‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 131 sur 188 · Le Gaulois. N^ du 3 avril · texte numérisé non relu

Le Gaulois. N^ du 3 avril

exactement informé d'une union qui, pour avoir été contractée sous le couvert de la loi anglaise, n'était pas assurée d'un plus grand secret dans ces potinières d'où partaient et où aboutissaient toutes les nouvelles. Et puis, comment une rupture qui avait été plutôt pour lui un arrachement, l'eût-elle rendu indifférent au sort d'une femme dont il n'avait déserté la tendresse que dans la crainte d'en subir trop les délices ?

S'il fit d'ailleurs de l'exhumation de Marguerite Gautier une des scènes de son roman, c'est apparemment qu'il avait connu les circonstances de la translation de Marie Duplessis. Pour que le vicomte Perrégaux obtînt de la Préfecture de police l'autorisation nécessaire à cette opération funèbre, ne lui avait-il pas fallu découvrir son secret et justifier de ses droits?

En tout cas, si Dumas eut des raisons de taire le dernier avatar de la courtisane, |^du moins laissa-t-il mémoire de l'homme qui, aux instants de la mort, fut fidèle au devoir.

« Pauvre fille », écrit-il dans ses strophes à Marie Duplessis,

Pauvre fille ! on m'a dit qu'à votre heure dernière, Un seul homme était là pour vous fermer les yeux !

Nous savons de reste, par ailleurs, qu'il ne pouvait s'agir que de Perrégaux. Plus tard, sou-

cieux peut-être de plus de discrétion encore, Dumas corrigeait ainsi :

Pauvre fille ! on m'a dit. qu'à votre heure dernière, Une nxain mercenaire avait fermé vos yeux !

Cet homme à l'honneur de qui Dumas rend aussi ce témoignage d'avoir, au mépris « d'un monde insolent », mené jusqu'au cimetière « le blanc convoi » de la jeune femme, paraît assez avoir été la dupe du dédain qu'il professait pour des préjugés que son nom, sa condition et ses alliances lui rendaient difficiles à braver. Dans l'ivresse d'un amour impétueux et tenace, s'il y eut quelque naïveté de sa part à faire à sa passion le sacrifice de ce qu'il devait à son rang, il faut l'entendre cependant d'un caractère généreux et d'un esprit que gouvernaient les raisons du cœur.

Ainsi justifié, et quels que fussent les exemples dont il pouvait se prévaloir, l'entraînement de jeunesse auquel céda Edouard Perrégaux échappe néanmoins à toute analyse et prend figure d'une complaisance que se serait laissé arracher sa faiblesse. Il est étrange, en effet, qu'à peine a-t-il livré le gage de la tractation qu'il a voulue ou subie, il aban-

donne ou se laisse dérober le profit qui en était l'excuse ou la raison.

A la date du 25 janvier 1846, Marie se faisait délivrer par la Préfecture de police un passeport pour Londres. Il était établi, cette fois, au nom de « M^^^ Alphonsine Plessis, rentière, demeurant à Paris. 11, boulevard de la Madeleine ». Dépouillant la gloire de la courtisane, la jeune femme retrouvait la virginité de son état-civil. Le 3 février, elle demandait au ministère des Affaires étrangères le visa de sa pièce de police et se mettait en route. Edouard Perrégaux l'accompagnait. A Londres, ils se logèrent, 37, Brompton Row (Kensington). Et peu de jours après leur arrivée, le 21 du même mois, ils s'unissaient, par les liens les plus légaux.

L'acte de mariage est inscrit sous le n" 106, folio 53, du tome I^^ pour l'année 1846, du Book of Marriage au Register Office du district de Kensington, comté de Middlesex.

Edward (sic) de Perrégaux, bachelor, et mentionné comte ^, y accuse vingt-neuf ans, ce qui le rajeunissait de seize mois. Alphonsine Plessis, spinster, a donné son âge exact, vingtdeux ans. Mais elle a gratifié son père de la qualité de gentleman, et lui a octroyé le prénom de Jean, jugé moins roturier que celui de Marin.

1. Edouarfl Perrégaux ne fut confirmé dans le litre de comte q\i'à la mort de son frère aîné, j>ar décret du 22 avril 1857 (Cf. V^^ Révérend, op. cit.)

Les nommés F. Ferry et H. Blackwell signèrent comme témoins, en présence de J.-D. Strother, Registrar, et Samuel Cornell, Superintendant Registrar^.

Cette union, parfaitement régulière aux yeux de la loi anglaise, qui n'exige d'autre formalité que le consentement mutuel des deux parties, demeurait régie quant à sa validité au regard de notre législation, par les réserves de l'article 170 du Gode civil. 11 fait, en l'espèce, obligation et de l'acte respectueux prévu par l'article 151, et des publications requises par l'article 63 au titre des actes de l'état-civil.

Orphelin, Edouard Perrégaux était tenu aux seules prescriptions concernant la publication préalable. Les remplit-il? La chose est douteuse, car rendre publiques à Paris les promesses de mariage, c'était perdre le bénéfice de leur accomplissement à l'étranger. Aussi bien, qu'importait, puisque, personne en l'absence des père et mère ne pouvait être fondé à revendiquer la nullité du mariage? Rien donc de plus fantaisiste que l'assertion du Gaulois, d'après laquelle la démarche que fait le père

1. Un extrait de cet enregistrement avait été délivré à Marie Duplessis, à la date du 19 août 1846. La copie nous en a été communiquée par un collectionneur normand aujourd'hui décédé. C'est vraisemblablement à retrouver cette pièce officielle dans le dessein de la détruire que s'occupaient, si l'on en croit Vienne, le jour même de la mort de cette jeune femme, avant qu'on n'eût mis les scellés, « deiix messieurs qui fouillaient dans tous les tiroirs, cherchant un papier important, une pièce rédigée en anglais. »

Duçal auprès de AI ar guérite Gautier pour la détacher d'Armand évoquerait un incident vrai : « M. de Per,.., vint, au retour d'Angleterre, trouver Alphonsine et la mit en demeure de considérer son union comme nulle ; elle ne fit pas de résistance, déclarant qu'elle allait redevenir Duplessis. Elle fit comme elle avait proinis. ))

Ce n'est certes pas le ceinte de Perrégaux qui eût pu formuler cette injonction, il était décédé le 9 juin 1841, ni sa femme qui l'avait précédé dans la tombe, le 15 novembre 1822.

On sait seulement que ni l'un ni l'autre des conjoints n'aliéna sa liberté par ce mariage. Il apparaît, dès lors, sans autre excuse pour l'amant que sa faiblesse, s'il est vrai, comme le prétend M. Charavay que,« peu de jours après le mariage, l'époux n'eut plus le courage de l'engagement qu'il avait contracté », et pour la maîtresse, sans autre dessein que de satisfaire sa vanité, puisque Marie Duplessis, « dès son retour à Paris, timbra ses effets, sa voiture et son argenterie d'une couronne comtale ^ ».

Parmi les lettres publiées par M. Jules Bois, celle-ci pourrait être comme la première démarche de cette séparation amiable.

« Mon cher Edouard,

« Dans tout ce que vous m'écrivez, je ne vois qu'une seule chose à laquelle vous voulez que

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