J. ClaretiEj La vie moderne au théâtre, op. cil
MARIP: DUPLESSIS 283
la Symphonie Fantastique qui s'y était rencontré avec lui ; et quelques jours après, il reparaissait sur nos boulevards. Le 12 décembre, Frédéric Chopin écrivait à sa famille : « Liszt est arrivé de la province où il a donné des concerts, j'ai trouvé aujourd'hui sa carte à la maison *. »
Ce séjour à Paris, il le prolongea au plus tard jusqu'au début d'avril ; on le retrouve alors à Prague, où, patronnant Berlioz, il conduit pour lui, le 16 de ce mois, la répétition générale de son Roméo et Juliette. C'est entre ces deux dates — novembre 1845 et avril 1846 — - que Liszt, négligeant les faveurs du public, s'abandonna aux délices de filer la quenouille aux pieds de Marie.
Jules Janin a narré comment eut lieu la rencontre. C'était un soir d'hiver, « dans un abominable foyer d'un théâtre du Boulevard ». Le « prince des critiques » et le « prophète du piano » attendaient, en devisant, la fin d'un entr'acte, quand une femme « à la taille souple et jeune, au visage d'un bel ovale un peu pâle », vint familièrement s'asseoir à leur côté. « Nt moi ni Liszt, précise Janin, ne lui avions jamais parlé. » Et voici que la belle inconnue entreprend le grand artiste, lui raconte avec une grâce charmante et un à-propos plein de goût qu' « elle l'a entendu naguère et qu'il l'a fait
1. Edouard Ganche, Fréd. Chopin, sa vie et ses œiares [Mercure de France, in-8° 1013).
rêver ». On pense bien que Liszt, « qui savait parler aux femmes », ne fut pas en reste de «ralanterie, et se mettant à l'unisson de cette voix harmonieuse qui avait la caresse d'une brise de mai, il tint à son tour sous le charme de la plus agréable fantaisie l'adorable « merveille » égarée en un pareil lieu.
Mais ce récit n'est qu'une approximation lointaine de la vérité. Celui qu'a laissé ^/[me Janka Wohl, dont les Soui^enirs seréîèrent aux conversations mêmes de Liszt ^, nous offre meilleure caution. Encore lui arrive-t-il parfois d'être trahie par sa mémoire. C'est ainsi notamment qu'elle rapporte à l'année 1849 le caprice de son maître pour Marie Duplessis.
Donc, certain soir, Liszt était allé retrouver Jules Janin à l'Ambigu, oii l'on donnait une première. Tandis qu'il se promenait avec lui au foyer pendant l'entr'acte, « une jeune femme très remarquée », le dévisagea au passage. — « Elle a jeté son dévolu sur vous », observa Janin. « La connaissez-vous »? — « Non pas », répond Liszt. « Qui est-ce ? » — « C'est M^^^ Duplessis, vous allez voir qu'elle vous prendra. » Cependant, la soirée s'écoula sans noiier l'intrigue. Mais Janin avait été bon prophète. Le lendemain, en effet, la belle dépêchait auprès de Liszt un ami commun pour s'offrir de le conduire chez elle. Elle
1. Janka Wotil, F. Liszl. Souvenirs d'une compatriote (in-18, Ollendoriï, 1887).
avait son cercle. 11 s'y rendit, et trouva «très bonne compagnie, ce qu'il y avait de mieux à Paris)). C'étaient des écrivains, des artistes de premier ordre et, brochant sur le tout, quelques personnages du high life cosmopolite, entre autres Mariano d'Osuma.
Une lettre de Liszt nous livre le nom de l'officieux intermédiaire qui l'introduisit dans l'intimité delà courtisane: c'était le D^" Korefî, le médecin attitré des grandes maisons, le consultant des cas désespérés, comme il disait modestement lui-même, mais pour beaucoup, un vulgaire charlatan, et, pour les moins prévenus, « un vrai casse-cou )). Une contrefaçon de Cagliostro échouée dans le corps disloqué d'une manière de polichinelle àperruque, tel était ce Prussien, « débauché prêt à tout )), au dire de Viel-Castel, mélange de hâbleries et de hnesses, d'astuce et de volonté, qu'on croyait un peu sorcier et qui était simplement habile homme, fort répandu dans tous les mondes, sans appartenir à aucun, enveloppé de mystère, mais instruit de tous les secrets, et, ce que justiileut tant de qualités, excellent policier au service du roi de Prusse ^. « Ce médecin hoffmanique )), comme l'appelait Roger de Beauvoir, qui n'avait pour plaire qu'wun visage excentrique » et grêlé, sur « une taille ramassée et courte )) prétendait aux faveurs du
1. Cf. Viel-Castel, Mémoires. — M"»!^ Dash, Mémoires des autres. — D"" Cabanes, Indiscrétions de l'histoire.
beau sexe. On lui prêtait même des victoires inattendues qu'il dérobait à ses victimes en échange des arcanes de quelque eau de Jouvence. En tout cas, il se piquait d'une clientèle féminine choisie. Nul ne s'entendait mieux à soigner vapeurs et migraines, et à tenir en éveil la curiosité d'Eve. Il contait l'anecdote, colportait les scandales sans paraître y ajouter foi, rendait de bons offices et d'Esculape passait ainsi confident.
C'est sur ce pied qu'il s'était mis chez Marie Duplessis après les soins heureux dont elle lui avait été redevable au printemps précédent. On en jugera par la lettre de Liszt qui rapporte au docteur l'avantage d'être entré dans les bonnes grâces de sa cliente.
Cette lettre a tout le caractère d'une rectification de presse. Nous n'avons pas la preuve cependant qu'elle ait été rendue publique, et nous n'avons trouvé nul écho dans les grands quotidiens de l'époque de l'incident cjui avait fait évoquer le nom du médecin prussien à propos de la succession de Marie Duplessis. Comment se trouvait-il mis en cause? Au titre d'ami ? au titre de praticien, bien qu'il n'eût pas assisté la jeune femme dans sa dernière maladie?
Quoi qu'il en soit, Liszt, lui aussi, partie au débat, eut à trancher une contestation dont s'était émue la vanité de Korefï. Ce fut l'occasion de l'intéressante lettre que voici, datée de
Weiinar et qu'a insérée M. Georges Montorgueil dans V Intermédiaire des Chercheurs ^.
« Comment se peut-il, mon cher Korefl", que mon nom se trouve mêlé aux tristes débats dont vous m'informez? Et de plus, qu'on l'ait rappelé pour s'en servir comme d'un argument contre vous?
(( Je ne le comprends d'aucune façon et ne me le pardonnerais jamais s'il y avait le moins du monde de ma faute.
«Assurément la très gracieuse personne dont la succession problématique est l'occasion de ce conteste n'aurait pas imaginé qu'elle vous attirerait un jour des désagréments de cette nature, alors qu'elle vous invitait avec une si coquette insistance, en votre qualité d'ancien ami, à ces charmants soupers dont elle vous chargeait, en quelque façon, de me faire les honneurs, à moi qui n'avais à ce moment que l'avantage d'être une plus jeune connaissance pour elle ! Je voudrais savoir écrire maintenant les paroles d'affectueuse reconnaissance, de tendre gratitude que je me souviens parfaitement avoir entendu M^^^ Marie Duplessis vous répéter chaque fois qu'elle venait à rappeler les circonstances de sa grave maladie du printemps de l'année 1845. (Si je ne me trompe, vous lui avez même continué vos soins de médecin jusqu'en juin de la même