‹ Alexandre de HumboldtChapitre 9 sur 18 · CARACAS. — ASCEASION .SCR LE NONT SILLA. — EXCURSION SCR LES · texte numérisé non relu

CARACAS. — ASCEASION .SCR LE NONT SILLA. — EXCURSION SCR LES

PLATEAUX DE SAN-FERNANDO DE APURE. — l’ARBRE A VACHES.

VOYAGE SUR LE FLEUVE DE I.’ORÉNOQUE. — RIO-NEGRO. — RETOUR PAR LE CASSIQUIAVI, DANS l’ORÉNOQUE-.A.YGOSTURA.

Le séjour de Humboldt à Caracas dura deux mois. Ce siège d’une cour suprême qui réunit sous sa juridiction une population de 30,000 âmes lui apparut au premier coup d’œil, comme une ville morne et sombre. En mettant le pied sur cette terre à l’aspect si triste, l’âme de Humboldt fut péniblement émue, comme s’il avait pressenti le terrible événement qui, en 1812, frappa cette ville, où 12,000 habitants furent ensevelis sous les ruines de leurs demeures. Les ombres du soir descendaient des montagnes dans les vallées, et Humboldt se croyait, au premier aspect, transporté sur le Harz, tout planté de pins et de mélèzes. D’un autre côté, il appelle la vallée de Caracas un paradis, le séjour d’un printemps éternel, où, même pendant la nuit, la température ne descend pas au dessous de 18 degrés et où le pisang, les orangers, les caféiers, les pommiers, les figuiers croissent luxurieusement en compagnie. La triste

ALEXANDRE DE HüMBOLDT. Ht

impression du premier aspect de Caracas se dissipa bientôt du cœur de Humboldt, lorsqu’il découvrit les beautés des vallées et surtout lorsqu’il éprouva la joyeuse émotion que les habitants produisirent sur son âme. Quelque splendide que soit la nature, l’homme est toujours sa manifestation la plus remarquable et la plus intéressante. Au lieu d’une existenee bruyante et accidentée, Humboldt trouva là une bienfaisante vie de famille qui engendra la franchise , une cordialité sereine, et des mœurs pures, quoique en général on distingue deux classes chez les habitants, d’une part ceux qui sont partisans du temps passé, de l’autre les représentants d’une influence étrangère, avides d’innovations, qui se mettent en opposition ouverte pour provoquer des réformes, Le premier but scientifique que Humboldt avait en vue, était l’ascension du Silla, montagne remarqualfle qu’aucun de ceux qui habitaient à ses pieds n’avait jusque là gravie jusqu’à son sommet, parce qu’il était difficile de trouver des guides pour cette entreprise. Il fallut à Humboldt l’intervention du gouverneur, pour obtenir quelques nègres comme éclaireurs. Ce voyage dans lequel la nouveauté de l’entreprise avait fait trouver seize personnes pour accompagner Humboldt et Bonpland, fut commencé le 22 janvier 1800, par une journée où les nuages qui s’inclinaient vers la terre faisaient présagée un air doux et pur. La route que nos voyageurs croyaient accomplir dans l’espace d’environ six heures, était très pénible, mais on était amplement dédommagé par la richesse des beautés de la nature. Ce voyage demandait autant de courage que de patience, car plus d’un voyageur avait déjà perdu courage à moitié chemin , et un jeune moine capucin qui était aussi professeur de mathématiques et qui avait montré beaucoup de

112 BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

courage, s’arrêta à mi- route, dans une plantation, et suivit avec une lunette d’approche l’ascension de Humboldt et de ses intrépides compagnons. Jusqu’à une hauteur de 6,000 pieds, ils trouvèrent des savanes (pâturages) avec des bouquets de ronces et de petites fleurs jaunes ressemblant au lys ; c’est en vain qu’on espéra découvrir une rose sauvage, dont Humboldt n’a pu rencontrer absolument aucun spécimen dans l’Amérique du Sud, excepté la rose Montézuma qui croît au 19e degré de latitude, sur les montagnes du Mexique.

Lorsque l’on fut arrivé sur le sommet, Humboldt et ses amis éprouvèrent une satisfaction égale à celle qu’il avait ressentie sept mois auparavant sur le pic de TénérifFe. La joie intime que lui inspira l’extrême beauté de ce tableau d’un nouveau pays en paralysa par l’activité du naturaliste, et ses recherches pour arriver de la connaissance de la partie à celle du tout. — Du haut de la montagne, il contemplait un paysage où dominait la sauvage nature affranchie des lois de l’homme et de la civilisation.

Mais il s’était déjà familiarisé avec l’idée de ne voir dans ces contrées, aussi grandes peut-être que la France entière, que de belles et vastes solitudes, un monde appartenant exclusivement aux plantes et aux animaux sauvages, et où ne s’étaient encore jamais fait entendre ni les accents de la joie ni de la douleur humaine. Là Humboldt se tint sur le bord d’un précipice élevé de 8,000 pieds, que les ombres de la nuit enveloppaient petit à petit plus profondément, et rien ne put lui faire quitter la place, jusqu’au moment où la prudence lui conseilla de revenir sur ses pas. Après avoir terminé ses observations de physique, il descendit avec ses compagnons et parvint à dix lieures du soir dans un ravin

OÙ il devait franchir un passage dangereux , d’autant plus que ses guides s’étaient fiirtiveàient échappés pour chercher dans le rocher une place où ils pussent dormir, laissant Humboldt et Bonpland accablés de soif et de fatigue, porter eux-mêmes leurs instruments de physique. — Nous avons mentionné à part cette excursion, pour montrer cette constance courageuse du caractère de Humboldt, qui ne s’effrayait ni des fatigues, ni du danger, et qui ne se laissait diriger que par l’intérêt qu’il portait à la science et au développement du cercle de ses observations. Ce n’étaient donc que l’originalité d’une intéressante contrée et Tardent désir de se familiariser avec l’aspect de la riche nature du pays » qui lui permettaient de ne pas se préoccuper ni s’inquiéter des distances insolites qu’il avait n franchir, lorsqu’il quitta Caracas, pour visiter ces vastes plaines si peu fré- ([uentées qu’arrosent TOrénoque et le fleuve des Amazones. » Il ne prit pas pour cela le chemin le plus court, car son esprit, si bien organisé pour comprendre les beautés des pays tropicaux, ne voulait pas se priver de l’émotion du spectacle des belles vallées d’Apogua; en même temps Tamour de la science le poussait à apprécier par le baromètre le niveau de points importants de la chaîne de montagnes qui longe les côtes et de descendre le fleuve Rio Apure, qui traverse les vastes plaines, jusqu’à son embouchure dans TOrénoque.

Ce projet le conduisit sur les monts de Los-Taquos, aux sources chaudes du Mariara, sur les rives fertiles de la mer de Valence, et à treavers les vastes prairies du Calabozzo, dans la partie occidentale de la province de Varinas, près de San Fernando de Apure, ainsi appelé à cause du fleuve de ce nom. L’esprit observateur de Humboldt profitaTiche-

BIOGRAPBIE DES HOHMgS CÉLÈBRES. lU

BIOCKAPHIE DES HOMMES CÉLÊItItES.

ment de ce voyage, car ce qu’un voyageur ordinaire n’aurait vu peut-être qu’avec le cœur, ou dédaigné comme un objet dépareillé, ou n’aurait admiré qu’en passant, comme un phénomène étranger ou comme une rareté, tout cela représentait à Humboldt des parties se rattachant à un tout grandiose qu’entrevoyait le regard de son génie. Ce qu’il trouvait ici d’insolite, il arrivait souvent à l’expliquer au moyen de ses expériences sur la nature en Europe; ce qui là bas était resté incompréhensible pour lui, il trouvait à l’éclaircir dans les régions tropicales, au moyen de la similitude de causes et de lois communes. C’est ainsi que ses études géologiques trouvèrent déjà de riches matériaux dans le voisinage du village d’Antimano.

Mais son infatigabilité devait s’exercer au milieu des privations de toutes les commodités de la vie, car il fut obligé de coucher dans une plantation de cannes à sucre, sur une peau de bœuf étendue à terre, pour tout gîte, ayant près de lui des nègres qui jouaient bruyamment; dès le lever du soleil, il gravissait de nouveau la montagne. En redescendant du haut du groupe montagneux d’Higuerote, à l’ouest de la vallée, du petit village de San Pedro, il entendit les plaintes et les malédictions que proféraient des Européens d’Espagne établis là dans une ferme de planteurs de tabac, et qui déploraient leur misérable existence dans un pays qu’ils étaient forcés d’habiter. Humboldt , fasciné par la sauvage beauté de la contrée, la douceur du climat, la fertilité du sol , dut sentir bien vivement que la nature ne dévoile ses charmes que pour ceux qui sont en parfaite intelligence avec elle.

Sa marche le conduisit, pendant le mois de février 1800, à travers la vallée de Tuy, où il visita tour à tour les plaiita-

ALEXANDRE DE Hl MBOLDT.

Lions de cannes à sucre de Manterola qui est un puits d’or, les champs de blé (où les propriétaires regardent comme médiocre une moisson qui leur rapporte vingt fois plus que partout ailleurs), les célèbres arbres de Zamang, avec le développement gigantesque de leurs branches, les colonies de l’hacienda de Cura (où il mena pendant plusieurs jours la vie ordinaire d’un habitant aisé, prenant deux bains toutes les 24 heures, trois repas, et trois séances de sommeil); plus loin , la plantation des cotonniers de Cura , où son attention se porta plus particulièrement sur l’économie rurale. Il parvint ensuite à la mer de Valence, où, au milieu des produits d’une nature étrangère, il fut rappelé ou souvenir des rivages de la patrie. Là quoique sous chaque zone, dans les terrains sauvages comme dans ceux qui sont cultivés, la nature apparaisse toujours avec son caractère original, l’esprit, sans entrer dans la comparaison des particularités, ce qui reste le domaine de la science, ne s’occupe pas avec moins de plaisir des généralités qui s’y rattachent.

Près de ce lac, Huraboldt entreprit des recherches sur la diminution de ses eaux, dont il crut trouver la cause dans la destruction des forêts, le défrichement des terres sur les plateaux et la culture de l’indigo, à côté de la sécheresse de l’air et de l’évaporation du sol, ce qui le détermina à faire des observations plus étendues sur la quantité des évaporations, ce qui devait être encore d’une grande utilité pour l’économie rurale.

Dans le voisinage de Mariara, Humboldt trouva aussi le grand arbre le Folador, dont Bonpland et lui recueillirent les fruits ailés, pour en envoyer en Europe, et ces semences germèrent dans les jardins de Berlin, de Paris et de la Malmaison. Il expliqua lui-même que toutes les plantes de

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

Volador que l’on trouve aujourd’hui en si grand nombre dans les serres chaudes d’Europe , proviennent toutes ensemble du seul arbre de cette espèce qu’il avait trouvé dans le voisinage de Mariara . Les chaleurs du jour forcèrent Ilumboldt de continuer , pendant la nuit, le voyage qu’il avait commencé le 21 février, dans la direction de la Nouvelle Valence. Six jours après, il avait parcouru une route charmante, mais fréquentée par les jaguars et riche de variétés de la nature , visité la ville de Trinquera et les sources thermales qui sont à trois lieues de là; il avait touché Porto Cabello qu’il quitta de nouveau le 1er mars, pour parvenir en traversant Calabozzo et les vastes et solitaires plaines de Caracas, au premier but de son excursion, c’est à dire à San Fernando de Apure.

A son retour de Porto Cabello , après avoir traversé les belles vallées de l’Uraguay, Humboldt arriva à une métairie appelée Barbu la, où il trouva le fameux arbre à vaches, des propriétés merveilleuses duquel, il avait jusque là douté, et que la renommée avait publiées, et il reconnut que cet arbre en effet, lorsqu’on y pratique des incisions laisse échapper une notable quantité d’un lait agréable au goût, d’une odeur aromatique et qui fournit aux nègres une nourriture très saine. Nous mentionnons cet arbre dans l’exposé de la vie privée de Humboldt, parce qu’il explique lui-même, que dans le grand nombre de phénomènes remarquables qu’il a rencontrés sur son chemin, il en est peu qui aient produit sur lui une impression aussi agréable que l’aspect de cet arbre à vaches, qui ressemble par la forme au caïnitier. Dès la plus tendre jeunesse, toute la série des idées et des sentimepts de l’homme contribue à produire cette impression. Car tout ce qui a trait au lait et aux grains éveille dans

rhommc un intérêt qui iie prend pas seulement sa source dans le désir de connaître les choses naturelles , mais qui repose dans notre cœur et dans notre pensée « c’est que sans le lait, depuis le sein maternel, comme sans farine, la race humaine n’aurait pu se conserver. » C’est pour cela que les peuples anciens comme les nouveaux se sont impo0 un^eligieux respect pour les céréales et pour les animaux laitiers. L’idée de ne reconnaître le lait que comme un produit animal , devait rendre d’autant plus agréable la vue d’un arbre fournissant du lait, que jusque là, on avait toujours douté de son existence et Humboldt lui-même ne devait considérer avec surprise cet arbre remarquable, lui dont l’âme était si bien ouverte aux impressions que l’on recueille à la vue de nouveaux phénomènes, sans l’envisager au point de vue de l’analyse scientifique.

C’est pourquoi il cherche à se rendre compte à lui-même de cette impression, en disant : « ici ce n’est pas l’ombre de magnifiques forêts, ni le cours majestueux des fleuves, ni les montagnes chargées d’une neige éternelle qui nous émeuvent puissamment. Quelques gouttes du suc d’une plante nous rappellent la toute puissance et la fécondité de la nature.

Sur le flanc aride d’un rocher, croît un arbre dont les feuilles sont sèches et coriaces; ses racines épaisses et ligneuses ont de la peine à pénétrer dans la pierre; pendant plusieurs mois de l’année, son feuillage ne reçoit le bienfait d’aucune pluie qui l’arrose, les branches paraissent mortes et desséchées, mais que l’on perce la tige , et il s’eu écoule aussitôt un lait doux et nourrissant. C’est au soleil levant que cette source végétale est la plus abondante. Alors viennent, de tous côtés, les nègres et les indigènes munis de

lilOGnAPIIlE UES HOMMES CÉLÈBRES. tO.

IIS BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

grandes jattes , pour recueillir le lait qui devient jaune et s’épaissit à la surface. Quelques-uns vident leurs vases sous l’arbre même, d’autres apportent leur récolte à leurs enfants; on croit voir le ménage d’un pâtre qui distribue le lait de ses troupeaux.

La science qui recherche la cause prochaine de la production des phénomènes, en exclut tout à fait le merveilleux et peut-être même une partie du charme qui entoure les objets qui nous étonnent sans exciter nos recherches. Mais, chez Humboldt, le premier sentiment de plaisir que produit la nature et l’esprit sérieux qui porte à la recherche des causes naturelles et des lois de chaque phénomène, s’associent pour conduire à une observation plus élevée, plus harmonique et l’impression du premier coup d’œil sur l’âme produit aussitôt en elle un nouveau vide que creuse le regard du naturaliste.

Humboldt renonça au projet qu’il avait précédemment conçu H Ciiracas, de visiter les pentes occidentales des Cordillères, dans la Nouvelle Grenade, pour ne pas trop différer son voyage à l’Orénoque, car son principal but était maintenant de rechercher le point de jonction de l’Orénoque avec le Rio Negro et le fleuve des Amazones.

Le 6 mars, il abandonna, avec son compagnon, les vallées de l’Uruguay, pour poursuivre ses excursions dans les steppes dont le caractère particulier, tout diflFérent de celles d’Afrique, avait été spécialement compris par lui.

Il fit route à travers les pâturages de ces plateaux couverts de gazons gigantesques, où se tapit maint jaguar et que nul ombrage ne récrée, car le palmier qu’il y rencontra se montre dépouillé de feuilles et à moitié desséché. Humboldt y remarqua la race des chevaux et des bêtes a cornes

ALEXANOnE DE HUMBOLDT.

dont les grands troupeaux habitent cette contrée déserte, et qui fournissent un article d’exportation pour les ports des côtes septentrionales. Au delà de Calabozo, la route traverse le milieu des solitudes des lianes de Caracas, où Humboldt trouve dans les Gymnotes, poissons électriques, un - nouveau sujet de recherches. Les eaux du voisinage de Calabozo qui vont se jeter dans l’Orénoque, les marais eux-mêmes -étaient remplis de ces anguilles. électriques , et Humboldt étudia aussitôt la façon particulière dont ces animaux prennent les chevaux, en voyant noyer quelques-uns de ces animaux sous le ventre desquels ces anguilles se posèrent, pour les étourdir par leurs secousses électriques; de sorte qu’une troupe de cavaliers qui passait avait été obligée de s’arrêter, en attendant que les poissons épuisés de fatigue allassent chercher une nouvelle puissance galvanique, et que les chevaux engourdis et sauvés de la mort par submersion eussent repris leurs forces.

Le 27 mars 1800 Humboldt et sa suite entrèrent dans San-Fernando de Apure, après avoir voyagé pendant les deux jours préeédents, sans vestige de chemin, dans les grandes plaines des steppes de Caracas, où l’œil, jusqu’à l’horizon lointain, ne distingue aucun objet, même de la hauteur de cinq pouces, et avoir rencontré, à l’improviste, dans le désert, une petite communauté de capucins. Il utilisa les trois jours de halte à San-Fernando, pour connaître plus à fond cette localité souvent visitée par les inondations, dans un pays qui rappelait la Basse-Ègypte et où l’Orénoque et le fleuve des Amazones se rejoignent par un système propre où la nature seule est en jeu.

La saison des pluies arriva précisément, accompagnée de nombreux orages, à la suite desquels les inondations ont

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

l’habitude d’avoir lieu, et quoique les phénomènes atmosphériques offrissent dans ce moment à Humboldt un sujet intéressant et captivant d’observation, la pluie fut néanmoins cause qu’il continua son voyage sur l’ Apure, avec ses compagnons , porté sur une pirogue (c’est à dire une large embarcation comme s’en construisent les Indiens), pirogue conduite par un pilote et quatre Indiens. Ils naviguèrent ainsi pendant un mois, en descendant le fleuve, munis de vivres et même d’objets d’échange ix)ur les Indiens de l’Orénoque. Ce fleuve abonde eu poissons, en vaches de mer, en tortues, et les oiseaux qui fréquentent ses bords leur servirent souvent de nourriture. Tout ce qui présentait quelqu’intérêt pour les observations de Humboldt, pendant ce voyage sur le fleuve , il le dessinait et s’attachait particulièrement à coucher par écrit en temps et lieu tout ce qui l’intéressait; car ce que l’on écrit en présence même des objets que l’on veut dépeindre porte ce caractère de vérité qui, dans les descriptions de Humboldt, donne du charme même aux objets les moins importants. Et, plus la nature se montre grande et imposante, plus ses peintures restent fidèles au caractère de simplicité qui est habituellement le principal mérite d’une première esquisse. L’intention de Humboldt était de descendre le Kio Apure, de remonter l’Orénoque qui se jette dans le premier, et de continuer sa route par le Ilio Negro.

Le beau-frère du gouverneur de Varinas, don Nicolas Soit O l’accompagna pendant tout ce voyage, et son caractère aimable, la vivacité de son esprit firent bien souvent oublier aux voyageurs leurs fatigues et leurs dangei*s. Et, par le fait , pour un homme peu courageux , ce voyage n’aurait certes pas été fort agréable, car, les tigres, les tapirs, les pécaris n’avaient pas grand peur du voisinage de la barque

qui s’approchait d’eux; presque comme au temps du paradis terrestre, la panthère, le hocco (oiseau noir de plumage), des crocodiles longs de 18 à 22 pieds regardaient familièrement passer les voyageurs , et quand ceux-ci voyageaient pendant la nuit, les tigres sortaient pour chercher leur proie, les animaux carnassiers hurlaient du sein de la forêt, la barque heurtait souvent des troncs d’arbres que roulait le fleuve, tandis que d’un autre côté le sifflement des oiseaux de proie se mêlait au cri bruyant des perroquets, et que les petits singes folâtraient sur la rive.

Ainsi voguait dans une barque indienne la société nautique qui accompagnait Huraboldt, de l’ Apure jusqu’aux flots majestueux du large Orénoque qui se déroulait devant eux comme une mer écumeuse couverte de brouillards hauts d’un pied. La beauté de cette nature sauvage réjouissait Humboldt autant que les récits des Indiens sur ce fleuve. Humboldt fut sur le point d’être submergé avec sa barque par la maladresse du pilote, pendant un violent coup de vent, et l’eau couvrait déjà ses papiers et ses bagages. Ce fut un heureux hasard qui sauva Humboldt et ses compagnons et lorsque à l’entrée de la nuit, ils furent obligés de bivouaquer sur une île stérile au milieu du fleuve, de s’asseoir sur de grandes écailles de tortues, et de faire leur repas du soir au clair de la lune, l’ami de Humboldt s’émut encore une fois de l’image du danger qu’il avait couru.

Il n’y avait que trois jours qu’il était sur l’Orénoque, et il avait encore en perspective trois mois de navigation qui lui faisaient eraindre de plus grands dangers encore. » Il y a, dit-il, au souvenir de cette heure de sa vie, des moments dans l’existence, dans lesquels l’on voit sans découragement l’avenir même le plus incertain; ou s’abandonne alors d’au

tant plus aux pensées mélancoliques , lorsque , le danger étant passé, on éprouve le besoin d’une forte émotion. «

Et pendant qu’il se livrait à ces pensées, couché à terre sur des peaux de bêtes, par une nuit étouffante, les jaguars traversaient le fleuve à la nage et entouraient son bivouac.

L’Orénoque, quoique, dans ce point, il fût encore à 194 milles de son embouchure, avait néanmoins une largeur de quatre milles marins, et déjà dans le voisinage de la ville de Pararuma, le pilote refusait d’aller au delà. Humboldt obtint, à prix d’argent, d’un missionnaire une autre embarcation, et arriva, le 10 avril, sous les murs de Segel.

On peut se faire une idée des difficultés qu’il dut éprouver, si l’on jette les yeux sur la barque indienne où Humboldt était monté avec ses compagnons. Sur l’arrière , on avait établi une sorte de berceau, pour quatre personnes, mais il était si bas, à cause du vent, qu’il fallait rester étendu sur de dures branches d’arbres , ayant encore les jambes qui avançaient hors de la toiture, à moins que, pour gagner de la place, on ne se résignât à s’asseoir le dos plié. Sur l’avant étaient assis deux à deux les Indiens nus, qui accompagnaient le cri monotone de leurs avirons d’un chant non moins monotone et triste. En outre, le bateau était rempli d’un assemblage de singes et d’oiseaux qui à côté des instruments représentaient le centre de l’embarcation autour duquel se trouvaient les hamacs , tandis qu’en dehors on avait soin d’entretenir les feux qui devaient intimider les jaguars. Il fallait que, chaque nuit, les instruments partageassent la couche des voyageurs, et, pour se servir d’un instrument on était obligé de descendre à terre et de déballer. Qu’on se figure, outre cela, une chaleur accablante et l’importunité des mosquitos, pour se rendre compte de la situa-

ALEXANDRE DE HÜ.MIiOLDT.

lion de Huraboldt cherchant à se ])rcserver des insectes tantôt en étendant des toiles au dessus de lui, tantôt en s’entourant de fumée.

Il dit lui-même, en se rappelant ces jours-là, que pour endurer de pareilles tribulations, il faut être soutenu par une gaîté naturelle, une bienveillance réciproque et un sentiment ardent pour la beauté de la nature.

11 survint une crue du fleuve qui procura à Humboldt l’occasion d’exécuter les recherches sur la variation de la hauteur des eaux. En remontant le cours du fleuve, le bateau rencontra l’embouchure de plusieurs cours d’eau qui viennent se jeter dans l’Orénoque, et particulièrement celle du Méta, rivière plus importante qui ressemble au Danube pour la longueur, la largeur et l’abondance de ses eaux. On passa devant la ville d’Aturcs, où Humboldt visita les grandes cataractes, sans oublier les missions. Cet aspect fît sur son âme une impression profonde et durable. Pour un esprit profond et impressionnable comme le sien, de pareils tableaux de la nature lui reflètent tout vivant le monde physique; il se représente une nature qui est complètement à l’unisson des impressions qu’il recherche, car le caractère d’un paysage a toujours un rapport mystique avec la vie intime de l’homme.

C’est l’impression que ressentit aussi Humboldt, devant les grandes cataractes d’Atures et de Maypures, où il s’arrêta cinq jours, et continua son voyage pour San Fernando de Atabapo et le Cassiquiari qui sert de lien propre entre le Rio Negro. Or, dans la petite ville d’ Atabapo, un nouvel itinéraire était devenu nécessaire, d’après les (conseils du supérieur de la mission qui y résidait. Sur ses observations, on résolut de commencer par remonter la rivière d’ Atabapo

et (le suivre ensuite celle de Témi et celle de Tuamini. Humboldt se vit tout à coup transporté dans un pays tout nouveau et sur le rivage d’un fleuve dont il n’avait encore jamais entendu prononcer le nom. Il entra directement dans (les solitudes où les hommes laissaient à peine une trace de leur présence. Les Indiens qui se livraient à la chasse de l’homme, demeuraient dans ces solitudes et inquiétaient les missions établies dans le voisinage. Bans ces contrées sauvages de l’Amérique, Humboldt se croyait reporté à ces époques où la terre était sans cesse couverte de nuages et il lui semblait assister comme témoin à la première formation des sociétés humaines. Cet homme dont il faisait la connaissance, n’admettait d’autre culte que celui de la puissance (le la nature.

Le 6 mai, Humboldt atteignit le RioNegro, petit fleuve que ses courbures ont rendu célèbre; après avoir été enfermé pendant 36 jours dans une barque fragile et mobile où lorsqu’un seul de ses compagnons voulait quitter la position assise pour se lever, cela aurait pu amener la submersion de la barque, si l’on n’avait pas eu soin de prévenir les rameurs de se placer de l’autre côté de l’esquif pour se soustraireau danger d’être culbutés et noyés. Quoique Humboldt ait eu beaucoup à souffrir des piqûres d’insectes, au moins échappa-t-il aux atteintes de ce climat insalubre, et aux dangers des cataractes et des écueils. C’est pour cela que, arrivé sur l’isthme qui s’étend entre l’Orénoque et le fleuve des Amazones , il jeta avec satisfaction un regard en arrière sur les périls c^ui l’avaient menacé, parce qu’il éprouva la conviction d’avoir accompli le but le plus sérieux de ses voyages qui consistait à déterminer astronomiquement le cours de ce bras de l’Orénoque qui se décharge dans le Rio

Negro, et de confirmer ainsi l’existence de ce fleuve qui pendant un demi siècle avait été tantôt affirmée tantôt contredite. Les cartes que l’on possédait jusqu’alors sur ce pays étaient si défectueuses, que la présence de Humboldt dans ces contrées eut une grande importance scientifique pour la détermination des localités et la rectification des tireurs de cartes géographiques.

Nous reproduisons fidèlement les propres paroles de Humboldt pour rendre l’impression que lui produisit, au premier aspect, cette terre si rapprochée de l’équateur. — « Dans ces contrées intérieures de l’Amérique , dit-il , on s’habitue presque à ne considérer l’homme que comme une chose accessoire dans l’ordre de la nature. La terre est couverte de plantes dont le libre développement n’éprouve nulle entrave. Une immense étendue de terre témoigne de l’activité incessante des forces de la nature; les crocodiles et les serpents boas sont les souverains des fleuves; le jaguar, le pekari, le tapir et les singes traversent, sans erainte et sans danger, les forêts dans lesquelles ils sont domiciliés, comme dans un héritage de haute antiquité. Cet aspect d’une nature animée où l’homme n’est rien , porte en elle quelque chose d’étrange et de triste. Sur l’océan même et dans les déserts de sable de l’Amérique, on a de la peine à s’y habituer, quoique là où rien ne se présente à nous pour nous rappeler nos champs, nos bois, nos rivières, la vaste solitude que l’on parcourt paraisse bien moins émouvante. Mais ici, dans un pays fertile, paré d’une verdure éternelle, on cherche en vain les traces de l’activité humaine , on se croit transporté dans un monde tout différent, et, plus ces impressions ont de durée, plus elles ont d’énergie.

Humboldt visita sur son chemin les missions catholiques

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES. It

Page 1