G ALEXANDRE DUMAS
« La République rouge rôve un autre Quinze-Mai, espère une autre insurrection de Juin.
(( On nous avait promis plus de liberté que sous la monarchie de Louis-Philippe, et nous avons moins de liberté que sous la monarchie de Charles X.
« On nous avait promis le bien-être public et nous éprouvons le malaise général.
(( On nous avait promis le crédit et nous touchons à la banqueroute.
(f On nous avait promis un gouvernement à bon marché, et Ton double les impôts.
(( On nous avait promis, enfin, la tranquillité intérieure, la paix extérieure, et nous avons eu la guerre civile dans la rue, et nous allons avoir la guerre étrangère en Italie.
(( Il faut combattre à la fois l'ennemi au dedans, l'ennemi au dehors.
(( Chacun doit donc, en se présentant aux suffrages de la France, faire connaître sous quelle bannière il marchera.
(( Mes ennemis politiques sont : MM. Ledru-Rollin, Lagrange, Lamennais, Pierre Leroux, Proudhon, Etienne Arago, Flocon, et tous ceux que l'on appelle les Montagnards.
« Je ne parle pas de MM. Louis Blanc et Caussidière; ils sont en fuite.
(( Je ne parle pas de MM. Blanqui, Raspail et Barbés; ils sont en prison.
<( Mes amis politiques seront ceux dont les chefs me recommandent à vous. Je marcherai avec eux ou plutôt un peu avant eux.
(( Ce sont MM. Thiers, Odilon Barrot, Victor Hugo, Emile de Girardin, Dupin, Bauchart, Napoléon Bonaparte.
(( Ce sont les hommes que les anarchistes appellent la Réaction.
(( Ce sont les hommes que j'appelle l'Ordre.
ce Alexandre Dumas. »
Il n'avait point, pourtant, dans cette quatrième tentative, une confiance bien grande, car nous le voj^ons, par lettre datée du l**" novembre 1848, offrir à Emile de Girardin de se désister en sa faveur : sans ambition personnelle, il désire s'effacer devant l'homme qu'il reconnaîtra plus capable que lui de gérer les affaires du pays. — « Paix, grandeur et prospérité de la France ; lutte incessante contre les hommes qui l'ont faite depuis huit mois sanglante, humble et pauvre. » — C'est là le programme tracé par Dumas à Girardin et qu'il ne put jamais réaliser, car, pas plus que ceux de Paris, de la Gironde et de Seine-et-Oise, les électeurs de l'Yonne ne l'envoyèrent à l'Assemblée Constituante.
Alexandre Dumas, en somme, comme ses frères en littéraure, Balzac, De Vigny, Karr, Féval et autres ne retira des campagnes électorales que de nombreuses avanies. A Corbeil, par exemple, où il se présenta portant sur la poitrine toutes ses décorations, on lui fit observer que, pour un républicain, il avait bien des croix.
— Mon Dieu, répondit-il, si je les porte, ce n'est point du tout par amour-propre, je vous le jure ; c'est purement et simplement pour ne pas désobliger ceux qui me les donnent. Ce matin même, on vient de m'en envoyer une de la part du roi de Hollande... Pourquoi voulez-vous que je lui fasse de la peine, à ce pauvre roi de Hollande?
Et les électeurs de rire.
A Joigny, chose plus grave, s'armant d'une lettre
écrite à Girardin pour demander que la statue du duc d'Orléans, enlevée par un fonctionnaire zélé de la cour du Louvre, fût rétablie sur son piédestal, on accusa Dumas d'être un réactionnaire déguisé.
— Oui, répliqua-t-il avec audace, j"ai été secrétaire du duc d'Orléans et j"ai reçu de sa famille nombre de bienfaits. Si vous ignorez, vous, ce que c'est que la mémoire du cœur, laissez-moi proclamer ici bien haut qu'elle ne me manque pas et que je garde à cette famille exilée le dévouement dun honnête homme.
Puis, comme un loustic mal élevé l'apostrophait des mots : « Ohé! le nègre! », il lui infligea devant tous une correction vigoureuse. Dumas conquit dans l'Yonne la réputation dun homme d'esprit et d'un athlète, mais les suffrages allèrent ù son concurrent.
Dans les entr'actes de ses périgrinations politiques, Dumas faisait du journalisme. C'est dans le Mois, fondé par lui au lendemain de la révolution de Février, qu'il faut chercher surtout l'expression vraie de ses sentiments. Le 10 décembre 1848, il vote pour la présidence de Louis-Napoléon qu'il déclare un cœur droit, une ûme loyale, un esprit juste. Huit jours plus tard, il adresse à l'élu du peuple une lettre de félicitations et de conseils terminée par ces lignes généreuses :
« Il est juste que le comte de Chambord, innocent de toute tentative contre la France, dont il est exilé depuis dix-huit ans, voie les portes de la France se rouvrir pour lui.
« Il est juste que quatre jeunes princes, qui n'ont jamais rien fait contre vous, soient rappelés par vous; il est juste qu'ayant servi la patrie, ils soient récompensés de leurs bons services. Il est juste que M. le duc d'Aumale, qui tenait l'Algérie, et qui, au premier ordre de la Finance, a remis son épée au fourreau en disant : (( Soyez obéie, ma mère » ; il est juste que M. le duc d'Aumale redevienne gouverneur de l'Algéiie. Il est
juste que M. le prince de Joinville, qui tenait la flotte, que sa science avait fait la lumière des ofticiers, que son courage avait fait l'idole des soldats ; il es't juste que M. le prince de Joinville, pour lequel la marine a voté, soit rendu à la marine.
(( Il est juste que l'homme qui nous a sauvés de l'anarchie à l'Hôtel-de-Ville, qui a déchiré le drapeau l'ouge avec la main qui avait écrit les Girondins, qui a perdu sa popularité par une erreur et non par une faute; il est juste que M. de Lamartine soit vice-président de la République.
(( Il est juste que l'homme de Juin, que celui qui six mois a exercé le pouvoir en France, qui a expié les fautes de ses amis en buvant jusqu'à la lie le calice du désenchantement ; il est juste que l'homme qui, dignement, noblement, simplement, se retire devant vous, laissant Paris calme et la France conflante, il est juste que le général Cavaignac soit fait maréchal: de France. »
Aucun de ces avis n'est écouté, et Dumas, défiant, étudie de plus près celui qu'il a contribué à mettre au premier rang. — <( Il faut, dit-il le l^"" août 1849, après quelques actions douteuses du prince, se rallier franchement et loyalement à cette République qui a été proclamée dans un moment de surprise, à ce président qui a été élu dans un jour d'enthousiasme ; mais je dis aussi que, tout en se ralliant au principe et à l'homme, il faut empêcher le principe de dérailler, il faut empêcher l'homme de faillir. Or le principe a déjà déraillé et l'homme est bien près de faillir. »
Cinq mois après Dumas, de plus en plus froid, refuse de laisser croire à un lien quelconque entre lui et l'hôte de l'Elysée ; il envoie, à diverses feuilles parisiennes, la signification suivante, datée du 13 janvier 18.50 :
« J'apprends à la campagne, où je suis retiré depuis huit jours, qu'un journal m'attribue une part de colla-
boration au Napoléon, organe de la présidence. J'ignorais que la présidence eût un organe, j'ignorais que le Napoléon existât.
(( Je ne travaille, politiquement, à aucun autre journal qu'au journal le Mois. Mes articles sont signés; les opinions que j'y défends sont celles d'un progrès très avancé.
(( En voici le résumé en deux mots : Je crois en Dieu, malgré M. Proudhon ; à la République, malgré M. Mole; et à l'honneur de la France, malgré l'alliance avec l'Autriche, malgré le siège de Rome et malgré l'abandon de Montevideo... »
Aux fautes commises hors des frontières viennent s'ajouter des maladresses intérieures. Des bniits de Coup d'Etat circulent bientôt, auxquels Dumas déclare, pour l'honneur du prince, refuser toute créance. — (( Ce n'est pas vous, écrit-il dans le Mois du 1" février 1850, homme sage, qui rêvez l'empire ; ce n'est pas vous, homme instruit et qui connaissez notre histoire, qui pourriez oublier que le 18 brumaire a pour antécédent l'Italie et l'Egypte, et pour conséquence Marengo et Austerlitz. Ce n'est pas vous, homme modeste, qui trouverez dans votre vie passée, honnête mais obscure, de quoi justifier un Coup d'Etat. Non, la France a confiance en vous, cette confiance ne sera point trompée. »
La réaction, pourtant,, donne tous les jours, aux républicains, de nouveaux sujets d'alarme. Les socialistes ayant un jour envoyé, avec un chiffre de voix considérable, Eugène Sue à l'Assemblée Législative, le gouvernement prend ombrage de cette manifestation et dépose un projet de loi qui, entre autres dispositions restrictives, subordonnait l'exercice des droits électoraux à la condition d'un domicile permanent de trois ans au moins dans la même commune. Dumas, non député, n'a^•ait point d'influence directe sur le vote à intervenir, mais il pou\ait peser sur la résolution d'un frère en
libéralisme, et c'est ce qu'il fit, à l'égard du représentant Victor Hugo, par cette adjuration peu connue que, malgré sa longueur, nous croyons devoir reproduire en entier :
(( Mon cher Victor,
« Le vote d'urgence a passé! Demain vous prendrez la parole, n'est-ce pas?
(( Vous êtes là-bas le représentant de l'intelligence universelle. Parlez donc au nom de cette intelligence qui vous accepte pour son représentant.
(( Dites-leur qu'ils sont insensés — que la lutte qu'ils entreprennent est folle. Comment, c'est au moment où le peuple, sage dans sa force, patient dans sa légalité, remporte, sans bruit, sans jactance, sans insulte, sa première victoire — c'est quand cette première victoire consacre le triomphe de l'intelligence sur -la matière, de la plume sur le papier, de la pensée sur la mécanique, c'est à ce moment que l'on dit au peuple : a Tu attends depuis huit siècles — tu croyais être arrivé! Attends, peuple, attends encore...
(( Nous allons changer la loi, puisque tu es resté dans la légalité. )>
« Ces gens-là n'ont donc rien vu dans le passé, n'ont donc rien entrevu dans l'avenir? Démocratie — ils n'ont donc pas vu d'où tu viens et où tu vas ?
« Le jour où un homme a crié Commune, c'est-à-dire Liberté, sur la place de Cambrai, et où cet homme a eu la langue coupée pour avoir, dit Guibert de Noyon, prononcé ce mot exécrable, la démocratie est née — née comme de la poussière jetée au ciel par le dernier des Gracques est né Marins.
« Eh bien! cette goutte de sang — c'est la source, source invisible à tout autre regard qu'à celui du poète,
du philosophe et de rhistorien. Suivez cette source dans son cours à travers les siècles et vous la verrez tour à tour se faire ruisseau, torrent, rivière, fleuve, lac et océan.
« Aujourd'hui nous sommes en plein océan. L'erreur du pouvoir est de se croire une île, lorsqu'il n'est qu'un vaisseau.
(( L'océan viendra mourir contre lui — croit-il. Non, l'océan le soulèvera; non, l'océan le brisera; non, l'océan l'engloutira.
(( Pourquoi donc demandent-ils des lois, des armées, des généraux — une dictature, un dictateur — quand il ne leur faut qu'un pilote qui sache naviguer selon le vent?
(( Vous n'avez peut-être jamais songé à une chose, mon cher Victor, c'est à la complaisance que Dieu a mise à prouver à la France qu'elle était arrivée à la fin de son ère monarchique, et que toute monarchie nouvelle était impossible.
« Ainsi, voyez — en 1793 nous tranchons violemment la question. — Nous conduisons la royauté pieds et poings liés sur l'échafaud, nous la courbons de force sous le fer de la guillotine, et la tête de Louis XVI tombe à la grande terreur de toute l'Europe et de la moitié de l^a France.
(( Peut-être y a-t-il eu erreur de la part de la Convention. — Peut-être la haine des hommes s'est-elle substituée à la volonté de Dieu. — Peut-être l'heure fatale de la monarchie n'était-elle pas sonnée encore. — Peutêtre le jour inaugurateur de la République s'est-il trouvé intempestivement venu?
« C'est un doute que Dieu ne veut pas laisser dans l'esprit des hommes.
« Il leur permettra donc de faire trois nouveaux esais
de royauté. Et, par la courte durée de chacun de ces essais, l'Europe verra que, pour la France, la fin de la Royauté est venue.
« La Royauté du génie avec Napoléon. Dans Napoléon, Dieu donnera à la France quelque chose comme Alexandre, César et Charlemagne réunis. Avec Napoléon, elle conquerra l'Italie, l'Egypte, l'Allemagne, l'Autriche, l'Espagne, la Russie. Sous Napoléon, elle étendra ses bras de Cadix à Moscou, de la mer de Bretagne à la mer de Marmara.
« La Royauté du génie durera dix ans.
« Cette fois encore les Français s'étaient trompés. Ils ont été dupes d'un Corse, d'un aventurier, d'un homme qui ne s'appelait pas même Napoléon, d'un homme qui s'appelait Nicolas. Ecoutez comment 1815 traite le vaincu que déifiera 1830.
(( Ce n'est plus la Royauté du génie qu'il faut; c'est la Royauté du droit divin. Le malheur a instruit l'exilé de Mitau — et l'hôte de l'AngleteiTC, Louis XVIII régnera et, après Louis XVIII, Charles X.
« Dans ces deux hommes la France aura un spécimen de sa vieille monarchie. Dans Louis XVIII — impuissant, cauteleux, rusé, avare, impitoyable — elle retrouvera un Louis XI au petit pied.
« Dans Charles X — prodigue, bon, courtois, loyal, brave, imprévoyant — elle retrouvera un diminutif de François P'".
« Louis XVIII régnera neuf ans : Charles X six ans — puis viendra la Révolution de 1830. La Royauté du droit divin aura duré quinze ans — cinq ans^de plus que la Royauté du génie.
« Ecoutez 1830 comme nous avons écouté 1815. Ce ne sont plus ces émigrés qui n'ont rien appris, rien oublié, qu'il nous faut. Ce n'est plus cette Charte octroyée avec
son article 14 — éternelle épée de Damoclès suspendue sur la tête du peuple. Non, c'est la charte vérité, c'est la meilleure des républiques incarnée dans la personne du roi Louis-Philippe. C'est la Royauté des intérêts matériels.
(( Celle-là, c'est la Royauté populaire. Celle-là doit se substituer à l'autre. Celle-là repose sur la sanction de la France tout entière. Elle est soutenue par cinq fils, cinq jeunes gens élevés avec nous, vivant avec nous, combattant avec nous.
(( C'est ici que la main de la Providence est visible. De ces cinq fils, elle tue l'aîné. Elle éloigne les deux autres, les plus populaires, les vainqueurs de Mogador et de la Smala. Elle laisse seulement auprès du vieux roi ceux-là qui, au jour de la tempête, ne sauraient le soutenir. Aussi, quand la tempôte vient, à son premier souffle elle emporte tout, — père, fils, petits-fils, — triple génération qui comptait mourir sur le trône.
(( Ainsi la Royauté du génie a duré dix ans. La Monarchie du droit divin a duré quinze ans. La Monarchie des intérêts matériels a duré dix-huit ans.
(( En tout quarante-trois ans — la durée du règne de Louis XV.
« Vous voyez donc bien, aveugles que vous êtes, que là où ont échoué Napoléon, Louis XVIII, Louis-Philippe, il y a un abhiie — que là où se sont englouties trois monarchies, il n'y a plus de monarchies possibles.
(( Voilà, non seulement ce que je dis, mais ce que j'écris depuis vingt ans. Dites-leur donc la même chose à la tribune, puisque Dieu vous a donné, à vous le premier de nous tous, cet honneur de parler au nom de nous tous.
« A vous, frère par la pensée ; à vous, ami par le cœur.
« 1850, 9 mai, au matin. »
Hugo parla dans le sens indiqué par Dumas, sans pouvoir empêcher l'adoption de la loi mauvaise; puis les menées bonapartistes s'accentuèrent et, le 2 décembre 1851, Louis Bonaparte exécuta le Coup d'Etat que, dans leur naïveté, les poètes avaient cru impossible. Hugo partit pour un exil qui devait durer vingt années ; Dumas, que harcelaient les créanciers du Théâtre-Historique, imita son confrère et chercha en Belgique un asile que le nouvel empereur ne songea guère à troubler.
Reconquis heureusement par la littérature, Dumas, dès lors, n'essaya plus de jouer en France le moindre rôle politique. Il n'en fut pas de même à l'étranger. Nous l'avons vu, au printemps de 1860, quitter Paris où il était revenu en 1853, rejoindre à Palerme Garibaldi parti à la conquête de la Sicile et, s'associant à la campagne du grand aventurier, servir des bras et de la plume l'unité italienne. Quand cette cause eut triomphé, on chassa, par des tracasseries policières, le pauvre Dumas, qui regagna la France avec une désillusion nouvelle.
A rencontre de son vouloii', Alexandre Dumas ne fut donc jamais personnage officiel ni mandataire du peuple. Il faut le regretter, car sa nature originale eût contrasté, de la façon la plus heureuse, avec celle des politiciens ordinaires. Ses idées, exposées en phrases humoristiques sinon en harangues éloquentes, eussent prouvé des aspirations plus hautes, des sentiments plus généreux que ne sont d'ordinaire les sentiments et les
aspirations des assemblées. Il eût été, dans tous les cas, sincèrement, ardemment patriote, et se fût refusé à faire de la République le régime bâtard, hypocrite et malfaisant qu'en firent les rhéteurs de 1848 et qu'en font, de nos jours encore, les sectaires multicolores. — Et, telle était la force productive de Dumas, que son action politique n'eût privé la France ni d'un livre ni d'une pièce de théâtre !
Les collaborateurs de Dumas. — Une injustice. — Granier de Cassagnac et Eugène de Mirecourt. — Les « Mineurs » de Dumas. — Une vantardise imprudente. — Conquérir n'est pas voler. — Les associés de Dumas pour ses romans célèbres. — Maquet nommé pour la première fois. — Copiste ou Créateur?. — Une chose prouvée. — Comment Dumas travaillait.
Si Ton en croit certains critiques, Dumas, sauf pour des pages intimes, n'a jamais rien écrit sans emprunter à d'autres le fond ou les détails — parfois détails et fond — de ses ouvrages; il y a là une exagération voisine de l'injustice.
C'est Granier de Cassagnac qui, le premier, en 1833, accusa Dumas d'avoir, pour Henri III, pillé Pierre de l'Estoile, Schiller, Walter Scott,- Anquetil; pour Christine, Gœthe, Schiller ; pour Aniony, Victor Hugo ; pour Charles VII, le moine Chartier, le poète Racine; pour Richard Darlington, Schiller, Walter Scott; pour Teresa Schiller, et d'avoii% pour divers autres drames, pris des collaborateurs dont il taisait obstinément les noms. Douze ans plus tard, reprenant pour les amplifier ces
imputations, Eugène de Mirecourt publiait sous ce titre : Fabrique de romans, Maison Alexandre Dumas et Compagnie, une brochure affirmant que Dumas, chef d'une exploitation coupable et continue, faisait écrire par des auteurs besogneux les livres qu'il signait et dont il recueillait ainsi le profit et l'honneur.
Dumas, dans ses Mémoires, a conté sans mystère la genèse de ses premières œuvres dramatiques; dans la nomenclature de son théâtre, nous indiquons minutieusement les noms de ceux qui collaborèrent par la suite avec lui, noms qui ne furent jamais qu'un transparent mystère, car s'il est des auteurs qui, pour une raison quelconque, consentent à ne point figurer sur l'affiche d'un théâtre ni sur la brochure publiée de leurs pièces, il n'en est aucun renonçant à toucher les droits que lui vaut sa collaboration, et, ces droits, le catalogue imprimé de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques les établit indiscutablement.
Il n'en va point de môme, on le comprend, pour les livres signés toujours d'un nom unique et parus en vertu de conventions particulières que rien n'oblige à divulguer. Dumas, évidemment, n'a pas seul écrit les trois cents volumes qui composent son œuvre; il eut, pour les romans comme pour les pièces, des collaborateurs de toute sorte; son tort fut de ne le reconnaître que tardivement et foi'cé par les circonstances. Par orgueil ou par intérêt il s'affirma, tant qu'il le put, l'auteur unique des chefs-d'œuvre dont s'encombraient les librairies. Au lendemain de la brochure de Mirecourt, Déranger, qui trouvait en somme naturel que Dumas prît des aides pour sa tâche écrasante, lui ayant demandé d'admettre un intéressant exilé « au nombre des mineurs qu'il employait à extraire le minerai converti par lui en bons et gros lingots », recevait du romancier cette protestation curieuse :
15 décembre 1845.
(( Cher père,
(( Je reçois votre lettre et vous avez tort de douter du plaisir qu'elle me devait faire.
(( Cependant ce plaisir a été mêlé d'un peu de chagrin.
« Comment vous, Tintelligence par excellence, vous avez pu croire à ce conte populaire, accrédité par quelques-uns de ces misérables qui essayent toujours de mordre les talons qui ont des ailes! Vous avez pu croire que je tenais fabrique de romans, que j'avais, comme vous le dites, des mineurs pour me préparer mon minerai! Cher père, mon seul mineur, c'est ma main gauche, qui tient le Uvre ouvert, tandis que la droite travaille douze heures par jour. Mon mineur, c'est ma volonté d'exécuter ce qiCaucun homme n'avait entrepris avant moi. Mon mineur, c'est l'orgueil ou la vanité comme vous voudrez, de faire, à moi seul, autant que font mes confrères les romanciers, à eux tous — et de faire mieux.
« "Vous connaissez les hommes, mon très cher père, et, les connaissant, vous devez savoir que la discrétion n'est pas leur vertu principale, lorsque cette discrétion surtout devient du dévouement. Or, croyez-vous qu'il existe, de par le monde, des hommes assez dévoués et assez discrets pour avoir fait DUarmcntal, les Mousquetaires, Vingt ans après et Monte-Christo, et pour en laisser l'honneur et le profit à un autre? Non! croyez bien que le jour où je mettrais mon nom à une chose qui ne serait pas de moi, je serais à la merci de l'homme à qui j'aurais ainsi soustrait sa part de bénéfice et de gloire. Je suis seul, cher père, je ne dicte même pas, j'écris tout de ma main, et si, par hasard ou par bon-
heur, j'ai rencontré un Jules Romain, je n'ai pas encore rencontré un faclore.
(( Je fais travailler des jeunes gens, vous a-t-on dit. Rappelez-vous ceci, cher père! Les jeunes gens débutent toujours dans le monJe avec une vieille femme au bras et dans la littérature avec une vieille idée dans la tôle. II faut avoir déjà beaucoup d'expérience pour que les idées neuves vous arrivent.
(( D'ailleurs, cher père, toute ma vie à venir se compose de compartiments remplis à l'avance de travaux futurs déjà esquissés. Si Dieu me donne encore cinq ans à vivre, j'aurai épuisé l'Histoire de France depuis Saint- Louis jusqu'à nous. Si Dieu me donne dix ans, j'aurai soudé César à Saint-Louis,
(( J'ai toute l'antiquité à faire ou plutôt à refaire, car jusqu'à présent on ne l'a guère que défaite.
« Pardon de Vespèce de vanité que vous croyez peutêtre reconnaître dans ces lignes; mais il est certains hommes aux yeux desquels je tiens à paraître ce que je ■suis, et certes vous êtes un des premiers parmi ces hommes-là.
(( M. Viennet, par exemple, peut croire de moi tout ce qu'il voudra, cela m'est parfaitement égal, et je n'écrirai pas deux lignes pour le dissuader. Or voici trois longues pages que je vous écris parce que vous n'êtes pas M. Viennet.
K Cette lettre, la plus longue des lettres qui soient sorties de ma plume depuis trois ans peut-être, me dispense de vous dire, cher père, que, m'en tenant à mes seules idées transcrites par ma seule main droite, je suis obligé de faire pour M. La Cécilia ce que je fais pour tout le monde, c'est-à-dire refuser même l'entrée de ma porte à un manuscrit; car le lendemain du jour où un manuscrit entrerait chez moi, je serais accusé de l'avoir reçu pour en prendre l'idée, ou la forme, ou le fond.
(1 Adieu, très cher père, et, si la calomnie frappe encore à votre porte, sous quelque forme que ce soit, fût-ce sous l'habit d'un académicien, fermez-lui, je vous prie, votre porte au nez.
t( Je vous embrasse avec un respect bien filial et avec la plus vieille admiration. ))
Or, quelque temps après, l'auteur unique de Monte- Christo, de Vingt ans après, des Mousquetaires, et du Chevalier dliarmental était obligé d'avouer qu'Auguste Maquet avait fourni à ces romans un important appoint. Il avait, nous le verrons, à cette époque même, d'autres (( mineurs » encore.
Les emprunts de Dumas aux écrivains morts ou vivants, étrangers ou Français, n'ont jamais troublé sa conscience. — « Ce sont les hommes et non pas l'homme qui inventent, dit-il à ce sujet. Chacun arrive à son tour et à son heure, s'empare des choses connues de ses pères, les met en œuvre par des combinaisons nouvelles, puis meurt après avoir ajouté quelques parcelles à la somme des connaissances humaines. Quant à la création complète d'une chose, je la crois impossible. Dieu lui-même, lorsqu'il créa l'homme, ne put ou n'osa point l'inventer; il le fit à son image. C'est ce qui faisait dire à Shakespeare, lorsqu'un critique stupide l'accusait d'avoir pris parfois une scène tout entière dans quelque auteur contemporain : C'est une fille que j'ai tirée de la mauvaise société pour la faire entrer dans la bonne. C'est ce qui faisait dire plus naïvement encore à Molière : Je prends mon bien où je le trouve. Et Shakespeare et Molière avaient raison, car l'homme de génie ne vole pas il conquiert. » — Cette théorie du droit au plagiat, bien d'autres que Dumas l'ont mise en pratique, sans avoir comme lui l'excuse d'en tirer des résultats profitables à l'art de leur temps .
Tout en jugeant indulgemment la liberté prise par Dumas avec le bien de ses confrères et en déclarant explicable la collaboration d'amis zélés à son œuvre colossale, il nous paraît simplement juste de répartir, aux aides du romancier, la part de gloire à laquelle ils ont droit dans ses meilleurs livres.
Auguste Maquet fit, avec Dumas : le Chevalier d'Harmental, les Trois Mousquetaires et leurs suites, Sylvandire, le Comte de Monte-Christo, la Guerre des femmes, la Reine Margot, Une Fille du Régent, le Chevalier de Maison-Rouge, la Dame de Monsoreau, le Râtardde Mauléon, les Quarante-Cinq, les Mémoires d'un médecin. Olympe de Clèves, Ingénue, la Tulipe noire, Ange Pitou;
Paul Meurice : Ascanio, Amaury, les Deux Diane;
Florentino : partie de Monle-Christo, le Corricolo, le Speronare;
Félicien Mallefille : Georges ;
Paul Bocage : les Mohicans de Paris;
Hippolyte Auger : Fernande ;
Paul Lacroix : les Mariages du père Oli(us, la Femme au collier de velours.
De tous ces concours, largement rétribués, celui de Maquet est le seul dont Dumas témoigna publiquement une vraie gratitude. Il le fit de lui-même et avec une délicatesse charmante.
C'était le 27 octobre 1845, à TAmbigu-Comique, où, pour la première fois, on jouait les Mousquetaires. La pièce était fêtée et, dans les coulisses, Dumas triomphait bruyamment à côté de son collaborateur, un peu mélancolique en raison de l'anonymat imposé par leurs conventions. Au dénouement du drame, Mélingue allait lancer au public enthousiaste le nom de Dumas quand
celui-ci, s'approchant de l'acteur, dit quelques mots à voix basse, puis, courant à Maquet, demanda :
— Votre mère est-elle dans la salle?
— Oui.
— Eh bien, faites-moi un plaisir, regardez-la.
— Mais...
— Regardez-la, vous dis-je.
Au même instant Melingue disait aux spectateurs, après les saluts consacrés : » Mesdames et Messieurs, la pièce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de MM. Alexandre Dumas et Auguste Maquet. » — Et, tandis que M™« Maquet tremblait de joie, son fils en larmes se jetait dans les bras de celui qui, devant Tout-Paris, venait de le sacrer dramaturge à succès.
Nous n'avons, à Maquet et aux autres, attribué qu'une part dans les romans de Dumas, parce qu'il nous semble impossible que l'écrivain ait, comme on le prétend, signé sans lire même un volume. Les manuscrits de ses livres existent, de sa belle écriture; comment admettre alors que l'homme à imagination vive, à verve intarissable qu'était Dumas, se soit astreint jamais à la passive besogne de copiste? Non, la vérité est que, si les aides de Dumas lui apportaient un plan, un ouvrage même exécute, il modifiait ce plan, refaisait cet ouvrage en cousant d'étincelantes broderies sur les canevas les plus pauvres. La preuve incontestable de sa contribution constante est dans ce fait que ni Meurice, ni Mallefille, ni Maquet même, travaillant seuls, n'ont montré la moitié du talent débordant dans les livres mis au point par leur grand patron.
Comment Dumas, d'ailleurs, se fût-il dérobé à une tâche qui, pour lui, n'était qu'un plaisir? Sa facihté de
plume est restée proverbiale. Il écrivait sans s'isoler, au milieu du bruit même. — « Un visiteur arrivait : Dumas déposait la plume, causait une demi-heure et reprenait son roman oii il l'avait interrompu. N'ayant aucune des manies adhérentes à la profession d'homme de lettres, il travaillait n'importe où, à toute heure du jour ou de la nuit, ù, volonté. Vingt fois interrompu en une matinée, il reprenait vingt fois son travail où il l'avait quitté pour causer avec un journaliste, une actrice ou un directeur ; il abandonnait un roman pour bâcler avec un collaborateur le scénario d'un autî'e livre; mais, le collaborateur parti, Dumas revenait à son récit, dont pas un instant il ne perdait le fil. » — A ces lignes de Villemessant, ajoutons une page typique de Dumas fils, interrogé sur les habitudes et le tempérament du grand écrivain :
(( Mon père ne travaillait pas par coups de collier. Il travaillait dès qu'il était réveillé, le plus souvent jusqu'au dîner. Le déjeuner n'était qu'une parenthèse. Quand il déjeunait seul, ce qui était rare, on lui apportait une petite table servie dans son cabinet de travail, et il mangeait de très bon appétit tout ce qu'on lui servait. Après quoi, il se retournait sur sa chaise et reprenait la plume. Il ne buvait que de l'eau rougie, ou du vin blanc avec de l'eau de Seltz ; pas de café noir, pas de liqueurs, pas de tabac. Dans le courant de la journée, de la limonade. Il travaillait quelquefois le soir, mais pas avant dans la nuit; très bon sommeil.
(( Il fallait bien des journées et même des mois de ce travail pour qu'il sentît la fatigue. Alors, il allait à la chasse, ou il faisait un petit voyage, pendant lequel il avait la faculté de dormir tout le temps et de ne penser à rien. Dès qu'il arrivait dans une ville intéressante, il allait voir toutes les curiosités de cette ville et prenait des notes. Le changement de travail lui servait de repos.
(( Durant plusieurs années, je l'ai vu avoir deux ou trois jours, à la suite de ce travail quotidien et incessant, un gros accès de fièvre avec cent vingt ou cent trente pulsations. Il savait ce que c'était ; il se faisait mettre un énorme verre de limonade sur sa table de nuit ; il se couchait et il dormait, ronflant comme une machine à vapeur. Il se réveillait de temps en temps, avalait quelques gorgées de sa boisson et se rendormait. Au bout de quarante-huit ou soixante-douze heures, c'était fini : il se levait, il prenait un bain et il recommençait.
Il se portait toujours bien ; jamais de repos complet que la chasse ou le voyage. Je ne l'ai jamais vu se reposer chez lui.
(( Il avait besoin de beaucoup de sommeil. Quelquefois, dans le jour, il dormait pour ainsi dire à volonté, un quart d'heure avec gros ronflements, et il repartait de la plume. Pas de ratures et la plus belle écriture du monde.
(( En dehors du travail, quand il se trouvait avec ses amis, chez lui ou en ville, une verve intarissable où l'on ne sentait aucune fatigue du travail de la journée.
(( Travaillant partout, en voyage, dans la première auberge venue, sur un coin de table.
(( Il a eu longtemps une maladie d'entrailles, qui le réveillait, la nuit, avec de très vives douleurs. Quand il voyait qu'il ne pouvait pas se rendormir, il lisait; quand les douleurs étaient plus fortes, il se promenait dans sa chambre, et quand elles étaient insupportables, il s'asseyait à sa table et travaillait Le cerveau faisait, chez lui, diversion à tout. Le travail était sa panacée à tous les ennuis et à tous les chagrins. »
D'autres familiers de Dumas confirment, en nombre
d'endroits, son assiduité convaincue au labeur commencé, quel que fût ce laDeur; elle explique, mieux que des collaborations plus ou moins intelligentes, l'ampleur et la richesse du monument qu'il a construit.