‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 147 sur 188 · C* DE CoNTADEs, Les PoNraits (le la Dame aux Camélias · texte numérisé non relu

C* DE CoNTADEs, Les PoNraits (le la Dame aux Camélias

2. Lellrc publiée par la Chronique médicale (N^ du 1" juin 1905).

L'alternative où elle a dû être un moment de faire argent de son coupé n'a été qu'une alerte. Un coup heureux à la roulette a, sans doute, réparé, dans l'entre-temps, un coup malheureux du trente et quarante. Car il paraît qu'elle se livre au jeu avec une fureur qui épouvante les plus intrépides. Elle est allée à Spa pour se soigner ; mais les résolutions de sagesse n'ont pas tenu plus de quelques jours contre les sollicitations de la Redoute, des bals et des soupers. On la vit bientôt, « ivre et folle d'une joie factice, franchissant à cheval les passages les plus difficiles, étonnant de sa gaîté cette Allée des Sept Heures qui l'avait trouvée d'abord rêveuse et lisant tout bag sous les arbres ^).

Mais, si les renseignements de Janin étaient exacts, comment la lettre à Tony n'enfermerait-elle pas l'écho le plus fugitif de ces passetemps joyeux? Eh ! quoi, de tant de folies dont on prétend qu'elle mène la chaîne, pas un mot que cette allusion aux longues promenades à travers champs qui ont tout l'air d'une prescription médicale, et cette impénitente que l'on nous donne pour « la lionne de ces beaux lieux » s'oublierait jusqu'à laisser choir de sommeil sa plume sur le papier !

Toutefois, si elle crut tirer d'une agitation factice la preuve qu'elle triompherait de son mal, ce fut une illusion de courte durée. Ce qui lui restait de forces sombra dans ce défi. En

vain va-l-elle demander à BadenjàWiesbaden, à Ems, le niiyacle de son salut. Ces stations qui avaient marqué jadis la voie de ses triomphes ne sont plus aujourd'hui que les haltes de l'angoisse sur le chemin de la mort. A chaque étape de ce pèlerinage éploré d'une fille de joie, le mal empire. A défaut d'ordonnances, les documents qui nous renseignent sont les notes des hôtels 011 s'est reposée la malheureuse qui fuit de lieux en lieux l'ombre qu'elle sent attachée à ses pas. Avec leur sèche mention de « journées de lait », et d' « infusions » qui composent tout le compte de M^^® Duplessis, elles ont la gravité des consultations que les Esculapes de l'endroit ont dû tenir à son chevet. Auprès d'elle, personne que sa femme de chambre dont elle s'est fait accompagner depuis Paris.

Ne serait-ce pas alors, qu'au lendemain d'une nuit de fièvre qui avait peuplé sa solitude de tous les fantômes de la tombe, en proie à la terreur du tragique dénouement vers lequel elle se sentait, à présent, poussée sans merci, elle aurait, pauvre être éperdu et sans défense au milieu des ténèbres qui montaient, crié sa détresse dans ce billet suppliant au vicomte de Perrégaux :

« Pardonnez-moi, mon cher Edouard, je vous en prie à deux genoux. Si vous m'aimez assez pour cela, rien que deux mots, mon pardon et votre amitié. Écrivez-moi Poste res-

taîite à Ems, duché de Nassau. Je suis seule ici et très malade. Donc, cher Edouard, vite mon pardon. Adieu.

1. Lettre publiée par M. J. Bois, dans la Rei'ue Encyclopédique. No du 15 février 1896.

« Elle était malade, elle se K cachait pour souffrir, elle « s'ennuyait. »

(J. Janin.)

AU début de l'automne, Marie Duplessis rentre à Paris, et cette fois pour n'en plus sortir qu'au jour du grand voyage. Au surplus, elle ne paraît pas avoir jamais fait figure de voyageuse. Cependant, en un temps où l'imagination si curieuse d'exotisme « dévorait, selon l'expression de Balzac, des pays entiers », où il n'était femme, fille et collégien qui n'eût rêvé de traverser un instant « l'édénique séjour », « le paradis enchanté » de l'Espagne ou de r Italie, de s'abandonner à quelque sombre extase sous « les gigantesques ombrages d'une forêt de San-Salvador », ou de s'alanguir dans la gondole vénitienne aux accents « d'une mélodie d'amour », en un temps où

MA lui: DUPLESSIS 307

l'Orient hante les esprits de son éblouissante fantasmagorie, fait flamboyer notre peinture, et pousse un Camille Rogier à la recherche des harems de quelque Bagdad, Marie Duplessis ne pouvait manquer d'avoir à se défendre contre la tentation d'Edens inconnus et de souffrir, peut-être, de ce « mal du pays » qui rongeait Jean Marc, « mais du pays où il n'était pas ^ ». On sait que, rêvant, elle aussi, du Pont des Soupirs, elle projeta, pour le moins, un voyage en Italie, et que sous la parole enflammée de Liszt, la vision de C4onstantinople avec ses coupoles et ses minarets flambant sous le soleil, la tint quelques mois en haleine. Le choix de livres qu'elle s'était composé, prouve qu'elle se tint en communion de sentiments avec les écrivains de sa génération.

Ce n'était déjà pas si mal que la Nouvelle Héloïse et Manon fussent « les deux volumes les plus fatigués » de sa bibliothèque ^. Hugo et Lamartine apaisèrent sur le balancement de leurs harmonies les heures lentes d'insomnie et d'ennui dans le silence de son alcôve. Et si les chants plaintifs de Millevoye, traînant sa Muse mélancolique sur le tapis automnal des feuilles mortes lui allaient au

1. Balzac. La Mode, mai 1830. — Ed. Grenier, Souvenirs littéraires (Lemerre, 1894). — Houssaye, Confessions. — M. DU Camp, Le Livre posthume (Lecou, 1853).

Page 1