JACQUES 1! AL M AT PREMIÈRE ASCENSION DU MONT BLANC
(8 aouï 1786)
Dumas a invité Jacques Balmat à dîner. C'est entre deux bouteilles que le vieux guide raconte son exploit.
— Avec votre permission, mon maître, me dit- il en se levant.
— Certes, et à votre santé, Balmat!
Nous trinquâmes.
— Pardieu! dit-il en se rasseyant, vous êtes un bon garçon.
Puis il vida son verre, fit clapper sa langue, cligna des yeux en se renversant sur le dossier de sa chaise, essayant de rappeler ses idées, que le dernier verre qu'il venait d'avaler ne rendait probablement pas plus claires.
Mon guide, de son côté, fit ses dispositions pour écouter, le plus commodément possible, un récit qu'il avait déjà probablement entendu plus d'une fois. Elles étaient aussi confortables que simples, ne consistant qu'en un demi-tour qu'il fit décrire en même temps à sa chaise et à sa personne; de cette manière, il se trouva les pieds au feu, le coude sur la table, la tète sur la main gauche et le verre dans la main droite.
Quant à moi, je pris mon album et mon crayon, et je me préparai à écrire.
C'est donc le récit pur et simple de Balmat que je vais mettre sous les yeux du lecteur.
« Hum! Celait, ma foi, en 178G; j'avais vingtcinq ans, ce qui m'en fait aujourd'hui, tel que vous me voyez, soixante-douze bien comptés.
» J'étais bon là... Un jarret du diable et un estomac d'enfer! J'aurais marché trois jours de suite sans manger. Ça m'est arrivé une fois, que j'étais perdu dans le Buet. J'ai croqué un peu de neige, voilà tout. Je me disais de temps en temps, en regardant le mont Blanc de côté :
» — Oh! farceur, tu as beau faire et beau dire,
va, je le grimperai dessus quelque jour. Enfin, c'est bon...
» Voilà que ça me trottait toujours dans la tête, le jour comme la nuit. Le jour, je montais dans le Brévent, d'où l'on voit le mont Blanc comme je vous vois, et je passais des heures entières à chercher un chemin.
» — Bah! j'en ferai un, s'il n'y en a pas, que je disais; mais il faut que j'y monte.
» La nuit, c'était bien autre chose : je n'avais pas plus tôt les yeux fermés que j'étais en chemin. Je montais d'abord comme s'il y avait eu une route royale, et je me disais :
» — Pardieu! j'étais bien bête de croire que c'était si difficile d'arriver au mont Blanc.
» Puis, petit à petit, le chemin se rétrécissait; mais c'était encore un joli sentier comme celui de Flegère; j'allais toujours. Enfin, j'arrivais à des endroits où le sentier s'effaçait, à des endroits inconnus, quoi! la terre mouvait, j'enfonçais dedans jusqu'aux genoux. C'est égal, je me donnais une peine! Qu'on est bête quand on rêve!... C'est bien, j'en sortais à la longue; mais ça devenait si raide, que j'étais obligé d'aller à quatre pattes : c'était bien autre chose alors! Toujours de plus difficile en plus difficile. Je mettais mes pieds sur des bouts de rocher, et je les sentais remuer comme des dents qui vont tomber; la sueur me coulait à grosses gouttes; j'étouffais, que c'était un cauchemar! N'importe, j'allais toujours; j'étais comme un lézard le long d'un mur; je voyais la terre s'en aller sous moi : ça m'était égal, je ne regardais encore
qu'en l'air, je voulais arriver; mais c'étaient les jambes!... moi, qui ai les jarrets solides, je ne pouvais plus les plier. Je nie retournais les ongles sur les pierres, je sentais que j'allais tomber, et je disais :
» — Jacques Balmat, mon ami, si tu n'attrapes pas cette petite branche-là, qui est au-dessus de ta tète, ton compte est bon.
» La maudite branche, je la touchais du bout des doigts; je me raclais les genoux comme un ramoneur. Ah! la branche, ah! je la pinçais. Allons!... Ah! cette nuit-là, je me la rappellerai toujours : ma femme m'a réveillé par le plus vigoureux coup de poing!... Imaginez- vous que je m'étais accroché à son oreille, et que je la lirais comme un morceau de gomme élastique... Ah! pour celte fois, je me dis :
» — Jacques Balmat, il faut que tu en aies le •cœur net.
» Je sautai donc à bas du lit, et je mis mes guêtres.
t> — Où vas tu? me dit ma femme.
D — Chercher du cristal, que je répondis.
j) Je ne voulais pas lui conter mon affaire.
» — El ne sois pas inquiète, continuai-je, si tu ne me vois pas revenir ce soir. Si je ne suis pas rentré à neuf heures, c'est que je coucherai dans la montagne.
» Je pris un bâton solide, bien ferré, double en grosseur et en longueur d'un bâton ordinaire; j'emplis ma gourde d'eau-de-vie, je mis un morceau de pain dans ma poche, et en route!
» J'avais bien essayé déjà de monter pur la Mer de glace, mais le mont Maudit m'avait barré le passage. Alors je m'étais retourné par l'aiguille du Goûter; mais, pour aller de là au Dôme, il y avait une espèce d'arête d'un quart de lieue de long sur un ou deux pieds de large, et puis au-dessous dixhuit cents pieds de profondeur. Merci!
» Cette lois donc, je résolus de changer de chemin : je pris celui de la montagne de la Côte; au bout île trois heures, j'étais arrivé au glacier des Bossons. Je le traversai : ce n'était pas là le difficile. Quatre heures après, j'étais aux Grands-Mulets : c'était déjà quelque chose. J'avais gagné mon déjeuner; je cassai une croûte, je bus un coup. C'est bon.
» A l'époque dont je vous parle, on n'avait point encore pratiqué aux Grands-Mulets le plateau qui y est aujourd'hui, si bien qu'on n'y était pas à son aise, je vous en réponds; j'étais, en outre, assez inquiet de savoir si je trouverais plus haut un endroit où passer la nuit. J'avais beau chercher à droite et à gauche, je ne voyais rien. Enfin je me remis en route à la grâce de Dieu!
» Au bout de deux heures et demie, je trouvai une belle place nue et sèche; le rocher perçait la neige, et m'offrait une surface de six ou sept pieds : c'était tout ce qu'il me fallait, non pas pour dormir, mais pour attendre le jour d'une manière un peu moins dure que dans la neige. 11 était sept heures du soir : je cassai mon second morceau de pain, je bus une seconde goutte, et je m'installai sur le rocher où j'allais passer la nuit : ça ne me prit pas grand temps, le lit n'était pas long à faire.
EMPRESSIONS DE YOYÀGE. 127
» Sur les neuf heures, je vis venir l'ombre qui montait de la vallée comme une fumée épaisse, et s'avançait lentement vers moi. A neuf heures et demie, elle m'atteignit et m'enveloppa : cependant, je voyais encore au-dessus de moi les derniers rayons du soleil couchant, qui avaient peine à quitter la plus haute sommité du mont lïlanc. Je les suivis des yeux tant qu'ils y restèrent. Enfin ils disparurent, et le jour s'en alla. Tourné comme je l'étais vers Chamouny, j'avais à ma gauche l'immense plaine de neige qui monte au dû me du Goûter ' , et, à ma droite, à la portée de ma main, un précipice de huit cents pieds de profondeur. Je ne voulais pas m'endormir, de peur de rouler dans la ruelle en rêvant; je m'assis sur mon sac, et je me mis à battre des pieds et des mains pour entretenir la chaleur. Bientôt la lune se leva pâle et dans un cercle de nuages, qui la voilèrent tout à fait sur les onze heures. En même temps, je voyais descendre de l'aiguille du Goûter un coquin de brouillard qui ne m'eut pas plus tôt atteint, qu'il se mit à me cracher de la neige à la figure. Alors je m'enveloppai la tète avec mon mouchoir, et je lui dis :
)> — C'est bon, va ton train.
» A chaque minute, j'entendais la chute des avalanches, qui grondaient en roulant comme le tonnerre. Les glaciers craquaient, et à chaque craquement je sentais la montagne remuer. Je n'avais ni faim ni soif, et j'éprouvais un singulier mal de tète, qui me prenait au haut du crâne, et qui descendait
1. Le dôme < 1 1 1 Goûter, ainsi nommé parce que le soleil l'éclairé ;i l'heure où l'on fait ce repas.
jusqu'aux sourcils. Pendanl ce temps-là, le brouillard n'arrêtait pas. Mou haleine s'était gelée contre mon mouchoir, la neige avait, mouille mes habits : il me sembla bientôt que j'étais [oui nu. Je redoublai la rapidité de mes mouvements, et je me mis à chanter, pour chasser un tas d'idées bêtes qui me venaient dans l'esprit. Ma voix se perdait sur cette neige, aucun écho ne me répondait : tout était mort au milieu de cette nature glacée; ma voix me faisait à moi-même une drôle d'impression. Je nie tus, j'avais peur.
» A deux heures, le ciel blanchit vers l'orient. Avec les premiers rayons du jour, je sentis le courage me revenir. Le soleil se leva, luttant avec les nuages qui couvraient le mont Blanc; j'espérais toujours qu'il les chasserait; mais, sur les quatre heures, les nuages s'épaissirent, le soleil s'affaiblit, et je reconnus que ce jour-là il me serait impossible d'aller plus loin. Alors, pour ne pas tout perdre, je me mis à explorer les environs, et je passai toute la journée à visiter les glaciers et à reconnaître les meilleurs passages. Gomme le soir venait, et le brouillard à sa suite, je redescendis jusqu'au Becà-1'Oiseau, où la nuit me prit. Je passai celle-là mieux ue l'autre, car je n'étais plus sur la glace, et je pus dormir un peu. Je me réveillai transi, et, aussitôt que le jour parut, je redescendis vers la vallée, ayant dit à ma femme que je ne serais pas plus de trois jours. Au village de la Côte seulement, mes habits dégelèrent.
» Je n'avais pas fait cent pas hors des dernières maisons, que je rencontrai François Paccard, Joseph
Carier et Jean -Michel Tournier : c'étaient trois guides; ils avaient leur sac, leur bâton et leur costume de voyage. Je leur demandai où ils allaient; ils me répondirent qu'ils cherchaient des cabris ! qu'ils avaient donnés en garde à de petits paysans. Comme ces animaux ne valent pas plus de quarante sous la pièce, leur réponse me donna l'idée qu'ils voulaient me tromper, et je pensai qu'ils tentaient le voyage que je n'avais pu faire; d'autant plus que M. de Saussure avait promis une récompense au premier qui atteindrait le haut du mont Blanc. Une ou deux questions que me fit Paccard sur l'endroit où l'on pourrait coucher au Bec-à-1'Oiseau me confirmèrent dans mon opinion. Je lui répondis que tout était plein de neige, et qu'une station m'y paraissait impossible; je le vis alors échanger avec les autres un signe d'intelligence que je fis semblant de ne pas apercevoir. Ils se retirèrent à l'écart, se consultèrent entre eux, et finirent par me proposer de monter tous ensemble; j'acceptai; mais j'avais promis de rentrer, et je ne voulais pas manquer de parole à ma femme. Je revins donc chez moi pour lui dire de ne pas être inquiète, changer de bas et de guêtres, et prendre quelques provisions. A onze heures du soir, je partis de nouveau sans me coucher, et, à une heure, je rejoignis mes camarades au Bec-à-1'Oiseau, quatre lieues au-dessous de l'endroit où j'avais couché la veille; ils dormaient comme des marmottes; je les réveillai : en un instant ils furent sur pied, et nous nous mîmes tous