Pérhêa de Jeunesse. « M. D
« Et maintenant, plus rien! Ta chanson est finie!»
(A. Dumas.)
LA disparition d'une figure aussi connue que Marie Duplessis ne pouvait manquer de défrayer la cfironique du Boulevard. Deux grands quotidiens, l'Epoque, que venait de fonder Félix Solar, et le Siècle furent les premiers à jeter des fleurs sur cette tombe. Dès le 9 février, Amédée Achard, sous le pseudonyme de Griimn, consacrait une de ses Lettres Parisiennes à fixer, sans recherche de scandale, quelques traits de cette existence aussi brillante qu'éphémère.
Il écrivait : « Une femme vient de mourir qui fut, un temps, l'une des plus emportées et des plus charmantes de ces vierges folles qui remplissent toute une capitale du bruit de Iciu' tumulte et de leurs amours... De cette femme,
VOUS connaissez tout au moins le nom, sinon l'existence : elle s'appelait Marie Duplessis.
« Elle avait reçu de Dieu une élégance et une distinction naturelles qu'une grande dame eût enviées. La grâce lui était venue comme le parfum vient à la fleur. Ainsi faite et semblable à cette Diana Vernon de Rob-Roy, si svelte et si belle, Marie brûlait sa vie et semblait courir au-devant de la mort. »
Cette femme n'a décidément rencontré sur sa route que des adorateurs. Tout l'article est dans cette note sentimentale que souligne le rapprochement avec l'héroïne qui avait troublé les nuits de tant de jeunes filles et arraché à plusieurs ce cri échappé devant Pontmartin à l'une d'elles : « Oh ! être Diana Vernon pendant quinze jours, puis mourir ! »
Le samedi suivant, le Siècle, par la plume d'Eugène Guinot, plus complètement renseigné que d'autres de ses confrères, jetait à demimots à ses lecteurs l'appât d'une énigme qu'ils n'étaient pas tous en mesure de déchiffrer : « On la connaissait, disait-il, sous le nom de Marie Duplessis ; mais ses amis les plus intimes et ses confidents les plus discrets savaient seuls qu'elle était noble et titrée. Appartenait-elle à l'aristocratie par droit de naissance ou par droit de conquête ? » Il réservait sa réponse pour un second feuilleton du 27 février, où il mettait en parallèle les « deux reines » qui se partageaient « l'empire d'un inonde enjoué et
frivole ». Après avoir rappelé les succès et les intrigues de Lola Montés à la cour de Munich et l'ascendant qu'elle avait pris sur Louis de Bavière tombé amoureux fou, il ajoutait : « L'autre reine, Marie Duplessis, ne devait pas s'élever à de si hautes destinées... et ce n'est pas un roi véritable qui a posé sur son front la couronne de comtesse. »
Quelques jours après, le 1^^ mars, c'était le Paris Élégant qui s'apitoyait sur la fm de « cette pauvre enfant » abandonnée, à l'ilistant de l'agonie, de tous ceux qui naguère se disputaient son corps adoré. Il rapportait une de ses dernières paroles qui jugeait l'ingratitude humaine : « Et si je les avais aimés pourtant ! »
En attendant la consécration définitive qu'allait être pour Marie Duplessis, à cinq ans de là, la première soirée de la Dame, où la presse tout entière devait, sur le ton de l'élégie ou du dithyrambe, mener, dans le deuil public de cette reine, « l'apothéose des licences et des vices », V Illustration, dès le 6 mars, l'introduisait dans les fastes galants par la main de Ninon de Lenclos.
« Maintenant qu'elle n'est plus, annonçait r Époque, on dit que sa famille, qui est de Nor-
niandic, vient à Paris pour recueillir son héritage. » Effectivement, la sœur de Marie, Delphine Paquet arrivait, chaperonnée par Romain Vienne. Celui-ci s'était tout de suite imposé comme porte-parole des héritiers. Il avait de sa propre autorité, assure-t-il, requis sans retard, l'apposition des scellés.
A son gré ou non, il y fut procédé tout bonnement par autorité de justice, dès le 3 février, le jour même du décès. Était-ce en vertu d'un jugement antérieur de saisie? Il n'y en a plus trace au Greffe du Tribunaldont une partie des Archives ont disparu pendant la Commune. Mais évidemment les nombreuses créances qu'il fallait désintéresser avaient mis en mouvement l'action judiciaire. La vente eut lieu par ordonnance de référé. Marie Duplessis laissait environ une vingtaine de mille francs de dettes. Encore, au cours des semaines qui précédèrent sa mort, la dévalisait-on, parait-il, sans vergogne : de quoi, Vienne s'en fut porter plainte au préfet de Police ; des détournements « considérables » s'étaient commis avant l'inventaire et il connaissait les lieux où étaient les recels. M. Du Hays en dépose de son côté, mais différemment. C'est Delphine, « la bonne paysanne » que gens d'affaires et de service » avaient volée outrageusement ». « Ce n'avaient été, dit-il, que vols, brigandages, indélicatesses, tromperies. » Les collatéraux accusaient la femme de chambre, qui, pourtant, avait mul-
tiplié les preuves de dévouement à sa maîtresse d'avoir dérobé de la succession plusieurs bijoux qu'elle n'avait eu d'autre tort que de laisser aux doigts de la défunte^. A la décharge de cette servante V Entr acte consigna le refus qu'elle avait opposé à l'intention de la mourante de la favoriser d'un legs.
N'a-t-on pas prétendu encore que certaines personnes intéressées à éviter une liquidation par la voie judiciaire, firent agir auprès de Delphine pour « qu'elle renonçât à ses droits de succession ^ » ? On lui offrait, d'après Romain Vienne, quatre-vingt mille francs pour ce règlement amiable, et d'après M. Charles Vérel on serait allé jusqu'à six cent mille francs ! Un agent d'affaires de Paris venu tout exprès à Saint -Germain de Clairefeuille porteur de cette proposition l'aurait soumise, « en présence de M. du Hays qui s'était obligeamment entremis et de M. La Couture, médecin à Nonant ».
Ce conte invraisemblable se heurte à un premier démenti, le refus inexplicable de l'héritière. Il en est un second : c'est qu'aucun document public de l'époque n'autorise à penser que la crainte d'un scandale ait pu provoquer une offre de transaction aussi disproportionnée avec l'importance de l'héritage.
La succession s'était ouverte chez M® Du-