Catalogue de la vente ô.c M^"' Plessis
l'angoisse dont l'étreignait la tristesse de ces arbres chenus, avant l'heure mourante du crépuscule, elle regagnait les États où s'achevait son règne.
Passé le quartier calme et désert de la Madeleine, sa voiture la rejetait en pleine effervescence du « Boulevart », dans le va-et-vient des ambitions, des élégances et des réputations qui faisaient leur siège de l'espace compris entre la Chaussée d'Antin et la rue Montmartre, la Bourse et la rue de la Paix. C'étaient aussi les limites de cet empire où sa grâce s'était exercée sans conteste : sa beauté n'y comptait plus les hommages et sa frivolité en avait épuisé toutes les satisfactions. Depuis Tahan qui a ouvert, au coin de la rue de la Paix, un magasin où l'on vend le bibelot parisien, boîtes à châles, coffrets à bijoux, petits meubles genre Boule, jusque chez Mottet le fabricant d'ombrelles du boulevard Poissonnière, depuis Mayer qui a plus d'une fois ganté sa main jusqu'aux expositions du Persan qui, rue de Richelieu, tient les plus beaux cachemires des Indes, toutes les gloires du luxe s'étalaient une fois encore à ses yeux et flambaient sous « la ligne étincelante du gaz ». A cette heure, la vie artistique et fashionable, la prostitution choisie, les mondaines d'Eugène Lami et d'Élie de Beaumont, dans la nuée de soie dont elles s'enveloppent, l'élégance chiffonnée de la lorette, les filles qu'Achille Deveria accouplera,
la nuit, en des priapées monstrueuses, viveuses et viveurs d'Eugène Sue et de Balzac, toute la gent débraillée, frondeuse et pittoresque des peintres et des poètes, dévalant du quartier de « la Nouvelle Athènes)), viennent battre de leur gaîté, de leur rut et de leurs espoirs, le terreplein depuis la rue Taitbout jusqu'au passage de l'Opéra, de Tortoni au Divan Le Peletier. Tout ce spectacle passait sur la glace embuée de sa portière comme un songe déjà lointain dont la mort allait la réveiller. Rentrée du théâtre ou de quelque souper, luttant contre l'insomnie qui la brisait, on pouvait encore la voir, dit le chroniqueur de VEntr'acte, s'accouder à sa fenêtre, avec son fidèle « Tom », ou se promener, toute la nuit, dans son salon, « la tête enveloppée dans un grand cachemire rouge, le corps perdu dans un vaste peignoir blanc ».
Le portrait que Charles Chaplin a laissé d'elle est de cette époque. Il avait été commandé par le comte Pierre de Castellane, vraisemblablement à l'une de ces deux dates : septembre 1845, époque où, lieutenant au 4^ Chasseurs d'Afrique, il rejoignit son régirnent pour participer, sous les ordres du colo-
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nel Tartas, à la nouvelle campagne du maréchal Bugeaud contre Abd-el-Kader, — ou octobre 1846, quand il put quitter le bivouac et obtenir un congé ^.
Déférant à un souhait de Marie Duplessis à qui il n'avait peut-être rien à refuser, il lui amena, un matin, le jeune peintre normand dont les débuts s'étaient produits au dernier Salon.
Il fit, d'après elle, un dessin à la mine de plomb rehaussé de couleur, qui a été reproduit dans l'étude de M. de Contades sur les Portraits de la Dame aux Camélias. C'est une ébauche sobre, sans souci de flatterie et qui s'en est tenue à rendre par une violente accentuation du bistre des paupières, l'impression saisissante d'un regard sur lequel s'est abaissé le premier cercle d'ombres de la mort.
Rue d'Enfer, le peintre se mit à l'œuvre. Bien des fois il s'achemina vers le boulevard de la Madeleine pour prendre contact avec son modèle qui ne dédaignait pas, rapporte Claude Vinto, de sortir sous le bras de ce rapin de vingt et un ans, fort éloigné des habitudes des cénacles et se piquant même d'une correction tout anglaise. Le portrait fut payé 200 francs par M. de Castellane. Vinto, qui s'aventure moins, désigne seulement un M. de T... lequel « entretenait alors Marie Duples-
1. Il a conté lui-niêmc dans un volume de Nouvelles et récits (Hachette, 1856) les exploits de son escadron.
sis ^ ». Rentré dans quelque galerie particulière, V Artiste en donna une reproduction en 1851, Les traits de l'esquisse se sont affinés jusqu'à s'estomper dans une espèce d'immatérialité, la flamme du regard s'est apaisée et semble brûler d'un éclat plus intérieur, comme si l'âme, dans ce corps qui s'en va, en était désormais la seule lumière ; le visage tout entier baigne dans une atmosphère de quiétude et de sérénité qui descend de ce front marmoréen comme une libération des tourments de la pécheresse ; point de bijoux ; une toilette d'une extrême simplicité, corsage plat et busqué, découvrant avec modestie la ligne fuyante des épaules.
C'est ainsi qu'il nous faut la voir chez elle, portant le deuil de ses espérances, entre des médecins impuissants et des créanciers peu commodes.
Dès son retour d'Allemagne, à la mi-septembre, elle a fait appel aux compétences médicales les plus réputées. Le D^ Manec, de la Salpêtrière, lui fait trente-neuf visites entre le 18 septembre et le 19 novembre, époque où il cesse de venir. Chomel, médecin ordinaire de Sa Majesté, et Louis, professeur à l' Hôtel- Dieu, sont mandés en consultation spéciale. — KorelT, à qui, d'ailleurs, elle doit 1.400 francs, a été écarté. « Je crois qu'il m'empoisonne »,