‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 139 sur 188 · L'Inlermcdiaire des Chercheurs. iN'' du 20 août · texte numérisé non relu

L'Inlermcdiaire des Chercheurs. iN'' du 20 août

année, tandis que ma connaissance avec M}^^ Duplessis ne remonte qu'au mois de novembre 1845.)

« Et certes s'il avait pu se faire qu'un sténotï-raphe recueillît alors ses paroles, votre partie adverse serait pleinement convaincue de son erreur et n'hésiterait point à reconnaître l'évidence du fait.

« Mais à défaut d'un document sténographique et concluant dont l'intérêt pour le public augmenterait encore en raison de son étendue, je me plais à croire que la parfaite simplicité et véracité de mon témoignage suffira pour bien constater ce point :

«C'est que je n'ai nullement le mérite de vous avoir fait connaître M^^^ Duplessis. Tout au rebours, c'est bien vous, mon cher KorefT, qui m'avez appris à la connaître davantage, à la mieux juger, en me racontant devant elle de fort touchants détails sur sa convalescence après sa dernière fluxion de poitrine à laquelle elle a failli succomber, et pendant laquelle vous l'avez traitée comme médecin (plusieurs mois avant que je n'aie eu le plaisir de la connaître) avec un soin et un dévouement égal au succès et dont elle vous est restée bien sincèrement reconnaissante.

«Veuillez bien agréer, mon cher KorefF, l'expression renouvelée de mon ancienne affection et mon loyal dévouement.

(Weimar, 12 février 1847.) « F. Liszt. »

Nous n'aurions pas de peine à croire que Liszt ait aisément triomphé d'une femme qui ne demandait d'ailleurs qu'à succomber et à qui il se présentait avec tout le prestige de la gloire couronnée par l'amour. Il était alors dans la force de l'âge' et l'éclat de cette beauté de demi-dieu qu'imprime le génie au front de ceux qu'il a touchés de sa lumière. Mais elle fit mieux que d'enchaîner le caprice de ce magicien des cœurs. Elle le retint dans la féerie d'un rêve qui devait promener leur amour sous les splendeurs de l'Orient. Ce rêve qui n'avait pas tenu ses promesses dorait encore le couchant des vieux jours de Liszt.

D'abord, on irait à Weimar. Marie, toute prête à se démettre des droits souverains qu'elle tenait de la beauté, offrait, une fois encore, de faire le sacrifice dont n'avait pas voulu Armand Duçal. Liszt était fort ébranlé. Elle était « si gracieuse, si pleine d'esprit et d'abandon enfantin » ! ainsi la dépeignait-il à M"^^ Janka Wohl en lui confessant ce péché de jeunesse. Il ajoutait : « C'était bien l'incarnation la plus absolue de la femme qui ait jamais existé. »

Certes, il était libre, il venait de tourner la dernière page de son roman avec la comtesse

d'Agoult, cette blonde Lorely qu'Emile Deschamps avait si joliment définie « une âme dans une chevelure ». Mais il n'était pas sans prévoir « les embarras d'installation « que lui vaudrait sa conquête sous le regard de la Cour grand-ducale dont il était le Kappelmeister extraordinaire.

Il fallut abandonner ce projet. C'est alors que l'imagination, chevauchant la chimère, entraîna nos amants vers les magnificences des rives du Bosphore. Ils iraient enfouir leur bonheur dans la solitude parfumée des bosquets de jasmin et de roses, là-bas, au pays des minarets et des palais de marbre mirant leurs fastes séculaires dans le lapis des flots de la Corne d'Or, en un décor de cyprès, de pins et de cèdres où les kiosques mettent leurs tâches de rubis sur un tapis d'émeraude.

Quand Liszt, au printemps de 1846, dut quitter Paris, c'est à Pesth qu'à quelques mois de là, ils convinrent de se rejoindre, d'où ils gagneraient Constantinople. Mais, hélas ! la gracieuse amie ne fut point au rendez-vous. Entre temps, elle s'était mise en route pour le voyage d'où l'on ne revient pas.

Il lui garda un souvenir attendri. Aux approches de la vieillesse sa pensée aimait à parcourir les sentiers vagabonds où tant de reposoirs marauaient les haltes des heures embaumées et déjà si lointaines.

Cette évocation attardait parfois le grand

artiste à ce qu'il appelait « les bonnes occasions qu'il avait gâtées », ou «les chances qu'il avait manquées ». Un soir, que, devant M"^^ Janka Wohl, il consolait ainsi de la chanson triste et joyeuse des réminiscences la fuite rapide de ses dernières années, sa voix se lit soudain plus mélancolique : il venait de prononcer le nom de Marie Duplessis : « Je ne suis pas partial, en général, pour les Marion Delornie, dit-il, ni pour les Manon Lescaut... Mais celle-là était une exception. Elle avait beaucoup de cœur, un entrain tout à fait idéal, et je prétends qu'elle était unique dans son espèce. » Ayant ensuite livré toute sa confidence, il ajouta, d'un mot qui trahissait les félicités qu'il eût pu attendre de ce rcve défunt : « Ce voyage à Constantinople dont la perspective la ravissait est, parmi ces étapes de la vie évitées à grand-peine, une de celles ciue j'ai le plus regrettées^, o

Encore un cœur où elle eut son cénotaphe ! Roqueplan, très au fait de toutes les nouvelles bien parisiennes, prétendait au surplus que « l'illustre pianiste L... s'était montré généreux avec Marie comme un prince russe en passage ». Il parlait aussi « d'un baron tristement célèbre », le même, sans doute, dont il est question dans les Mémoires de M^^ Judith, où il n'est désigné que par l'initiale « de C... » Poursuivi pour dettes, mais portant beau,

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