‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 130 sur 188 · La Dame aux Camélias (V^ édition · texte numérisé non relu

La Dame aux Camélias (V^ édition

rappelait ce « temps lointain d'amour et de prière ».

Comme pour l'absoudre de ce qui fut, peutêtre, une ingratitude, une mystérieuse volonté le remettait, un jour, en possession de cette lettre dont il dut, bien souvent, se reprocher la cruauté. — Par delà la tombe, la pauvre enfant, en la lui rendant, semblait accorder le pardon qu'il avait sollicité et sa voix, doucement émue, lui disait, comme avait dit Marguerite à Armand :

' « Tiens, je te la rapporte ! »

YIII

« Le plus grand éloge qu'on « en puisse faire, c'est qu'elle « mourut à la peine, c'est que « son àmceut bien vile assez de « la vie que menait son corps, et « qu'elle le tua pour en finir. « (Paul de St-Victor.)

LE destin avait enclos la vie de Marie Duplessis en un cercle si étroit d'années qu'il n'y avait point de place pour de longs regrets. Le hochet d'une vanité nouvelle la consola de la défection de son poète : Edouard Perrégaux, qui pourrait bien avoir fourni à Dumas quelques-uns des traits dont se composent, dans le roman, la silhouette du comte de N..., et dans la pièce, celle de M. de Vandlle, reparaît au premier plan, plus amoureux sans doute que jamais, et prêt à payer de son nom une fidélité qu'il n'était pas parvenu à s'assurer à prix d'or.

Fatigué du désœuvrement de sa vie de garçon, il semblait décidé, à ce moment-là, à reprendre du service. Déjà, au mois d'avril 1844, — et peut-être pour s'éloigner d'une passion dont il pressentait tous les risques, — il avait adressé au ministre de la Guerre une demande de réintégration dans son grade. « Des circonstances indépendantes de ma volonté, exposait-il, m'ont obligé, en 1841, à donner ma démission du grade de lieutenant que j'avais dans le 1^ de Hussards. J'étais venu à Paris pour solliciter mon père de m'aider à remplir mes engagements envers mon colonel que son affection particulière pour moi avait engagé à éteindre mes dettes dont il avait eu connaissance. » — Cette démarche, on l'a vu, n'avait pas été accueillie. — « Pendant tout le temps que j'ai été au service, continuait-il, on n'a pas eu de reproches à me faire sur ma conduite militaire. Je crois avoir bien rempli mes devoirs et dans les Spahis et dans le 3^ Régiment d'Afrique. Vous voudrez donc bien, Monsieur le Maréchal, m'aider à réparer des étourderies de jeunesse, et donner au petitfils du maréchal Macdonald les moyens de rentrer au service. »

Aussi bien, sa situation devait-elle être alors assez embarrassée puisqu'il avait dû élire domicile chez un ami, M. Carlier, demeurant 28, rue Feydeau.

Aux termes de la loi de 1834, la démission

entraînait irrovocableinent la perte du grade. Le Cabinet, toutefois, ne s'opposait pas à ce que l'ex- lieutenant fût place, « lorsque les circonstances le permettraient », dans l'un des deux régiments de la Légion étrangère, « mais au titre d'officier étranger ».

Cette réserve déplut-elle à Perrégaux, fut-il pris d'hésitation au moment de s'éloigaer? La demande ne fut pas suivie d'effet, et il apparaît bien qu'il n'en tint qu'à lui. Car, au mois de mars de l'année d'après, il la renouvelait dans ces termes :

« Vous avez bien voulu me faire connaître le 17 juin dernier que, dès que vous en auriez la possibilité, vous m'accorderiez la faveur de me conférer le grade de lieutenant dans un des deux régiments de la Légion étrangère... A cette époque étant tombé malade, je n'ai pu profiter de votre bienveillance, et je viens maintenant vous prier d'avoir la bonté de me conférer l'emploi que vous me destiniez alors.

« Je m'efforcerai, par ma conduite et ma manière de servir, de vous prouver, Monsieur le Maréchal, toute ma reconnaissance. »

Cette lettre fut chaudement apostillée par le lieutenant général et pair de France, comte Sparrc, auprès du commandant de la 1^^ Division militaire. Le résultat ne faisait aucun doute ; le cabinet du ministre se bornant à réclamer du postulant, conformément à la loi,

la déclaration préalable qu'il consentait à n'être admis qu'au titre d'officier étranger.

Mais, une fois de plus, Perrégaux se déroba. En vain, fut-il convoqué au Gouvernement militaire de Paris pour fournir ladite déclaration ; en vain fit-on enquête à son nouveau domicile, place de la Ville-l'Évêque, n° 25 : nulle trace de lui. L'amour l'avait repris dans ses lacets ^.

Les circonstances de la détermination qu'il allait lui arracher sont demeurées impénétrables.

Les annalistes du Boulevard qui n'ignoraient pas ce scandale se montrèrent discrets et dans leurs notices nécrologiques sur la courtisane disparue, n'y touchèrent que d'une plume légère. Dumas fut encore plus réservé. Les souvenirs dont abondent les notes de son Théâtre se taisent sur l'événement le plus inattendu de la carrière de la Dame aux Camélias. Un article anonyme du Gaulois ^ prétendait naguère que le dramaturge n'en eut connaissance que « sur la fin de sa vie », et qu'il se disposait, en conséquence de cette révélation, à modifier son roman et sa pièce, quand intervinrent des gens intéressés au silence. Ce renseignement semble peu fondé. Il n'est pas douteux que Dumas, habitué du Café de Paris et de la Maison Dorée, était en mesure d'être

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