‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 14 sur 95 · INTRODUCTION. XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XVII

sée avait éventé certains sujets sans les traiter, le rattachent directement à Emile Augier et à Dumas fils. En vérité, c'est Dumas père qui résout la question et met en mouvement tout le dramatique qui va suivre.

Coup .sur coup il le développera d'instinct et parce qu'il a lo génie. Le drame historique va peu à peu s'espacer en un nombre infini de tableaux. Et, comme l'invention y a plus de part que l'histoire, on conçoit que Monte-Cristo soit l'apogée de ces imaginatives convoitises. Mais, à différents moments de sa carrière, Dumas reviendra à Antony, drame intime et social (déjà entrevu dans Henri III), où l'imagination est sans doute maîtresse, mais dont l'intuition, sinon l'observation, fut féconde pour la pièce réaliste du second Empire.

Et donc il n'a pas eu seulement du métier, comme on affecte de le dire; il a mis dans le plein des idées ou plutôt de l'âme populaire de son temps. Comme il avait touché juste, le drame passionnel, dont il a définitivement orienté la marche et mis au point la formule, fournit de substance et de moyens une bonne part des drames de ce siècle. On peut discuter la valeur ou la qualité morale de ce réalisme qui règne sur la scène depuis soixante ans. On ne saurait enlever à Dumas le mérite d'avoir été le dramaturge de la première heure. Romantique ou non, qu'importe? Il fut le plus original et le plus fécond, malgré ses incartades, ses fanfaronnades, ses fautes

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de goût, el ses erreurs. Encore ne cité-je pas les comédies dans [e genre de Marivaux, où il eu! lani d'esprit, je dis du plus fin, élégant el délicat1. Qu'on ne parlât jamais du théâtrede 1830 sans mettre an premier plan les romances et les opéras de Victor FJugo, cela étail déjà assez, intolérable; mais que l'ingénieuse curiosité des érudits déterrât La ( '.haussée du monument, pour évincer Beaumarchais et déposséder le lion Dumas, n'est-il pas vrai, Dieu équitable des drames et des mélodrames, que c'était trop?

Les progrès de la critique ont fait plus de tort à ses ouvrages d'histoire. Après le succès de ses premiers articles à la Revue des Deux Mondes (la Vendée npr'es le 29 juillet 1830, — la Rose Rouge, récit de la Terreur : livraisons de 1831, — la Prise de Paris en 1-117, Perrlnet Leclere : L832) et surtout après son livre Gaide et France, dans l'épilogue duquel il prédit l'avènement d'une république avec un président élu pour cinq ans, il put s'imaginer qu'il était né historien. Et, de fait, on ne s'avise pas sans étonnement, à l'heure présente, que Walter Scott fut le promoteur du mouvement historique de

1. V. Marivaux, sa vie et ses œuvres, par M. Gustave Larron met.

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ce siècle, qu'Augustin Thierry eL Michelet reçurent de lui l'étincelle. Michelet n'a pas échappé au reproche de manquer de critique. A quel point elle fait défaut à Dumas, on s'en doute. Mémoires, pamphlets, tous documents de second ordre ou de troisième main, authentiques, s'il se peut, apocryphes à la rencontre, il met tout à sac. Respect, choix et hiérarchie des textes,

Il s'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.

L 'histoire est uneresurrection.il ressuscite à vue de pays, à tour de bras. Il écrit sa Légende du Sire de Giac d'après un croquis du pont de Montereau dessiné par Louis Boulanger dans une partie de chasse. Il se souvient qu'un bas-relief lui avait fourni l'inspiration de son drame : Christine; il traite l'histoire comme le drame. Il réveille les chroniques, ranime les almanachs, plante les décors, dessine les costumes, et fait dialoguer les hommes des siècles passés au petit bonheur. S'il lui arrive (parce que tout arrive) d'aborder des idées générales, oh! alors ce sont les plus audacieuses vaticinations et synthèses, non exemptes, qui le croirait? de pédantisme : tant il est vrai qu'il ne faut pas forcer son talent.

Heureusement, l'influence de Walter Scott devait pousser Dumas dans le sens de ses dons. Le parti qu'il en tire sur le théâtre n'est qu'un avant-goût du profit qu'il en recueillera dans le roman. Sa

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fougue romantique une fois apaisée, il songe à devenir le Walter Scott de la France. Il l'est, et même an peu davantage. Il esl aussi populaire, aussi colossalemenl lu; pour la fécondité, l'improvisation, il égale son modèle. C'est la rançon de cette popularité. Il y laissera son cerveau, sa vie, comme il advint au « barde écossais ». Au surplus, il en a tout le procédé. Il se tient sur la lisière des époques; il reconstitue le panorama; il peint les mœurs surtout par le dehors, ou plutôt ce qu'il en voit en imagination et à distance. Il est curieux du bibelot, du bric-à-brac, moins que Scott, avec plus «l'habileté à en tirer un développement romanesque ou dramatique. Lui aussi, il sait nous intéresser à certains personnages par la répétition des tics ou des signes extérieurs. On trouvera dévoilé le secret de cette composition familière dans les premières pages de Y Histoire de mes Bêtes. De mesure ou de concision, point. Hormis Stendhal et surtout Mérimée, tous les romanciers du début de ce siècle sont des développeurs. De Scott lui vient ce goût pour les petites gens et les mœurs du commun. Si Dumas n'a pas en ces esquisses le trait aussi précis et pittoresque, peut-être y met-il plus de malicieuse bonhomie. Dans tous ses romans historiques ou autres, circulent des figures inoubliables de petits employés, commerçants, paysans, forestiers, parmi les chevauchées des mousquetaires ou des grands bandits. A l'exemple de Scott encore, il a tout déversé

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dans le roman, tout, et le reste, et le reste du reste : alchimie, magnétisme, autobiographie, Marseille, Naples, tous ses voyages, toute l'Europe, tout l'Océan, et toutes ses croyances, ses superstitions, ses imaginations, tout y est. Il aurait mis l'histoire du monde en feuilletons, s'il n'en avait trouvé la matière un peu courte. Isaac Laquedem en est resté au tome second.

Dumas surpasse son maître, quand il s'en donne la peine. Il n'ennuie jamais. Il est un robuste amuseur. Manifestement, il s'amuse, lui premier, de ses interminables fictions. Scott, plus froid, est encore pris au sérieux par quelques hommes graves, .le ne crois pas, ce nonobstant, qu'il eût écrit les cent premières pages du roman d'Acte, qui sont exquises. Ali ! que l'imagination de ce Dumas le sert à souhait quand il ne la violente ni ne la gâche! Ces pages sont une vision animée et vraiment artiste de l'antiquité au temps de Néron. Cela est peint, et cela vil. Et il est vrai que le conteur s'échappe bientôt à copier ou développer Tacite, et que c'est une grande misère que cette impuissance à faire court.

Il n'a pas tracé les lignes profondes des caractères, non plus que Waller Scott. Mais il possède, infiniment supérieur à son modèle, l'art de mettre en oeuvre, de faire agir la passion. Les démarches secrètes du cœur ne l'attirent point; mais la fougue, l'énergie vitale, toutes les énergies de l'amour à toutes les époques, voilà son fait. Ses femmes, ses

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faibles femmes sont romantiques; elles ont lu Rousseau, elles attendent George Sand, et pourtant leurs faiblesses reflètent les milieux et les temps où elles vivent. Sans doute on reconnaît en elles les douces créatures, épouses de ces grands diables de béros de l'Empire. Mais souvent il a deviné et reconstitué la vie intime des différentes époques. Et c'est ce qu'il y a de plus historique en ses romans. Ceux qui ont appris l'histoire dans les livres d'Alexandre Dumas l'ont peu apprise; ils en ont pourtant retenu un tonds de vérité sentimentale, qui, sans faire illusion à la critique, passionne l'âme populaire.

Quand l'imagination de Dumas est livrée à ellemême et s'affranchit entièrement de l'histoire, elle s'enivre. C'est une liesse d'invention. Ce ne sont qu'aventures, prouesses, coups de surprise, passions, vengeances à long délai et voyages au long cours, dont les protagonistes sont vraiment citoyens du monde. Tous les pays, tous les éléments, ils ont tout soumis. Ce sont des Bonapartes, doublés de Laras et de giaours. Ils imaginent, senten t, rêvent, voyagent, à bride abattue. C'est la convoitise d'Antony lâchée à travers tous les domaines de la fantaisie. Et il y a du Gargantua là-dessous, un Gargantua des Mille et une Nuits, oriental et gascon, parisien et un peu nègre, intrépide et bonhomme. Et tout cela sans doute est loin de nous. Nous ne sommes plus dans un état d'esprit congruent à ces innocentes débauches. Nos désirs même ni nos aspirations, ni

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