Des chevreaux
les quatre en marche. Ce jour-là, nous traversâmes le glacier de Taconnay, nous montâmes jusqu'aux Grands-Mulets, où, l'avant-vei lie, j'avais passé une si fameuse nuit : puis, prenant à droite, nous arrivâmes vers les trois heures au dôme du Goûter. Déjà l'un de nous, Paccard, avait manqué d'air un peu au-dessous des Grands-Mulets, et il était resté couché sur l'habit de l'un de nos camarades.
» Parvenus au sommet du Dôme, nous vîmes, sur l'aiguille du Coûter, bouger quelque chose de noir que nous ne pouvions distinguer. .Nous ne savions pas si c'était un chamois ou un homme. Nous criâmes, et l'on nous répondit; puis, au bout d'un instant, comme nous faisions silence pour entendre un second cri, ces paroles nous arrivèrent :
» — Ohé! les autres! attende/., nous voulons monter avec vous.
» Nous les attendîmes, en effet, et, en les attendant, nous vîmes arriver Paccard, qui avait repris force. Au bout d'une demi-heure, ils nous rejoignirent : c'étaient Pierre Balmat et Marie Coutet, qui avaient fait le pari, avec les autres, d'être parvenus avant eux au dôme du Goûter; leur pari était perdu. Pendant ce temps, pour utiliser les moments, je m'étais aventuré à la découverte, et j'avais fait un quart de lieue à peu près à cheval sur l'arête en question, qui joint le dôme du Goûter au sommet du mont Blanc : c'était un chemin de danseur de corde; mais c'est égal, je crois que j'aurais réussi à aller jusqu'au bout, si la pointe Pvouge ne fût venue me barrer le chemin. Comme il était impossible
d'avancer plus loin, je revins vers l'endroit où j'avais quitté les camarades; mais il n'y avait plus (pic mon sac : désespérant de gravir le mont Blanc, ils étaient partis en disant :
» — Bahnat est leste, il nous rattrapera.
» Je me trouvai donc seul, et un instant je balançai entre l'envie de les rejoindre et le désir de tenter seul l'ascension. Leur abandon m'avait piqué; puis quelque chose me disait que, cette fois, je réussirais. .1»' me décidai donc pour ce dernier parti; je chargeai mon sac et me mis en route : il était quatre heures du soir.
» Je traversai le grand plateau et je parvins jusqu'au glacier de la Brinva, d'où j'aperçus Cormayeur et la vallée d'Aoste, en Piémont. Le brouillard était sur le sommet du mont Blanc; je ne tentai pas d'y monter, moins dans la crainte de me perdre, que dans la certitude que les autres, ne pouvant m'y voir, ne voudraient pas croire que j'y étais parvenu. Je profitai du peu de jour qui me restait pour chercher un abri; mais, au bout d'une heure, comme je n'avais rien trouvé et que je me rappelais l'autre nuit, vous savez, je résolus de revenir chez moi. Je me mis donc en marche; mais, arrivé au grand plateau, comme je ne savais pas encore me garantir la vue avec un voile vert, ainsi que je l'ai fait depuis, la neige me fatigua tellement les yeux, que je in' distinguais plus rien; j'avais des éblouissements qui me faisaient voir de grandes taches de sang. Je m'assis pour me remettre; je fermai les yeux et je laissai tomber ma tête entre mes mains. Au bout d'une demi-heure, ma vue s'était remise,
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mais la nuit était venue; il n'y avait pas de temps à perdre. Je me levai, et allez!
» .le n'avais pas fait deux cents pas que je sentis, avec mon bâton, que la glace manquait sous mes pieds : j'étais au bord de la grande crevasse, lu sais, Pierre Payot (c'était le nom de mon guide), la grande crevasse où ils sont morts à trois et d'où l'on a tiré Marie Coutet.
— Qu'est-ce que cette histoire? interrompis-je.
— Je vous conterai ça demain, me dit Payot. Allez, mon ancien, allez, continua-t-il en s'adressant à Balmat, on vous écoute.
Bal mat reprit :
» — Ah! je lui dis : Je te connais. Au t'ait, nous l'avions traversée le matin sur un pont de glace recouvert de neige. Je le cherchai; mais la nuit allait toujours s'épaississant, ma vue se fatiguait de plus en plus, et je ne pus le retrouver : le mal de tète dont j'ai déjà parlé m'avait repris; je ne me sentais aucun désir de boire ni de manger; de violents maux de cœur me labouraient l'estomac. Cependant il fallait se décider à demeurer jusqu'au jour près de la crevasse. Je posai mon sac sur la neige, je tirai mon mouchoir en rideau sur mon visage, et je me préparai de mon mieux à passer une nuit pareille à l'autre. Cependant, comme j'étais deux mille pieds plus haut à peu près, le froid était bien plus vif; une petite neige fine et aiguë me glaçait; je sentais une pesanteur et une envie de dormir irrésistibles, des pensées tristes comme la mort me venaient dans l'esprit, et je savais très bien que ces pensées tristes et cette envie de dormir étaient un
mauvais signe, et que, si j'avais le malheur de fermer les yeux, je pourrais bien ne plus les rouvrir. De l'endroit où j'étais, j'apercevais, à dix mille pieds au-dessous de moi, les lumières de Chamouny, où mes camarades étaient bien chaudement, bien tranquilles près de leur feu, ou dans leur lit. Je me disais :
» — Peut-être n'y en a-t-il pas un parmi eux qui pense à moi, ou, s'il y en a un qui pense à Bal mat, il dit, en tisonnant ses braises ou en tirant sa couverture sur ses oreilles : « A l'heure qu'il est, cet imbécile de Jacques s'amuse probablement à battre la semelle. Bon courage, Balmat! »
» Ce n'était pas ce qui me manquait, le courage, mais la force! L'homme n'est pas de fer, et je sentais bien que je n'étais pas à mon aise, enfin. Dans les courts intervalles de silence qui interrompaient, de minute en minute, la chute des avalanches et le craquement des glaciers, j'entendais aboyer un chien à Cormayeur, quoiqu'il y eût à peu près une lieue et demie de ce village à l'endroit où j'étais; cela me distrayait. C'était le seul bruit de la terre qui arrivât jusqu'à moi. Vers minuit, le maudit chien se tut et je retombai dans ce diable de silence comme il en fait un dans les cimetières, car je ne compte pas le bruit des glaciers et des avalanches; ce hruit-là, c'est la voix de la montagne qui se plaint, et, bien loin de rassurer l'homme, elle l'épouvante.
» Sur les deux heures, je vis reparaître à l'horizon la même ligne blanche dont je vous ai déjà parlé. Le soleil la suivait comme la première fois : comme la première fois aussi, le mont Blanc avait mis sa
perruque; c'esl ce qui lui arrive quand il est de mauvaise humeur, et, alors, il ne faut pas s'y frotter. Je connaissais son caractère; aussi je me tins pour averti et je redescendis dans la vallée, attristé, mais non découragé par ces deux tentatives inutiles; car, maintenant, j'étais bien certain que la troisième fois je serais plus heureux. Au bout de cinq heures, j'élais de retour au village; il en était huit. Tout allait bien chez. moi. Ma femme m'offrit à manger; j'avais plus sommeil que je n'avais faim ; elle voulut aussi me faire coucher dans la chambre, mais je craignais d'y être tourmenté pur les mouches; j'allai m'enfermer dans la grange, je m'étendis sur le foin et je dormis vingt-quatre heures sans me réveiller.
» Trois semaines se passèrent sans amener de changement favorable dans le temps et sans diminuer mon envie de faire une troisième tentative. Le docteur Paccard, parent du guide dont j'ai parlé, désirait m'accompagner dans celle-ci; il fut convenu, en conséquence, qu'au premier beau jour nous partirions ensemble. Enfin, le 8 août 1786, le temps me parut assez sûr pour risquer le voyage. J'allai trouver Paccard et je lui dis :
» — Voyons, docteur, êtes-vous bon? N'avez- vous peur ni du froid, ni de la neige, ni des précipices? Parlez comme un homme.
» — Je n'ai peur de rien avec toi, Balmat, répondit Paccard.
» — Eh bien, repris-je, le moment est venu de grimper sur la taupinière.
» Le docteur me dit qu'il était tout prêt; mais, au moment de fermer sa porte, je crois que son grand
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courage lui manqua un peu, car la clef ne sortait pas de la serrure; il tournait le double tour, le détournait, le retournait.
» — Tiens, Balraat, ajouta-t-il, si nous faisions bien, nous prendrions deux autres guides.
» — Non pas, lui répondis-je, je monterai seul avec vous ou vous y monterez avec d'autres; je veux être le premier et pas le second.
» 11 réfléchit un instant, tira sa clef, ia mit dans sa poche et me suivit machinalement et la tète baissée. Au bout d'un instant, il secoua les oreilles :
» — Eh bien, dit-il, je me tie à toi, P>almat.
» — En route, et à la grâce de Dii u!
» Puis il se mit à chanter, mais pas très juste, Ça le tracassait, le docteur.
» Alors je lui pris le liras.
» — Ce n'est pas tout, lui dis-je, il faut que personne ne sache notre projet, excepté nos femmes.
» Une troisième personne fut cependant mise dans la confidence : c'est la marchande chez laquelle nous avions été obligés d'acheter du sirop pommeler avec notre eau, le vin ou l'eau-de-vie étant trop forts pour un pareil voyage. Comme elle s'était doutée de quelque chose, nous lui dîmes tout, en l'invitant à regarder le lendemain, à neuf heures du matin, du côté du dôme du Goûter; c'élail l'heure à laquelle nous devions y être, si rien ne dérangeait nos calculs.
» Toutes nos petites affaires arrangées et nos adieux faits à nos femmes, nous partîmes vers les cinq heures du soir, prenant l'un du côté gauche, et l'autre du côté droit de l'Arve, afin que nul ne
se doutât de notre projet, et nous nous réunîmes au village de la Côte. Le même soir, nous allâmes coucher au sommet de la Côte, entre le glacier des Bossons et celui de Taconnay. J'avais emporté une couverture, je m'en servis pour envelopper le docteur comme on emmaillote un enfant, et, grâce à cette précaution, il passa une assez bonne nuit; quant à moi, je dormis tout d'un trait jusqu'à une heure et demie à peu près. A deux heures, la ligne blanche parut, et bientôt le soleil se leva sans nuage, sans brouillard, beau et brillant, enfin nous promettant une fameuse journée; je réveillai le docteur et nous nous mimes en route.
» Au bout d'un quart d'heure, nous nous engageâmes dans le glacier de Taconnay; les premiers pas du docteur sur cette mer, au milieu de ces immenses gerçures dans les profondeurs desquelles l'œil se perd, sur ces ponts de glace que l'on sent craquer sous soi, et qui, s'ils s'abîmaient, vous abîmeraient avec eux, furent un peu chancelants; mais, peu à peu, il se rassura en me voyant faire, et nous nous en tirâmes sains et saufs. Nous nous mimes aussitôt à gravir les Grands-Mulets, que nous laissâmes bientôt derrière nous. Je montrai au docteur la place où j'avais passé la première nuit. Il fit une grimace très significative, garda le silence dix minutes; puis, s'arrêtant tout à coup :
» — Crois-tu, Balmat, me dit-il, que nous arriverons aujourd'hui au haut du mont Blanc?
» Je vis bien de quoi il retournait et je le rassurai en riant, mais sans lui rien promettre. Nous montâmes encore ainsi l'espace de deux heures; depuis
le plateau, le vent nous avait pris et devenait de plus en plus vif; enfin, arrivés à la saillie du rocher qu'on appelle le Petit-Mulet, un coup d'air plus violent enleva le chapeau du docteur. Au juron qu'il proféra, je me retournai et j'aperçus son feutre qui décampait du côté de Cormayeur. Il le regardait s'en aller, les hras tendus.
)) — Oh ! il faut en faire votre deuil, docteur, que je lui dis, nous ne le reverrons jamais. Il s'en v dans le Piémont. Bon voyage!
» Il parait que le vent avait pris goût à la plaisanterie, car à peine avais-je fermé la bouche, qu'il nous en arriva une bouffée si violente, que nous lûmes obligés de nous coucher à plat ventre pour ne pas aller rejoindre le chapeau; de dix minutes nous ne pûmes nous relever; le vent fouettait la montagne et passait en sifflant sur nos tètes, emportant des tourbillons de neige gros comme la maison. Le docteur était découragé. Moi, je ne pensais, pendant ce temps, qu'à la marchande qui, à cette heure, devait regarder le dôme du Goûter; aussi, au premier répit que nous donna la bise, je me relevai; mais le docteur ne consentit à me suivre qu'en marchant à quatre pattes. Nous parvînmes ainsi à une pointe d'où l'on pouvait découvrir le village; arrivé là, je tirai ma lunette, et, à douze mille pieds au-dessous de nous, dans la vallée, je distinguai notre commère à la tête d'un rassemblement de cinquante personnes, qui s'arrachaient les lunettes pour nous regarder. Une considération d'amourpropre détermina le docteur à se remettre sur ses jambes, et. à l'instant où il l'ut debout, nous nous
aperçûmes que nous étions reconnus, lui à sa grande redingote, et moi à mon costume habituel; ceux de la vallée nous firent des signes avec leurs chapeaux. J'y répondis avec le mien. Celui du docteur était absent par congé définitif.
» Cependant Paccard avait usé toute son énergie à se remettre sur pieds, et ni les encouragements que nous recevions, ni ceux que je lui donnais, ne pouvaient le déterminer à continuer son ascension. Après que j'eus épuisé toute mon éloquence et que je vis que je perdais mon temps, je lui dis de se tenir le plus chaudement possible et de se donner du mouvement; il m'écoutait sans m 'entendre et répondait oui, oui, pour se débarrasser de moi. .le comprenais qu'il devait souffrir du froid. J'étais moi-même tout engourdi. Je lui laissai la bouteille et je partis seul, en lui disant que je reviendrais le chercher.
» — Oui, oui, me répondit-il.
» Je lui recommandai de nouveau de ne pas se tenir en place et je partis. Je n'avais pas fait trente pas, que je me retournai, et je vis que, au lieu de courir et de battre la semelle, il s'élait assis le dos au vent; c'était déjà une précaution.
» A compter de ce moment, la route ne présentait pas une grande difficulté; mais, à mesure que je m'élevais, l'air devenait de moins en moins respirable. De dix pas en dix pas j'étais obligé de m'arrêter comme un phtisique. Il me semblait que je n'avais plus de poumons et que ma poitrine était vide; je pliai alors mon mouchoir comme une cravate, je le nouai sur ma bouche et je respirai à
travers, ce qui me soulagea un peu. Cependant le froid me gagna de plus en plus, je mis une heure à faire un petit quart de lieue; je marchais le front baissé; mais, voyant que j'étais sur une pointe que je ne connaissais pas, je relevai la tète et je m'aperçus que j'étais enfin arrivé sur la sommité du mont Blanc.
» Alors je retournai les yeux autour de moi, tremblant de me tromper et de trouver quelque aiguille, quelque pointe nouvelle, car je n'aurais pas eu la force de la gravir; les articulations de mes jambes me semblaient ne tenir qu'à l'aide de mon pantalon. Mais non, non. J'étais au terme de mon voyage. J'étais arrivé là où personne n'était venu encore, pas même l'aigle et le chamois; j'y étais arrivé seul, sans autre secours que celui de ma force et de ma volonté; tout ce qui m'entourait semblait m 'appartenir; j'étais le roi du mont Blanc, j'étais la statue de cet immense piédestal. Ah!
» Alors je me tournai vers Chamouny, agitant mon chapeau au bout de mon bâton, et je vis, à l'aide de ma lunette, qu'on répondait à mes signes. Mes sujets de la vallée m'avaient aperçu. Tout le village était sur la place.
» Ce premier moment d'exaltation passé, je pensai à mon pauvre docteur. Je redescendis vers lui aussi vite que je le pus, l'appelant par son nom et tout effrayé de ne pas l'entendre me répondre; au bout d'un quart d'heure, je l'aperçus de loin, rond comme une boule, mais ne faisant aucun mouvement, malgré les cris que je poussais et qui arrivaient certainement jusqu'à lui. Je le trouvai la tète entre les
genoux et tout racorni sur lui-même, comme un chat qui fait le manchon. Je lui frappai sur l'épaule, il leva machinalement la tête, .le lui dis que j'étais parvenu au haut du mont Blanc; cela parut médiocrement l'intéresser, car il ne répondit que pour me demander où il pourrait se coucher et dormir. Je lui dis qu'il était venu pour monter au plus haut de la montagne, et qu'il y monterait. Je le secouai, le pris sous les épaules et lui lis taire quelques pas; il était comme ahruti et il lui paraissait aussi égal d'aller d'un côté que de l'autre, de monter que de redescendre. Cependant, le mouvement que je le forçais de prendre rétablit un peu la circulation du sang; alors il me demanda si je n'aurais point, par hasard, dans ma poche, des gants pareils à ceux que je portais à mes mains; c'étaient des gants en poil de lièvre, que je m'étais faits exprès pour mon excursion, sans séparation entre les doigts. Dans la situation où je me trouvais moi-même, je les eusse refusés tous les deux à mon frère; je lui en donnai un. )> A six heures passées, nous étions sur le sommet du mont Blanc, et, quoique le soleil jetât un vif éclat, le ciel nous paraissait bleu foncé, et nous y voyions briller quelques étoiles. Lorsque nous reportions les yeux au-dessous de nous, nous n'apercevions que glaces, neiges, rocs, aiguilles, pics décharnés. L'immense chaîne de montagnes qui parcourt le Dauphiné et s'étend jusqu'au Tyrol nous étalait ses quatre cents glaciers resplendissants de lumière. A peine si la verdure nous paraissait occuper une place sur la terre. Les lacs de Genève et de Neufchàtel n'étaient que des points bleus
presque imperceptibles. A notre gauche s'étendait la Suisse des montagnes, toute moutonneuse, et, au delà, la Suisse des prairies, qui semblait un riche tapis vert; à notre droite, tout le Piémont et la Lombardie jusqu'à Gènes; en face, l'Italie. Paccard ne voyait rien, je lui racontais tout; quant à moi, je ne souffrais plus, je n'étais plus fatigué; à peine si je sentais cette difficulté de respirer qui, une heure auparavant, avait failli me faire renoncer à mon entreprise. Nous restâmes ainsi trente-trois minutes.
» Il était sept heures du soir; nous n'avions plus que deux heures et demie de jour; il fallait partir. Je repris Paccard par-dessous le bras; j'agitai de nouveau mon chapeau, pour faire un dernier signe à ceux de la vallée, et nous commençâmes à redescendre. Aucun chemin tracé ne nous dirigeait; le vent était si froid, que la neige n'était pas même dégelée à sa surface; nous retrouvions seulement, sur la glace, les petits trous qu'y avait faits la pointe de nos bâtons ferrés. Paccard n'était plus qu'un enfant sans énergie et sans volonté, que je guidais dans les bons chemins et que, dans les mauvais, je portais. La nuit commençait à tomber lorsque nous traversâmes la crevasse; au bas du grand plateau, elle nous prit tout à fait; à chaque instant Paccard s'arrêtait, déclarant qu'il n'irait pas plus loin, et à chaque instant je le forçais de reprendre sa marche, non par la persuasion, il n'entendait rien, mais par la force. A onze heures, nous sortîmes enfin des régions des glaces et mîmes le pied sur la terre ferme; il y avait déjà une heure que nous avions
perdu toute réverbération de soleil; alors je permis ù Paccard de s'arrêter et je me préparai à l'envelopper de nouveau dans la couverture, lorsque; je m'aperçus qu'il ne s'aidait plus de ses mains. Je lui en lis l'observation. Il me répondit que cela se pouvait bien, vu qu'il ne les sentait pas. Je tirai ses eants. ses mains étaient blanches et comme mortes; moi-même, j'étais bête de la main où j'avais nus son petit ganl de peau à la place du mien; je lui dis que nous avions trois mains de gelées à nous deux, cela paraissait lui être fort égal ; il ne demandait qu'à se coucher et à dormir : quant à moi, il me dit de me frotter la partie malade avec de la neige; le remède n'était pas loin. Je commençai l'opération par lui, et je la terminai par moi. Bientôt le sang revint, el avec le sang la chaleur, mais avec des douleurs aussi aiguës que si on nous avait piqué chaque veine avec des aiguilles. Je roulai mon poupard dans sa couverture, je le couchai à l'abri d'un rocher, nous mangeâmes un morceau, bûmes un coup, nous nous serrâmes l'un contre l'autre le plus que nous pûmes , et nous nous endormîmes.
» Le lendemain, à six heures, je fus réveillé par Paccard.
» — C'est drôle, Balmat, me dit-il, j'entends chanter les oiseaux et je ne vois pas le jour; probablement que je ne peux pas ouvrir les yeux.
» Notez qu'il les avait écarquillés comme ceux du grand-duc. Je lui répondis qu'il se trompait sans doute, et qu'il devait très bien y voir. Alors il me demanda un peu de neige, la lit fondre dans le creux de sa main avec de l'eau-de-vie, et s'en frotta
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les paupières. Cette opération finie, il n'en voyait pas davantage, seulement les yeux lui cuisaient
beaucoup plus.
» — Allons, dit-il, il parait que je suis aveugle, Balmat!... Gomment vais-je faire pour descendre'.' continua-t-il.
» — Prenez la bretelle de mon sac et marchez derrière moi, voilà un moyen.
» C'est ainsi que nous descendîmes et arrivâmes au village de la Côte.
» Là, comme je craignais que ma femme ne fût inquiète, je quittai le docteur, qui regagnait sa maison en tâtonnant avec son bâton, et je revins chez moi; c'est alors seulement que je me vis.
» Je n'étais pas reconnaissable ; j'avais les yeux rouges, la ligure noire et les lèvres bleues; chaque Ibis que je riais ou bâillais, le sang me jaillissait des lèvres et des joues. Enfin, je n'y voyais plus qu'à l'ombre.
» Quatre jours après, je partis pour Genève, afin de prévenir M. de Saussure que j'avais réussi à escalader le mont Blanc; il l'avait déjà appris par des Anglais. 11 vint aussitôt à Chamouny, et essaya avec moi la même ascension; mais le temps ne nous permit pas d'aller plus haut que la montagne de la Côte, et ce ne fut que l'année suivante qu'il put accomplir son grand projet.
— Et lodocteurPaccard, dis-je, est-il resté aveugle?
— Ah! oui, aveugle! il est mort il y a onze mois, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, et il lisait encore sans ses lunettes. Seulement il avait les yeux diablement routes.
— Des suites de son ascension?
— Oh ! que non ! *
— Et de quoi alors?
- Le bonhomme ïevait un peu le coude... En disant ces mots, Balmat vida sa troisième bouteille.
(Impressions de voyage, Suisse, t. I, ch. xr p. 116-132.)