‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 5 sur 95 · INTRODUCTION. V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. V

l'a vu passer, au galop des chevaux de poste, l'avant-veille de Waterloo. Et quelques jours après, il l'a vu revenir morne, écrasé, toujours à toute bride. Vingt ans plus tard, il frémit encore à ce souvenir. Même vaincu, même mort, ce capitaine extraordinaire est une force qui agit jusqu'en 1830 sur le cœur, ou plutôt sur l'imagination populaire. Dumas est peuple : Antony et Monte-Cristo sont frères, par la vigueur de la fantaisie.

Dumas est « une force de la nature », selon le mot de Michelet, en proie à une imagination, non pas échauffée, mais naturellement brûlante et continuellement embrasée. De son père il a l'énergie, de son époque tous les besoins d'action et de superstition accrus des exigences d'une complexion créole. Jeune, il est élevé par une mère très douce, au sein de la nature, au milieu des forêts ducales de Villers-Cotterets. 11 croît en plein champ, étudie peu, le latin mal, le violon sans succès; mais pour prendre les oiseaux à la pipée, pour braconner armé d'une canne-fusil, pour engluer les pinsons, démonter les perdrix et dépister les gardes forestiers, il a déjà l'agilité du Pienard Subtil et l'endurance de la Longue Carabine deCooper, qui bientôt feront ses délices. Le corps est robuste, le pied et le poing solides; l'amour-propre est comme le poing et le pied. Cependant il prend feu aux récits, que lui font les gardes, des exploits de son père le général. Dans les grandes lignes des grands bois, il entend conter

Yi [NTRODUCTION.

les faits d'armes relevés des croyances les plus étranges. Os forestiers, vétérans de La Grande Armée, âmes incultes, ont beaucoup plus d'influence sur lui que l'abbé < rrégoire et l'abbé Fortier, qui lui enseignent peu le rudiment et les déclinaisons. Il a dit ses premières lectures dans ses Mémoires; après la nature e1 les fourrés de la forêt, ce qu'il aime le mieux, ce sont les Mille et une Nuits, et les oeuvres de Buffon.

Vigueur, amour-propre, imagination, tout cela très combustible et prêt aux incendies. Il suffira d'une étincelle. Sa mère, prudente el pauvre, le met chez un notaire. Quelques amis de Paris étaient venus à Villers-Gotterets et avaient déjà opéré des dégâts dans la cervelle du jeune Dumas. Et le voilà donc troisième clerc saute-ruisseau, chez maître Mennessier; si physiquement il continue à s'y développer, peut-être il y sera plus calme... Il s'échappe un jour vers Soissons, assiste à une représentation de VHamlet de Ducis, donnée par des élèves du Conservatoire. C'est Ducis qui met le feu aux poudres.

Je renvoie aux Mémoires, pour le détail des influences que subit Dumas. Deux traits essentiels se dégagent de ces nombreux chapitres. C'est d'abord la volonté de cet adolescent, qui veut voir Paris, qui s'y achemine à pied, en compagnie d'un camarade, braconnant sur la route, tuant des lièvres pour subsister, et arrivant quand même au

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