CHASSE AUX LOUPS EN RUSSIE
Dumas a fait la traversée de Stettin à Cronstadt sur le Vladimir; là il monte à bord du Cockerill, où se trouvent le comte Kôuchelef, le prime Troubetzkoï et la princesse Dolgorouky. Le comte était l'hôte de la compagnie, et Dumas allait à Saint-Pétersbourg pour être le garçon de noces de la belle-sœur de son hôte, fiancée à M. Home, le spirite. Les récits de chasse coupent le voyage.
Le prince Troubetzkoï venait pour m'inviter à une chasse aux loups dans les bois de Gatchina, où les loups sont aussi drus, dit-on, que les lièvres dans la forêt de Saint-Germain. Aussi la chasse aux loups est-elle, avec lâchasse à l'ours, un des plaisirs favoris des Russes; seulement, comme les descendants de Rourik aiment le danger pour le danger, ils ont inventé une chasse qui offre deux dangers à la fois : d'abord, celui d'être dévoré par les loups, comme Raudoin Ier, empereur de Constantinople; ensuite, d'être fracassé dans son char, comme Hippolyte, lils de Thésée.
Voici comment s'applique cette ingénieuse invention, l'hiver, bien entendu, époque où le défaut de nourriture rend les loups féroces.
On se met trois ou quatre chasseurs, avec chacun un fusil à deux coups, dans une troïka.
La troïka est une voiture quelconque, drojky, kibitk, calèche ou tarantasse, attelée de trois chevaux, son nom lui venant de son attelage et non de sa forme.
De ces trois chevaux, celui du milieu ne doit jamais quitter le trot; ceux de droite et de gauche ne doivent jamais quitter le galop; celui du milieu trotte la tète basse, et s'appelle le mangeur de neige. Ses deux compagnons, qui n'ont qu'une rêne, sont retenus par le milieu du corps au brancard mais galopent la tète écartée, l'un à droite, l'autre à gauche; — on les appelle les furieux.
L'attelage, ainsi emporté par sa course, offre l'aspect d'un éventail.
Un cocher dont on est sûr — s'il est au monde un cocher dont on soit sûr — conduit la troïka.
A l'arrière de la voiture, avec une corde, ou une chaîne pour plus de sûreté, on attache un jeune cochon.
La corde ou la chaîne doit avoir une dizaine de mètres.
Le jeune cochon est douillettement transporté dans la voiture jusqu'à l'entrée de la forêt où l'on compte commencer la chasse.
Là, on le descend, et le cocher lâche les chevaux, qui partent, celui du milieu trottant, ceux des deux ailes galopant.
Le jeune cochon, peu habitué à cette allure, pousse des plaintes qui dégénèrent bientôt en lamentations.
A ces lamentations, un premier loup montre son nez, et se met à la poursuite du cochon, puis deux loups, puis trois loups, puis dix loups, puis cinquante loups.
Tous se disputent le jeune cochon, se battent entre eux pour en approcher, lui allongeant, l'un un coup de griffe, l'autre un coup de dent.
Des lamentations, le pauvre animal passe aux cris désespérés.
Ces cris vont éveiller les loups dans les profondeurs les plus reculées de la forêt.
Tout ce qu'il y a de loups à trois lieues à la ronde accourt, et la troïka se trouve poursuivie par un troupeau de loups.
C'est alors qu'il est urgent d'avoir un bon cocher.
Les chevaux, qui ont pour les loups une horreur instinctive, deviennent insensés. Celui qui trotte voudrait galoper, ceux qui galopent voudraient prendre le mors aux dents.
Pendant tout ce temps, les chasseurs tirent au hasard ; il n'y a pas besoin de viser.
Le cochon crie, les chevaux hennissent, les loups hurlent, les fusils tonnent.
C'est un concert à rendre jaloux Méphistophélès au sabbat.
Attelage, chasseurs, cochon, troupeau de loups, ne sont plus qu'un tourbillon emporté par le vent qui fait voler la neige tout autour de lui, et qui, pareil à une nuée d'orage glissant dans l'air, lance les éclairs et la foudre.
Tant que le cocher est maître de ses chevaux, si emportés qu'ils soient, tout va bien.
Mais, s'il cesse d'en être le maître, si l'attelage accroche, si la troïka verse, — alors, tout est fini.
Le lendemain, le surlendeman, huit jours après, on retrouve les débris de la voiture, les canons des fusils, les carcasses des chevaux, et les gros os des chasseurs et du cocher.
L'hiver dernier, le prince Repnine a fait une de
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ces chasses, et peu s'en est fallu que ce ne fût la dernière qu'il fit.
Il se trouvait avec deux de ses amis dans un de ses biens qui confine à la steppe; on résolut de chasser le loup, ou plutôt de se faire chasser par les loups.
On prépara un large traîneau où trois personnes pouvaient se mouvoir à l'aise; on l'attela de trois vigoureux chevaux que l'on conlia à un cocher né dans le pays et plein d'expérience.
Chaque chasseur avait une paire de fusils doubles et cent cinquante coups à tirer.
Les places furent distribuées ainsi : le prince Repnine faisant face à l'arrière, chacun de ses amis faisant face à un côté.
On arriva dans la steppe, c'est-à-dire dans un désert immense couvert de neige.
C'était une chasse de nuit.
La lune, dans son plein, brillait du plus vif éclat, et ses rayons, réfractés par la neige, répandaient une clarté qui pouvait rivaliser avec celle du jour.
Le cochon fut lâché, le traîneau partit.
En se sentant entraîné malgré lui, le cochon cria.
Quelques loups parurent, mais d'abord peu nombreux, craintifs et se tenant à une grande distance.
Peu à peu, leur nombre augmenta, et, au fur et à mesure que leur nombre augmentait, ils se rapprochaient des chasseurs, qui, pour commencer, n'imprimaient à leur troïka qu'un mouvement ordinaire, malgré l'impatience craintive des chevaux.
Ils étaient vingt, à peu près, lorsqu'ils se trou-
vèrent assez rapprochés pour que le massacre commençai.
Un coup de fusil partit, un loup tomba.
Un grand trouble se mit dans la bande, et il sembla aux chasseurs qu'elle était diminuée de moitié, lai effet, contrairement au proverbe qui dit que les loups ne se mangent pas, sept ou huit affames étaient restés en arrière pour dévorer le mort.
Mais bientôt les vides furent comblés. De tous côtés, on entendait des hurlements répondant aux hurlements; de tous côtés, on voyait poindre des nez pointus et étinceler des yeux pareils à des escarboucles.
Les loups étaient à portée, et les chasseurs faisaient un feu roulant.
Mais, quoique presque tous les coups portassent, au lieu de diminuer, la bande allait toujours augmentant; bientôt ce ne fut plus une bande, ce fut un troupeau dont les rangs pressés suivirent les chasseurs.
Leur course était si rapide, qu'ils semblaient voler sur la neige; si légère, qu'elle ne soulevait pas le moindre bruit; leur Ilot, pareil à une marée muette, se rapprochait sans cesse et ne reculait pas devant le feu des trois chasseurs, si bien nourri qu'il fût.
ils formaient à l'arrière de la troïka un immense croissant, dont les deux cornes commençaient à dépasser la hauteur des chevaux.
Leur nombre augmentait avec une telle rapidité qu'on eût dit qu'ils sortaient de dessous terre.
Il y avait quelque chose de fantastique dans leur apparition.
On ne pouvait, on effet, se rendre compte de la présence de deux à trois mille loups au milieu d'un désert où, dans toute une journée, on en découvrait à peine deux ou trois.
On avait cessé de faire crier le cochon et on l'avait réintégré dans le traîneau, ses cris redoublant l'audace des poursuivants.
Le téu ne cessait pas, mais on avait déjà usé plus de la moitié des munitions. Peut-être restait-il deuxcents coups à tirer, et l'on était entouré par deux ou trois mille loups.
Les deux cornes du croissant avançaient de plus en plus et menaçaient de se refermer en faisant un cercle dont le traîneau, les chevaux et les chasseurs deviendraient le centre.
Si l'un des chevaux venait à s'abattre, tout était fini, et les chevaux, effarés, soufflaient le feu et bondissaient en écarts terribles.
— Que penses-tu de cela, Ivan? demanda le prince à son cocher.
— Je pense qu'il ne fait pas bon ici, mon prince.
— Crains-tu quelque chose?
— Les démons ont goûté du sang, et plus vous continuerez de tirer, plus leur nombre augmentera.
— Quel est ton avis?
— Si vous permettez, mon prince, je vais lâcher la bride à mes chevaux.
— Es-tu sûr d'eux?
— J'en réponds.
— Et de nous, en réponds-tu?
Le cocher ne dit mot; il était évident qu'il ne voulait pas s'engager.
Il lâcha la bride à ses chevaux dans la direction du cliàteau.
Ces nobles bètes, que l'on croyait lancées à fond de train, aiguillonnées par la terreur, redoublèrent de vitesse.
L'espace était littéralement dévoré sous leurs élans désespérés.
Le cocher les excitait encore par un sifflement aigu, en même temps qu'ils décrivaient une courbe qui devait couper un des coins de la corne.
Les loups s'écartèrent pour laisser passer les chevaux; les chasseurs allaient mettre en joue.
— Sur votre vie, leur dit le cocher, ne tirez plus !
On obéit à Ivan.
Les loups, étonnés de cette manœuvre inattendue, demeurèrent un instant indécis.
Pendant cet instant, la troïka fit une verste.
Quand les loups se remirent à sa poursuite, il était trop tard : ils ne purent la rejoindre.
Un quart d'heure après, on était en vue du château .
Le prince estimait que, pendant ce quart d'heure, ses chevaux avaient fait plus de deux lieues.
Le lendemain, il visita à cheval le champ de bataille; on trouva les ossements de plus de deux cents loups.
Nous voyez que c'est une chasse pleine d'émotions.
Les personnes qui ont la bonté de s'intéresser à moi sont priées de ne pas frissonner d'avance : c'est
une simple battue, et non une chasse en troïka, que nous comptons faire dans les bois du prince Troubetzkoï.
(Impressions de voyage, En Russie, t. I, ch. xn, p. 210-216!)