‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 105 sur 188 · Péchés de Jeunesse. « L'oubli » (mai · texte numérisé non relu

Péchés de Jeunesse. « L'oubli » (mai

C'est à ce même souhait d'illusion appliqué à redonner vie un instant à ce qui n'était plus que poussière dans la tombe et foyer éteint dans un cœur que la Dame aux Camélias dut, ce jour-là, sa naissance. Au rappel de ces heures déjà lointaines, la méditation de Dumas faisant surjjir autour du doux visage les éléments d'un récit, lui commanda « impérieusement » d'écrire l'histoire de cette pauvre âme, ou plutôt, ainsi qu'il a corrigé lui-même, « une histoire sur elle ». L'exécution fut aussi prompte que la conception. Rentré à son ermitage, l'écrivain se mettait à sa tâche et la terminait en trois semaines, dans le courant de ce même mois de juin.

Cette date, à vingt-cinq ans de là, il l'inscrivait au bas d'une édition à tirage restreint, où le portrait de l'héroïne, reproduit d'après l'aquarelle d'Olivier ^, consacrait définitivement le caractère anecdotique de ce roman. A l'occasion de ces noces d'argent de la Dame aux Camélias, Jules Janin agrémenta de quelques broderies nouvelles les atours dont il avait déjà paré cette aimable figure, que l'incident le plus fortuit devait mettre en vénération dans le calendrier des amants.

1. Kt non d'après une tninialure, ainsi que le dit une note des éditeurs.

Cet incident est la double aventure d'une courtisane prise au jeu de la passion qu'elle inspire, et d'un jeune homme, esclave un instant d'une séduction irrésistible dont il se dégage avant de courir les chances d'un triomphe qui eût consommé sa défaite. C'est, en somme, l'histoire d'une de ces rencontres accommodée par le hasard pour la seule joie des sens, et qui ne compteraient jamais que des heures charmantes s'il ne s'y mêlait rien qui lui fût étranger. Mais le cœur ne tarde pas à tout gâter de ses sophismes. L'analyse insinue doucement sa corruption au sein même du plaisir et fait bientôt un tournent d'une idylle que le caprice avait noué de ses chaînes de fleurs.

Au lendemain de la soirée des Variétés, Dumas avait pris place dans le rang des élus de Marie Duplessis. Il en paraissait lui-même tout surpris : « La rencontre, la présentation, l'engagement de Marguerite, vis-à-vis de moi, tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait des moments où je croyais avoir rêvé.». Sans doute, attribuait-il à l'heure favorable un succès qui s'était dérobé à tant d'autres. Car Jules Janin se porte garant que la belle

Normande était « difficile à persuader )),quelles que fussent les qualités du soupirant.

Elle s'était livrée avec l'élan dont une âme troublée se porte vers ce qui lui paraît un refuge dans le moment où elle a vu s'étendre sur son horizon la menace de la mort. En effet, « il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une cour d'une année. De ceux qui se trouvaient au souper, nous conte Dumas, j'étais le seul qui se fût inquiété en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais été ému à ne pouvoir le cacher, j'avais pleuré en lui baisant la main. Cette circonstance... avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux connus jusqu'alors, et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien faire pour un amour exprimé de cette manière ce qu'elle avait fait tant de fois que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle ».

Dumas n'a point l'habituelle fatuité de l'amant satisfait. Mais s'il ne tire aucune vanité d'une conquête qui vous établissait alors une réputation comme les vingt-deux duels du marquis du Hallay, ou l'équipée galante du comte de Septeuil, il ne manquait d'aucune des séductions qui trouvent une femme sans défense.

S'il est vrai que Marie Duplessis était femme à s'approprier le mot de M^^*^ Contât au financier Samuel Bernard, en lui désignant le jeune Helvétius : «Venez me voir avec cette figure-là

et je VOUS donnerai mille louis ^ », les avantages extérieurs de Dumas suffiraient déjà à expliquer un succès pour lequel il n'eut pas longtemps à combattre.

Mais aux yeux de cet être fragile et de santé chancelante qui se savait vouée à la vie éphémère d'une belle-de-nuit, il avait mieux pour plaire que ces agréments physiques et d'être un parfait gentleman à la mode du jour, « montant résolument à cheval, tirant suffisamment l'épée, le fusil, le pistolet, dansant d'une façon supérieure toutes les danses de caractère ^ ». Une expérience précoce de la souffrance humaine, tout en le rejetant, par une réaction naturelle des ardeurs de la jeunesse, vers les joies de la vie, avait dressé son âme à la compassion de la douleur. A l'âge où les sollicitations des sens n'étreignent dans la femme que l'instrument de leurs félicités, il se penche avec commisération sur le sort que notre société et notre inorale font à celle-ci. Et les instincts généreux que l'exemple et la sollicitude d'une mère chrétienne ont fait fleurir en lui, loin de se perdre dans les courants dissipés de cette existence de fêtes où il s'est aventuré, se fortifient de tous les appels à la pitié qui montent d'en bas vers lui, de ces visages fardés où le sourire n'est souvent que la grimace de la détresse et l'horreur de la chute.

Page 1