LE LAZZARONE ET LE SBIRE
Le lazzarone est essentiellement voleur; c'està-dire (pic le la/.zarone a ses idées à lui sur la propriété, ce qui l'empêche d'adopter à cet endroit les idées des autres. Le lazzarone n'est pas voleur, il est conquérant; il ne dérobe pas, il prend. Le lazzarone a beaucoup du Spartiate : pour lui, la sonstraction est une vertu, pourvu que la soustraction se fasse avec adresse. Il n'y a de voleurs, à ses yeux, que ceux qui se laissent prendre. Aussi, afin de n'être pas pris, le lazzarone s'associe parfois .1 \ ec le sbire.
Le sbire n'est souvent lui-même qu'un lazzarone armé par la loi. Le sbire a un aspect formidable; il porte une carabine, une paire de pistolets et un sabre. Le sbire est chargé de faire la police de :onde main : il veille sur la sécurité publique entre deux patrouilles. En cas d'association, aussitôt que la patrouille est passée, le sbire met une pierre
sur une borne pour indiquer au lazzarone qu'il peut voler en toute sûreté.
Quand le lazzarone a volé, le sbire paraît.
Alors, 1(3 .sbire et le lazzarone partagent en frères.
Seulement, en ee cas, il arrive parfois aussi que le sbire vole le lazzarone ou que le lazzarone escroque le sbire : notre pauvre inonde va tellement de mal en pis, qu'on ne peut plus compter sur la conscience, même des fripons.
Le gouvernement sait cela, et il essaye d'y remédier en changeant les sbires de quartier; alors, ce sont de nouvelles associations à faire, de nouvelles compagnies d'assurance mutuelle à organiser.
Le sbire se met en embuscade dans la rue de Cbiaïa, deïoledo ou de Forcella, et, quand il veut, il est sûr, dès le soir de la première journée, d'avoir déjà établi des relations commerciales qui le dédommagent de celles qu'il vient d'être forcé de rompre.
Comme le lazzarone n'a pas de poches, on le trouve éternellement la main dans la poche des autres.
Le lazzarone ne tarde donc jamais à être pris en flagrant délit par le sbire; alors, le marché s'établit.
Le sbire, généreux comme Orosmane, propose une rançon.
Le lazzarone, fidèle à sa parole comme Lusignan, dégage sa parole au bout de dix minutes, d'une demi-heure, d'une heure au plus tard.
Parfois cependant, comme je l'ai dit, le sbire abuse de sa puissance ou le lazzarone de son adresse.
Un jour, en passant dans la rue de Toledo, j'ai vu
arrêter un sbire. Comme le chasseur de La Fontaine, il avait été insatiable, et il était puni par où il avait péché.
Voici ce qui était arrivé.
Un sbire avait pris un lazzarone en flagrant délit.
— Qu'as- tu volé à ce monsieur en noir qui vient de passer? demanda le sbire.
— Rien, absolument rien, Excellence, répondit le lazzarone.
Le lazzarone appelle le sbire Excellence.
— Je t'ai vu la main dans sa poche.
— Sa poche était vide.
— Comment! pas un mouchoir, pas une tabatière, pas une bourse?
— C'était nn savant, Excellence.
— Pourquoi t'adresses-tu à ces sortes de gens?
— Je l'ai reconnu trop tard.
— Allons, suis-moi à la police.
— Comment! mais puisque je n'ai rien volé, Excellence.
— C'est justement pour cela, imbécile! Si tu avais volé quelque chose, on s'arrangerait.
— Eh bien, c'est partie remise, voilà tout; je ne serai pas toujours si malheureux.
— Me promets-tu, d'ici à une demi-heure, de me dédommager?
— Je vous le promets, Excellence.
— Comment cela?
— Ce qu'il y a dans la poche du premier passant sera pour vous.
— Soit; mais je choisirai l'individu; je ne me
soucie pas que lu ailles encore faire quelque bêtise pareille à l'autre.
— Vous choisirez.
Le sbire s'appuie majestueusement contre une borne; le lazzarone se couche paresseusement à ses pieds.
Un abbé, un avocat, un poêle passent successivement sans que le sbire bouge. Un jeune officier, leste, pimpant, paré d'un charmant uniforme, parait à son tour; le sbire donne le signal.
Le lazzarone se lève et suit l'officier; tous deux disparaissent à l'angle, de la première rue. Un instant après, le lazzarone revient tenant ^a rançon à la main.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demande le sbire.
— Un mouchoir, répond le lazzarone.
— Voilà tout?
— Comment, voilà tout? C'est de la batiste!
— Est-ce qu'il n'y en avait qu'un seul ' ?
— Un seul dans cette poche-là.
— Et dans l'autre?
— Dans l'autre, il y avait un foulard.
— Pourquoi ne l'as-tu pas apporté?
— Celui-là, je le garde pour moi, Excellence.
— Comment, pour toi?
— Oui. N'est-il pas convenu que nous partageons?
— Eh bien?
— Eh bien, chacun sa poche.
1. A Naples, on a toujours deux mouchoirs dans sa poche : un mouchoir de batiste pour s'essuyer, un mouchoir de soie pour se moucher; il y a même des élégants qui en ont un troisième avec lequel ils époussètent leurs bottes, pour faire croire qu'ils sont venus en voiture.
— J'ai droit à tout.
— A la moitié. Excellence.
— Je veux; le foulard.
— Mais, Excellence...
— Je veux le foulard!
— C'est une injustice.
— Ali! tu dis du mal des employés du gouvernement, lui prison, drôle! en prison!
— Vous aurez le foulard, Excellence.
— Je veux celui de l'officier. «
— Vous aurez celui de l'officier.
— Où le retrouveras-tu?
— Il était allé chez sa maîtresse, rue Foria; je vais l'attendre à la porte.
Le la/./.arone remonte la rue, disparait, et va s'embusquer dans une grande porte de la rue Foria.
Au bout d'un instant, le jeune officier sort; il n'a pas fait dix pas, qu'il fouille à sa poche et s'aperçoit qu'elle est vide.
— Pardon, Excellence, dit le Iazzarone, vous cherchez quelque chose?
— J*ai perdu un mouchoir de batiste.
— YotreExcellencenel'apasperdu,on le lui a volé.
— Et quel est le brigand?...
— Qu'est-ce que Votre Excellence me donnera si je lui trouve son voleur?
— Je te donnerai une piastre.
— J'en veux deux.
— Va pour deux piastres. Eh bien, que fais-tu?
— Je vous vole votre foulard.
— Pour me faire retrouver mon mouchoir?
— Oui.
— Et où seront-ils tous deux?
— Dans la même poche. Celui à qui je donnerai
votre foulard esl celui à qui j'ai donné votre mouchoir.
L'ofticier suit le lazzarone; le lazzarone remel le foulard au sbire, le sbire fourre le foulard dans sa poche. Le lazzarone, rendu à la liberté, s'esquive. Derrière le lazzarone vient l'officier. L'ofticier met la main sur le collet du sbire, le sbire tombe à genoux. Comme le sl^ire de cette espèce a été lazzarone avanl d'être sbire, il comprend tout : c'est lui qui est le volé. Il a voulu jouer son associé, il a été joué par lui. Tous autres qu'un lazzarone et un sbire se brouilleraient en pareille circonstance; niais le lazzarone et le sbire ne se brouillent pas pour si peu de chose : c'est à l'œuvre qu'on reconnaît l'ouvrier. Le lazzarone et le sbire se sont reconnus pour deux ouvriers de première force ; ils ont pu s'apprécier l'un l'autre. Gare aux poches! ce sera désormais entre eux à la vie, à la mort.
{Le Corricolo, t. I, ch. ix, p. 110-114.)