‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 38 sur 95 · WATERLOO · texte numérisé non relu

WATERLOO

En trois heures, nous eûmes traversé toute la belle forêt de Soignes, et nous arrivâmes à Mont- Saint-Jean. C'est là que vous attendent les ciceroni obligés, lesquels se disent tous les guides de Jérôme Bonaparte. Parmi les ciceroni, il y en a un qui est Anglais, et qui, patenté par son gouvernement, porte une médaille comme un commissionnaire. Quand ce sont des Français qui désirent visiter le champ de bataille, le pauvre diable ne vient pas même à eux, car il est habitué à en recevoir forte rebuffade. En échange, il a la pratique de tous les Anglais.

Nous prîmes le premier venu. J'avais un excellent plan de Waterloo, annoté par le duc d'Elchingen, qui croise à cette heure le sabre paternel avec le yatagan des Arabes. Je demandai donc d'aller droit au monument du prince d'Orange : si j'avais fait cent pas de plus en avant, je n'aurais pas eu

besoin de guide pour cela; c'est la première chose que l'on aperçoit lorsqu'on a dépassé la ferme du Mont-Saint-Jean.

Nous gravîmes cette montagne laite de main d'homme, à l'endroit même où le prince d'Orange fut renversé dune balle à l'épaule, comme il chargeait chevaleresquement, le chapeau à la main, à la tète de son régiment. C'est une espèce de pyramide ronde, de cent cinquante pieds de haut à peu près, et sur laquelle on monte par des escaliers taillés dans la terre et maintenus par des planches : toute la terre dont on l'a formée manque au sol qu'elle domine et change un peu l'aspect du champ de bataille, en donnant à cet endroit au ravin une raideur qu'il n'avait point. Au sommet de cette pyramide, un lion colossal, auquel nos soldats, en revenant d'Anvers, avaient déjà commencé de couper la queue quand on les arrêta, la patte posée sur une boule et la tête tournée vers l'Occident, menace la France. De la plate-forme qui s'étend autour de son piédestal, on plane sur tout le champ de bataille depuis Braine-l'alleud, point extrême qu'atteignit la division de Jérôme Bonaparte, jusqu'à la forêt -de Frichermont, par laquelle déboucha Blucher et ses Prussiens; depuis Waterloo, qui a donné son nom à la bataille, sans doute parce qu'à ce village s'est arrêtée la déroute des Anglais, jusqu'à la ferme des Nnatre-Bras, où Wellington coucha après la défaite de Ligny, et au bois de Bossu, où fut tué le prince de Brunswick. De ce point élevé, rien de plus facile que d'évoquer toutes ces ombres, tout ce bruit, toute cette fumée, éteints depuis vingt-cinq ans, et

d'assister de nouveau à la bataille. Là, un peu audessus de la Haie-Sainte, à la place où Ton a élevé, depuis, quelques masures, contre un orme acheté deux cents francs par un Anglais, Wellington, une partie de la journée, est resté appuyé de l'autre côté de la route de Genappe à Bruxelles, et sur la même ligne tomba sir Thomas Picton, chargeant h la tête d'un régiment. Près de cet endroit s'élèvent les monuments de Gordon et des Hanovriens; au pied de la pyramide est le plateau même de Mont-Saint-Jean, qui s'élèverait à la hauteur à peu près des monuments que nous venons de citer, si ce n'était à cet endroit même que, sur la surface de deux arpents, on a enlevé une couche de terre de dix pieds, afin l'élever la pyramide. C'est sur ce point, de la possession duquel dépendait le gain de la journée, que c'est concentré pendant trois heures le plus fort de sa bataille : là a eu lieu la charge des douze mille cuirassiers et dragons de Kellermann et de Milhaud. Poursuivi par eux de carrés en carrés, Wellington ne dut son salut qu'au courage impassible de ses soldats, qui se firent poignarder à leur poste, et tombèrent au nombre de dix mille sans reculer d'un pas; tandis que leur général, les larmes aux yeux et la montre à la main, reprenait bon espoir en calculant qu'il faudrait deux heures encore de temps matériel pour tuer ce qui en restait. Or, dans une heure, il attendait Blûcher, et dans une heure et demie la nuit, second auxiliaire dont il était certain, au cas où le premier, arrêté par Grouchy, viendrait à lui manquer. Enfin, au delà du plateau touchant à la grande route, sont les bâtiments de la Haie-

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Sainte, pris et repris trois fois par Ney, qui, dans ces trois attaques, eut cinq chevaux tués sous lui. Maintenant, en se tournant vers la France, celui qui regarde à sa droite verra au milieu d'un petit bois la ferme d'Hougoumont, que Napoléon avait fait dire à Jérôme de ne point abandonner, dût-il y rester lui et tous ses soldats. En face de lui la ferme de la Belle-Alliance, d'où Napoléon, après avoir quitté son observatoire situé dans le bois de Montplaisir, contempla pendant deux heures tout le champ de bataille, demandant àGrouchy ses bataillons vivants, comme Auguste demandait à Varus ses légions mortes. — A sa gauche, le ravin où Cambronne répondit non point la garde meurt, car dans notre rage de tout poétiser nous lui avons prêté une phrase qu'il n'a jamais dite, mais un seul mot de corps de garde, craché au visage du parlementaire; mot de moins bon goût peut-être, mais bien autrement soldatesque et énergique ' : enfin, en avant de toute cette ligne, sur la grande route de Bruxelles, à l'endroit où le chemin forme une légère montée, il distinguera le point extrême jusqu'où s'avança Napoléon, lorsque voyant déboucher par la forêt de Frichermont Blùcher et ses Prussiens, si impatiemment attendus par Wellington, il s'écria : « Ah! voilà enfin Grouchy, la bataille est à nous ! » Ce fut son dernier cri d'espérance; une heure après, celui de sauve qui peut lui répondait de tous côtés.

1. Il parait assuré aujourd'hui que Cambronne n'a prononcé ni l'un ni l'autre de ces deux mots historiques.

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Puis si l'on veut voir en détail toute celte plaine aux sanglants souvenirs, dont on vient d'embrasser l'ensemble, on descendra de la pyramide, et, parle chemin de Frichermont à Braine-l'alleud on gagnera la route de Nivelle, qui conduira à, la ferme d'Hougoumont, que Ton trouvera telle que Jérôme, rappelé à (rois heures par Napoléon, la quitta, c'est-àdire toute broyée par les douze pièces de canon de gros calibre que venait de lui amener le général Foy. Là, la destruction revit encore, et comme si la mort y avait passé la veille, rien n'a couvert les débris, nul n'a relevé les ruines; puis on vous montrera la pierre où, depuis, conduit par le même guide qu'il avait ce jour-là, Jérôme est venu s'asseoir, comme un autre Marius, sur les débris d'une autre Carthage.

De la ferme d'Hougoumont on ira à travers terre, si les moissons sont faites, jusqu'au bois de Montplaisir, où s'élevait l'observatoire de Napoléon, et de l'observatoire à la maison de Lacoste, guide de l'empereur. Trois fois, pendant la bataille, Napoléon revint de la Belle-Alliance à cette maison. Ce fut assis sur une petite éminence située à vingt pas d'elle, et qui domine le champ de bataille, que Jérôme joignit à trois heures de l'après-midi l'empereur; il était assis et avait à sa droite le maréchal Soult ; le prince Jérôme prit sa gauche. Napoléon venait d'envoyer chercher Ney; il avait près de lui une bouteille de vin de Bordeaux et un verre plein, dans lequel, de temps en temps, il trempait machinalement ses lèvres. En voyant arriver Jérôme et Ney, tout couverts de poussière, de sueur et de

sang, Napoléon sourit, car c'était ainsi qu'il aimait ses braves; puis, les yeux toujours fixés sur cette grande lutte dans laquelle jusque-là il avait l'avantage, il envoya chercher trois verres à la maison de Lacoste, un pour Soult, un pour Ney, un pour Jérôme; mais il n'y en avait que deux; il les remplit tous les deux de sa main, en présenta un à chacun de ses maréchaux, puis donna le sien à Jérôme.

Alors de cette voix douce qu'il savait si bien prendre dans l'occasion : « Ney, mon brave Ney, lui dit-il, le tutoyant pour la première fois depuis son retour de l'île d'Elbe, tu vas prendre les douze mille hommes de Kellermann et de Milhaud, tu vas attendre avec eux que mes grognards t'aient rejoint; tu donneras le coup de boutoir, et alors, si Grouchy arrive, la journée sera à nous. Va! »

Ney donna le coup de boutoir, mais Grouchy n'arriva point.

De là il faut prendre la route de Genappe à Bruxelles, et on traversera la ferme de la Belle- Alliance, où Wellington et Blûcher se rejoignirent après la journée; en continuant toujours on arrivera bientôt au point extrême jusqu'où s'avança Napoléon, et d'où il reconnut que ce n'était pas Grouchy mais Blùcher qui arrivait pour gagner une bataille perdue, comme avait fait Desaix à Marengo, et on se trouvera juste entre la deuxième et la troisième attaque. En faisant cinquante pas à droite dans l'intérieur des terres, on sera sur l'emplacement menu; du carré où se jeta l'empereur; c'est là que Napoléon lit tout ce qu'il put pour se faire tuer. Chaque bordée anglaise emportait des rangs entiers autour

de lui, cl à chaque rang nouveau qui se reformait se replaçait Napoléon, que Jérôme tirait à lui par derrière, tandis qu'un brave général corse, le général Campi, revenait, à chaque fois et avec la même impassibilité, si; mettre avec son cheval entre l'empereur et les batteries ennemies; enfin, après trois quarts d'heure de carnage, Napoléon se retourna vers son frère : « Allons, lui dit-il, il parait que la mort ne veut pas encore de moi; Jérôme, je te donne le commandement de l'armée, je suis fâché de t'avoir connu si tard. » Puis il lui tendit la main, monta sur un cheval qu'on lui présentait, passa comme par miracle au milieu de l'ennemi, arrive à Genappe, s'y arrête un instant, essaie de rallier l'armée; puis, voyant ses tentatives inutiles, remonte à cheval, et arrive à Laon dans la nuit du 1!> au 20. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis cette époque, et ce n'est que d'aujourd'hui seulement que la France commence à comprendre que cette défaite était nécessaire à la liberté européenne; mais elle n'en a pas moins conservé au fond du cœur une douleur et une rage profondes d'avoir été marquée pour victime; aussi, dans cette plaine où tant de Spartiates tombèrent pour elle, au milieu de la pyramide du prince d'Orange, du tombeau du colonel Gordon et du monument des Hanovriens, on cherche vainement une pierre, une croix, une inscription qui rappelle la France...

(Excursions siir les bords du Rhin, t. I, ch. n, p. 43-49.)

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