Humboldt qui sut l’éviter, mais un second coup que Bonpland reçut au dessus delà tempe, le terrassa; cependant, avec l’aide de Humboldt, il parvint à se relever et les deux amis se réunissant pour leur défense commune, quoique sans armes, le Zambo s’apprêtait à les attaquer avec un grand couteau, lorsque, par bonheur, des marchands de Biscaye vinrent à leur secours, arrêtèrent l’agresseur qui s’enfuyait, et le conduisirent en prison. Bonpland eut la fièvre fbute la nuit, son état donna des craintes sérieuses, cependant les symptômes alarmants se calmèrent insensiblement, et il se releva au bout de quelques jours.
Néanmoins cet événement n’empêcha pas Humboldt d’observer une éclipse de soleil qui survint, et son attention se porta bientôt sur des phénomènes nouveaux et très importants, dont l’accomplissement lui avait déjà été prédit par des Indiens, près du volcan du ravin de Cuchivano, d’après certaines croyances populaires sur les phénomènes de la nature.
A l’époque du 10 octobre, il fixa son attention sur une vapeur rougeâtre qui chaque soir couvrait le ciel , pendant quelques minutes; bientôt arrivèrent d’autres phénomènes
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atmosphériques, le nuage s’épaissit, l’air brûlant de la nuit prit une mauvaise odeur, les vents de la mer cessèrent, le ciel prit une couleur de feu, et le sol de la terre se fendit de tous côtés. Là dessus, arriva le 4 novembre, et ce fut pour Humboldt une après-dînée mémorable; pour la première fois de sa vie, il allait être témoin d’un tremblement de terre et participer à ses dangers. Que ce phénomène fut nouveau et saisissant pour lui, comme il se familiarisa vite avec le danger, c’est ce qu’il rend lui-même en ces termes : » Depuis l’enfance nous nous figurons que l’eau est un élément mobile, mais la terre est une masse inerte et immobile. C’est une idée que nous entendons émettre chaque jour. Le phénomène d’un choc, d’une secousse du globe que nous croyions solidement assis sur ses fondements, renverse en un clin d’œil ces erreurs longtemps nourries. C’est une sorte de réveil qui ne laisse pas que d’être désagréable et qui nous fait voir que le repos apparent de la nature nous avait trompés, et dès ce moment nous devenons attentifs au moindre bruit, et, pour la première fois, nous nous défions du sol que longtemps nous avons foulé sans crainte. — Mais tiuand les secousses se répètent, quand elles se succèdent fréquemment, pendant plusieurs jours de suite, l’incertitude se dissipe, l’homme reprend une nouvelle confiance et se familiarise avec le sol qui vacille, comme le pilote avec le vaisseau qu’ébranle le choc des vagues. » Et récemment encore, lorsqu’après cinquante années, Humboldt se rappelle ces circonstances, il dit : Que le tremblement de terre a quelque chose qui annonce sa présence et que l’on ne peut méconnaître. Les lézards mêmes qui vivent tranquilles dans le fond des ravins fuient, en gémissant, dans les forêts, et de tqps côtés le sol menace l’homme d’un danger.
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La population de Cumana était dans la plus grande consternation, loi^sque, le soir, vers 9 heures, survint une troisième secousse avec des bruits souterrains. Beaucoup de personnes accoururent chez Humboldt et chez Bonpland, pour leur demander si leurs instruments n’annonçaient pas de nouvelles secousses. Il faut que cette après-dînée ait été pour Humboldt un spectacle bien sublime, si l’on s’en rapporte à la description qu’il en fait avec le talent et la fidélité qui le caractérisent , quand il peint de semblables tableaux. — » Le fracas du tonnerre se fait entendre sans interruption au dessus de ma tète et à une hauteur démesurée, pendant que le sol est ébranlé; le peuple s’enfuit hors des maisons et couvre les chemins en remplissant l’air de ses cris de terreur. « Après ce tableau du bouleversement qui accompagne les secousses, survient un splendide coucher de soleil sur un fond de ciel bleu-indigo, où, tout autour, se jouent des nuages bordés d’or et des rayons de couleurs de forme prismatique, pendant que dans l’intérieur de la terre, un bruit menaçant est encore suivi d’une nouvelle secousse.
Quelques nuits plus tard, le 12 novembre, Humboldt eut encore l’occasion, comme lorsqu’il quitta l’Europe sur son vaisseau, d’observer une forte pluie d’étincelles. Jadis il avait déjà pressenti que ce phénomène se représenterait à des époques régulières, et dans les périodes ultérieures de cette biographie nous pourrons constater combien les observations de Humboldt ont, de nos jours,, apporté de précision à la connaissance de ce phénomène météorologique. Le 18 novembre, Humboldt et son compagnon quittèrent Cumana pour côtoyer jusqu’à Guayra et demeurer à Caracas jusqu’à la tin de la saison pluvieuse. Ils se proposaient
ALEXANÜKK DE JlUMliOEDT.
ensuite de gagner les larges plateaux (ou lianes) que baigne le fleuve de l’Oréuoquc, de remonter ce fleuve impétueux, depuis le sud des Cataractes jusqu’au Kio Negro, sur les frontières du Brésil, et de revenir ainsi vers Cumana, eu traversant la Guyane dont la capitale se nomme Angostura (ou passage étroit, défilé). C’était un voyage de plus de 500 milles dont les deux tiers devaient être parcourus dans des canots; en outre, il fallait faire route à travers une contrée inconnue jusque là, et l’on n’avait encore entretenu aucune relation avec les missions qui y résidaient. Mais le courage et la persévérance animés par l’amour ardent de la scienee étaient les guides de Humboldt.
11 ne se laissa pas détourner de son itinéraire par les descriptions effrayantes des colons qui lui exposaient les dangers et les obstacles qu’il aurait à craindre de la part du sol, des animaux et des peuplades sauvages. Humboldt et son compagnon descendirent rapidement sur un petit batiment marchand le cours tortueux du Mauçanarès, fleuve dont les bords sont couverts de cocotiers et prirent congé de Cumana comme d’une nouvelle patrie d’adoption. C’était en effet le premier pays que Humboldt et son ami avaient abordé, dans une zone vers laquellp depuis sa tendre jeunesse ses aspirations s’étaient dirigées, et il dit lui-même que l’impression produite par la nature des paysages indiens est si grande, si sublime , qu’ après un séjour de quelques mois, on se ligure que des années se sont écoulées. Cette impression ne souflrc aucune comparaison avec celle que, par exemple, un Européen du nord éprouve, après un bref séjour dans le golfe de Naples, car les pins et les chênes qui croissent sur les montagnes de la Suède ont une ressemblance de famille avec ceux de l’Italie et de la Grèce. — Mais
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ici, entre les deux tropiques, où Humboldt voyageait, la nature apparaît entièrement neuve et admirable. Ni la rase campagne ni l’épaisseur des forêts n’éveillent un souvenir de l’Europe.
La puissance de ces impressions remplace leur longue durée, ce qui explique ce que ressentait encore Humboldt, même dans un âge avancé, ce désir impatient de revoir ces contrées, particulièrement celle de Cumana; là non seulement le soleil éclaire un paysage, comme chez nous, mais il dispense la couleur aux objets, il les entoure, sans nuire à leur transparence, d’une légère vapeur qui rend les nuances plus harmoniques et qui répand sur la nature un calme doirt l’âme de Humboldt reflète encore l’image aujourd’hui, dans l’âge le plus avancé. C’est ce qui explique aussi la douleur de Humboldt à son départ de Cumana dont il avait foulé les rivages, pendant cinq mois, comme un pays nouvellement découvert , où , dans le commencement , il ne s’était approché qu’avec une certaine défiance de chaque bosquet, de chaque site où régnait l’ombre et la fraîcheur, et dont maintenant tout lui était devenu si familier, plantes, rochers, sol et habitants. Cette douleur qui lui causait la séparation, il ne la cachait pas, lorsque bien avant dans la soirée, il reconnaissait à peine les côtes, aux lumières épaisses des pécheurs.
Humboldt et son compagnon jetèrent l’ancre dans le port de la nouvelle Barcelonne , à l’embouchure du fleuve llio Keveri, où les crocodiles abondent, et Humboldt observa du sommet d’uiie colline , la haute mer pour préciser le degré de longitude où il se trouvait. Le jour suivant il remonta à bord, quoique ses compagnons, craignant le roulis d’un si petit navire sur une mer orageuse, eussent
pris la résolution de faire par terre la route de Caracas, à travers une contrée sauvage et marécageuse. Bonpland prit aussi ce chemin pour faire une collection de plantes nouvelles. De son côté, Humboldt accomplit courageusement, avec un pilote, son voyage à Guayra, dont le port abonde en requins et dont la contrée ressemblait plutôt à un rocher dénudé qu’à un continent. Humboldt ne s’y arrêta que quelques heures, parce que la fièvre jaune y régnait, et, dès le soir du 21 novembre, il parvint à Caracas, où ses compagnons qui avaient fait le voyage par terre, n’arrivèrent, à grand’peine, que quatre jours plus tard.