‹ Alexandre Dumas, 1802-1870Chapitre 22 sur 25 · Scène principale de CaHierine Howard (daprès Méling-Lie · texte numérisé non relu

Scène principale de CaHierine Howard (daprès Méling-Lie

Dumas et ses confrères. — Une bonne nature. — Ceux qu'esliniait ou dédaignait Dumas. — Dumas et Victor Hugo. — Henri III et Marion Delorme. — Première hostilité. — Dumas-Barnave. — On se réconcilie. — Hugo raconté par Dumas. — Académie et croix d'honneur. — Nouveau nuage. — Un deuil qui rapproche. — Le théâtre de la Renaissance. — En République. — Hugo payé 25.000 francs. — A Bruxelles. — La Conscience e\. les Contemplations. — Une actrice chroniqueuse. — Deux lettres tendres. — Dénonciation tardive. — Hugo aimait-il Dumas ?

Son talent encensé, sa puissance établie, Dumas eût pu peser, sur nombre de rivaux, de tout le poids de cette autorité : il n"en fit rien. Tout en ayant de son mérite un sentiment très net, Dumas ne fut jamais le mauvais confrère qu"ont été, sont et seront tant d'écrivains de second ordre. A peine trouverait-on, dans ses nombreux livres, quelques lignes mordantes à l'adresse de Picard, Ancelot et Lemercier, contre lesquels il exerçait ainsi de justes représailles. Le seul homme éminent qui n'eut point son suffrage fut Balzac dont, en divers endroits, il déclare crispantes les meilleures productions : ce talent d'analyse contrastait d'une façon trop complète avec sa nature toute d'action. Mais, pour une hostilité

fâcheuse, que le dévouement voué à ceux qui lui tendaient la main, qu'ils fussent ou non de son école. C'était, parmi les classiques, De Jouy, Arnault, Nodier, Delavigne, Béranger; parmi les fantaisistes, Mérj-, Janin, De Beauvoir, Alphonse Karr, Houssaye ; parmi les romantiques enfin. Chateaubriand, Lamartine, Michelet. De Vigny, SouUé, Sue, Gautier et, le plus grand de tous, Victor Hugo.

On a, sur les rapports de ce dernier avec Dumas, écrit des pages trop passionnées pour être exactes ; nous dégagerons ici, de pièces probantes, l'entière vérité.

N'ayant pu obtenir de billets pour voir Henri 111, Alfred de Vigny et Victor Hugo s'adressèrent, le soir de ia première représentation, à l'auteur môme ; heureux d'obliger deux poètes, Dumas les plaça dans la loge réservée à sa sœur. Le succès du drame constaté. — (( Enfin, dit Dumas à Hugo, me voilà donc des vôtres.

— A mon tour maintenant d'aborder le théâtre, répondit Hugo. — Quand le jour sera venu, ne m'oubliez pas.

— Xous serez à ma première lecture. » — C'est Marion Delormc que le poète composa d'abord ; il lut chez Devéria, devant une assemblée choisie, cette pièce qui sembla à Dumas un pur chef-d'œuvre. La censure empêcha sa représentation, et Hernani fit, le premier, applaudir Hugo à la Comédie-Française. Dumas, qui avait protesté par une poésie contre l'interdiction de Marion Delorme, donna bientôt à l'Odéon sa Christine favorablement accueillie, mais dont cent vers environ furent pourtant empoignés. A l'issue de la représentation, Hugo et de Vigny prirent le manuscrit et, pendant que l'auteur soupait avec des amis, pratiquèrent dans l'œuvre' les coupures ou changements nécessaires.

En 1829 et 1830, on le voit, les relations des deux chefs romantiques étaient absolument cordiales ; elles le furent encore l'année qui suivit, car l'auteur dllernani et celui d'Henri 111 projetèrent alors de prendre

ensemble, à leurs risques et périls, radministration du Théâtre-Français, sérieusement compromis par les événements politiques ; leurs offres rejetées, ils se tournèrent vers la Porte-Saint-AIartin où Dumas porta Antony, Hugo Marion Delorme, le premier retiré de la Comédie- Française, la seconde libérée par la suppression de la censure.

Mais, en 1833, un incident fâcheux troubla cette amitié fraternelle. Cinq jours avant la représentation de Marie Tudor, le Journal des Débats publia un article signé G. et dans lequel Dumas était accusé d'avoir, pour faire Christine, mis à contribution Schiller, Gœthe, Lope de Vega, Hugo lui-même. Attristé plutôt qu'irrité, Dumas écrivit aussitôt à celui qu'il savait protecteur du critique anonyme :

« l*"^ novembre.

(( Mon cher Victor,

(c J'étais prévenu depuis longtemps qu'il devait y avoir, dans le Journal des Débals, un article contre moi, et l'on ajoutait que cet article, sinon rédigé par vous, devait être fait sous votre patronage : je n'en croyais pas un mot.

(( Aujourd'hui, on m'apporte l'article pour me le faire lire, et je dois vous avouer que je ne comprends pas que, lié comme vous l'êtes avec M. Berlin, un article où il est question de moi et de vous passe sans vous être communiqué : j'ai donc la conviction que vous connaissiez cet article.

(( Que vous dirai-je maintenant, sinon que je n'aurais jamais souffert, surtout à la veille d'une représentation d'une de mes pièces, qu'un article passât dans un jour-

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nal où j'aurais eu l'influence que vous avez aux Débats contre, je ne dirai pas mon rival, mais mon ami. (( Toujours à vous et quand même. »

Victor Hugo répondit :

« 2 novembre.

(( Il y a encore plus de faits contre moi, mon cher Dumas, que vous n'en devinez ou que vous n'en supposez. L'auteur de l'article est un de mes amis; c'est moi qui ai contribué à le faire entrer aux Débats. L'article m'a été communiqué par AI. Berlin- aîné, aux Roches, il y a environ six semaines. Voilà les faits à ma charge. Les faits a ma décharge, je ne vous les écrirai pas; je veux que vous fassiez pour moi ce que je faisais pour vous il n'y a pas deux jours, c'est-à-dire que vous les supposiez ou que vous les deviniez.

« N'oubliez pas cependant que vous seriez le plus injuste et le plus ingrat des hommes si vous croyiez un seul instant que je n'ai pas été pour vous, en cette circonstance, un bon et sincère ami.

« Je ne vous en écris pas davantage parce que, dans cette occasion, ce n'est pas moi qui vous dois une justification, mais vous qui me devez un remerciement. Mais je vous dirai tout quand vous viendrez, dix minutes de causerie éclairciront mieux les choses que dix lettres.

(( Ne croyez pas de moi ce que je ne croirais pas de vous. »

Il ne paraît pas que Dumas ait accepté les explicalions peu claires du poète, car une lettre de Sainte-Beuve, écrite le 17 novembre 1833, contient ces mots : « Voilà Dumas et Hugo brouillés à jamais, et qui pis est avec

scandale, ce qui déconsidère toujours la poésie. )> — tandis que Dumas même déclare, dans ses Mémoires, que des amis communs amenèrent à cette époque, entre Hugo et lui, une brouille qui devait durer trois années. On attribue à Hugo l'idée mauvaise d'avoir, au cours de son Etude sur Mirabeau, personnifié Dumas dans Barnave, homme de talent, tandis qu'il se voyait, lui, dans Mirabeau, homme de génie ; bien que la date de cette étude (janvier 1834) et le caractère jaloux du poète rende la supposition vraisemblable, nous préférons douter d'un fait qu'aggraverait la réserve constatée de son ancien ami.

Barnave ou non, Dumas, inaccessible à toute rancune, se rapprocha en 1836 de Victor Hugo. On a de ce temps-là des notes dictées par le poète au prosateur, et qui servirent sans doute à Dumas pour la confection des chapitres 126 à 132 de ses Mémoires, chapitres témoignant, à l'endroit de Hugo, d'une amitié intelligente autant que sincère. Il s'entremit, la même année 1836, pour gagner à son grand rival, candidat à l'Académie, la voix du classique Casimir Delavigne. En revanche Hugo aida, quelques mois plus tard, Dumas à obtenir la croix qu'il désirait passionnément. On avait, à la veille d'une promotion, porté sur la liste le nom de Dumas ; rayé par Louis-Philippe, l'écrivain refusa l'invivation qu'il reçut pour un bal donné à l'occasion des noces du duc d'Orléans et se plaignit à Hugo qui, lui, était porté pour le grade d'officier. Hugo, se solidarisant avec Dumas, renvoya de même son invitation en écrivant au duc la raison de son refus ; le duc alors alla trouver le roi, obtint le rétablissement de Dumas sur la liste et, le 2 juillet 1837, parut l'ordonnance nommant Hugo officier et Dumas chevalier de la Légion d'honneur.

Un nuage pourtant dut s'élever encore entre les deux confrères ; à une lettre de Damas le convoquant aux

funérailles de sa mère, Hugo répondait, en effet, le 2 août 1838, ces lignes significatives : — « J'aurais voulu une moins triste occasion de vgus serrer la main. Vous verrez bien demain, au premier regard que vous arrêterez sur le mien, que vous avez eu tort de douter jamais de moi. Je serai demain chez vous, à l'heure. Vous avez Lien fait de compter sur moi. C'est un retour de noble confiance digne de vous et digne de moi. »

Le 8 novembre 1838 s'ouvrit, place Ventadour, le théâtre de la Renaissance, dû aux efforts combinés d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo. Le premier avait eu Tidée, le second avait obtenu un privilège; tous deux en somme avaient servi de leur mieux la cause de la littérature moderne, chassée du Théâtre-Français par le mauvais vouloir des sociétaires, et de la Porte-Saint-Martin par les procédés louches du directeur. Leurs efforts, mal récompensés, ne devaient plus s'employer en commun dans l'intérêt des choses littéraires. Paris montra bien, en 1848, Dumas, candidat malheureux, conseillait Hugo, député du peuple, comme Bruxelles les vit, en 1852, exilés l'un et l'autre par la politique ou la mauvaise fortune ; mais de cette longue période ne reste guère qu'un témoignage utile, cet avis de Dumas à Bocage signalant, le 4 décembre 1851, un danger vrai ou imaginaire : — « Aujourd'hui, à six heures, 25,000 francs ont été promis à celui qui arrêterait ou tuerait Hugo, ^'ous savez où il est ; que, sous aucun prétexte, il ne sorte ! »

Trois ans plus tard, Dumas qui, depuis son retour en France, s'était avec zèle employé à répandre les fulgurantes strophes des Chdllments, fit au Juvénal moderne hommage d'une pièce nouvelle dans les termes suivants :

(( C'est à vous, mon cher Hugo, que je dédie mon drame de la Conscience. (( Recevez-le comme le témoignage d'une amitié qui

a survécu à l'exil et qui survivra, je l'espère, même à la mort.

(( Je crois à l'immortalité de Tàme.

Hugo répondit, de Marine-Terrace, par les vers figurant au livre A' des Contemplations et commençant ainsi :

Merci du bord des mers à celui qui se tourne Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne. Qui défait de sa tête, où le rayon descend, La couronne, et la jette au spectre de l'absent. Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie Son drame à l'immobile et pâle tragédie !...

Trois ans plus tard, une comédienne, plus spirituelle que généreuse, ayant, sous couleur de chronique, déposé dans le Figaro des injures à l'adresse du poète, Dumas intervint par cette lettre au directeur du Théâtre-Français, M. Empis :

« 5 mars 1857.

(( Monsieur,

(( J'apprends que le Courrier du Figaro, signé Suzanne, est de M"« Augustine Brohan.

(( J'ai pour M. Victor Hugo une telle amitié et une telle admiration, que je désire que la personne qui l'attaque au fond de son exil ne joue plus dans mes pièces.

« Je vous serai, en conséquence, obligé de retirer du répertoire Mademoiselle de Belle-lsle et les Demoiselles

de Saint-Cyr, si vous n'aimez mieux distribuer à qui vous voudrez les deux rôles qu'y joue M"« Brohan.

(( Veuillez agréer, etc. »

D'après les règlements et usages de la Comédie-Française, Dumas n'avait le droit ni d'interdire ses pièces ni d'enlever des rôles à une artiste ; sa manifestation platonique n'en toucha pas moins l'exilé, qui l'en remercia comme d'une réparation effective :

(( Hauteville-House, 8 mars 1857.

Cl Cher Dumas,

(( Les journaux belges m'apportent, avec tous les commentaires glorieux que vous méritez, la lettre que vous venez d'écrire au directeur du Théûtre-Français.

(( Les grands cœurs sont comme les grands astres ; ils ont leur lumière et leur chaleur en eux. Vous n'avez donc pas besoin de louanges, vous n'avez donc pas même besoin de remerciements ; mai j'ai besoin de vous dire, moi, que je vous aime tous les jours davantage, non seulement parce que vous êtes un des éblouissements de mon siècle, mais aussi parce que vous êtes une de ses consolations.

(( Je vous remercie.

K Votre frère,

(i Victor Hugo. »

L'amitié tendre qu'il déclare, Hugo la manifeste encore dans cette dernière lettre, répondant sans doute à

quelque gracieuseté de Dumas, au sujet du Père prodigue, qui venait de faire acclamer le nom de son fils :

(( Hauteville-House, 11 décembre.

(( Quelle admirable et douce chose : le père mêlé au rayonnement du fils, le fils mêlé à l'auréole du père!... Oui, vous êtes un père prodigue, vous lui avez tout donné, drame saisissant, passion chaude, dialogue vrai, style étincelant; et en même temps, miracle tout simple dans l'art, vous avez tout gardé. Vous l'avez fait riche en restant opulent. Par lui, de son côté, il sait être original tout en étant votre fils ; il est vous et il reste lui. Moi aussi j'ai des fils dont je suis heureux et j'ajoute tout bas fier, car on nous impose à nous autres pères la modestie pour nos enfants, et c'est en ma qualité de père triomphant que je viens vous féliciter, vous père glorieux... ))

On a remarqué, sans doute, que les amabilités de Hugo à Dumas ne sont jamais que des répliques. Dans ce commerce intermittent de confraternité, Dumas faisait constamment les avances ; on peut en déduire que le romancier aimait le poète plus que le poète n'aimait le romancier. Dumas, en tout cas, n'eût jamais pensé à faire ce que fit Hugo accusant tardivement son rival d'avoir pris, dans un de ses drames inédits, les Jumeaux, le sujet du Vicomte de Bragelonne. Cette imputation grave, démentie par la comparaison des deux ouvrages, donne la mesure exacte de la sympathie du poète pour un homme auquel, évidemment, il se croyait supérieur, et vers lequel il eût rougi de faire, en littérature ou en politique, le premier pas.

Douze ans après la mort de Dumas, Hugo, cependant,

voulut bien lui reconnaître publiquement du génie, mais ce fut surtout pour blesser, par comparaison, Dumas flls, auquel il n'accordait que du talent, et l'on chercherait vainement le nom du poète millionnaire sur la liste des souscripteurs à la statue de son « ami ».

xvir

Dumas et les femmes. — Un sujet délicat. — La belle Laurence. — Adèle Dalvin. — iMarie- Catherine Labay. — Acte de naissance de Dumas fils. — Le faux Antony et la véritable Adèle d'Hervey. — Quarante-trois -lettres de Dumas à 'M-" .Mélanie Waldor. — Platonisme, passion et jalousie littéraires. — Apaisement, puis satiété. — Billet final. — Une .satanique dédicace. — Mélanie S***, mère de Marie Dumas.

— Ida Ferrier. — Mariage par ordre, ménage à distance. — Isabelle Constant. — L'Amiral et Micaëlla. — La Gordosa.

— Un intérieur étrange. — Adali Menken. — Photographies indiscrètes. — Un monsieur prolilique. — Amour et Liberté.

Voici un sujet scabreux. Nous l'aurions effleuré seulement si, dans divers ouvrages, Dumas n'avait commis lui-même, sur sa vie privée, des indiscrétions plus qu'étranges. Disons donc, sans scrupules, tout ce que nous savons des amours variés du célèbre écrivain.

Une Parisienne, nièce de l'abbé Grégoire, son précepteur, fit, la première, battre le cœur de Dumas. Il avait seize ans, était mal habillé, peu soigneux, et n'obtint de la belle Laurence que des leçons de coquetterie dont il s'empressa de profiter auprès dune modiste de Villers- Cotterets, qu"il nomme crûment dans S3s Mémoires :

Adèle Dalvin. — « Je n'ai, dit-il, jamais vu plus jolis cheveux dorés, plus gentils yeux, plus charmant sourire ; plutôt gaie que triste, plutôt petite que grande, plutôt potelée que mince, c'était quelque chose comme un de ces chérubins de Muriilo, qui baisent les pieds des Vierges à moitié voilés par les nuages. » — Fille de bons vieux cultivateurs, Adèle, qu'une rupture avec un fiancé trop riche venait de faire libre, accepta volontiers pour serviteur le jeune homme auquel sa place chez un notaire donnait presque le rang de bourgeois. Toutes les filles de la classe d'Adèle jouissaient, à Villers-Cotterets, d'une indépendance- complète. A huit heures l'été, à six heures l'hiver, elles rejoignaient aux endroits convenus leurs divers soupirants et, après un échange de baisers, faisaient avec eux, dans le parc, de sentimentales promenades. Aux veillées, aux fêtes de village, on se rencontrait encore pour causer dans l'ombre, danser, et revenir par couples. Tout cela, paraît-il, ne tirait pas à conséquence ; pourtant, au bout d'un an de soins, d'attentions amoureuses, Dumas obtint d'Adèle, moins fern^e que ses compagnes, d'être reçu chez elle la nuit. — (( Oh ! dit Dumas, contant dans tous ses détails la chute de l'aimée et les ruses employées pour rendre faciles leurs rendez-vous suivants, oh ! si j'eusse été poète à cette époque, les adorables vers que j'eusse faits en l'honneur des premières fleurs nourries dans le jardin de nos amours ! »

Deux ans passèrent à des transports renouvelés, au tout desquels Dumas, poussé par sa mère, dut se rendre à Dreux, où il resta trois mois. Les jeunes amants s'embrassèrent avec des larmes, en jurant de ne pas s'oublier une heure ; mais quand Dumas revint, Adèle, qui sentait bien que cet amour constituait une menace pour l'avenir, s'était, philosophe de vingt ans, promise à un homme qui avait le double de son âge et qui l'épousa, quelques jours plus tard, pendant que l'aban-

donné cherchait, dans une partie de chasse, diversion à la première grande douleur de sa vie.

Installé à Paris, Dumas revit plus tard Adèle Dalvin, dans des circonstances singulières. Rêvant à Christine, son premier drame, il suivait, une nuit de septembre 18:29, le boulevard à peu près désert quand, arrivé à la Porte Saint-Denis, il entendit des cris à trente pas de lui et aperçut un groupe se mouvant violemment dans l'obscurité. Il courut vers l'endroit d'où partalent ces cris. Deux individus attaquaient un homme et une femme ; l'homme se défendait contre un des agresseurs, tandis que l'autre tentait d'arracher à la femme renversée la chaîne qu'elle avait au cou. Dumas sauta sur le voleur, le terrassa à son tour et lui serra la gorge; il y allait de si bon cœur que le bandit, abandonné par son complice, se mit à crier « A la garde !» — Le bruit fit accourir quelques soldats du poste Bonne-Xouvelle ; Dumas reçut alors les remerciements de ceux qu'il avait secourus : c'étaient Adèle Dalvin et son mari. Ils sortaient de la Porte-Saint-Martin où ils avaient voulu voir jouer la Noce et VEnierrement, pièce de leur compatriote, et s'étaient attardés en soupant après le spectacle. Incapables de distinguer les honnêtes gens des bandits, les soldats emmenèrent tout le monde au poste. Volés et voleur durent passer la nuit au violon. Adèle et son mari prirent pour eux deux un coin du lit de camp, Dumas s'accommoda de l'autre. Il regarda longtemps avec tristesse cette femme qu'il avait aimée cinq ans auparavant, et qui. peu à peu, s'endormait sur l'épaule d'un autre. Elle avait oublié, était mère de deux enfants et semblait parfaitement heureuse. Au jour, on délivra nos personnages et les époux reconnaissants demandèrent à Dumas de les visiter pendant leur séjour à Paris ; il y fut, mais, dit-il à la fin du récit de cette aventure, « dès cette époque j'avais donné mon imagination, sinon mon cœur à une maîtresse qui devait faire grand tort à mes

maîtresses passées et à venir : cette maîtresse, c'était l'Art. » — Il en avait au moins une autre.

En mars 18:^3, Dumas, ertectivement, avait loué, place des Italiens, n° 1, une chambre avec alcôve, située au quatrième étage, sur la cour. Celle chambre, tapissée de papier jaune et qu'il meubla d'un lit, d'une table et de quatre chaises, donnait sur un carré, de l'autre côté duquel était un modeste logement composé de deux pièces. Une femme le vint bientôt occuper ; elle était jeune, de taille moyenne, blonde, très blanche de peau, point jolie, mais plaisante. L'attrait des contrastes la désigna à l'attention de son voisin bronzé qui, de son côté, plut sans trop d'efforts ; ils s'aimèrent et vécurent alors en commun.

Chose singulière, Dumas, si prolixe au sujet d'Adèle Dalvin, n'a pas, dans ses Mémoires, écrit un mot sur celle qui, pourtant, lui donna un fils dont la gloire devait continuer la sienne. — a Le 29 juilllet 1824, dit-il seulement au cours d'un chapitre, tandis que le duc de Montpensier venait au monde au Palais-Royal, il me naissait, à moi, un duc de Chartres, place des Italiens. »

Voici, copié sur les registres de l'état-civil, un acte qui rectifie la date indiquée par Dumas, en même temps qu'elle donne sur la mère des indications certaines :

(( De jeudi, 29 juillet 1824, une heure de relevée.

« Acte de naissance de Alexandre que nous avons reconnu être du sexe masculin, né le 27 courant, à six heures du soii\ au domicile de sa mère, place des Italiens, n" 1, flls naturel de Mademoiselle Marie-Catherine Labay, couturière, ùgée de ti'cnte ans, née à Bruxelles.

(( Les témoins ont été MM. Louis-André Desmarais, chirurgien-denliste, ûgé de 32 ans, demeurant susdite place des Italiens n" 1, et Jean-Hippolyte Dardoux, tail-

leur, âgé de 48 ans, demeurant à Paris, rue de Buffaut, n° 1.

(( Sur la déclaration ù nous faite par Al. Jean-Baptiste-Hilarion-Claude- Adrien Pront, docteur en médecine et accoucheur, demeurant à Paris, rue du Monceau Saint-Gervais, 17, lequel a signé avec les témoins et avec nous André-Jean-Baptiste Bequet, maire adjoint, après lecture faite.

(( Ainsi signé au registre : Pront, Desmarais, Dardoux et Bequet. »

Marie-Catherine Lahay dirigeait un atelier de lingerie occupant deux ou trois ouvrières. Laborieuse et dévouée, mais d'instruction nulle, elle ne pouvait songer à retenir indéfiniment Dumas. Leur liaison fut moins longue qu'elle ne dut vraisemblablement l'espérer. L'arrivée de M™^ Dumas à Paris, où elle venait pour vivre avec son fils, fut le motif d'une séparation qui aboutit avec le temps à une bruyante rupture. Dumas installa sa mère faubourg Saint-Denis, l'y suivit et, tout en continuant à voir M"« Labay, lui donna sans souci des rivales. Ces rivales ne lui inspiraient pas toujours confiance ; annonçant à son ami Boussin, le 4 octobre 1826, la grossesse d'une de ses maîtresses passagères, il faisait, par exemple, cette restriction : « Je ne suis pa.s assez présomptueux pour me croire l'auteur du miracle, mais si le futur poupon arrive sur cette terre de calamité avec des cheveux frisés, il faudra bien en être persuadé. » — Les succès que Dumas remporta bientôt au théâtre lui valurent, dans ce monde facile et dans d'autres, des conquêtes féminines qu'il n'était pas homme à dédaigner. Tant bien que mal, pouriant, ses relations avec M"^ Labay durèrent jusqu'au printemps de 1831. Le 17 mars de celte année, Dumas reconnut pour son fils l'Alexandre inscrit à la mairie du deuxième arron-

dissement comme né de père inconnu et, fort de son droit, enleva le petit à sa mère. Celle-ci protesta, reprit l'enfant; il y eut un procès que Dumas gagna, ce qui lui permit de placer son fils dans la pension de Goubaux, signataire avec lui de Richard Daiiington.

Ses études terminées, Dumas fils, attiré par la célébrité, l'opulence de son père, alla vivre avec lui de cette existence large dont un jour la débâcle du Théâtre-Historique les priva l'un et l'autre. La mère, pendant ce temps, s'était faite lingère dans une maison d'éducation ; aussi ordonnée que vaillante, elle avait amassé des économies dont elle fut heureuse de faire profiter son fils. C'est vers 1850 qu'elle le reconquit et, tout en parant au nécessaire, le fortifia dans la résolution qu'il avait prise de se créer des ressources par lui-même. Ils passèrent ensemble de très durs moments, que la tendresse maternelle adoucissait avec ingéniosité. Vinrent enfin pour le fils les succès d'estime,puis les succès d'argent qui lui permirent de rendre à sa mère les soins reçus. Entourée de bien-être, M"^ Labay vécut ses dernières années dans un petit appartement de la rue Pigalle. Quelques amis l'y visitaient ; réconciliée avec Dumas père, elle aimait à conter les souvenirs de sa jeunesse et exhibait parfois, comme une relique, l'habit vert que Dumas portait à la première représentation d'Antony et dont les spectateurs enthousiastes avaient arraché les basques. Elle mourut, après une courte maladie, un soir d'octobre 1868. On trouva, parmi ses papiers, un récit de sa vie dédié à son fils ; celui-ci le brûla, ne voulant connaître de sa mère que l'amour dont elle lui avait donné tant de preuves.

Nous parlions d'Antonij tout à l'heure; ce drame, d'après Dumas lui-môme, naquit d'une liaison de l'écrivain avec l'épouse d'un autre. — a J'étais, dit-il dans ses Mémoires, amoureux d'une femme qui était loin d'être belle, mais dont j'étais horriblement jaloux : ja-

loux parce qu'elle se trouvait dans la position d'Adèle, qu'elle avait son mari officier dans l'armée, et que la jalousie la plus féroce que Ton puisse éprouver est celle qu'inspire un mari, attendu qu'il n'y a pas de querelle à chercher à une femme en puissance de mari, si jaloux que Ton soit de ce mari. Un jour, elle reçut du sien une lettre qui annonçait son retour. Je faillis devenir fou. J'allai trouver un de mes amis employé au ministère de la guerre ; trois fois le congé, prêt à être envoyé, disparut, déchiré ou brûlé par lui : le mari ne vint pas. Ce que je souffris pendant cette période d'attente, je n'essayerai pas de le dire, maintenant que cet amour s'en est allé où s'en vont les vieilles lunes du poète Villon ; mais lisez Antony : ce que j'ai souffert, c'est Antony qui vous le racontera. ))

L'épouse adultère — on le sait depuis nombre d'années — se nommait Mêlante Waldor et était fille du littérateur Yillenave, chez lequel Dumas fut, un soir de 1827, conduit par un ami. IM'"^ Waldor appartenait à la bourgeoisie, elle composait des poésies fugitives accueillies par les journaux du temps ; bien qu'elle fût de santé faible et eût six ans de plus que Dumas, celuici se prit pour elle d'une belle passion qui devait nous valoir un chef-d'œuvre.

Outre un album de seize poésies calligraphiées par Dumas avec un soin particulier, il reste d'Alexandrex\ntony et d'Adèle-Mélanie quarante-trois lettres que la famille Dumas a acquises, non sans qu'elles eussent passé entre des mains nombreuses ; nous ferons à ces lettres, et à d'autres retrouvées par nous, d'intéressants emprunts.

Dumas, selon son habitude, avait été prompt à l'attaque. Dès le 7 septembre 1827, quelques jours seulement après sa rencontre avec la famille Villenave, il adressait à Mélanie un billet dans lequel il racontait un

rêve et parlait de ses iDrojels, de ses espérances, en terminant ainsi :

« Oubliez mes folies d'hier, oubliez surtout ma franchise. L'énergie avec laquelle vous avez repoussé l'idée que votre amitié pût devenir autre chose m'a guéri presque de cette idée. » — Presque ! le mot était prudent ; le lendemain môme Dumas reprenait l'offensive, et, le 12 septembre. Mêlante, curieuse ou touchée, ne lui laissait plus rien à désirer.

Il leur fallut trouver un lieu de rendez-vous, une petite chambre dans laquelle la coupable ne se rendait qu'avec des peurs coquettes. — <( Oui, répondait l'amant à l'une de ses prières, oui, je respecterai ta belle toilette, sois tranquille. Je ne te demande rien que d'ùler ton chapeau et ton voile... »

Cette retenue, pourtant, lui pèse : -- (( Oh ! oui, dit-i! dans une autre page, tu as en amour la candeur et je dirai presque l'ignorance d'une enfant de quinze ans. Oh ! oui, mon amour sera idéal !... mais remarque qu'il y a un raffinement de cruauté à me dire : <( J'irai te voir bien belle )> et à m'imposer des conditions...» — Sa passion, accrue par les obstacles, repousse les atermoiements féminins : — « Ne comprends-tu pas que notre éternité, quelles que soient nos pensées en ce monde, sera toujours la même, immortalité ou néant? Il y aura donc, dans tous les cas, fidélité éternelle ou absence de sensations, et tout cela nous sera commun... Aimons donc, aimons, aimons encore en cette vie, écaitons de nos deux têtes tous les malheurs qu'il sera en notre pouvoir d'écarter ; saisissons toutes les félicités, et ne ramenons pas nos esprits aux tristes pensées d'un autre monde, celui-ci étant déjà assez mêlé de joie et de douleur. Sache seulement que, s'il y a quelque chose de moi qui me survive, ce quelque chose, ne fût-il qu'une étincelle, t'aimera comme t'aime le corps duquel ce quoique chose sera émané. Ainsi, mon ange, donne-

moi du bonheur dans ce monde, et espérons-en dans l'autre sans compter dessus : le désappointement est une trop cruelle chose!... » — Et, comme la dame lui reproche sans doute de trop s'attacher à l'amour matériel : — (( Crois, réplique-t-il, que je ne l'aime autant que par ce qu'il semble nous lier davantage. Les moments de repos qui le suivent sont délicieux, et plus suaves que lui peut-être. Crois que je sais savourer de l'amour tout ce qu'il a de délicat, comme je sais éprouver tout ce qu'il a de délirant. »

Dumas en est, en somme, à ces transports ardents que doivent éprouver, en 1828, les amants poitrinaires, car il crache le sang, comme le veut la mode, ce colosse : — <( Rassure-toi sur ma santé. Il y a deux ans que ce léger accident ne m'était arrivé, et mon mouchoir était à peine coloré. Et comment veux-tu que je meure, tant que tu m'aimeras ? Oh ! c'est alors, mon ange, que je deviendrais athée ou blasphémateur, car je ne pourrais croire à Dieu sans le maudire... Dieu me s'éparerait de toi ! Et si c'était pour toujours ! Oh ! ma vie, plains plutôt mon doute que de le blâmer ; personne n'en souffre plus que moi !... » — ((Ah ! dit-il encore, dans un accès de tristesse, que je voudrais te voir sans fortune, sans famille, abandonnée de tout le monde, pour te tenir lieu de monde, de famille et de fortune, pour être tout pour toi, comme tu serais tout pour moi, et pour pouvoir vivre ou mourir librement, sans éveiller un sourire ou faire répandre une larme, pour vivre au milieu de la société, étrangers à elle comme elle serait étrangère à nous ; mais tout cela est un rèxe, un songe, une vision !... »

Par degrés il s'exalte dans les lettres suivantes où, pour écarter l'idée d'un état raisonnable supposé par sa maîtresse, il pose en Manfred ou en Childe-Harold. — (( Quand nous sommes ensemble devant ta mère, il me prend des moments de rage, .où je voudrais te ser-

rer dans mes bras et dire : « Elle était à moi, avant qu'elle ne me connût... » Oh! non, tu te trompais, jamais mon amour, à moi, n"a été doux, paisible, et je ne comptais tant sur son influence que parce qu'il me semblait aussi impossible que tu y résistasses qu'il est impossible au bois de ne pas être brûlé par le feu... Ne m'as-tu pas dit que tu croyais à la fatalité ? Ce mol me rappelle ce que je te disais un jour en parlant du hasard qui nous avait rapprochés et auquel j'appliquais le mot de fatalité. « Comment, me dis-tu, vous appelleriez fatalité notre rencontre dans le monde ? » Eh bien, n'était-ce pas de la fatalité, si ce n'eût été du bonheur ? Et que serais-je devenu, si tu ne m'avais pas aimé ? Ce n'est pas un amour doux, paisible, que celui auquel, dès sa naissance, on applique le mot fatalité !... )) — « Eh bien, quand je te parlais du monde et de ses lois, de ces misérables concessions à la société, qui se font toujours aux dépens du bonheur particulier, dis-moi, avais-je tort de les maudire et de regarder comme heureux l'homme qui pourrait s'en affranchir ? Dans une nation civihsée la liberté peut exister pour un peuple ; elle n'existe jamais pour les individus. On fait à tout ce qui nous entoure une foule de petites concessions, auxquelles le temps et l'habitude finissent par imposer le nom de devoir ; et, alors qu'on s'en écarte, on est coupable. Certes, personne n'aimo plus sa mère et ne la respecte plus que moi ; eh bien, je regarde comme un préjugé des nations l'amour et le respect imposés aux parents. L'un et l'autre doivent naître, selon moi, de leur manière de nous traiter et non du hasard même qui leur a fait nous donner la vie. Leur devons-nous de la reconnaissance pour cela ? Souvent ce n'était pas leur intention, et plus souvent encore ils nous ont fait un triste présent... » Le voici maintenant fougueux, délirant presque : — «Oh ! oui, je t'aime, je faime, je t'aime ! Oui, cette

fièvre m'a passé dans le sang, et il y a plus de passion, de frénésie dans mon amour qu'il n'y en a jamais eu ! Ne crains rien, je t'aime, je t'aime, et ne puis aimer que toi seule au monde... Je t'aime, ô ma Mêlante ; ma tête brûle, et je suis bien plus près, en ce moment, de la folie que de la raison... Tu m'as enfin compris, tu sais ce que c'est qu'aimer, puisque tu sais ce que c'est que la jalousie... Connais-tu quelque chose de pareil? Et ces imbéciles de faiseurs de religion qui ont inventé un enfer avec des souffrances physiques ! Qu'ils se connaissaient bien en tortures ! Cela fait pitié 1 Un enfer où je te verrais continuellement dans les bras d'un autre! Malédiction! Cette pensée ferait naître le crime!...»

Ace degré d'emportement, les phrases de Dumas ont tant de saveur romantique qu'il n'en mettra point d'autres dans la bouche de cet Antony qui doit incarner le mépris des conventions mondaines, la jalousie féroce, l'amour surexcité jusqu'à l'assassinat ; mais si, dans la fable, le passionné bâtard ne recule pas devant un crime, il n'en pouvait, fort heureusement, être de même dans la réalité. La liaison de Dumas, auteur, avec Tyime Waldor, bas-bleu, fut essentiellement une aventure banale et comportant surtout des suites littéraires. Dans le drame, par exemple, l'apparition du colonel d'Hervey incite Antony à poignarder Adèle ; voici, par contraste, ce qu'inspirait, à l'amant de Mélanie, la menace d'un retour inopiné du capitaine Waldor : — « Il faut le faire nommer major, mon ange ; il n'y a que ce moyen-là de nous tirer d'affaire. » — El l'offlcier reçut un grade qui le retint dans sa lointaine garnison.

Antony s'écrivait cependant, et Dumas, qui prêtait à son héros tant de fougue, sentait, par un naturel effet, décroître sensiblement sa propre exaltation. — « Oh ! disait-il bientôt à l'aimée, qu'il y a une grande douceur à ne pas séparer ses sentiments, à dire nous au lieu de

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je, à ne voir dans l'absence qu'une séparation matérielle qui ne désunit ni l'ùme ni la pensée, à se retrouver comme on s'est quitté, à se quitter en croyant s'aimer davantage encore, à être sûr de son avenir comme d'un passé, et à sourire de mépris en regardant chaque homme, à qui l'on dit tout bas : « Tu ne peux rien sur nous ! » Il y a là-dedans quelque chose de la sérénité et du pouvoir de Dieu ; oui, de Dieu, car je ne suis pas athée, quoi que tu en dises ; je ne le deviendrai jamais, puisque l'athée est celui qui ne croit en rien et que, si je cessais de croire en Dieu, je croirais encore en toi. »

La note langoureuse s'accentue de plus en plus dans sa correspondance : (( Il y a un certain plaisir à être heureux d'un coup d'œil, d'un regard au milieu d'indifférents. Ce sont deux personnes qui auraient trouvé moyen d'allumer du feu dans une carrière de neige et jouiraient, au milieu du froid, d'une température douce... » — Il n'a même plus de jalousie. — « Ne va pas croire que c'est par amour-propre que je crois à ta fidélité. Non, attirés l'un vers l'autre comme nous l'avons été, il me semble qu'une force étrangère pourra seule nous séparer, et non l'effet de notre volonté. Notre amour change de nature, sans doute, nos sensations sont autres, mais notre amour est toujours notre vie, nos sensations sont toujours heureuses... »

De son bureau, pourtant, il envoie à la jeune femme cette poétique prière :

Oh ! n'abrège jamais ces heures que j'envie; De me les accorder Dieu te fit le pouvoir. T'cntendre est mon bonheur et te voir est ma vie : Laisse-moi t'entendre et te voir.

Pourquoi, lorsque l'amour a joint nos destinées, Me dire, épouvantée à la fuite du temps : « Nos instants de bonheur dévorent nos journées, Nous ne vivons que des instants? »

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