‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 59 sur 95 · SCÈNE IV B É H E N G È I ! E . YAQOUB · texte numérisé non relu

SCÈNE IV B É H E N G È I ! E . YAQOUB

BÉRENGÈRE

Yaqoub, nous voilà seuls : dites, qu'était-ce encore?

Rien...

BÉRENGÈRE

Que vous ont-ils t'ait?

YAQOl B.

Rien.

i: Kl; EN GÈRE.

Vous voyez : j'ignore O qui vient d'arriver, et cependant voici Que je leur donne tort, à vous raison.

V VQOU B .

Merci.

BÉB ENGÈR E .

Eh bien, n'avez-vous point autre chose à me dire.'

YAQOUB.

Si t'ai! : que Mahomet a le droit de maudire, Et qu'il maudit.

BÉRENGÈRE

Yaqoub!...

■le ne sais pas pourquoi; Mais je sais seulement que je suis maudit, moi; Que ma haine devient chaque jour plus profonde... Et que ma mère est morte en me mettant au monde.

BÉRENGERE.

Malheureux !...

YAQOUB.

Malheureux?... Malheureux en effet; Car, pour souffrir ainsi, dites-moi, qu'ai-je fait?... Est-ce ma faute, à moi, si votre époux et maître, Poursuivant un vassal, malgré les cris du prêtre Entra dans une église, et, là, d'un coup mortel Le frappa? Si le sang jaillit jusqu'à l'autel, Est-ce ma faute? Si sa colère imbécile Oublia que l'église était un lieu d'asile, Est-ce ma faute? Et si par l'Université A venger ce forfait le saint-père excité Dit que, pour désarmer la céleste colère, Il fallait que le comte armât une galère, Et, portant sur nos bords la désolation, Nous fit esclaves, nous, en expiation, Kst-ce ma faute encor? et puis-je pas me plaindre Qu'au fond de mon désert son crime ail le m'atteindre? Oh ! si des bords du Nil quelque chef de tribu, Pour un crime pareil et dans un pareil but, Au sein de ta famille où tout était prospère, Femme, venait te prendre ou ton fils ou ton père; S'il le traitait là-bas comme on me traite ici; S'il lui mettait au cou le collier que voici, Tu comprendrais alors que la haine dans l'âme Ne rentre pas ainsi qu'au fourreau cette lame !

T11ÉATRE. 30$

BERENGERE.

Oh! oui, vous êtes bien malheureux!

VAQOUB, avec mélancolie.

Quel enfant Plus que moi fut heureux, plus que moi triomphant'?... Quand ma tète en mes mains s'appesantit brûlante, Et que dans le passé ma mémoire plus lente Retrouve son chemin de jalons en jalons, Comme un homme forcé d'aller à reculons, Oubliant le présent et l'avenir, je songe A mon matin si beau, qu'il me semble un mensonge: Je n'ai plus de collier, je n'ai plus de prison; Je sens un soleil chaud à l'immense horizon; Je vois se dérouler sur l'ardente savane, Gomme un serpent marbré, la longue caravane... D'avance, du repos les endroits sont choisis; Je sais où le désert cache ses oasis... Allons, courage! allons, mes chameliers arabes, Redites-moi vos chants aux magiques syllabes; Invoquez Mahomet, flambeau de l'Orient, Chamelier comme vous combattant et priant, Comme vous se rendant de la Mecque à Médine... Ou, ne sauriez-vous pas la chanson grenadine Que devant notre tente au bord du Nil, le soir, Chante, en tournant en rond, cette aimée à l'œil noir. Jusqu'à l'heureux moment où, doublant notre extase, Se colle à son beau corps sa tunique de gaze, Et qu'à son iront humide étalant un trésor, Mon père de sequins lui fait un masque d'or'?... Car mon père, an Saïd, n'est point un chef vulgaire. Il a dans son carquois quatre llèches de guerre;

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Et, lorsqu'il tend son arc, cl que vers quatre huis 11 les lance en signal à ses quatre tribus, Chacune à lui fournir cenl cavaliers fidèles Met le temps que met l'aigle à déployer ses ailes....

I tletombanl abattu.)

Oh! grâce, Mahomet!... C'est un rêve accablant,

Rêve du paradis, mais au réveil sanglant;

Rêve dont je sortis dans une nuit de larmes,

Un poignard dans le sein, captif d'un homme d'armes,

Qui m'avait, endormi, rencontré par hasard...

Cet homme, c'est Raymond; ce fer...

(Ramassanl le poignard ciuc Raymond lui a jeté.)

C'est ce poignard !

J'ai, quand je l'ai revu, senti comme un orage Gronder autour de moi mes dix ans d'esclavage... Ton poignard, Ion poignard!... oui, je l'aiguiserai Ainsi que tu le veux... Puis je te le rendrai!

DÉRENGÈRE.

Cependant on m'a dit que, grâce aux soins du comte, Yaqoub, votre blessure à se fermer fut prompte/

YAQOTJ I! .

Oui, pour moi, je le sais, .le comte fut humain :

Vers l'esclave mourant il étendit la main;

Il versa sur ma lèvre, à cette heure suprême,

Tout le reste de l'eau qu'il gardait pour lui-même...

De l'eau, dans le désert si rare en ce moment,

Que chaque goutte avait le prix d'un diamant!...

Voilà ce qui pour lui fait pencher la balance;

Voilà ce que mon cœur pèse dans le silence,

Quand, dans mes longues nuits, vient me tenter l'enfer

De rendre pleurs pour pleurs, coup pour coup, fer pour 1er

BERENGERE.

Mais, depuis qu'il vous a pris à votre rivage, Pouvez-vous désigner sous le nom d'esclavage Votre état? Le matin, dès que le jour a lui, N'êtes-vous donc pas libre?

\ AQOU B.

Oui; mais, excepté lui, Chacun en nie parlant a l'injure à la bouche : Je me heurte et déchire à tout ce que je touche. Si pour moi de l'esclave il adoucit la loi, Son pays, comme lui, s'adoucit-il pour moi?... Entre ces murs épais je suis mal à mon aise; Cet air, qui vous suffit, à ma poitrine pèse; Mon œil s'use à percer votre horizon étroit; Votre soleil est pâle et votre jour est froid... Oh ! le simoun plutôt! oui, dût sa mer de flamme M'ensevelir vivant sous son ardente lame!

BÉRENGÈRE

Mais j'ai vu cependant quelques éclairs joyeux A de tristes regards succéder dans vos yeux, Lorsque je vous parlais.

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